PRODUIT ET VALEUR DE LA HENJIIADE
Ou'a produit la Hemriade à Voltaire en argent et en gloire, et ^ quelle en est pour nous la valeur religieuse et littéraire!
Le Commentaire historiqiie vient de nous parler d'une « souscription immense, » qui aurait été « le commencement de la fortune » de Voltaire. Tous les biographes, Duvemet,Condojicet, Collinî, Longehamp, l'ont répété, et Luchet (1) va même jusqu'à préciser la somme énorme de cinquante mlUe écus que cette souscription aurait produite. Il est pourtant certain que l'édition de 1728 ne se vendit pas en Angleterre, puisque, une douzaine d'années plus tard, elle restait en grande partie en magasin. En effet, l'édition qui se publia à Londres en 1741, n'est que l'édition de 1728 rajeunie par un nouveau titre, et augmentée d'im appendice d'environ cent cinquante pages, imprimé sur tm autre papier et avec d'autres caractères, que le libraire offrît en prime pour se débarrasser de son fond de boutique (2).
La Henriade se serait-elle mieux vendue en France ? Moins encore, malgré l'offre que fit Voltaire de donner en prime aux acheteurs un exemplaire de chacune des autres éditions, malgré l'invitation qu'il adressa aux souscripteurs, dans le Mercwe de 1733, de retirer leurs livraisons ou de reprendre l&xxr argent. Ces sousoripteurs pourraient bien n'avoir guère dépassé k nombre des quatre-vingts ou des cent qui avaient versé leur louis d'or entre les mains de Thieriot, souscripteurs qui n'apportèrent rien à Voltaire. Un jour de la Pentecôte, raconte Duvemet, pendant que Thieriot était à l'église, des voleurs emportèrent le dépôt Voltaire lui écrivit : « Cette aventure, mon ^mi, peut vous dégoûter d'aller à la messe, mais elle se doit
(1) T. I, p. 61. — <2) BeiuÀQt, Préface et la Bmriaêej Œnmet de VdUaire, • X, p. vui«
pas m'empêcher de vous aimer toujours et de vous remercier de vos soins (1). » Il n*y avait pas, dans cette aventure, d*autre voleur que Thieriot lui-même/ et voilà encore un exemple des mensonges racontés sincèrement par les premiers biographes de Voltaire. Si le poète ne reçut jamais un sou, comme il Ta dit et répété, des souscriptions françaises, et si même il se condamna loyalement à rembourser toutes celles qu'on lui présenta, c'est que Favide Thieriot les lui avait mangées (2).
Loin de produire un bénéfice en France, la Henriade coûta à Voltaire toutes les souscriptions remboursées, dont la somme, à Fen croire, égala ce qu'elle lui avait valu à Londres (3). Cette balance serait-elle juste ? Nous serions alors bien loin des S0,000 ëcus de Luchet. Dans une préface de Baculard d'Arnaud revue par Voltaire (4), il n'est plus parlé que de 10,000 écus représentant 1,800 souscriptions à une guinée chacune, et c'est bien tout ce qu'un poème étranger en dut réunir en Angleterre, dans un temps où la langue française n'y était pas répandue, puisque Voltaire se crut obligé d'y publier en anglais ses d^ux Essais^ et plus tard ses Lettres philosophiques. D'ailleurs, l'édition in-S"*, autorisée simultanément par Voltaire, dut faire tort àrin-4<^. Or, de ces dix mille écus, qu'on retranche, comme sans doute il le faut faire, les frais d'impression, de gravures et de librairie, et l'on verra ce qui a pu en rester net à Voltaire (5).
Ce n'est donc pas la Henriade qui a été le commencement de sa fortune, mais bien l'héritage paternel, qui, après quelques procès, lui vint en ces années.
(1) P. 76 cm 67. — (2) A JoMe, 6 Janvier m^; à d'Ai«entaI, 18 Jtnvler 1739, et à Destouclies, 3 décembre 1744. — Dans cette demiôre lettre, où il parle noo plus de 80, mais de 100 sooacriptioDs, il dit que Thieriot lui oflHt souvent eo- ' snite de loi restitoer l'argent volé, mais qa*il aurait été bien fiMligne d*ètre on homme de lettres, s'fl n'avait pas aimé nàeat perdre cent louis qœ de miner eoo ami. — (3) A Tabbé Prévost, Juin 1740. — (4) Pin des Mémoires de Longchamp, t II, p. 492. " (5) Sur toutes ces questions financières, c'est M. Nicolardot (Mé^ nagé et finances de Voltaire, (1855) qn*U faut consulter, et c'est hii que nous ad» vons presque toujours. Dans son livre, M. Nicolardot a en le tort de mettre trop de monde en cause, d'exagérer les conséquences, de chercher, avec trop d'obstt- Mlion et de parti pris, tout ce qui était défavorable à son héroi. Mais fl a (Sait, dans plusieurs parties de la vie et du caractère de Voltaire, bien des trouées ignomioieuises, que les an^ oe réusdront pas à boucher par leurs éloges bjfperboliqucs.
VOLTAIRE EN ANGLETERRE 16t
Retira-t-il en gldre de scm poème ce que les souscripteurs lui refusèrent en argent? Dans le camp des amisi il y eut un concert d'enthousiasme tel qu*il ne s'en éleva jamais autour d'aucun chef-d*œuyre. Il n*enfut pas tout à fiedt de même dans le camp religieux, suivant Duyemet (1) ; on voulut même censurer la Henriade à Paris ; mais le Pape, qui Tavait lue, défendit au Nonce de s'y prêter. Il doit y avoir eu quelque projet de ce gaire, et c'est sans doute pour parer au coup dont il était menacé, que Voltaire, de retour à Paris, soumit son poème au P. Porée, demandant l'avis du littérateur, et bien plus du théologien : « Surtout, mon révérend Père, je vous supplie instamment de vouloir bien m'instruire si j'ai parlé de la religion comme je le dois; car, s'il y a sur cet article qudques expressions qui vous déplaisent, ne doutez pas que je ne les corrige à la première édition que l'on pourra &ire encore de mon poème. Pambitionne votre estime, non-seulement comme auteur, mais comme chrétien. »
Ce que Porée put répondre, nous l'ignorons; mais il avait fort à faire, et pour démasquer l'hypocrisie du chrétienj et pour signaler les idées et les expressions irreligieuses de l'auteur. Nous savons ce qu'était le pœme dans la pensée de Voltaire ; il nous l'a assez dit, notamment dans sa lettre à Gambiague, qui fait un si singulier pendant à la lettre au P. Porée. Sous prétexte de paix et de tolérance religieuse, c'était bien au catholicisme et à Rome, désignés par la Ligue ^ qu'il déclarait la guerre. Conçue à Saint- Ange, la Henriade pouvait bien n'être d'abord qu'une œuvre poétique; mais, couvée à la Bastille, éclose en Anglet^re, elle finit par n'être plus qu'une machine de guerre anti-catholique, et même anti-chrétienne.
Je ne décide point entre Genève et Rome :
ce n*cst pas Henri IV qui a dit cela, c'est le poëte incrédule, condamnant à la fois toutes les formes de Christianisme. Toute l'oeuvre de Voltairei toute rEnçyclo^édie est en germe dans la Henriade.
{1)P. 75on6T,
i62 LIVRE PREMIER (1694-1734)
Cest déjà &hre attendre qn'dle est un mauvais poème. Issentidlement ceuvre d'ântheusiasme et de foi , l'épopée ne snbsiflle plus quand on en lait nne oeuvre de philosophie, et de j^osophie seeptique. De là le m^reilleux philosophique et glacial de k Biwriade^ ou plutôt de la DistHirdiade^ comme cm. Ta aj^lée (l), puisque la Discorde en est le Jupiter, aux prir ses, îei, non plus avec des divinités fitbulenses ou de second ordre^ mais avec le Dieu unique et réel. De là sa dœmée et scm plan contradictoires : le héros y est Henri IV, ou plutôt,, sous ce nom, le protestaatisnw, c'est-à-dire la liberté de eooscîaicey rindifférence et l'incrédulité philosq)hiques, aux prises avec la superstition et le fanatisme cathoHques ; et cependant, c*est le héros qui succombe avec la Réforme et le phflosophisme si tolérants, si nobles, si généreux^ et c'est la. ligue qm triomphe arec ses ridiodes et ses foreurs.
Le xvtm siècle, même dans les rang? des ennemis, ne vit guère cela : il avait trop peu le sens du génie dirétien ; mais it vît bien tous les autres défauts de la Htariade; et nous ne fusons aujourd'hui que r^éter ses critiques. Qu'on lise seulement le Parallèle du Ititritr et delà Henariade par Le Batteux (2) ; le Commeniaire de la Beaumelle (3), qui n'eut qifê le tort et le ridicule, lui, ni poète ni même versificateur, de refoire phisieun morceaux du poème; qu'on liseïréron (4) et Trublet (5); qu'on lise surtout les trois Lettres de Ctément de Dijmi (6), — trois vdumes, — et on reconnaîtra qu'il ne reste plus rien è dire sur la Henriade, En vain ManwHiteUen vain La Harpe, ont voulu réfuter ces critiques : les critiques ontsurvécu à leuis apologks; elles dominent ces apologies eUes-mèmes, puisque La Harpe, dans sa loi^^ réponse à Qjhaent de Dijon, est obligé de reconnaître que la Henriade manque d'invention, qu'elle pèche par le plan, l'ordonnance, le drame, le merveilleux, c'est-à-dire dans toutes les parties essentielles de Fépo-
(1) Bungener, Volfaire êf ton temps, t F, p. 171.— (S) A let fin dii Commentaire de la Beaamelle. — (3) Deux Tolumes in-8, édités par Fréron, 1775. — (jf) Atméê littéraire, passim. — (5) Essais de morale et de littérature, 4. IV. — (6) Les 7 % 8« et 9« des Neuf Lettret à M. de Voltaire, 4 vol. in-8, 1775.
pée, et de se rejeter, dans son besoin d'admiration, sur des beau- .tés de détails et de style qu'on lui conteste encore, tant il y a dans ce poème, mêlne à ti*ayer& les meilleurs morceaux, de faux brillant et de prosaïsme.
Ici encore, les ennemis, malgré Tenvie qui les înspîre et la passion qui les emporte, ont mieux va que le» amis, et c'est * leurjugement qui prévaut comme un arrêt définitif. Quand la' Beaumelle disait : « Qui, dans cinijuante ans, lira ce recueil de vers? » n'était-il pas prophète? Et qui donc aujourd'hui, à moins d'être condamné par profession à ce travail forcé, lit la Her^ riade? et qui surtout, l'ayant lue, peut la relire î Quand Tniblet disait : — il le payera cher dans le Pauvre diable ! — « Je ne sais pourquoi je baille en la lisant, » ne semblait-il pas entendre J. de Maistre lui faire écho avec son accent uAi(}ue : € Quant à son poème épique, je n'ad pas droit d'en parler : car, pour juger un livre, il faut l'avoir lu, et pour le lire il faut être éveillé (1) ! >
Nous ne savons si, comme le disait Malezieu, les Français n'ont pas la tête épique, mais rien n'était moins épique, à coup sûr, que le xviif* siècle, sans naïveté et sans foi, que Voltsdre, moins naïf et plus incrédule encore, que le sujet choisi par lui , sujet tout historique et qtii ne se prêtait pas à ce genre de poésie. Notre histoire ne renfermait peut-^tre qu'un seul sujet d'épopée, Jeanne d'Arc, et nous savons ce que Voltaire en a Dadt! Quant à la Henriade, elle n'a de ré]K)pée que la forme, les machines, la recette, le bagage (2) ; mais l'ânie et la vie épique n'y r sont pas. A tous les poin^ de vue, malgré de beaux vers et même de beaux morceaux, elle est à une distance énorme ncm-seulemcnt des grandes épopée"? qui honorent llramamté, mais de certaines épopées de décadence, comme IdbPharsaU de Lucain (3}. '
0) Suites êê Sain^FétêT^urgt 1842^ t# I^ p. S40«^ (2) Et encore fout cela, Urà souvent, n'est-il que pastiche ou postiche; par exemple, les amours de GabrieUe et de Henri IV, au 9" chant, amours romanesques et ignobles, qui ne font rien à l'io- UoiL A ce 9» cbaat qu'on compare dorie le IV» Rvrc de VBnéidej berceau amoureux ti nous osions dire, des haines de Cartltago et de Home, et de toute la grandeur romaine I — (3) Voir la comparaison de la Pharsaîe et de fa Hénriade, par M. VîDewoam, Liitéraiuré tm xyhï* êiiûU, ^ Leçon, t^ I, p. 178»