CHAPITRE SEPTIÈME
mcrrrRÉE ds voltaire ei? francr et dans ses pensions
accroissement" DE SA FORTUNE *- BRUTUS
Voltaire rentra en France dans les premiers mois de 1729, et il 7 rentra avant que son arrêt d'exil fût levé. Aussi, pendant qudques jours, s*y cacha-t-il en banni, rôdant autour de la capitale, en faisant le siège, jusqu'à ce que les portes lui en fussent ouvertes par le ministère. Le 10 mars, il écrivait à Thieriot en anglais : « Avant que je puisse me cacher à Paris, je m'arrêterai quelques jours dans un des villages voisins de la capitale : il est vraisemblable que je m'arrêterai à Saint-Germain, et je compte y arriver avant le 15. C'est pourquoi, si vous m'aimez, préparez-vous à venir m'y trouver au premier appel. » C'est à Saint-Germain, en effet, qu'il s'établit d'abord, chez un perruquier nommé Ghâtillon, y gardant, sous le nom de San- MonSf le plus strict incognito, et ne donnant son adresse qu'aux amis indispensables. Le 25 mars, il offrait à Thieriot « un trou . dans cette baraque, » qu'il le priait d'accepter avec im mauvais lit et une chère simple et frugale. Le 29, il lui donnait rendezvous à Paris, chez Dubreuil, c dans le cloître du bienheureux saint Médéric ; » puis dans une vilaine maison de la rue Traversière, chez un M. de Mayenville, conseiller-clerc, qui, ne se souciant pas des dehors, gardait une porte encore plus vilaine que sa maison. Là, il vit le duc de Richelieu, à qui il permit de dire à un de ses protecteurs, Pallu, maître des requêtes, c qu'il lui avait apparu comme un fantôme. » Peu rassuré à Paris, où
il n'était toujours qu'en rapture de ban, îl retourna à Saint- Germain (1). Cédant aux remontrances de Richelieu, de Fallu et de Thieriot, qui le pressaient d'obtenir un Warrant signé Louis, il écrivit, le 7 avril, « au vizir Maurepas pour qu'il lui laissât traîner sa chaîne à Paris. » Sa requête fut admise, et, à peine rentré légalement dans sa patrie, il s'occupa de rentrer aussi dans ses rentes et pensions. U envoya à lïiieriot la patente de la pension que lui faisait la reine, trouvant juste (^n'eUe lui en daignât faire payer quelques années, « puisque monsieur son mari lui avait été ses rentes contre le droit des gens (2). » L'argent qu'il en arracha, son héritage paternel, augmenté peut-être de quelques guinées produites par la Henriade^ il plaça le tout dans la loterie établie par Pelletier Des Ports, contrôleur général des finances, pour la liquidation des dettes de la Ville. On recevait des rentes sur l'hôtel de ville pour billets, et on payait les lots argent comptant ; de sorte qu'une société qui aurait pris tous les billets aurait gagné un million. Voltaire s'associa avec une compagnie nombreuse, et fut heureux, n écrivait à cette occasion : c Pour faire sa fortune dans ce pays-ci, il n'y a qu'à lire les arrêts du conseil. Il est rare qu'en &it de finances le ministère ne soit forcé à faire des arrangements dont les particuliers profitent. »
Tel est le récit de Voltaire lui-môme (3). Duvemet ajoute (4) que ce fut d'après un calcul fait à souper avec La Gondamine, que Voltaire gagna le fonds de la loterie! Des Forts, « dévot et mauvais ministre, » lui contesta la légitimité de ce gain. Mais le Conseil jugea en faveur du poëte , et blâma le ministre de n'avoir pas prévu le calcul, n faut bien pourtant qu'il y ait eu quelque chose de louche en cette affaire, puisque Voltaire,
(1) KtfcuetZ de 1820, pp. 204-220. La lettre datée de Saint-Gennain, le 2 man, ne peut ôlre que du 12, puisque le 10 Voltaire n'était pas encore établi à Saint- Germain. — (2) Notons une fois de plus le mensonge de Voltaire, dans son Com^ nenlaire historique, lorsqu'il prétend quMl n'a jamais sollicité le payement de ses pensions. Il le sollicita toute sa vie, et nous en aurons bien des preuves. Les frères Moussinot^ par exemple, seront pressés, non-seulement tous les ans, mais plusieurs fois par an, d'en présenter les bi-cvets à Tévenot, premier conmiîs des finances, et d'en exiger le payemcoL — (3) Commentaire hitioriquef Œuvres^ t. XL VIII, p. 323. — (4) P. 80 ou 78.
même pajé et mis hors de eause, songea à repasser la mer; que, retemi en franeé par ses ami», il se retira à Plombières, aaprès du duc de Richelieu (IX et cpi'il attendit la sortie de Pelletier Des Forts du ministère pour rentrer à Pwis,
H n'y resta pas longten^. Le démon de l'argent le dominait alors. C'était Plutus tout entier à sa proie attaché. Un soûr, à minuit, il quitte « k bachique bande » au milieu de laquelle il vivait, monte en chaise de poste, et vole à Nancy, où se souscrivai^st des actions dcHit cm ne sait quel commerce. Stanislas avait bien défendu d'en céder aux étrangers ; mais, grâce à la conformité de son nom avec celui d'un gentilhomme de l'altesse royale. Voltaire seul put s'en faire adjuger cinquante qui lui furent délivrées huit jours après. Il profita aussitôt de la demande en hausse de ce papier, tripla son or, et revint jouir à Paris de ses doublons dans la compagnie de ses amis (2).
Ou i^utôt non, il n'en jouit pas, et il songea à décupler l'or qu'il venait de tripler. Ayant pris en Angleterre le goût des spéculations commerciales, il fit, sous le nom d'un Demoulin, le commerce des blé&. U en envoyait acheter en Barbarie, et 1«5 revendait en f rance avec un bonheur qui lui procura beaucoup d'argent. Il prit aussi un intérêt dans une maison de Cskdix, et fut encore heureux. Les expéditions pour l'Amérique et les retours en France lui donnèrent de grands bénéfices. D'un bon nombre de vaisseaux où il était intéressé, un seul fut pris par les Anglais (3). Or, l'argent qui lui venait de tous les côt&, il ne le laissait pas oisif, mais il le multipliait par d'habiles et heureuses combinaisons. Emprunts, loteries, diverses industries imaginées dans les besoins de l'Etat, il prenait part à tout, et toujours avec avantage. Dans une loterie, il prit six cents bil-
(1) De Plombières, août 1729, il adressa une Epttre à PaDu (Œuvres, i. XIU, p. 69). — (2) Lettre aa président Hénault, 1729. -- (3) H faut pourtant remarquer que la fortune ne lui fut pas toujours favorable à Cadix. Ses correspondants flnireat par une banqueroute, où il perdit 80,000 fr., suivant Wagnière, et 100,000 éc«j suivant Duvemet. C'est sans doute la banqueroute des Gillî, au sujet de kqiidle fi^ écrit, le 4 mars 1767, à Damilaville et à M"« de Florian. Ce que cette baoqo»^ roule lui emporta, on ne le sait pas plus par son témoignage que par eébà de ses historiens, pm'squ'il parle tantôt de 20,000 écus (I" juillet 1768, à SmriA tantôt de 40,000 (8 mai 1769, i d'Argental, et 14 Juillet, 4 Morellct).
REMTRÉE ht TOLTAIRE BN FRANCK 167
kAs à la fcHS, eut des cbaAces fistiorables, et, ^elqœs années a^vès, il se àéài ayec btoéfice de tout ce qui lui en restait.Il Be n^Ugeait mêaie pas les moindres commerces^ et nous lui wrroK Êûre, de compte à demi avecTabbé Moussinol, le bro* cantage des tableaux.
Mais la principale source de son immense fortune fut Tintérêt qu'il obtint des frères Paris dans la fourniture des vivres aux armées d'Italie et de Flandre. A la liquidation, après la paix, il reçut en solde, pour la seule armée d'Italie, six, sept ou huit cent mille livres, et les résultats, du côté de l'armée de Flandres, ne lui furent pas moins fiiictueux (1). Voltaire était donc bien payé pour Êdre l'éloge de Paris-Duverney, de ses connaissances financières, de son industrie, etc. (2). Mais lorsqu'il y ajoutait l'éîoge de sa probité, il se mettait en contradiction avec lui-même, car c'est lui qui a écrit : « Les peuples seront-ils encore longtemps ruinés pour aller se feiire bafouer, abhorrer et forger en Germanie, et pour enrichir Marquet et Compagnie,
Et Paris, et fratres, et qui rapuere sub ilHs (3)? »
Nous venons de dire la part qui lui revint dans les profits des Paris; que le lecteur lui assigne sa part dai» le rapuere.
Habile homme d'affaires, habile financier que M. de Voltaire! Et, pendant ce temps> les lettres allaient leur train! Toujours» comme il disait, un procès, une entreprise, un poème, une tragédie et une comédie sur les bras (4) ! Ainsi, tout en courant les actions et les billets de loterie, il achevait son Brutus et le Êdsait représenter.
Conçue en Angleterre et même commencée en prose anglaise, cette tragédie fut rapidement écrite au retour du poète en France. Reçue au théâtre en 1729, et retirée aussitôt par l'auteur, elle fut jouée pour la première fois le 14 décembre
(i) Voir là-dessus tous les historiens : Lucliet, t. I, p. 62; Duveroet, p. 80 oq M;ChaudoD, t. II, p. 11; Wagnière et Longchamp, t. I, p. 24, et t. II, p. 331; La Harpe, Correspondance littéraire, t. I, p. 61 ; et surtout M. Nicolardot, Màuig€ et pumceg de Volkû/tê. — (S) JÏMHre il» Porlememtr ^^' X'^tni, (Mwffe^, t. XXII, p. 309, el Pané^friqus de Loui$ XF, (Euvres, t XXXIX, p. 57. — (3) Au président de Brosses, 5 janvier 1759. *- (I) Â Thieriof, 25 joillet 1725,iiecueade 1856, t. I,ii.33.
1730, et n*eut que seize représentations* Le républicanisme du sujet et du poète déplut à un auditoire monarchique. Les connaisseurs, d'autre part, sentirent le défaut d'équilibre et d'intr' :ue de la pièce, et le poète lui-même dira d'abord, dans le
Temple du Goût :
Donnei plus d'intrigae à Brutui!
Puis il y avait là, quoique moins saillant, le même défaut que dans Œdipe, une intrigue d'amour mieux liée à l'action, mais toujours disparate. Malgré la grandeur de l'exposition et la beauté d'une ou deux scènes, Brutus prêtait donc et aux parodies du théâtre de la Foire, et aux critiques plus sérieuses des Journaux littéraires. Quand Voltaire l'imprima en 4731, il essaya vainement de le défendre dans un Discours sur la tragédie à Lord Bolingbroke (4). Il avait échoué dans sa première imitation de Shakespeare, si peu shakespearienne ; et il échouera encore dans Eryphile, dans la Mort de César, et jusque dans Zaïre, parce que, même dans ses innovations théâtrales, il n'a jamais pu sortir du système racinien.
L'homme d'afifaires consola le poète. Revenant un soir d'une représentation de Brutus, raconte le panégyriste Duvemet (2), Voltaire apprend qu'un bâtiment, appelé aussi Brutus, chargé pour son compte, et qu'il croyait naufragé, était arrivé à Marseille : « Puisque le Brutus de Barbarie est retrouvé, dit-il à son facteur Demoulin, consolons-nous du peu d'accueil qu'on a fait au BrutUrS de l'ancienne Rome. Il viendra peut-être un temps où on lui rendra justice. »
Ce temps n'est pas venu, et il ne viendra jamais.
MORT d'aDRIENNE LECOUVREUR — FUITE EN NORMANDIE HISTOIRE DE CHARLES XII
• Cependant un nouvel orage se formait contre lui, ou plutôt il le chargeait lui-même. On était au fort des querelle^de la
(i) Œuvres, t II, p. 350. — (2) 4»« édiUoD,p. 93.
constitution Unigmitus. Il s*y jeta avec un petit écrit satirique : SotUse des deux parts (1), qui naturellement ne satisfit personne. Blessés de cette condamnation égale de la vérité et de Terreur, les évêques demandèrent justice. L'auteur, protégé par le maréchal de YiUars (2), allait échapper, lorsqu'il donna nouvelle prise sur lui par son él^ie sur la mort d'Adrienne Lecouvreur (3).
La comédienne venait de mourir après avoir fait mi legs de mille francs à l'église de Saint-Sulpice en fleiveur des pauvres. Mais elle avait expiré en s'écriant, tournée vers un buste du maréchal de Saxe :
Voîli mon univers, mon espdr et mes <fieiiz.
Telle avait été sa r^onse unique aux exhortations du prêtre qui voulait l'assister dans son agonie. Evidemment, le legs de mille livres n'était le rachat suffisant ni de sa vie immorale, ni de sa mort impie, et il était impossible, suivant les lois de l'Église, de lui accorder la sépulture chrétienne. Le vertueux Languet, curé de S^dnt-Sulpice, de concert avec l'archevêque, la lui refusa. Enlevée la nuit dans un fiacre, elle fut enterrée i l'angle actuel de la rue de Grenelle et de la rue de Bourgogne, par deux portefaix guidés par un seul ami, M. de Laubinière. Quoi qu'en ait dit Duvemet (4), Voltaire, qui, il est vrai, avait assisté & son agonie, n'assista donc pas à sa sépulture (5) : il ne se compromettait pas si aisément; mais il lui fit une espèce d'apothéose en vers. Là, il accusait les gens en place de la persécuter morte après l'avoir aimée vivante; il appelait son Saint- Denis le coin de rue où l'on avait enfouie, et il l'y adorait; il plaignait la France, « endormie sous l'empire de la superstition, » et félicitait l'Angleterre, où seulement « les mortels osent penser; » il proclamait Londres la « rivale d'Athènes, » et l'Angleterre la « terre heureuse » qui avait « su chasser les préju- ; gés honteux ainsi que les tyrans. » Ces niaiseries anti-françaises et anti-catholiques ne se pouvaient supporter. Voltaire lui-
(1) Œuvret, t. XXXVII, p. 86. — (2) Dnveroet, p. 84 on 74. — (3) Œuvres, T. XII, p. 29.— (4) P. 95 on 8S.--(5) M. Sainte-Beave, Cautma, 1 1, P* 206.
même sentait si bien le danger de sa pièce, qu'il mit beaucoup de réserve à en donner des copies, et qu'il ne la liTra qa*eii 1731 aux instances de Thieriot Mais, si rares qu'elles âissent, les copies avaient couru, et on réclama auprès du garde des sceaux. Voltaire prévint les poursuites, et fit répandre le bruit qu'il était retourné en Angleterre. En réalité il s'était réfugié en Normandie, où il allait s'occuper de la pubMcation de son Charles Jf/f, et d'un ouvrage plus dangereux que l'apothéose d'Adrienne Lecouvreur, ses Lettres philosophiques.
Avant de quitter Paris, le 30 janvier 1731, il avait écrit confidentiellement à son ami Cideville : « Je voudrais faire imprimer à Rouen une Histoire de Charles Xll^ roi de Suède^ de ma façon. C'est mon ouvrage favori, et celui pour qui je me sens des entrailles de p^«. Si je pouvais trouver un endroit où je demeurasse incogtdto dans Rouen, et un imprimeur qui se charge&t de l'ouvrage, je partirais dès que j'aurais reçu votre réponse. »
CkMnposée en 1727 et 1728, cette histoire avait été déjà mise sous presse à Paris. Un volume sur deux était achevé, lorsque rimpression fat suspendue par ordre du garde des sceaux, et le privilège retiré, sous le prétexte unique, assure Voltaire sur sa parole d'honneur, que l'ouvrage pouvait déplaire à Auguste, roi de Pologae, dcmt on avait été obligé de dire des vérités un peu fâcheuses. Or, deux manières de s'y prendre pour l'imprimer à Rouen : ou d'en montrer un exemplaire au premier président. Camus de Pontcarré, qui donnerait une permission tacite; ou d'avoir un de ces imprimeurs qui faisaient tout sans permission. Comme il y avait des inconvénients des deux côtés. Voltaire s'arrêta d'abord au parti qui, sans être sûr, lui paraissait le plus raisonnable, et il fit tenir au premier président le seul exemplaire du ja^mier volume qui lui restât des deux mille six cents qui en avaient été saisis. Mais le président refasa de se prêter à rentrq[)rise, malgré l'assurance répétée de Voltaire qu'il ne se commettrait pas auprès du garde des sceam, dès qu'il n'y aurait point de permission par écrit, et même qu'il pourrait plaire à la reine de France, charmée sans doute de
ramtmmtion donnée à on ouvrage où on distit du bien « de M. son père. » Il foUat donc recourir au second purti, c'est-à* dire à Timpression clandestine.
Pendant cette négociation, Voltaire, sous le coup des menaces de la police, vivait à Paris t moitié en philosophe, moitié en hibou », cachant sa demeure même à Thieriot, et donnant son adre^e, tantôt chez Dubreuil, cloitre Saint-Merry, tantôt chez M. de livry, secrétaire du roi, rue de Gondé, où il soupait tous les soirs. Gideville lui ayant indiqué le libraire Jore, qui consentait à courir les risques de l'affaire, il partit pour Rouen, vers la mi-mars, ei alla y occuper le petit trou que s(m ami lui avait kmè à l'hôtel de Mantes, tenu peut-être par la mère de l'abbé linant. H se trouva mal à cet hôtel, dont il a fait une piteuse deseriptk)n, et le quitta au bout de quelques jours (1). Où logeat4l ensuite? Il se partagea entre Rouen et Ganteleu, campagne de Formont, son autre ami rouennais, mais vivant aussi incognito à la ville qu'aux champs, se cachant encore sous le titre de milord anglais, pendant qu'il écrivait à tout le monde qu'il était parti pour rAngleta-re, et qu'il datait de Kenterbury.
n avait ses raisons pour se cacher ainsi. Les vers sur la mort d'Adrienne Lecouvreur, qu'il venait d'envoyer à Thieriot, awent été trop répandus par son trompette , et il y avait contre lui recrudescence àe menaces. Sans doute, il l'avouait, ces vers étaient empreints « d'une indignation peut-être trop vive, mais indignation pardonnable, prétendait-il, à un homme qui avait été l'admirateur, l'ami, l'amant de la morte, et qui, de plus, était poëte. » Quoiqu'il en fût, les endroits les plus forts de son poëme, envenimés encore par la passion, étaient parvenus jusqu'au ministère, et il n'était pas sûr pour lui de retourner en France. Tout cela le rendait malade. N'importe : il continuait à se moquer de tout,
Toujours on p^ dans le cercueil^ Dd rootre fUsaot dat gambades (3).
n est un autre rtcit du séjour de Voltaire en Normandie, par
(!) Voir le« lettres à CîdeYifle, des 30 Janvier, 8 et 46 février, et 2 mars lT3t. — (2) AThwript,i«»4ttia.
blié par le libraire Jore, au temps de leurs querelles. Quoiqu'il ne soit pas sans vraisemblance et qu*il n*ait jamais été réfuté, nous ne le donnons que pour ce qu'il peut vsdoir dans la bouche d'un ennemi.
Flatté dans son amour-propre â*homme et dans ses espérances de marchand, Jore avait voulu être à la fois l'hôte et l'éditeur de Voltaire. Il le logea donc à Rouen, au sortir de l'hôtel de Mantes, fier d'un tel commensal, contrarié seulement d'être obligé de renfermer sa joie dans le secret de sa maison, car Voltaire ne voulait passer que pour un seigneur anglais que des afTaires d'État avaient forcé de se réfugier en France; et, pour mieux donner le change, l'habile comédien avait soin de parler moitié anglais, moitié français. Après trois mois de séjour i la ville, Hilord ayant eu besoin de l'air des champs pour sa santé^ Jore lui procura une jolie maison de campagne, à une lieue de Rouen. Avant de partir, Hilord, par économie, congédia un valet que le libraire avait arrêté à vingt sous par jour. Mais> pour le coup, Voltaire trahit le seigneur anglais en coupant en deux les gages du valet, que Jore dut compléter avec quarantecinq livres de sa bourse, pour clore entre eux toute contestation. Voltaire passa un mois à la campagne, où il vécut, comme dans l'âge d'or, d'herbes, d'œuCs frais et de laitage ; nourriture pythagoricienne qui lui était fournie par la jardinière, chargée encore, trois fois la semaine, de lui aller chercher ses épreuves. Dans sa large reconnaissance, il paya le tout d'un écu de six livres, et Jore dut encore fermer de ses deniers la bouche i la jardinière. Enfin, au bout de quatre mois de séjour, il couronna heureusement son rôle de seigneur anglais d'une pièce de vingt-quatre sous, dont sa générosité gratifia la servante de Jore (1).
A Rouen, Voltaire s'occupa de deux éditions simultanées de Charles XII, qui devaient paraître l'une en Angleterre et l'autre en France, et d'une édition nouvelle de la Henriade. Une de ces éditions de Charles XII se faisait probablement à l'insu de Jore, et c'est peut-être à cela que se rapporte ce passage de son Mé-
(1) Mémoire de Jore , dans le VoUariana, i'« partie, ^. 65 et suiv.
moire : « Lorsque cet auteur dit qu'il ne vend point ses ouvrages, c'est-à-dire qu'il ne les vend point à forfait, et effectivement il y perdrait trop : il est dans l'usage de les faire imprimer à ses frais ; et, après en avoir détaillé par lui-même une partie, il vend à un libraire le surplus de l'édition, qui tombe dans l'instant, par une nouvelle qu'il fait succéder, à la faveur de quelques changements légers. C'est par ce petit savoir-faire que les feveurs des Muses ne sont point pour Voltaire des faveurs stériles, et que, devenu sage par l'exemple de tant d'autres poètes, il sait s'en servir utilement pour se procurer aussi celles de Plutus. »
Ces deux éditions, il s'agissait de les faire entrer à Paris. De Rouen, il leur avait préparé les voies. Le !•' juin, mentant même à son Thieriot, il les lui annonçait comme faites « sans sa participation; » puis il lui demandait : « Ne pourriez- vous point savoir de M. de Chauvelin (maître des requêtes) quel sera, ea cette occasion, l'esprit des ministres de la librairie? »
La réponse fut sans doute défavorable, car, lorsque Voltaire revint à Paris, au mois d'août, il laissa les onze ballots renfermant Charles XII^ les onze pèlerins comme il disait, chez son ami Forment, où ils restèrent toute l'année. A Paris, il sonda le terrain. Un jour, Chauvelin lui demanda: « Âvez-vous fait imprimer CharlesXîI? »Et, sur sa réponse embarrassée, ilajouta : t Si vous ne l'avez pas imprimé, je vous déclare que je le ferai imprimer demain. » Encouragé par ces paroles, plus impatient que jamais de voir paraître son livre. Voltaire écrivit aussitôt (8 septembre) à Forment de le lui envoyer, soit par eau à Saint-Cloud, soit par terre à Versailles, à l'adresse du duc de Richelieu. Toutefois, Charles XII n'arriva pas à Paris avant le mois de janvier 1732.
Charles XII est à la fois le premier ouvrage historique et le premier ouvrage en prose de Voltaire. Dès ce début, il atteignit une perfection qu'il n'a pas dépassée, comme il n'est guère allé au-delà de la versification A'Œdipe. Du premier coup, il fut à pcuprès le prosateur et le poëte qu'il restera toute sa vie. Malgré les critiques de La Motraye et d'Alderfeld, les critiques ï. il
174 LivnR PREMIER (1694-1734)
même de Frédéric et de Napoléon, critiques de stratégistes qui ne s'adressent pas à l'historien ; malgré l'accusation d'arcWmensonge ipoTtée par le lourd chapelain Norberg, cette histoire, composée sur de bons mémoires et des informations de première main, a le premier mérite du genre, la vérité. Seulement, comme disait Montesquieu, elle manque de sens ou de de philosophie, parce que l'auteur ignore ou ne dit pas si le héros était un homme de génie pressentant la grandeur menaçante des czars, ou seulement un aventurier plus digne qu'Alexandre des petites maisons bâties dans les vers de Boileau. Au point de vue littéraire, elle a tout le romanesque, toute la prestesse, toute la soudaineté du sujet. Mais pourquoi ces sorties contre la cour de Rome, contre les vœux de religion, contre l'ambition des prêtres, etc. ? Hélas ! c'était déjà, et ce sera de plus en plus la griffe de Voltaire; et tout ouvrage de lui qui n'en serait pas revêtu, devrait être regardé coujine contrefait !
ERIPHTLE — ZAÏRB
A peîne arrivé à Paris, soit qu'il s'y ennuyât, soît 'qu*îl y fût encore menacé, Voltaire en sortit et alla passer le mois de septembre tout seul à Arcueil, dans la maison du prince de Guise, le futur beau-père de Richelieu, qui avait eu la bonté de la lui prêter. L'auteur de la Henriade trouvait juste que les descendants du Balafré et du jeune d'Aumale fissent quelque chose pour lui (1). n est bon d'ajouter qu'entre le prince et lui il y avait un autre petit commerce, non moins avantageux au poète : si le prince prêtait gratuitement son château au poète, le poète prêtait son argent au prince, mais à beaux intérêts.
En octobre, nous retrouvons Voltaire à Paris, puis à Richelieu, où il va passer une quinzaine (2), reprenant sa vie de ch&-
(1) A GidevUle, 3 septembre 1731.— (2) Aa même, 2 octobre.
teau en château, mais sans joie cette fois, affligé qu'il était de la mort du président Maisons, <c son ami, son soutien, son père (1), » qu'il paraît avoir sincèrement pleurée.
Comme toujours, il chercha une distraction à sa douleur dans l'étude et les lettres. Il avait soumis Eriphyle aux comédiens avant de partir pour la Normandie ; puis, pour dépister les curieux sur cette tragédie, il avait fait à Rouen sa Mort de César: le moyen, en effet, de croire qu'il eût fait César et Eriphyle, et achevé Charles XII^ en trois mois (2)! Il avait encore en portefeuille un opéra de Sarnsouy composé la même année et mis en musique par Rameau, que la cabale fit échouer au moment où il allait être présenté à la scène (3). Il fallait au moins faire jouer Eriphyle^ et il s*en occupa avec activité pendant plusieurs mois.
n logeait alors chez la baronne de Fontaine-Martel, « la déesse de l'hospitalité , » qui lui donnait à coucher, pour l'hiver, dans son appartement bas, ayant vue sur le Palais-Royal (4). Il y était avec Thieriot, à qui « la déesse » avait fait encore une pension de douze ou quinze cents livres (5). C'est là cpHEriphyle^ « retravaillée avec l'ardeur d'un homme qui n*avait pas d'autre passion,» fut essayée par des acteurs qui jouèrent mieux que la troupe du faubourg Saint-Germain. La pièce attendrit et lit verser des larmes. C'était gagner en première instance ; mais l'auteur, effrayé par l'envie qu'avait soulevée contre lui le succès de Charles Xlly s'attendait à perdre en dernier ressort (6). n ne se trompa qu'à demi. Représentée le 7 mars devant une assez belle assemblée, Eriphyle fut accueillie froidement, et le
(I) A aderiHe, 37 leptembrei — (2) A Thlerfot, !•» et 30 jirfn 4731. — (3) Imprimé ep 1746; >— Œuvra de Valtoirê, t III, p. 96. — (4) A FV)rmont9 26 décembre 1731. et à Cideville, 3 février 1732. — (5) Elle n'en fat pas contente, et, pendue sage, disait-elle, par Thieriot, die refusa la môme faveur à Unant. (6) A GideviUe, 9 février 1132. — C'est pent-éb^ enoore chea M-* dB Fontaine-Martel que fut jouée, en 1732, la comédie des Originaux {Œuvra, t. II, p. 445), dont M"* de Grafflgny parie dans sa Vie privée de Voltaire et de Ml** du Châtélei (pp. iaO> 185), «Ms le titre de Grand BownoufUe, Voltaire loimême en parie dans son article Art dramatique des Questions sur VEncyclO' fédie (Œuvres^ t. XXVII, p. 103), et fl raconte que le sujet, donné par M^^* Qiû- Baalt à La Chaussée^ «et dewim le Préjugé à la u^ode.
17fi LIVRE PREMIER (1694-1734)
cinquième acte fut sifflé. Il faut bien dire que l'ombre d*Amphiaraûs et les cris d'Eriphyle immolée par son fils ne pouvaient produire qu'un effet ridicule sur un théâtre rempli de spectateui-s. Les comédiens refusèrent de reprendre la pièce, quoique ; l'auteur leur en eût abandonné le profit ; et Voltaire , après avoir vainement imploré auprès d'eux, par l'entremise de Moncrif, l'intervention du comte de Clermont, à qui il proposait, pour prix de ses services, la dédicace d'Eriphyle (1), fut contraint de la retirer. Il n'osa même pas la donner au public, et il en fit Sémiramis (2).
n alla se reposer à Arcueil et à Monjeu, chez la princesse de Guise, et revint chez sabaronne, qui le gardait «pour rien (3), » quoiqu'il eût déjà 28,000 livres de rentes ! C'est pourtant dans ce milieu fortuné qu'il rêvait de transporter ailleurs son paradis littéraire : « Mon Dieu ! mon cher Gideville, que ce serait une vie délicieuse de se trouver logés ensemble trois ou quatre gens de lettres, avec des talents et point de jalousie! — C'est comme le mari de La Fontaine : « Point froid et point jaloux !» — de s'aimer, de vivre doucement, de cultiver son art, d*en parler, de s'éclairer mutuellement ! Je me figure que je vivrai un jour dans ce petit paradis; mais je veux que vous en soyez le dieu (4). » Voltaire, si vaniteux et si irritable, était bien l'homme le moins fidt à en être un des saints.
En attendant, il préparait une revanche d*Eriphyl$. Quelques dames, dit-il, lui ayant reproché de ne pas mettre assez d'amour dans ses tragédies (5), quoiqu'il en eût mis déjà beaucoup trop, au moins dans Œdipe, il voulut leur donner pleine satis- &ction, et, en vingt-deux jours, il fit Zaïre. Pendant la composition de cette pièce, il écrivait : « Je veux qu'il n'y ait rien de si turc, de si chrétien, de si amoureux, de si tendre, de si furieux, que ce que je versifie à présent... Ou je suis bien trompé, ou ce sera la pièce la plus singulière que nous ayons au théâtre; les noms de Montmorency, de saint Louis, de Saladin, de
(1) A Moncrif, mars i732. » (2) EUe n'a été publiée qa'eD 1779, on an aplèt U mort de Voltaire. — Œuvris^ t. III, p. 2. — (3) A Fùrmoot, 29 mai 1732. — fi) 29 mai 1732. — (5) Œuvres, t. III. p. 140.
Jésus et de Mahomet s*y trouyeront. On y parlera de la Seine et du Jourdain, de Paris et de Jérusalem. On aimera, on baptisera^ on tuera. j> Et, en langage moins emporté : « J'ai enfin tâché de peindre ce que j'avais depuis si longtemps dans la tête, les mœurs turques opposées aux mœurs chrétiennes, et de joindre, dans un même tableau, ce que notre religion peut avoir de plus imposant et même de plus tendre, avec ce que l'amour a de plus touchant et de plus furieux (1). »
Après avoir été lue et prônée dans les sociétés, Zaïre parut sur la scène, le 13 août 1732. Aux trois premières représentations, le succès en fut incertain. Les acteurs jouaient mal, le parterre était tumultueux, et les négligences laissées par l'auteur étaient relevées avec un tel acharnement, que tout l'intérêt était détruit. Voltaire ôta les défauts, mademoiselle Gaussin donna plus de mouvement à ses grands yeux noirs (2), les acteurs jouèrent mieux, le public se laissa prendre avec plus de docilité au mélange nouveau des plumets et des turbans. « Je parus dans une loge, raconte Voltaire, et tout le parterre me battit des mains. Je rougissais, je me cachais, mais je serais un fripon si je ne vous avouais que j'étais sensiblement touché. » Ce succès lui donna une telle confiance, qu'il voulait le faire rejaillir sur Eriphyle^ « bien mieux écrite que Zaïre^ » et rappeler à Fontainebleau de la sentence portée contre elle à Paris. Dans son enivrement, il fiit insensible à une perte de 12,000 fi*ancs qu'il avait fait la sottise de risquer au biribi, chez madame de Fontaine-Martel (3). A plus forte raison, dédaigna-t-il les satires ou parodies qu'on ât de Zaïre dans quelques feuilles et sur quelques théâtres.
(i) Â Formont, 29 mai et 25 Juin 1732. — H faut lire encore le compte-rendn qu'il fit lui-môme de sa pièce dans une lettre à Antoine de La Roque, directeur du Mercure, lettre insérée dans le numéro d'août 1732 de ce journal. — (2) Voltaire Ten remercia par une Epttre : « Zaïre est ton ouvrage {Œuvres, t. XIIl, p. 92). » — Il eut moins bon marché de Dufresne-Orosmane. Dufresne refusant même de lire ses corrections, ^il eut recours à un stratagème qui lui réussit. Un jour que le comédien donnait un grand dîner, il lui envoya un pâté anonyme. Le pâté s'ouvre et montre dans ses flancs douze perdrix, tenant chacune dans leur bec un billet, où étaient inscrits quelques vers à changer. Plus moyen de se refuser à des corrections présentées si galamment , et Dufresne consentit à réformer son rôle, au grand profit de la tragédie {Anecdotes Dramatiques ^ t. II, p. 274). — (3) A Cideville, 25 août et 3 septembre; à Forment, septéo^re 1732.
178 l'ivni PRBIIIKR (1694-1734)
n y a deux choses dans Zmrt : l'épisode de la croisade, et le drame de la passion et de la jalousie meurtrière. C'est l'épisode de la croisade, si bafDuée ailleurs par Voltaire, qui feit l'immortelle beauté de cette tragédie. Quant au drame, à ce Jeu terrible de l'amour et de la jalousie, ce n'était qu'une imitation, et qu'une imitation inférieure, commetov jours , à l'original. Plus heureux dans son imitation àviMorede Fenwe qu'il ne l'avait été, en faisant Eriphyle, dans l'imitation d'ITam/ef, Voltaire tf^it pas moins vaincu par le barbare Shakespeare. Pour le naturel du sentiment et du langage, pour la préparation , la vraisemblance et la progression du drame, Othello est à Zaïre ce que le génie est au talent. L'habile, l'infernal lago e^ un autre confident que le pâle Gorasmin;le tendre et élégant Orosmane, qui n'a rien d'oriental, ne vaut pas l'ardent et farouche More de Venise, et Zaïre elle-même, avec ses délicatesses trop françaises, ne touche pas autant que la naïve et ^i&ntine Desdémone. Mais Zaïre reprend, sinon son avantage, au moins son originalité, par l'épisode chrétien si habilement lié à l'action. La lutte entre la passion et la foi, entre l'amante et la fille, voilà oe qui fait de Zaïre la création la plus originale de Voltaire, la seule par laquelle il se soit approché des types immortels de Ghimène el de Pauline (1).
RETOUR A LA VIE DE COURTISAN — MADAME DE FONTAINE- MARTEL — VOLTAIRE CHEZ LUI — LE TEMPLE DU GOUT — ADÉLAÏDE DUQUESCLIN
Vers la fin d'octobre de cette année 1732, Voltaire alla tenter de nouveau la fortune à Fontainebleau. Madame Du DefFand lui
(1) Imprimée en i733, Zaïre toi dédiée, comme on sali, an marchand Falkener. MaSs Volta!re dnt retrancher de son Bpttre dédicatoire quelques passages où il litiqnaît sans Justice et sans patriotisme Tétat des lettres et de h pensée en Vrance. — H aimait, dit-il, à dédier ses ouvrages à des étrangère, « parce qne c*Slait toujours une occasion toute naturelle de parler un peu des sottises de seseom-^ patriotes (à Thieriot, 15 mai 1733). »
aTaît bien proposé une charge d'écuyer chez la duchesse du Maine ; mais c'était une charge de gentilhomme chez le roi qu*il ambitionnait. Il ne l'obtint pas encore, et il dissimula son BOUYel échec en écrivant à mademoiselle de Lubert, qu'il avait baptisée Mte^e et Grâce, et à ses amis Gideville et Forment. A l'en croire, il aurait vécu à Fontainebleau non en courtisan, mais en poëte, perdant son temps « à faire des querelles entre les actrices, pour des premiers rôles, entre la reine et les princesses, pour iaire jouer des comédies, à former de grandes factions pour des bagatelles, et à brouiller toute la cour pour des riens. » La reine fut victorieuse, et il fit sa paix avec les princesses au prix de quelques petits vers médiocres, mais qui furent trouvés fort bons par celles à qui ils étaient adressés (1).
Revenu à Paris vers le IS novembre , il continua de loger chez madame de Fontaine-Martel. Il la perdit au mois de janvier de l'année suivante. Le 27, il écrivait à Forment que les confitures envoyées par lui à la baronne seraient mangées par sa janséniste de fille. Et il racontait la mort de celle dont il était « le directeur : » « Figurez-vous que ce fut moi qui annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir. Elle ne voulait point entendre parler des cérémonies du départ; mais j'étais obligé d'honneur (et d'intérêt) à la faire mourir dans les règles. Je lui amenai un prêtre moitié janséniste, moitié politique, qui fit semblant de la confesser, et vint ensuite lui donner le reste. Quand ce comédien de Saint-Eustache lui demanda tout haut si elle n'était pas bien persuadée que son Dieu, son créateur, était dans l'Eucharistie, elle répondit : « Ah, oui! » d'un ton qui m*eût fait pouffer de rire, dans des circonstances moins lugubres. » Ailleurs (2), il donne un autre détail de cette mort édifiante. Sur le point d'expirer, la dame demanda : « Quelle heure est-il ?» et aussitôt elle ajouta : « Dieu soit béni ! quelque heure qu'il soit, il y aun rendez-vous. » Ces éclats de rire de Voltaire eu face d'une agonie font frémir, si Ton écoute l'écho que leur ont iait ses cris de rage, quand il dut mourir à son tour !
(1) A Mil* de Uber^, 29 octobre, à M»« de Deffand, le...; à Gideville, Ua vembre; à Formoni, novenibre 1732. — (2) A Richelieu, 19 Juillet 1769.
Telles étaient les amies de Voltaire. Sa baronne rnoorat ( comme elle avait vécu, en femme impie et immorale, n la ce- i lèbre quelque part (1) comme une femme c sans préjugés et! sans faiblesse. » Sans foiblesse, il fout s'entendre : elle s'était &it, par ses déportements, la plus détestable réputation (2). Suivant Voltaire lui-même, elle était persuadée que, € quand on avait le malheur de ne pouvoir plus se prostituer, il fallait fiivoriser la prostitution des autres. » Pour achever la phi*ase,il faudrait employer deux termes de mauvais lieu (3).
Au ton de Voltaire , on voit qu'il pleura peu son amie. Au moins n*hésila-t-il pas entre le regret de la baronne et celui € d'une bonne maison dont il était le maître, où tous les jours étaient des amusements et des fêtes, et de quarante mille livres de rente qu'on dépensaità le divertir (4). » Gomment ne pas regretter pareil séjour ? On l'y laissa quelques mois encore , et ce n'est que le 15 mai qu'il alla s'établir rue de Long-Pont, « visà-vis le seul ami que le Temple du goût lui eût fait, » vis-à-vis le portail de Saint-Gervais, qu'il avait loué dans cet ouvrage. 11 demeurait là avec son courtier et associé Demoulin, dans un vilain quartier, dans une vilaine maison, se promettant, disait-il, de couvrir le bruit des cloches avec le bruit de sa lyre (5). — Sa lyre est bien muette aujourd'hui, et les cloches sonnent toujours!
11 vient de nous parler de son Temple. En 1732, il avait publié un poëme sous le titre de Temple de l'Amitié (6), petit sanctuaire assez pauvre qui n'avait offusqué personne. Mais ce fut autre chose pour le Temple du goût. Quoique, peu à peu, « la petite chapelle fût devenue une grande cathédrale, » tous les prétendants n'y purent être reçus, et les exclus se plaignirent. Les admis eux-mêmes ne s*y trouvèrent pas placés avec assez d'honreur. Rien n'excita plus de passion contre le malheureux architecte.
Ebauché en 1731, le Temple n'était pas encore imprimé à la
(1) Bpttre, Œuwrett t. XIII, p. 89. — (2) Manuel, Police de PaiHs dévouée^ t II, p. 125. — C'est Manad qui <fit qu'elle « avait Voltaire au lieu de directeur. » — ' p) A M"»« de Plorian, 9 juin 1767. — (4) A CideviUe, 27 janvier 1733. — (5) A Gideville, 6 et 15 mai} à Thierîot, 15 mai 1733. — (6) Œuvres, t. XII, p. 33.
fin de 1732, lorsque Voltaire l'envoya à Cideville. Cette fredaine ne devait alors être montrée qu'à très-peu de monde, et surtout on n'en devait paS tirer copie (1). Elle parut imprimée. en mars ou avril 1733, d'après une des copies les plus mauvaises et sans l'aveu de l'auteur, prétend Voltaire, qui aura toujours une semblable excuse à propos de tous les ouvrages soulevant contre lui le pouvoir ou l'opinion. Suivant lui encore, ce ne serait qu'une bagatelle de société, conçue et exécutée dans une réunion d'amis. Chacun fournissait ses idées, et Voltaire n'avait d'autre fonction que celle de les mettre par écrit. « Il n'était en tout cela, dit-il, que le secrétaire du public. Si ceux qui perdent leur cause se plaignent, ils ne doivent pas s'adresser à celui qui a écrit l'arrêt (2). »
Mais il indique ailleurs un autre crime ^ celui « d*avoir Êdt imprimer cette bagatelle sans une permission scellée avec de la cire jaune : » de là, colère du ministère, criailleries de la cour, et menace d'une lettre de cachet. Il arrêta donc l'émission que Jore faisait du livre, et lui ordonna d'en brûler l'édition : il fallait rebâtir tout à neuf, rebâtir un second Temple; et, pour échapper à de nouveaux iconoclastes, le dédier à quelque puissant patron, et obtenir l'assentiment des agents-voyers du ministère. Par Moncrif, il demanda donc au comte de Glermont la permission d'inscrire son nom au fronton du temple; et, par des protecteurs, il sollicita approbation et privilège. Mais il eut soin d'ôter « tout ce qui pouvait servir de prétexte à la fureur des sots et à la malignité des mauvais plaisants, et d'embellir le tout par de nouveaux vers. » Vains efforts, le garde des sceaux^ continua de le poursuivre ; et, ne pouvant rien obtenir en[ France, il fut réduit à imprimer en Hollande « le Temple de la nouvelle fabrique (3). »
L'autorité se tut enfin, et elle aurait dû commencer par là, car l'ouvrage ne méritait pas tant de colères; mais Paris continua d'être inondé d'écrits pour et contre; et, soit par la finesse,!
(1) A Cideville, 8 décembre i732. — (2) Lettre-préface à Cideville, en tête du Temple, Œuvres, t. XII, pp. 320 et sniv. — (3) A Cideville, 25 mare, 2 et 12 avril, 2 août; à MoDcrif, 12 cvril: à Thierlot, l«r mai et U juillet 1733.
80it par rinjustiœde plusieurs de ses arrêts, le livre justifiait ces apologies et ces critiques.
Rendu au calme ot à lui-même, Voltaire mit la dernière main à son Adélaïde Duguesclin, et la fit représenter le 18 janvier 1734. n avait la prétention d'y poursuivre, par le charme de l'amour et l'intérêt des noms français, le succès de Zaïre; mais il se trompa. Trop faible de conduite et de style, la pièce fut sifQée dès le premier acte. Les sifQets redoublèrent au second, quand Nemours arriva blessé et le bras en écharpe. Ce fut tme tempête au cinquième. A cette question de Vendôme : € Es-tu content, Coucy? » — « Goussi, coussi, » répondit un plaisant du parterre, et il fallut baisser la toile.
Voltaire essaya d'attribuer cet échec, non à la faiblesse de sa tragédie, mais aux passions qu'avait excitées contre lui le Temple du Goût. C'est pourquoi, sous un titre ou sous un autre, il résolut de tâter dfe nouveau l'opinion. Outre qu'il était aussi économe pour ses écrits que pour son or, et qu'il ne voulait riesa perdre, ce sujet lui tenait au cœur. U s'obstina donc à le resservir au public, en changeant l'étiquette, comme font les marchands pour les marchandises avariées ou passées de mode. IL le reproduisit sous le titre i'Alamire, et en transporta, pour dérouter le public, la scène en Espagne; sous le titre du Duc d'AUnf on, ou les Frères ennemis j avec suppression des rôles de femmes, trois actes joués à Potsdam par les frères du roi de Prusse (4754); enfin, sous le titre du Duc de Foix (4782), et il réussit, à cette dernière tentative, quoiqu'il l'eût affaibli beaucoup, dit-il, par respect pour le ridicule. Devant le succès d'une pièce devenue plus mauvaise, il avait oublié entièrement, continue-t-il, celle qui valait mieux, lorsque les comédiens, qui avaient gardé une copie de la vieille Adélaïdcy s'avisèrent, sans lui rien dire, et sans changer un mot, de la redonner au public en 4765, et les passages sifQés en 4734 furent alors les plus applaudis (4). Et Voltaire de rire, et de préférer, bien entendu, le second jugement du public au premier.
(1) Œuvres, t. IIL p. 283, Avertisseihent.eDfèie d'Adélaïde; — Voir, mteM ▼olume, le Duc d'Alençon, p. 391, elle Duc de Fois, p. 431.