‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 17 sur 40 · L'ANGLETERRE RELIGIEUSE EN · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE RELIGIEUSE EN

En Angleterre, Voltaire retrouva d'abord Bolingbroke, rentré dans son pays depuis 1723 ; Bolingbroke, son plus mauvais génie, rhomme qui a laissé en lui l'impression la plus profonde et la plus durable. Dans ses aspirations à la fois aristocratiques et impies, il prit définitivement pour modèle le lord incrédule, lui emprunta toutes' ses idées, qu'il traduira dans un grand nombre de ses ouvrages. Tel son Examen de Milord BoHngbrocke; tels la plupart de ses écrits contre la Bible, dont les objections sont tirées des Lettres sur l'histoire du lord anglais. Introduit par Bolingbroke dans son monde particulier, il se plut à y voir le résumé de toute la société anglaise, comme il voyait dans Bolingbroke le cbef d'une grande école et le type de l'esprit britannique; et c'est sous le couvert et l'autorité d'ime grande nation et de son plus illustre et plus complet représentant à ses yeux, qu'il se préparait à importer l'irréligion en France.

Il n'en était rien pourtant. Si la société de Bolingbroke était pourrie d'incrédulité, la société anglaise gardait un fond chrétien qui résistait à toutes les attaques et a persisté jusqu'à nos jours. Mais on était dans cet état de crise religieuse qui pouvait tromper des yeux si prévenus. Dans son contact avec la révolution et la politique des partis, la religion s'était déformée, sinon en elle-même, au moins dans les idées qu'on se faisait d'elle. En haine des Stuarts, le catholicisme était regardé comme une religion de rebelles; en haine des gouvernants, la haute Église n'était qu'un instrument de règne; en haine des repu*-

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blîcaîns et des niveleurs, les dissidents et non conformistes n'étaient que des fanatiques stupides ou menaçants. Absurdité ou danger, en ces deux mots, pour les courtisans, beaux-esprits, roués, qui pouvaient composer la société de Voltaire, se résumait toute la question religieuse. De là haine pour la religion, au moins indifférence, qui se traduisaient ou en attaques brutales, ou en transformation du Christianisme révélé en une sorte d'avianisme ou de déisme. C'est Locke, mort en 1704, Locke, Fauteur du Christianisme raisonnable^ qui a été le philosophe de ce christianisme prétendu rationnel, puis le père de tous ceux qui ont porté ensuite à la révélation des coups si lamentables. Lord Shaftesbury, mort en 1713, ne parlait des dogmes chrétiens que pour les tourner en ridicule. Professé en Angleterre, dès la fin du xvii* siècle, par des hommes fort connus, le déisme fut réduit en système par Herbert, comte de Cherbury, qui se flattait d'établir une religion purement naturelle sur les ruines de toute religion révélée, et qui fut suivi par son disciple Blount, auteur des Oracles de la raison. On était divisé dans les opinions et les moyens d'attaque; mais, déistes comme Toland, Bury, Collins, Tandal,Woolston,Coward, ou ariens comme Whiston, Whithy, Emlyn, Chubbe, tous s'entendaient pour sajper les fondements du christianisme révélé. Aux théoriciens prédicants ou plumitifs, beaucoup de membres de l'aristocratie anglaise, comme Somers, Cowper, Wharton, Shrevsrsbury, Buckingham et surtout Bolingbroke, apportèrent le concours de leur crédit social, de leur impiété et de leur corruption. Ainsi le Christianisme rationel franchissait rapidement les étapes qui le devaient conduire à une incrédulité complète, malgré les foudres de la chaire, les décrets du parlement et les clameurs d'une multi- « tude scandalisée. Et ce triste progrès se remarquait jusque dans les rangs de l'Église enseignante. On prétendait défendre . la foi, et on supprimait ou on atténuait ses mystères. En 1712, Addison pouvait déjà écrire : « Nous sommes par degrés tombés dans cette mauvaise honte, qui a, en quelque sorte, banni du milieu de nous l'apparence du Christianisme dans l'usage de la vie et dans la conversation ordinaire. » Et, en 171$, Leib-

niz émyait à la princesse de Galles, que la religion naturelle elle-même s'afiaiblissait en Angleterre.

Les rigueurs du parlement contre les bizarreries impies de FaYOcat Asgill (1703) et contre le matérialisme du médecin Goward (1704), n'avaient donc rien lait, et l'armée des détracteurs du Christianisme grossissait chaque jour. On essaya encore des mesures sévères. Whiston, ministre anglais, ami de Newton, fut exclu du parlemait et poursuivi par une cour ecclésiastique pour ses violences contre la Trinité; Emlyn, théologien protestant, fiit, pour la même cause, privé de ses fonctions, condanmé à la prison et à l'amende, et Clarke ne fut épargné qu'après la promesse de ne plus écrire sur ce dogme : vains efforts! et bientôt l'irréligion absolue fut professée par Toland, CktUins et Tindal.

Quand Voltaire arriva en Angleterre, Toland venait de mourir (4722) ; Gollins et Tindal, morts en 1729 et 1733, n'avaient plus que quelques années à vivre, et avaient produit tous leurs fimestes ouvrages. GoUins, ami de Loke, matérialiste et fotaliste, homme d'ailleurs méprisable, sans bonne foi et sans scrupules, avait formulé la doctrine de la société récente des Libres-penseuTâ dans son Discours sur la liberté de penser, attaque odieuse contre tout christianisme, toute révélation, renouvelée en 1724 par son Discours sur la reUgion chrétienne; écrits où ont puisé tous nos incrédules français. — Plus méprisable encore que CoUins, deux fois apostat et mal £uné pour ses mœurs, Tindal avait donné, en 1706, son livre des Droits, où, sous prétexte d'attaquer seulement le catholicisme, il renversait toute constitution religieuse ; et, un peu plus tard, son , Christianisme aussi ancien que le monde, reprise, mais avecplus d'extension et de retentissement, des attaques de Cherbury contre toute révélation, d'où résultaient immédiatement un athéisme et une immoralité contre lesquels onrédama en pleine chambre des lords, mais, hélas ! au milieu des plaisanteries^ de rassemblée l — Apostat lui aussi, plume vénale, méprisé de ses compatriotes, et insulté chez nous par Diderot e^ jusque par Naigeon, Toland s'était montré plus hardi râcore dans son

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ChrifUianisme sans mystères (1696); et, une fois échappé aux poursuites dirigées contre son livre et sa personne, il avait continué d'écnix} impunément, de 1704 à 1718, un grand nombre de pamphlets contre le Judaïsme et le Christianisme.

Que dut éprouver Voltaire, lorsqu'il vit le Christianisme ainsi traité dans les hautes classes et jusque dans TÉglise? Quelques années plus tard, en 1730, un homme moins passionné ifae lui, moins désireux d'exprimer par là une vérité, Montesquieu écrivait, dans ses notes de voyage : « Point de reU- * gion en Angleterre! » A plus forte raison Voltaire dut-il y croire le Ghristîanione bien mort. Il le crut mort bientôt en France; il en fit la prophétie, qu'il se chargea lui-même d'accomplir (1).

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Tel tat le premier résultat de son séjour en Angleterre : il s^y ecmfirma dans son dessein de guerre anti-chrétienne. U s'y initia, de pins, à sa courte science par l'étude de Newton, à sa mniTaise philosophie par l'étude do Locke, à sa politique étroite et contradictoire par ses observations mur le gouvernement anglais et ses relati(ms avec plusieurs hommes d'État, à son nouvel art dramatique, hybride et bâtard, par son commerce avec le tihéfttre du Hr^mn Shakeiqpeare. Voltaire comidet date de ces deux ou trois années, pendant lesquelles il a tant étudié, tant écouté, tant va. Par scm e^rit. Voltaire est bien fils de la Frimce; pour presqoe tout le reste, c'est un fils de l'Angleterre. Par lui €t par Montesquieu, l'Angleterre a fidt idbiez bous» au xviii^ si^ «le, une invasion qui, à beaucoup d'égards, nous aété plus tuneste que la guerre de Cent ans»

Du reste, nous savons peu de chose du séjour de Voltaire en Angleterre. Sa «XMrrespondance ^ presque muette sur ces deux

(1) (Sur toat «slt, «oanlter rcomga ma toipsct ils M* 4t Rénntit » Mud$$ «HT TAnyMm «n wtafi mèé^ Pufe, 1866.

ou trois années. Il ne parait avoir fait aucune impression sur les Anglais, et Ton trouve à peine sa trace dans les écrits du temps, n vit Congrève, le Molière anglais, infirme et presque mourant lorsqu'il le connut, et il fut choqué de lui voir préférer à son métier d'auteur, qui avait fait sa réputation et sa fortune, son titre de gentilhomihe (1). Il rechercha la connaissance de Pope, qu'il imitera dans ses Discours en vers; mais Pope savait peu le français, et Voltaire, peu accoutumé au sit- * flement de la langue anglaise, ne put se faire entendre (2). Il continua néanmoins de le voir; il lui écrivit, notamment, et lui fit visite après un terrible accident de voiture; mais la gravité caustique et prude du po^^te anglais ne s'accommoda jamais de la fougue et de la gaîté brillantes de Voltaire. La religion les séparait encore. Catholique de naissance et déiste en réalité, versifiant les idées de Bolingbroke et néanmoins religieux. Pope ne pouvait soufinr les boutades impies de Voltaire, Celuici, à table chez Pope même, ayant un jour plaisanté sur le Catholicisme, Pope se leva d'impatience et sortit avec humeur (3). Puis on se défiait de Voltaire, qu'on prétendait chargé d'une mission secrète du ministère de France. Banni par ce ministère, ami de Bolingbroke, il ne pouvait avoir la confiance d'aucune des deux cours. Récemment impliqué dans une conspiration jacobite, suspect et toujours disgracié, même depuis sa rentrée en Angleterre, Bolingbroke fermait à son ami l'accèç de la cour de Saint-James. Aussi Voltaire ne la vit-il jamais, ce qui achève de rendre plus que douteuses les faveurs qu'il aurait reçues du roi d'Angleterre (4). D'une autre part, l'exilé n'avait évidemment pas été choisi pour agent par le ministère français. Il est vrai que Voltaire donnait lieu à ces bruits en affichant des prétentions politiques. L'homme qui, en 1721, avait voulu s'imposer à Dubois, ne fût-ce qu'à titre d'espion, avait senti croître son amour pour le manie- Ci) Œttww, t XXXVII , p. 237. — (2) Duvernet, p. 74 ou 65. — (3) M. YillemaiO} Littérature au xyiii« siècle^ 7« leçon. — (i) On voit encore le mensonge de Bacnlard d'Arnaud, qoi, dans nne préface revue par Voltaire {Mémoires de r^nghamp, t. II, p. 492), prétend que le poète toi admis aux petits soupers du rd.

ment des affaires d'État, depuis qu'il habitait cette Angleterre, Ofù il àyait yu les Rowe, les Addison, les Tickell, les Steele, les Congrève, les Prior, les Swift arriver aux emplois politiques par la voie des lettres. S'il ne se dit pas lui-même chargé d'une mission, il le laissa dire, et même il aida, autant qu'il put, à confirmer l'opinion sur ce point. Il s'était lié avec Swift, le Rabelais de l'Angleterre, ami et secrétaire de Bolingbroke. Or, Swift ayant eu l'envie de visiter Paris, en 1727, le proscrit de l'année précédente osa bien lui donner une lettre de recommandation pour le comte de Morville, notre ministre des affaires étrangères. Il est dommage que Swift, retenu par Bolingbroke, ne soit pas parti, car il eût été curieux de voir l'accueil qui lui aurait été fait sous le patronage de Voltaire.

Le service rendu à Svrift était intéressé : en retour. Voltaire priait le doyen de Saint-Patrice de lui chercher en Irlande des souscripteurs à sa Henriade.

L'orgueil de l'homme de lettres date surtout de cette époque, et c'est en Angleterre que Voltaire Ta puisé. Sans plus parier du rang politique auquel il vit élever plusieurs gens de littérature, il fut témoin, en mars 1727, des funérailles royales accordées à Newton dans l'abbaye de Westminster. Aussi, dans ses Lettres philosophiques y ne manquera-t-il pas d'en glisser une « sur la considération qu'on doit aux gens de lettres. »

Il ne paraît pas être resté longtemps à Londres. D se retira à deux lieues de là, au village de Wandsworth, chez le riche marchand Palkener, à qui il dédiera sa Zaïre. De Wandsworth il faisait de fréquentes courses à Londres, pour y voir ses amis, la société , le théâtre. Peu curieux de la nature et des monuments, qu'il n'observa jamais dans ses voyages, il ne fit aucune excursion dans le pays, et ne sortit pas du brouillard de Londres.

Le 12 août 1726, il écrit de Wandsworth à Thîeriot qu'il vient de faire un petit voyage à Paris, uniquement pour y chercher le chevalier de Rohan. Mensonge évident pour se donner un renom de vaillance ! Il trompait Thieriot lui-môme, dans l'espoir que ce trompette de sa gloire en répandrait le bruit dans les

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sociétés (i). A cette date, il ne sait pas encore s'il se fisem à Londres. Le déran^em^it de sa petite fortune, sa mauyaise santé, son goût pour la retraite, ne lui permettent girère de se jeter au travers du tintamare d'une grande ville, n insiste, peut-être pour éluder tes demandes de Thieriot, sur ses finances dé* rangées. Il a perdu ses pensions du roi et de la reine ; d*£^rd il s'en console, ensuite il s'en plaint amèrement. On ne lui paye plus ses rentes (2), et il vient d'essuyé des banqueroutes en Angleterre. Après les dépenses de ses voyi^es et maladies, il est réduit à un état bien dur. Si encore il pouvait se faire payer deses libraires !

Quelles banqueroutesvient-fl d'essuyer t Nous n'en trouvons qu'une, celle du Juif Acosta, dont U parle dans Un Chrétien contre six Juifs {S), Uracon^ donc qu'ayant une lettre de change de 20,000 francs sur un Juif, il arriva trop tard chez lui, le lendemain de la déclaration de sa faillite. « Il eut la générosité, ajoute Voltaire, de me donner quelques guinées qu'il pouvait se dispenser de m'accorder. » Après avoir répété ce récit. Duvem^ (4) et Luchet (5) ajoutent que [le roi Georges, instruit de sa mésaventure, lui fit tenir une somme d'ai^nt assez con-sidérable. Ce doit être faux, puisque Voltaire, qui aime à se vanter de tous les dons royaux ou princiers, n'en a rien dit* A part les souscriptions à la Henriade^ il n'a reçu des princes dfr l'Angleterre qu'ime médaille à l'^figie de la reine (6).

A pmne nous reste*t-il encore une ou deux anecdotes à gk* uer . Pour prouver le progrès que Voltaire avait Mi dans la cour naissance de la langu/e anglaise, Luchet raconte (7) qu'un jour^ à Londres, insulté par la populace à cause de son costume étranger, et sur le point d'être couvert de boue à cause de sa ju^ impatience, il monta sur une pierre, harangua avec tant

(1) L^an, p. 73. -- (2) L© 27 mai 1727, û écrit au »êiiM Thieriot : « J*ai ea le malheur de perdre toutes mes rentes sur rHôtel-de-vîUe, faute d'une fonnalité.. Comme Je fois maintenaiii toas mes efforts pour les recoavrtr, je crois qu'il wm. serait pas pradeut de faire eonnattre à la cour de France que Je penae et qM j'écris coimne un libre Anglais (RecueiZ de 1862). » — (3) Œuvres^ t. XLVUI, ,p. 533. ~ (4) 2« émoù, p. 64. — (5) T. I, p. 39. — (6) Lettre du 22 juillet 172^ Mecu$a de 1860, p, 311. — p) T. I, p. 65*

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de chaleur en anglais, que la foule, charmée d'entendre un étranger parler si bien sa langue, le reconduisit en triomphe.

Une anecdote moins honorable. «Sans un vieux recueil, on eût toujours ignoré que Voltaire eut une affidre avecun mari anglas. Bavait adressé des vers à Laura Harley (1), dont le mari était fort chatouilleux sur l'article. Ge marchand, qui se connaissait mieux en chiffres qu'en mots alignés, crut qu'une déclaration en vers était quelque chose de sérieux : il la fit figurer dans le procès-verbal dressé contre d^a autres séducteurs de sa femme (2). » Peu s'en fiadlut que le poète ne fàt condamné comme adultère.

k en croire ses ennemis, il ne se tira pas si aisément des mains d'un libraire anglais, Nadal, qui, se prétendant trompé dans un compte d'impression de son Essai sur la poésie épiquê^ se rattrapa sur les épaules du poète absolument comme un Rohan. Suivant la même tradition. Voltaire aurait aussitôt sollicité et obtenu la grâce de revoiir en France, en sorte que son exil aurait commencé et fini par une bastonnade.

Ainsi ne parlent pas les partisans de Voltaire. Suivant eux, le poète ne quitta Londres qu'à la prière réitérée de ses amis de France ; attacl^é à l'Angleterre, il hésita longtemps, et ne céda qu'à l'amour de sa patrie (3). Il est plus probable qu'il n'est raitré que furtivement^ ou qu'avec la simple tolérance de k police.

HISTOIRE BS LÀ HENaïADK

L'épisode liltéraire le plus intéressant du séjour de Voltaire à Londres est la publication de la Henriade^ dont il feut raconter Pbistoire.

Gonçue à Saint-Ange en 1714, ébauchée aussitôt, et travaillée sans relâche, notamment à la Bastille en 1717, la Henriads

(i) Œw9ns, U Xrvr, p. 482. — (S) JOi^orvêê ûnglaiSj pv Ghâtflaaneaf, tS2t, 1* î, p. XXXV. — (3) Lachet, t. I, p. 7^

était déjà fort avancée en 1720, puisqu'elle comptait déjà six chants copiés, et trois de la main de Voltaire. En cet état, elle devait être présentée, par Fintermédiaire du conseiller Fargôs, au Régent, à qui, au sortir de la BastiUe, en 1718, le poète avait déjà proposé la lecture de quelques morceaux. A cette date, des copies en couraient déjà, et le père demandait à Thieriot, « le père nourricier, » comment son fils réussissait dans le monde, s'il y avait beaucoup d'ennemis (1). Le père se chargeait de le présenter lui-même dans toutes les sociétés qu'il fréquentait, à Maisons, à la Source, à Yillars. Presque partout, l'en&nt était reçu avec approbation et enthousiasme. Un jour, toutefois, que le poète avait réuni un tribunal de gens de lettres pour leur soumettre son ouvrage, implorant, suivant la formule, non l'indulgence, mais la sévérité de ses juges, il s'étonna d'être pris au mot et de n'essuyer que des critiques. Impatienté des objections et des chicanes qu'on lui faisait : c II n'est donc bon qu'à être brûlé, » s'écria-t-il ; et il jeta le poème au feu. Le président Hénault, l'un des juges, se précipite et le retire des flanmies. « Souvenez-vous, écrivait-il plus tard au poëte, que c'est moi qui ai sauvé la Uenriade^ et qu'il m'en a coûté une belle paire de manchettes. » Et, à l'instant même, il lui avait dit : « N'espérez pas que votre poème vaille mieux que le héros qu'il célèbre, n avait des défauts, et cependant c'était un grand roi, c'était le meilleur des hommes (2). »

Tel est le récit de Voltaire, répété par Duvemet, qui assure iàussement le tenir de Hénault, car, suivant Hénault, ce n'est pas chez Maisons, comme le dit Duvemet après Voltaire, c'est chez La Faye qu'eut lieu l'aventure, c D s'éleva une dispute sur ce poème, raconte le président. H y eut de l'aigreur, que Voltaire supporta assez patiemment. Mais La Paye,qui était fort gai, fit quelque mauvaise plaisanterie qui déconcerta Voltaire; et, de dépit, il jeta le livre au feu. Je courus après et le tirai du

il) Reeuetl de 1856, 1. 1, p. 6, 7 et 9. —^ En ces aimées, Henri IV, n'avait de rifal que le Biribi et le Hocca, où le poêle perdait son bonnet (à M»« de Mimenrc, 1719) ; EpUre à M»« de*^, Œuvres, U XIII, p. 59. — (2) Commentaire hif torique, Œuvres, t. XLVIII, p. 320;-^ D^iveroct, p. 58 oa 65.

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milieu des flammes, dn disant que j'avais plus feit que ceux qui n'avaient pas Lrûlé V Enéide ^ comme Virgile avait recommande de le faire : j'avais tiré du feu la Henriadey que Voltaire allait brûler de sa propre main. Si je voulais, j'ennoblirais celle action , en rappelant ce beau tableau de Raphaël, au Vatican, qui représente Auguste empêchant de brûler Y Enéide. Mais je ne suis point Auguste, et Raphaël n'est plus (1). »

Son poème à peu près achevé. Voltaire voulait le dédier au roi et l'imprimer à l'imprimerie royale. La dédicace était faite. Très-libérale, comme nousdirions aujourd'hui, cette dédicace ne plut guère, et le privilège fut refusé (2). Voltaire songea alors à publier son poëme en Hollande. Dans son voyage à La Haye, en octobre 1722, il proposa l'affaire au libraireCharles Le Viers, qui, dans la Gazelle de Hollande^ annonça que le livre serait publié par souscription, en un volume in-i© avec gravures, et sous ce titre : Henri IV ou la Ligue^ poème héroïque. Cependant Voltaire faisait graver des planches d'après ses idées et sur les dessins de Coypel, Galloche et de Troye (3). Ouverte le 20 octobre 1722, la souscription devait être fermée le 31 mai-s 1723 (4). Le programme annonçait qu'on pouvait souscrire non-seulement à La Haye, mais à Paris, et partout en France, et même en Europe. Voltaire chargea Thieriot de le faire imprimer et distribuer, et de délivrer des souscriptions aux libraires. Résolu à tout faire pour avoir un privilège en France, il adoucissait tous les endroits « dont les vérités trop dures auraient révolté les examinateurs. » Dans son marché avec Le Viers, il s'était réservé le droit de faire imprimer son poème partout où il voudrait, au moins de faire mettre à la tète, dans lo cas où il pourrait se débiter en France, le nom d'un libraire

(!) Mémoiret, Paris, 1835, p. 33. — (2) Voir cette dédîôace dans le Recueil de 1820. — Voltaire avait ordonné à Tbieriot, qui en avait la minute originale, de la détruire ; mais Thieriot n'obéit pas, et elle a été trouvée dans les papiers qu'il lais^ à sa mort.— (3) A Tbieriot, 11 septembre 1722. — H y avait plusieurs années que Voltaire s'occupait de dessins et gravures pour sa Henriade, Dans une lettre du Kteutil de 1856, t. I, p. 16 , mal mise sous la date de 1722 , puisqu'on 8*y informe de Génonville , mort vers 1720, il est question d'un Durand, de mauvais acteur devenu assez bon peintre, qui était déjà chargé de dessins et de vignettes. — (4) Mercur0, novembre 1722, t. Il, p. 134,

de Paris avec le nom du libraire de La Haye. Regardant le privilège pour la France comme déjà obtam, il invitait encore Thieriot à répandre, tantôt que le poômc serait imprimé, tantôt qu'il serait d^ité à Paris : engagement un peu contradictoire dont Thieriot lui faisait craindre le ridicule ou le démenti (1). Mais il s'agissait de ne point effaroucher les souscripteurs français, et de les multiplier par l'assurance qu'ils recevraient exactement le livre qu'ils aiuuient payé. Hélas ! les souscripteurs firent la sourde oreille, à part 80 environ à qui il fallut rendre leur argent, et Taffidre fut rompue. Gomme l'avait prévu Thieriot, Voltaire n'en eut que le ridicule (2). Puzelier y trouva matière à des plaisanteries qui firent la fortune de sa parodie du Fertée de Quinault, jouée le 18 décembre 1723 sur le théâtre de la Foire. Le ressentiment que Voltaire en éprouva perce dans les parcdes mêmes où il affecte le pardon et le m^ris : c Je pardonne volontiers aux gredins d'auteurs ces trivelinades, c'est leur métier ; il &ut que diacun fosse le sien : le mien est de les mépriser (3). »

Ayant perdu req[)oir d'obtenir un privilège, Voltaire se détermina à foire de s(m poème une édition clandestine dans quelque ville de France «itre que Paris. Il choisit Rouen à cause de son ami Gideville, conseiUer au parlement de Normandie, qui pouvait lui obt^odr quelque tolérance, et aussi à cause du voisinage de la Rivière-Bourde, d'où Thieriot, qui s'y te- ' nait d'ordinaire, pourrait surveiller l'impression. Aus^ invitat-il Thieriot, en termes durs et indécents, à laisser à Paris s(m père malade, pour se rendre à Rouen, où c il ménageait sourdement la petite intrigue. » Thieriot vint en effet s'établir à La Rivière, et Voltaire, pour se ménager un alibi, revint à Paris, lui laissant foire son métier d'éditeur. « Adieu, monsieur l'éditeur, lui écrivait-il alors , ayez bien soin de m(m enfont que je vras ai remis entre les mains, et prenez garde qu'il soit proprement ; habillé. » En même temps il écrivait à madame deBernières : c Je vous remercie bi»i de toutes les attentions que vous avei

(1) A Tlneriot, 5 décembre 1722.--(2) A MoDcrif, fi«ciml, 4856, 1. 1, 9. 14.^ (3) A Thieriot, 3 janvier 1723.

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pour le petit bâtard. Les deux mille habits (couvertures) qu'on veut lui faire encore sont très-inutiles ; je n'en veux point du tout ; mais f ai un très-grand désir de le voir arriver vôtu de toile cirée (1). » Ainsi il parle toujours de son poème.

Il s'agissait maintenant de le faire entrer à Paris. Par prudence et par économie, cette entrée devait être modeste. Le père écrit encore, le 20 décembre, à madame de Bemières : Vous, qui n'avez point d'enfants, vous ne savez pas ce que c*est que la tendresse patemdle, et vous n'imaginez point quel effet font sur moi les bontés que vous avez pour mon petit Henri. Cependant l'amour quefai pour lui ne m'aveugle pas au point de prétendre qu*il vienne à Paris dans un char traîné par six chevaux; un ou deux bidets, avec des bâts et des paniers, suffisent pour mon fils. » Point d'autres frais « pour ce marmouset. » Il arriva confondu dans l'équipage de madame de Bemières, et s'arrêta d'abord au village de Boulogne. Gomme le héros qu'A diantait, il eut bien de la peine à forcer l'enceinte de Paris, et il m'y entira « que par miracle (2). » Plus malheureux que Henri IV, il ne fut point reçu avec transp(»rts : « on cria beaucoup ocmtre lui, » et il iut contraint à se cacher. Uarais écrit, en février 1724, qu'il ne se vendait qu'en secret, c Je l'ai lu, ajoute Marais : c'est un ouvrage merveilleux, un dief-d'œuvre d'esprit, beau comme Virgile, et voilà notre langue en possession du poème épique, comme des autres poésies. Il n'y a qu'à la savoir parler ; on y trouve tout On ne sait où Arouct^si jemne, en a pu tant appreikdre. C'est comme une inspiration. Ouel abîme que l'esprit humain ! Ce qui surprend, c'est que tout y est sage» réglé, plein de mœurs ; on n'y voit ni vivacité, ni brillants, et ce n'est partout qu'élégance, correction très-ii^énieuse, et déclamations simples et grandes qui sentent le génie d'un homme consommé, et nullement le jeune homme. Fuyez, La Motte, ïonteneUe et vous tous poètes et gens du nouveau style ! Sénèques et Lucains du temps ,apprenez à écrire et à penser dans ce poème merveilleux, qui fait la gloire de notre nation et votre honte !

{i)R0cu9a et laW, t. 1, r. «- -* W A Thîeriot, 20 jmUot iT24.

Neteio quid majtu noMcUur Iliade (1).»

n est curieux d'entendre ce naïf écho de Fadmiration contemporaine, à qui nos rires ou nos bâillements d'aujourd'hui font une réponse si plaisamment contrastante.

L'édition de Rouen, sous rubrique de Genève, imprimée en 1723, par Viret, en un volume in-8o, portait pour titre : La Ligue, ou Henri le Grande poème épique, par M. de Voltaire. Elle était en neuf chants seulement, et il y avait des lacunes remplies par des points ou par des étoiles. L'ouvrage n'était donc pas encore achevé, et Voltaire, suivant la coutume de toute sa vie, avait cédé à l'impatience de le publier.

L'année suivante, il parut, en un volume in-12 et sous le même titre, une autre édition portant l'adresse d'Amsterdam, fiûte, dit-on, à Evreux par l'abbé Des Fontaines. Dans une note de 1756 que Beuchot croit être de Voltaire (2), nous lisons : « L'édition de 1723 fut faite par l'abbé Des Fontaines sur un manuscrit informe dont il s'était emparé ; et le même Des Fontaines en fit une autre à Evreux, qui est extrêmement rare, et dans laquelle il inséra des vers de sa façon. » n y a là un mensonge quant à l'édition de 1723, qui, nous venons de le voir, est certainement du feit de Voltaire ; n'y aurait-il pas mensonge encore touchant l'éditon de 1724, et Voltaire n'aurait-il pas voulu jeter sur le compte de Des Fontaines soit les fautes de sa première édition, soit certains vers satiriques dont il voulait décliner la responsabilité? Dans l'édition de 1724, on lisait ces deux vers :

Ed dépit des Pradons, des Perraolts, des H... (Houdarfs),

Ou verra le bon goût fleurir de toutes parts.

Sont-ils de Des Fontaines ou de Voltaire? Michault (3) prétend bien que Des Fontaines lui avoua « avoir rempli à sa fantaisie des lacunes de l'édition précédente, » et avoir ajouté les deux vers qu'on vient de lire; mais Des Fontaines ne l'a jamais reconnu, et Voltaire a attendu près de douze ans pour le

(1) T. III, p. 89. — (2) Œuvres, t. X, p. 64. — (3) Mélanges historiques et fhUoXoqiques, t. I, p. 159.

lui reprocher : « C'était bien, dit-il, la meilleure manière de rendre l'ouvrage ridicule (1). » En résumé, rien n'est moins sûr.

L'édition de 1723 était si imparfaite, que Voltaire s'occupa immédiatement de terminer l'ouvrage et d'en donner une meilleure, c Point dé repos pour moi jusqu'à l'impression de HenH IV, » écrit-il de Paris, le 23 juillet 1726, à madame de Bemières. Et à Thieriot, de Fontainebleau, le 17 octobre : t Henri IV est bien sottement sacrifié à la cour de Louis XV. Je pleure les moments que je lui dérobe. Le pauvre en&nt devrait déjà paraître in-4^, en beau caractère. Ce sera sûrement pour cet hiver, quelque chose qui arrive. Vous trouverez, je crois, cet ouvrage im peu autrement travaillé que Marianne. L'épique est mon fait, ou je suis trompé, et il me semble qu'on marche plus à son aise dans une carrière ou on a pour rival un Chapelain, La Motte et Saint-Didier, que dans celle où il fout tâcher d'égaler Racine et Corneille. » Rien n'est plus vrai, mais Voltaire se trompait bien dans ses prétentions sur l'épique, et il y a moins encore réussi que dans la tragique.

L'édition projetée en 172S ne put paraître, et toujours parce que l'auteur s'en vit refuser la permission. Nous avons la preuve et de ce refus, et de sa légitimité, du moins au point de vue du temps, dans une lettre très-curieuse de Voltaire, qu'il nous fout citer en partie (2) : « Je voudrais avoir incessamment l'honneuf de vous envoyer un ouvrage plus important, dont la foible esquisse qui en a paru dans le monde a déjà trouvé grâce devant vous. C'est le poème de Henri-le-Grand, Vous le trouverez bien différent de cet échantillon qui en a couru malgré moi (c'est lui qui l'avait fait courir). Le poème est en dix chants, et il y a plus de mille vers différents de ceux que vous avez vus. — J'ai fait graver des estampes qui sont autant de chefs-d'œuvre de nos meilleurs maîtres, et

(1) A Berger, septembre 1735. — (2) neeueU de 1856 , t. I, p. 432. — Cette lettre, adressée à Londres, à on nommé Gambiagne, protestant d'origine italienne léfugié à Genève, est mal placée, dans ce Recueil, sons la date de 1723, puisqs'U y est questloo de renvoi de Marianne, imprimée seulement en 1725. Cette Mit ne peut 6lre que de la fia de 1725 oa du commencement de 1726.

154 LIVRE PREMIEH (1694-1734)

qui doirent embeltir rédkkm que je prépare, mais je suis encore fort incertain sur le lieu où j« k ferai paraître. La seuU chose dont je suis sûr^ c'est que ce ne sera pas en France, fai trop recommandé dans mon poane Tesprit de p»x et de tolérance en matière de religion, j'ai trop dii de mérités à la cour de Rome, fat répandu ' trop peu de fiel tontre Us réformés^ pour espérer qu*on me perfnetPra d'imprimer dans ma patrie ce poème composé à la louange du plus grand roi que ma patrie ait jamais eu. C'est une diose bien étrange que mon ouvrage qui» dans le fond, est un éloge de la religion catholique, im puisse être imprimé dans les Etats du roi Près-ekréUen, du petit fils de Henri IV, et que ceux que nous appelons ici hérétiques en souffrent Timpre^on chez eux. J'ai dit du mal d'eux et ils me le pardonnent; mais les cathc^ques ne me pardonnent pas de n'en avoir point dit assez. — Je ne sais si msm éditicm se fera à L(»idres, à Amsterdam ou à G^iève. Mon admiration pour la sagesse du gouvernement de cette dernière ville (qu'il bafouara plus tard), et surtout pour la manière dont la réforme y fut établie» me font pencher de ce c6té. Ge sera dans ce pays que je ferai inàprimer un poëme fait pour un héros qui quitta Genève ma^é lui, ei qui l'aima toujours. »

A travers toutes les ccmtradictions et toutes les naïvetés de cette lettre, on voit daîrement deux choses : la première, que la censure mit son wto sur l'impression du poème en France; la seconde, qu'elle ne calomniait pas l'auteur en prêtant à cet ami des réformés» ou plutôt de l'indifférence religieuse, des intentions peu catholiques.

A la date de cette lettre, Yoltaire hésitait entre Londres, Amsterdam et Genève. L'exil le tira de cette hésitation, et c'est à LMràres fue se fit l'édition définitive*

Cependant, même en Angleterre, Voltaire ne renonçait pas à l'idée de publier mm livre en France. Le 14 juin 1727, il écrî- : vait en anglais à Thieriot , de Wandsworth : « Tai à présent besoin de savoir quant et où je pourrai fitire imprimer secrètement la Semiaée^ Il fitut que ee soît en France, dans quelque ville de province. Je donte si Rouen seitri! xm hm cmmaMm:

car U me semble que FiiKpiisition de la presse y ei^ si rigoureuse, qu'elle a épouyanté tous les libraires de la ville... Si vous pouviez proposer la chose à un libraire, j'aimerais mieux faire un marché argent comptant et livrer le manusorit, que d'avoir la peine de foire moi-mûne imprimer. Mais je crains qu'aucun libraire ne veuille imprimer un livre sans permissicm; ou, s'il le Mt, il ne donnera que peu d'argent pour un essai si périlleux. Donc, plus l'y pense, et plus je vois la nécessité de l'imprimer moi-même. »

n en était si bien convaincu, qu'il songeait à repasser le détroit pour surveiller lui-même l'impression. Dans cette même lettre il écrit : « Ne dévoilez à pa*sonne le secret de mon séjour en France... il ne &ut pas qu*on me soupç(mne d'avoir mis le pied dans votre pays, ou même d'y avoir pensé. » Nous avons l'explication de cette phrase ^nguli^ dans une autre lettre à Thieriot, qui doit être du commencement de 1729 : « U y a aiviron deux ans que j'arrachai de votre cour une permission de venir à Paris pour trois mois (1). »

Yoltaire ne vint point en France, mais il poursuivit le deasdn d'y publier la Henriade^ tout en commençant de la publier à Londres. De cette ville, il écrivait encore à Thieriot, le 21 ami 1728 : « Quant à la Hewriade, je suppose que vous pourrez aisément obtenir une licence particuliteepour l'imprimer : je compte, dans une quinzaine de jours, demander moi-même cette permission. » Et il l'engage à aller chez Hérault, liaitenant de police, pour le prier de saisir tout exemplaire qui se glisserait ^i France avant la permission ol^nue. Il s'agissait encore d'arrêter une édition subreptice, qu*un usurpateur in» nommé se préparait à publier avec une tradueticm française de l'Essai anglais sur la poésie inique. Or, Ycdtaire ne voulait pas que le poème parût sam les changements qu'il y avait laits \

depuis sa première publication; et, quant à l'Essai, il ne le

(i) Cette lettre, aiasi qiie \a préeédente et la iniirante, ne et troa^'e que duit le |

Htfcuetl de 1820, pp. 1S3, 199, 190. Elle y est fenaueineiit placée lout la date de \

1153, puisqu'il y est parlé de la récente publication de YHUioir» de VAeadémie, par rabbé d'mv^, qni est de 029. U lettre doH être dv coffimeMeneiit de cette

croyait pas susceptible de réussir en France, sinon rédigé d'une toute autre manière. En cas de permission, il disait à Tliieriot : « Je vous conseille de faire prix avec un libraire en réputation. Je vous enverrais alors mes gravures et quelques feuilles d'une édition in-4' sur grand papier, commencée à Londres; j'y joindrais un Essai sur la poésie épique en français, et calculé pour le méridien français. Il faut que le libraire fasse deux éditions, l'une in-4* pour mon propre compte, et une autre in-8* à votre profit. »

Ainsi, en avril 1728, l'édition n'était que commencée à Londres. Elle n'était pas achevée à la date du 4 août, puisque l'auteur écrivait ce jour-là à Thierïot : « Je suis dans la résolution de faire incessamment une édition correcte du poëme auquel je travaille toujours dans ma retraite. J'aurais voulu que vous eussiez pu vous en chaîner pour votre avantage et pour le mien. Je joindrai à cette édition un Essai sur la poésie épique^ qui ne sera point la traduction d'un embryon anglais mal formé, mais un ouvrage complet et très-curieux pour ceux qui, quoique nés en France, veulent avoir une idée du goût des autres nations. » Dans cette même lettre il annonce que c'est à sa sollicitation que le garde des sceaux et le lieutenant de police recherchent les éditions étrangères de son livre, et surtout celle où l'on en trouve une c misérable critique. » — Crédit du banni, intolérance de l'homme de lettres!

Voltaire a donc passé toute l'année 1727 et une partie de l'année 1728, soit à corriger son poème, soit à lui chercher des< souscripteurs. A la fin de 1727, ceux-ci n'étaient pas encore nombreux ; car, à la date du 14 décembre, Svrift recevait de l'auteur cette prière : « Me sera-t-il permis de vous supplier de fidre usage de votre crédit en Irlande pour procurer quelques souscriptions à la Henriade^ qui est achevée, et qui, faute d'un peu d'aide^ n'a pas encore paru? »

L'édition in-4* avec gravures, portant la date de 1728, ne peut donc avoir paru avant la fin de cette année. Sous le même millésime, il en parut une édition in-8» moins chère, autorisée à Londres par le poète. L'édition in-4o se publiait par souscrip-

tion, au prix d*une guinée ou d'un louis d*or, payable d'avance. Voltaire avait voulu la dédier à fiolingbroke^ qui, craignant une coûteuse protection autant que le ridicule des louanges, pria madame de Feiriol de savoir si l'intention du poète était sérieuse, et celui-ci s'en tira par des compliments dont le lord se montra' touché, sans en être dupe. Voltaire chercha à son poème une protection et un patronage plus auguste. Dans son Commentaire hutorique, il parle du roi George P', et surtout de la princesse de Galles, depuis reine, qui « lui firent une souscription immense,» souscription non payée, évidemment, à la date de la lettre à Swift du 14 décembre 1727. C'est donc Georges H, monté sur le trône lel5 jirin 1727, qui fut le protecteur dupoëme, pendant que la reine en acceptait la dédicace.

En 1727, Voltaire avait publié à Londres, en anglais, un Essai sur les gtierres civiles de France, qui, traduit en français par l'abbé Granet, ne put, par refus des censeurs, être imprimé sous cette forme qu'en Hollande (1729). C'est la première partie de V Essai sur la poésie épique^ imprimé également en anglais pour servir d'introduction à la Henriade. Est-ce en anglais que Voltaire l'écrivit ? Non, probablement; mais il le composa dans sa langue maternelle et le fit traduire par l'anglais Lookman. n chargea ensuite Des Fontaines de traduire cette traduction , c'est-à-dire de ramener l'ouvrage à sa forme originelle. Au temps de leurs querelles. Voltaire accusa Des Fontaines d'avoir commis dans ce travail d'innombrables bévues; mais il n'en cite jamais qu'une : Cake, gâteau y que Des Fontaines aurait traduit par Cacus. Ailleurs, il parle de plus de cinquante contre-sens, et il n'en signale aucun (1). Des Fontaines se défendit d'avoir fait la traduction inculpée, et il la mit au compte d'un homme qui, malheureusement, ne pouvait plus répondre, du comte de Plelo, tué au siège deDantzick, qui l'aurait entreprise pour s'exercera 1 ctude de l'anglais (2). Voltaire a prétendu que ce désaveu de Des Fontaines venait de l'amour-propre blessé : après lui avoii laissé tout l'honneur de son œuvre dans deux éditions de la

(1) OBawef , t. XXXVII, p. 567, et XXXVIII, pp. 255 et 304. — Aux auteurs de la Bibliothèque française, 20 septembre 1736. — (2) VoUarianaj p. 47.

Bewriadi, il TaYait refaite entièremeat et donnée sous son propre nom, ce qui «vait ^ri le traducteur. Le mensonge de Des Fontaines ne serait pas par là démontré, d*après cette note deBeuchot (1) : « En reproduisant, en 1732, la traduction de Des Fontaines, Voltaire en corrigea les fautes, et rintlîula EmaL..j écrit par M. de Voltaire en 1726, et traduit en français par M. Fabbé Des Fontaines. » C'est donc Voltaire lui-même qui a publié Tceuvre en français, qui en a nommé le traducteur pré^ tendu, et lui en a fait l'attribution. Seulement, si Des Fontaines n'était pas ce traducteur» il a eu le tort d'attendre cinq ou six aos pour réclamer.

Quoi qu'il en soit, cet Easai est un assez pauvre ouvrage de critique littéraire. Virgile , « le plus bel ouvrage » d'Homère, y est mis au-dessus du cbantre de YlUiade, le Tasse au-dessus des deux, en attendant que l'auteur de la PuceUe mette l' Arioste au* dessus de tous : « Arioste est mon Dieu ; tous les poèmes m'ennuient hors le sien (2). » Le sens du grand lui faisait déjà défaut. Dans les Croisades il ne voyait qu'une folie. Il ne comprenait ni Milton, ni le Camoéns»

La Henriads eut encore plusieurs éditions célèbres du vivant de Voltaire : celle de 1737, avec une pré&ce de Linant, ou plutôt de Voltaire lui-même ; celle de 1746, avec préface ridiculement enthousiaste de Marmontel (3). Dix ans auparavant, Fré* déric, alors prince royal, avait projeté de £aiire graver la Hmriade à Londres. Ennuyé des lenteurs du graveur, il prit le parti de la feire imprimer avec des caractères d'argent. Mais, devenu roi dans l'intervalle, il y renonça, et, de tous ses travaux d'éditeur, il ne reste qu'un A^ant''propo$ (4). Voltaire lui-même, en cette ^nnée 1736, voulut feire exécuter la Henriade en tapisserie; mais il recula devant les ti*ente-cinq niiUe livres qu'on lui demandait (S)»

(1) Œuvres de Voltaire, i. X, p. 899. — (2) A M«» dn Deffhnd, 15 Janvier 1761» ^(à)(Eum'ei de VàltavM, t. X,p. 3. —(4) Œuvres de VoUwrf^i, Xf Pt 15. <•*

(K A r«U»é MQUi»»W9ti i2 «vrU et 2i OQvembre 1796.

TOLTAïaE EN àNGLETËIM 159

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