‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 20 sur 40 · ANALYSE DES LETTRES — REMARQUES SUR PASCAL · texte numérisé non relu

ANALYSE DES LETTRES — REMARQUES SUR PASCAL

Pendant les petites persécutions du Temple et les déboires i* Adélaïde j il se préparait conti'e Voltaire, ou plutôt Voltaire préparait contre lui-même, — car il a toujours été l'artisan de son malheur, — une des affaires les plus désagréables de sa Tie.

Dorant son séjour en Angleterre, il ayait composé en grande partie ses Lettres sur les Anglais, ou Lettres anglaises, connues d^uissous le nom ie Lettres philosophiques. Elles n'étaient d'abOTd qu'au nombre de ringt-quatre, lesquelles seules, en effet, forment un tout homogène et concernent les Anglais. Sept d'entre dles roulaient sur des matières religieuses : quatre sur les Qoakers, et trois sur la religion anglicane, le presbytérianisme et le socmianisme. Voltaire se souciait bien et des Quakers, et des Anglicans, et desSocinîens! Mais ce lui était une bonne occasion de se moquer de toute religion sous le couvert de sectes hérétiques, en mettant dans la bouche des Quakers de méchantes ironies contre le catholicisme, et en leur faisant endosser ses impiétés, ou de calomnier le clergé de son pays, en présentant comme « plus réglé » le clergé anglican. Puis, pour dégager plus pleinement sa responsabilité, il finissait par cette plaisanterie, bien Yoltairienne : « Mais ce sont de vilains hérétiques à brûler à tous les diables, comme dit maître François Babelais; c'est pourquoi je ne me mêle point de leurs affaires (!)• » — Suivaient trois lettres sur le partemcnt, le gouvernement et le commerce de l'Angleteire, satire» par éloge ou

(i) Œuvra de Voltaire, t. XXXYII,p.i41«

par comparaison, du gouvernement de la France. C*est de Voltaire que date ce patriotisme d'une nouvelle mode, consistant à mettre son pays au-dessous de tous les pays rivaux. Gela ne s'est vil qu'en France, malgré notre vanité nationale. Montes-, quieu continuera dans son Esprit des lois, et nous voilà pris à jamais de l'infatuation si funeste des institutions anglaises. — D y avait encore une lettre sur l'inoculation, question de médecine dont le philosophisme fera une machine de guerre religieuse et politique; deux lettres sur Bacon et Locke, pères du matérialisme, Locke surtout, par son doute si la matière est capable de penser, absurdité que Voltaire ne cessera de reproduire; quatre lettres sur Descartes et Newton, prélude à ses travaux sur le Newtonianisme. — Les lettres suivantes étaient toutes littéraires. Elles traitaient de la tragédie, de la comédie et de la poésie anglaises; de Shakespeare, deDryden, d'Addison, de Pope et autres poètes célèbres, que Voltaire révélait presque à la France. Tout cela était encore entrelardé ou assaisonné d'impiétés, comme quand il disait qu'il n'y avait point de Tartufes en Angleterre, parce qu'il n'y avait point de dévots^ et qu'on n'y connaissait que « l'honnête homme. » Et il ajoutait : « On n'y voit point d'imbéciles qui mettent leurs âmes en d'autres mains, ni de ces petits ambitieux qui s'établissent, dans un quartier de la ville, im empire despotique sur quelques femmelettes autrefois galantes et toujours faibles, et sur quelques hommes plus faibles et plus méprisables qu'elles (1). »

A travers ces lettres littéraires, il en avait glissé une sur les seigneurs qui cultivent les lettres en Angleterre, satire ingrate de cette aristocratie française qui l'avait si bien accueilli; et une autre sur la considération qu'on doit aux gens de lettres, programme de cette royauté à laquelle il aspirait. La vingt-quatrième, sur les Académies, était assez juste, mais sentait trop la vengeance du renard, insultant ce qu'il n'avait pu atteindre. On voit, par cette analyse, que les Lettres philosophiques renferment toute la moisson recueillie par Voltaire sui* le sol au^jkis.

(1) Œuvres de VoUaWe, U XXXYil, p. 233.

Trois lettres furent ajoutées plus tard : la yingt-sixième et la vingt-septième, sur l'âme et surrincendie d'Altona; la vingtcinquième, plus célèbre, sur ou plutôt contre les Pensées de Pascal. Les Premières Remarques sur Pascal, publiées pour la première fois en 1734, au nombre de 57, et portées à 72 dans les éditions subséquentes, furent suivies de Secondes Remarques (1), données en 1778 seulement, lorsque Voltaire fit réimprimer le faux Pascal de Condorcet; et c*est probablement le dernier ouvrage qu'il ait livré lui-même à l'impression, n a donc poursuivi Pascal pendant cinquante ans, car, suivant Beuchot, les Premières Remarques^ bien que publiées seulement en 1734, doivent remonter à 1728 ; il l'a poursuivi jusqu'à la fin, et il est mort dans cette lutte, tant ce géant le gênait et s'identifiait pour lui avec VInfdms!

En dégageant ces Remarques des indécences et des injures comme celles-ci : « Hélas, Pascal! on voit bien que vous êtes malade! — 0 éloquence fanatique! — Vrai discours de malade! — 0 profondeur d'absurdités! » à quoi se réduisent les griefe de Voltaire contre lui? « Pour moi, dit-il, quand je regarde Paris ou Londres, je ne vois aucune raison pour entrer dans ce désespoir dont parle M. Pascal ; je vois une ville qui ne ressemble en rien à une lie déserte, mais peuplée, opulente, policée, et où les hommes sont heureux autant que la nature humaine le comporte. » — « A l'égard de Pascal, le grand point de la question roule évidemment sur ceci, savoir, si la raison humaine suffit pour prouver deux natures dans l'homme (2). » — Et encore, dans une lettre au P. Tournemine de 1738 : « Ha grande dispute avec Pascal roule précisément sur le fondement de son livre. Il prétend que, pour qu'une religion soit vraie, il faut qu'elle connaisse à fond la nature humaine, et qu'elle rende raison de tout ce qui se passe dans nôtre cœur. Je prétends que ce n'est point ainsi qu'on doit examiner une religion, et que c'est la tmter comme un système de philosophie; je prétends qu'il faut uniquement voir

(i) Voir tes ^rmi^M Œuwu de Voltaire, U XXXVII, p. d6> ât les Secondée, t. L, p. 3à9. - (2) A la Gondamine, 22 Juin 1734.

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si cette religion est révélée ou non. » N'est-il pas curieux de voir Voltaire, avec un ton hypocrite et menteur, chercher et conseiller les démonstrations les plus solides de la religion? Et notfâ que ces preuves d'une origine révélée, il les hafoue ailleurs, précisément à propos de l'emploi qu'en a fait Pascal : € Va, va, Pascal, laisse-moi faire! tu as un chapitre sur les prophéties, où il n'y a pas l'ombre du bon sens : attends, attends (1)! » Quelle comédie!

Revenons à son argumentation de tout à Theure. Il trouve qu'on est heureux au sein d'une grande ville, opulente, policée, pourvue de toutes les jouissances, de toutes les commodités de la vie (pourvu, toutefois, qu'on ait comme lui une grande situation et une belle fortune pour se les procurer : Londres et Paris renferment bien des gens qui ne sentent guère ce bonheur d'habiter une ville « peuplée, opulente, policée » ). Il ne comprend pas alors le désespoir de Pascal et ses éloqu^ites aspirations vers un monde inconnu. C'est nier non-seulement la destinée surnaturelle de l'homme, mais sa nature spirituelle et son immortalité; c'est du pur matérialisme; c'est oubli d'une vie future et renoncement à toute autre existence que celle d'ici-bas. D'un autre côté, il ne sent pas deux natures dans l'homme, il n'aperçoit en lui aucune marque de déchéance, aucune propension trop forte au mal, aucune contradiction, et il trouve ses facultés parfaitement équilibrées pour le bien. Que lui dire? Seulement Pascal aurait vu dans cette ignorance du véritable état de l'homme une preuve nmivelle de la dégradation de la nature humaine. Enûn, il ne r^arderait pas comme divine une religion qui nous expliqueretit à nous-mêmes. C'est qu'il ne sait pas ou qu'il fait semblant d'ignorer que Dieu seul peut révéler un tel mystère, qui tient essentiellement à l'ordre surnaturel, et qu'une religion capable de nous découvrir notre misère en possède bbl même temps le remède, surnaturel et divin lui-même (1).

(1) A d'Ârgental , mai 1734. — (2) Les Remarques et les Lettres ont été bien des fds réfatéei, par Tabbé MoBnier, Bonllîer, Le Coq de ViMeray, elc, — Vwr "^ihliographie VoUairienne, par Quôrardy o»» 574-579, et 594^88 •

C*est en juin 1733, dans une lettre à Forment, que Voltaire parle pour la première fois de faire une 28' lettre de ses Re^ marques de 1728 : « Me conseilleriez-vous d'y ajouter (aux Lettres) quelques petites réflexions détaillées sur les Pensées de Pascal? H y a déjà longtemps que j'ai envie de combattre ce géant, n n'y a guerrier si bien armé qu'on ne puisse percer aa défaut de la cuirasse; et je vous avoue que si, malgré ma feiblesse, je pouvais porter quelques coups à ce vainqueur de taat d'esprits, et secouer le joug dont il les a affublés, j'oserais presque dire avec Lucrèce :

Quare superstitio (1) pedibus subjecta vicîssÎDtt Obteritur, nos exoequat Victoria coelo.

Au reste, je m'y prendrai avec précaution, et Je ne critiquerai que les endroits qui ne seront point tellement liés avec notre sainte religion^ qu'on ne puisse déchirer la peau de Pascal sans faire saigner le christianisme. » U revient plusieurs fois, dans les mêmes circonstances, sur son projet d'attaquer « le misanthrope chrétien, » sur son projet i'Antp-Pascal (2), et il eut même la pensée d'insérer ses Remarques dans la première édition de ses LeUres, qui se faisait en Angleterre, au lieu de les réserver pour une seconde, aimant mieux qu'on criât contre lui une fois que deux, et ne voulant pas s'exposer à deux persécutions, dont la dernière serait pire que la première (3). Il renonça, néanmoins, à ce projet, et l'édition de Londres parut en 24 lettres seulement.

PUBLicATiON A LONDRES ET EN FRANCS

Cette édition fut donnée par les soins de Thieriot et à son profit. Au commencement de 1733, Voltaire le fit partir pour

(1) C'est ReUigio qui est dans Lucrèce, et qu'exige la mesure du vers. Mais peu importe la quantité à Voltaire. II aime mieux confondre 'Relligio et Superstitio^ qui pour lui étaient tout QD.— (2) A Gklevjlle, is^eta juillet 1733; à Thierloi, 14 Juillet. — (3) A Thieriot, 14 juillet 1733.

Londres, porteur du manuscrit français, qui fut traduit en anglais par Lockman (3), afin que Fouvrage parût à la fois dans les deux langues. Thieriot le devait donner en son nom, et Voltaire se ménageait par là un échappatoire. Le 1" mai, il écrivait à son ami : « Il ne convient pas que cet ouvrage paraisse donné par moi. Ce sont des lettres familières que je vous ai écrites et que vous faites imprimer; par conséquent, c'est à vous seul à mettre à leur tête un avertissement qui instruise le public que mon ami Thieriot, à qui j'ai écrit ces guenilles vers 1728, les fait imprimer en 1733, et qu'il m'aime de tout son cœur. 9

Thieriot envoya sa préface, où il y avait beaucoup à clianger, ce qui retardait l'édition anglaise, mais au grand plaisir de Voltaire, heureux d'attendre que le calme se fit autour de «on Temple avant de s'exposer à une nouvelle tempête. Que Thieriot les imprim&t en anglais, à la bonne heure, mais en marquant dans la préface que le manuscrit ayant couru et étant sur le point d'être traduit en français, il avait été indispensable de foire imprimer le prétendu original (2). Le bruit se répandant de jour en jour qu'elles s'imprimaient en France, il follait reculer le plus possible, à Londres, l'édition française : « Je suis perdu, écrivait Voltaire, si elle paraît à présent (3). » Elle parut, cependant, et fort mal foite; et Voltaire fut accusé d'avoir dit, pour se défendre, que Thieriot lui avait « volé son manuscrit. » D protesta contre ce bruit calomnieux et reprocha à Thieriot de l'avoir laissé courir (4). Qu'en est-il? Qui le saura? Cependant, Thieriot jouissait en paix, à Londres, du fruit des travaux de Voltaire, et Voltaire était en transes à Paris (5). Que se passait-il donc en France?

n est probable que les Lettres philosophiques avaient été imprimées à Rouen par Jore dès 1731, en même temps que le f Charles XII. Cela résulte et d'un Mémoire de Jore, et de l'ex-

k pression : « Il y a quelques années, » employée par Voltaire

i j lui-même, dans une lettre à Cideville du 1*' juin 1734, pour

% (1) Luchet, t I, p. 66. — (2) A Thieriot, 24 jnniet 1733. — (3) A Thieriot,

r 28 JuiUet 1733. — (4) A Thieriot, 5 août 1733. — (5) adeville, 15 aeptembre 1733.

indiquer Fépoqae de rédition Mte par cet imprimeur. Mais rémission en avait été prudemment différée. En ayril 1733, rien n'était &it encore. Jore avait promis une fidélité à toute épreuve. On le soupçonnait pourtant à Paris d'avoir débité quelques exemplaires, et il avait eu à ce sujet une conversation avec Hérault, lieutenant de police. Mais, par miracle, il n'avait point été mis à la Bastille. Il y sera, écrivait Voltaire, et c je tâcherai de n'avoir pas l'honneur de l'y accompagner. >

n prenait pour cela toutes ses mesures. Voulant vivre en France, et ne pouvant y vivre en philosophe comme en Angleterre, il changeait plusieurs endroits de son livre, notamment le chapitre sur Locke et sur « la petite bagatelle de l'immatérialité de l'âme (1). » Il sondait et ménageait les puissances. € J'ai lu, écrivait-il en novembre à Forment, j'ai lu au cardinal de Fleury, deux lettres sur les Quakers, desquelles j'avais pris soin de retrancher tout ce qui pouvait effaroucher sa dévote et sage Eminence. Il a trouvé ce qui en restait encore assez plaisant; mais le pauvre homme ne sait pas ce qu'il a perdu. » Montesquieu avait joué le même tour au cardinal pour les Lettres persanes.

n cachait, même à ses intimes, que l'impression était achevée, et, comme si la chose eût été encore à faire, il se disait hésitant entre Rouen et Paris (2). A ses amis de Rouen il feignait de demander si Jore y travaillait, prétextant que Thieriot avait fait marché en Angleterre, à la condition que les Leth'es ne paraîtraient pas en France, pendant la première chaleur du débit à Londres et Amsterdam. « Thieriot, disait-il, a même été obligé de donner caution. Ainsi, quelle hcmte pour lui et pour moi, si le malheur voulait qu'on en pût voir une feuille de ce pays-ci avant le temps (3)! j> Toutes ces ruses mensongères avaient pour but de cacher son jeu et de mamtenir Jore àxns la plus discrète fidélité. Et comme ses amis prenaient la chose au sérieux, et lui transmettaientles réponses, paiement fictives, de Jore,ildonnaitlapermissiond'imprimer,et,en quelque sorte, le bon

(1) A Gideyme 15 décembre 1783. -> (3) A aderiUe, 25 féTrier 1733. — (3) A Cidevflle, 12 aTPfl 733.

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à tirer y toujours à la condition qu'il n'en paraîtrait pas, avant le temps, un seul exemplaire (1). Pour confirmer ses amis dams ridée d'une impression actuelle, il ordonnait de lui envoyer les épreuves tantôt chez Demoulin, tantôt chez Dubreuil, son beaufrère, n leur faisait recommander à Jore secret, diligence et exactitude; surtout il ne fallait laisser entre les mains d'une famille si exposée aux lettres de cadiet aucun vestige, aucun mot d'écriture ni de lui, ni de ses amis. Pour complément de précautions, toutes les feuilles imprimées devaient être mises en dépôt chez Formont ou chez Cideville, et y attendre le moment faivorable et le signal du départ (2). Il tira même de Jore un billet ainsi conçu : « J'ai reçu de M. Sanderson le jenoB deux mille cinq cents exemplaires des Uttres (malaises de M. de Voltaire à M. T. (Thieriot), lesquels exemplaires je ^omets d(3 ne débiter que quand j'aurai permission, promettant donner d'abord au sieur Sanderson (Voltaire) cent de ces exemplaires, et de partager ensuite avec lui le profit de la vente du reste, lui tenant compte de deux mille quatre cents exemplaires; et promets de compter avec celui qui me représentera ledit billet, le tenant suffisamment autorisé du sieur Sanderson (3). »

A tous les courriers, mêmes recommandations : « Si Jore précipite la vente, lui et toute sa famille seront indubitablement à k Bastille; s'il ne garde pas le secret le plus profond, il est ]^du sans ressources. Encore une fois, il faut supprimer tons tes vestiges de cette affaire. Il faut que mon nom ne soit jamais prononcé, et que tous les livres soient ea séquestre, jusqu'au ■loment où je dirai : Partez.

« Je vous supplie même de vous servir de k supériorité que wusavez sur lui, pour rengager à m'écrire cette kttre sans date :

c MonsÂeor, j'ai reçu k vôtre, par kqudle vous ne priez cte ne point imprimer et d'anpècher qvk'on imprime, à Rouen, les L$mes qui courant à Luidres so«ts votre aott. Je vous (uromels de faire sur cck.ce qM vous désirez» H j % kBgtemps que j*ai

(1) A. Cadftvmt» 2i ti«i i13». ^ (^ À GideillB^ M tl» BUJ 173a ^ (3) A (> deville, 10 juin 1733.

pris la résolution de ne rien imprimer sans permission, et je ne voudrais pas commencer à manquer à mon devoir pour voua désobliger. Je suis, etc. »

« Vous jugez bien^ mon cher ami, qu'il faut, outre cette lettre, le billet au sieur de Sanderson, lequel je remettrai dant les mains d'un Anglais, pour le représenter, en cas que Jora pût être accusé d'avoir reçu ces Lettres de moi ou de quelqu'un de mes amis (1). »

Quelles précautions, quelles roueries diaboliques, lorsqu^pn sait ce que Voltaire se disposait à faire!

Quelques jours après, il demandait à Jore deux exemplaires co»plets, afin de faire ïerraia et les cartons. — Notons bimk ces deux exemplaires, d'où viendra tout le mal! — Et il ajoa« tait : « En voyant le péril approcher, je commence un peu à trembler ; je commence à croire trop hardi ce qu'on ne trouvera à Londres que simple et ordinaire (2). » Et il s'irritait de la persécution menaçante : a La Fontaine disait-il, a vécu paisiblement sous un gouvernement cagot. Il est mort, à la vérité, coHune lai sot, mais, au moins, dans les bras de ses amis..» Je tâcherai de vivre à Paris comme La Fontaine, et de mourir moins sottement que lui (3). » Il ne vivra pas à Paris, et il mourra plus sottement.

Cependant le bruit court que les Lettres s'impriment à Rouen, et le garde des sceaux en écrit au premier président de cette ville. Jore est mandé à Paris, et un agent de police part pour Rouen avec la mission de tout fureter chez l'imprimeur. Comptant sur Voltajure comme Voltaire pouvait compter sur lui, Jore affirmait qu'on ne trouverait rien dws sa mai^o^t et qu'il était iMM)cei3Lt (4).

Quelques mois a'écoiUent, et voici que, en m^r& QVk en avril 1734, il se répand dan3 Paris une édition des LaUres j^Moât^hif^ ques. A qui l'imputer? Quel est le dessous des cartes dans ce triste jeu où Jore va j^rdre sa fortune et son gagne-pain, at

(i) A CideTiUe. 19 Juin 1733. ^ (2) A CideviUe, 3 jiiillei 1733. «^ (3) A CW 4AviUe,26 jttiU9ti733. — (i) A Tbiecio^ 28 JttUleti k adavill», ^ juittet ft 1$ m^ tenibre 1733.

d'où Voltaire se tirera par quelque argent et quelques mois de retraite? Pour éclaircir ce mystère, nous avons un Mémoire de Jore qui porte un cachet évident de sincérité. Mais nous avons encore les aveux de Voltaire; nous avons surtout sa correspondance avec le lieutenant de police, transportée en Russie après le pillage de la Bastille et publiée récemment. Or, de ces pièces, malgré quelques contradictions, il ressort clairement que Voltaire a joué en tout cela un rôle odieux (1).

A peine de retour à Paris en 1731, après l'impression de son Charles Xllj Voltaire manda auprès de lui, chez madame de Fontaine-Martel, le libraire Jore. Il s'agissait de l'impression des Lettres philosophiques^ pour laquelle il assurait avoir une permission verbale, puis du solde d'un vieux compte de 700 livres, pour lequel il offrait en paiement quelques exemplaires de la Henriadej « qu'il se disposait secrètement, dit Jore, à faire réimprimer avec des additions, ?» et un reste de son Charles XII, dont, le^lendemain, il vendit un manuscrit plus ample à François Josse, libraire de Paris.

Jore se fia à la parole de Voltaire, et accepta le manucrit des Lettres. Voltaire, de son côté, s'engagea à faire tous les frais de l'édition.

L'édition achevée, et un bruit sourd, précurseur de l'orage, commençant à se faire entendre, Voltaire mande à Jore de tout remettre entre les mains de ses amis, qui devaient lui en payer le prix. Jore voit déjà ce que valait la permission verbale ; aussi, refuse-t-il de se dessaisir à moins d'une permission écrite. En attendant, fidèle à sa parole, il refuse cent louis d'or que lui offrait de cent exemplaires une personne sans doute mise dans le secret par l'auteur : il refuse même 2,000 livres, pour un seul exemplaire, d'un libraire d'Amsterdam, qui lui promettait encore sa part de profit dans l'édition; il pousse la dis-

(1) Voir le Mémoire de Jore dans le VoUariana, !'• partie, p. 65, et la correi^KXMlance de Voltaire avec Hérault, dans les ÈttuUt sur la RusiU, par M. Léooxon Ledac, Paris, Âmyot, pp. 359-406. — Pour comprendre la protection servile que le Hentenant de police Hérault ne va cesser de prêter à Voltaire, il faut savoir qn'O avait été son condisdple aa collège de Glermont {Etudes, etc., p. 421).

crétion jusqu'à ne pas permettre la lecture du livre à un ami, et en sa présence.

Cependant, il se rend à Paris, auprès de Voltaire, qui lui promet de faire quelques changements à son ouvrage, et, dans ce dessein, lui en demande deux exemplaires. En même temps il lui propose un singulier moyen de se tirer d'embarras. Jore était alors en procès avec im nommé Ferrant, imprimeur de Rouen, qui avait contrefait un de ses livres. « Donnez-lui sous main, dit-il à Jore, les Lettres philosophiques en manuscrit. H ne manquera pas de tomber dans le piège et d'imprimer. Nous ferons saisir l'édition. Je déclarerai que je n'y ai aucune part, que le manuscrit m'a été volé, et que, par conséquent, je ne puis être responsable des autres éditions qui en pourront paraître. Par ce moyen, j'aurai la liberté de publier la mienne sans obstacle, et nous serons l'un et l'autre à l'abri. » Jore refuse, et sa simplicité fait pitié à Voltaire, qui l'accable d'une riche profusion d'épithètes.

Des deux exemplaires que Jore lui a laissés. Voltaire en confie un à un imprimeur, François Josse, sous prétexte de le faire relier. François, de concert avec son cousin René Josse, copie le livre et l'imprime. René, d'autre part, pour n'avoir à partager avec personne, fait une autre édition à lui seul, et François, dans sa jalousie, le dénonce. Ainsi la police est mise en éveil, et toute l'affaire est éventée (1).

Confier un tel livre à un imprimeur, c'était au moins une grande imprudence. Mais n'y avait-il pas, de plus, complicité? Voltaire, si impatient de publier ses ouvrages qu'il ne prenait pas la peine de les relire, et ne les corrigeait que sur les éditions subséquentes, attendait depuis six ans l'impression, et depuis trois l'émission de ses Lettres philosophiques î II n'y tenait plus. Dans son impatience, il avait fait offrir à Jore mille . écus de son édition. Jore ayant encore refusé, il prit le parti de les réimprimer à Paris, sans aucun souci du pauvre imprimeur. C'était sous le nom de Jore, en effet, que paraissait Té-

(1) Tel est le récit de Voltaire lui-même : à Formont, 5 juin 1734; à Jore, 21 mars 1736.

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dition parisienne, sous le nom de Jore que les colporteurs la vendaient. Mais qui avait pu dire à rimprimeurde Paris, sinon Voltaire, que l'exemplaire dont il s'était servi sortait de l'offlcine de Jore ? D'ailleurs, dans cette même année 1734, se vendait chez Ledet, imprimeur de Voltaire à Amsterdam, une autre édition des Lettres^ portant toujours le nom du malheureux Jore. Or, cette édition hollandaise avait été évidemment faite & l'instigation de Voltaire, puisqu'elle contenait une 26* lettre qui n'était ni dans l'une ni dans l'autre des deux éditions françaises, et que lui seul avait pu fournir.

POUr.SUITES — FUITE DE VOLTAIRE A MOKJEU ET EN HOLLANDE

L'édition parisienne se répand, la police en suit la piste, et Voltaire s'empresse d'écrire à Hérault, moins pour excuser son livre que pour accuser Jore et rejeter sur le pauvre imprîmeur toute responsabilité. Mon livre n'est dénoncé, écrivaitil, que par « des imbéciles que le poison du jansénisme infecte, et qui prétendent qu'on attaque Dieu et l'État, quand on se moque des convulsions des Quakers. » Mais un homme d'esprit et instruit, comme Hérault, ne peut s'y méprendre, surtout s'il consulte les Maupertuis, les Mairan, les La Condamine. D'ailleurs» ajoutait-il, «je n'ai nulle part à l'édition. Daignez, Monsieur, >ous servir de toute votre autorité avec Jore..., avec quiconque est soupçonné... Pour moi, je vous demande ins^mment ou de parler «icore une fois de mon innocence à M. le cardî-^ roal de Fleury, ou d'avoir la bonté de me mander ou de me ftiire écrire par M. d'Argental s'il feut que j'aille dans les pays étrangers chercher le repos et la oonsidération qu'on me d*^ "Tait an moins dans ma patrie. »

Quelle fierté hypocrite dans une conduite si basse î En même temps, il répandait cette dénonciation contra

lore parmi tous ses amis, pour former en ce sens Topinion, peser par ropînion sur l'autorité, se dégager et tout faire retomber sur l'imprimeur. Pour lui, c'est l'innocence même. Ces maudites Lettres se débitent sans qu'on l'ait consulté, sans qu'on lui en ait donné le moindre avis. On a l'insolence de mettre son nom à la tête, et de donner encore la lettre sur Pascal, qu'il avait le plus à cœur de supprimer ; illui en a coûtél500 [livres prêtéesà Jore (1) pour espérerqu'elles ne paraîtraient pas, et on le soupçonne de les faire vendre lui-même ; Jore l'a perdu, etc. (2). r

Voltaire, en tout cela, ne pouvait être de bonne foi. Il i§a- Taît bien que l'édition poursuivie à Paris n'était pas celle de Jore. n connaissait l'auteur de cette contrefeçon, dont il était le complice. D'ailleurs, il était assez versé en imprimerie pour ne pas confondre l'édition parisienne avec l'édition normande tlont il avait corrigé les épreuves et reçu deux exemplaires. Papier, caractère, tout différait, sans compter le changement de plusieurs mots ; et ces mots, qui les avait changés, siacm hii!

Sur sa dénonciation, Jore est arrêté et mis à la Bastille. Il avait promis de ne l'y pas accotnpagner, et il tint mieux cette parote que celle donnée à Jore. Craignant « une lettre de cachet plus dangereuse que les siennes (3), » il prétexta le mariage du duc de Richelieu avec Mademoiselle de Guise, qu'il prétendait avoircondmt comme une intrigi^w^ie comédie, et, le 7 avril, il s'enfuit à Monjeu, auprès d'Autun, où allait se feire le dénouemenL II abandonnait son ménage, rue de Long-Pont, aux soins du couple Demoulin ,mais il gardait encore son domicile, auquel il ne renonça tout à feît qu'au naois de novembre suivant, après avoir perdu tout espoir de séjourner à Paris.

Monjeu et les Guise, voilà encore un des milieux de VoUaim, et quel milieu I En tout semblable à ceux qu'il a déjà traversés. Le président Hênault a écrit : « Je dirai an mot, en fiiyart^

(1) « Elles m'avaient été prêtées pour quatre mois, dit Jore, eljelesaî rendaet tu Iwot èe deox. » — (2) 24 arril, i CSderiUe; 26, à F<maoDt e« à r«3*é tfOlivet. — (3) A Forment, 25 avril 1734.

d'une maison de bohémiens, spelunca latronum^ dont le maître était cependant mi grand seigneur : c'était le prince deGuise... Il avait épousé, en 1705, Mademoiselle de Monjeu.., Par égard pour les descendants de M. et de M"' de Guise, je n'en-j trerai dans aucun détail : je dirai seulement que le mari et la femme étaient le scandale de Paris, dans un siècle où l'on n'y est pas fort difficile, et qu'ils n'avaient, rien à se reprocher l'un à l'autre. Cependant j'y allais comme tout Paris, et dam leur maison au Temple, et dans celle d'Arcueil^ dont les jardins étaient de la plus grande élégance (1). »

C'était la fille cadette de ce noble couple qu'allait épouser le duc de Richelieu ; fille digne et de ses parents et de l'Àlcibiade auquel elle allait s'unir, si l'on en juge par une espèce d'épitha* lame où Voltaire l'invite à faire de son mari ce que celui-ci a fidt de tant d'autres (2).

Les fêtes nuptiales furent troublées par l'arrivée d*iin exempt envoyé pour saisir Voltaire. Lepoëte échappa et se demanda de quel côté il s'allait diriger. Il hésita entre Londres et Bâle, et il opta pour Bâle, où il passa quelques jours du mois de mai. Cependant, il se recommandait à Hérault, et il engageait tous ses amis, d'Argental, Moncrif, l'abbé de Rothelin, à lui faire, € auprès du bon cardinal (de Fleury) et de l'opiniâtre Ghauvelin (garde des sceaux), » tout le bien humainement possible. Du reste, il ne s'étonnait pas del'éloignement auquel, prenant le devant sur le ministère, il s'était condamné. Dès le temps de l'édition anglaise, il s'était arrangé pour sortir de France ; mais l'amitié l'avait retenu. Toutefois, cet éloignement lui était pénible, et il ne l'acceptait que pour éviter un pire destin : « Tai une aversion mortelle pour la prison ; je suis malade ; un air enfermé m'aurait tué ; on m'aurait peut-être fourré dans un cachot. Ce qui m'a fait croire que les ordres étaient durs, c'est que la maréchaussée était en campagne (3). » Il était temps de fuir, car, le 4 mai, un mandat d'arrêt fut lancé contre lui. Mieux lui valait l'agréable exil de Monjeu, de Cirey surtout, où il venait

(i) Mémoires, pp. 104, 105. — (2) Œuwret, t XIII, p. 108. — (3) A d'Argental, tvril 1734.

de chercher, auprès de Madame du Gh&telet, un asile qu'il gardera si longtemps.

Sa cause s'identifiant avec celle de Jore, et la mise en liberté de l'imprimeur entraînant la sienne, il parut, après l'avoir dénoncé, lui porter quelque intérêt. Il lui écrivit donc, d'après quelques conseils venus de haut, qu'il ne voulait être ni son délateur ni son complice, et qu'il n'y avait qu'un moyen de tout apaiser, à savoir de remettre l'édition à Rouillé, chargé du département de la librairie, au moins de sacrifier 500 exemplaires, qu'il s'offrait même à payer. Mais l'égoïsme perçait sous ces apparences généreuses. En effet, il chargeait Cideville d'informer Rouillé de sa démarche. « Je crois, disait-il, que cela me ferait grand bien, si le garde des sceaux pouvait savoir... que j'ai écrit à Rouen, le 2 mai (deux jours avant la lettre de cachet), pour faire chercher l'édition, à quelque prix que ce put cire. » D'ailleurs il se consolait de tout au sein des plaisirs et des lettres : « A présent que je vais être tranquille dans une retraite ignorée de tout le monde (à Cirey), nous vous enverrons sûrement des Samson et des pièces fugitives en quantité. Laissez faire, vous ne manquerez de rien, vous aurez des vers (1). » Et, pendant ce temps, le pauvre Jore était à la Bastille!

Il y avait donc une bonne raison pour que le misérable imprimeur ne répondît pas à sa lettre et à ses conseils. Et pourtant. Voltaire osa lui en faire un crime; et, dans une deuxième lettre à Hérault, montrée encore à Jore, il l'accusa de nouveau d'avoir imprimé ses Lettres sans son autorisation, et le . déclara d'autant plus coupable, qu'il lui avait ordonné de re- I mettre l'édition à Rouillé, et offert d'en payer le prix. Encore une fois, détenu alors, Jore n'avait pas reçu la lettre de Voltaire.

Cependant Jore prouva qu'il n'avait pas dans son imprimerie de caractère semblable à celui de l'édition de Paris, et il fut relâché au bout de quatorze jours. Mais les dénonciations de Voltaire avaient mis la police sur la vraie piste. Une visite fut

(1) A CideviUe, 8 mai 1734»

donc faite à Rouen, et l'édition originale fut surprise et saisie. Contraint alors de tout dire, Jore raconta l'histoire que nous savons, l'histoire véritable des Lettres.

Voltaire jeta feu et flamme contre le misérable, le scélérat^ qui l'avait trahi, qui lui avait valu, rue de Long-Pont, une visite domiciliaire, pendant laquelle on avait saisi toute sa fortune et mis tout au pillage (1).

Sentant bien les conséquences des aveux de Jore, il écrivît mille lettres pour se disculper, notamment une lettre à Madame d'Aiguillon, vraie turiupinade sous forme de désaveu, où fl persistait à soutenir que l'édition s'était faite malgré lui, qu'on y avait ajouté beaucoup de choses, et qu'il avait fait humainement ce qu'il avait pu pour en découvrir l'auteur.

Une lettre de rétractation n'était pas de nature à désarmer le pouvoir, et, le 10 juin 1734, en vertu d'un arrêt du parlement « qui déshonorait la grand'chambre, » dit Voltaire, les Lettres philosophiques furent lacérées et brûlées par l'exécuteur de la baute justice, « comme scandaleuses, contraires à la religion, aux bonnes moeurs, et au respect dû aux puissances. » En septembre, Jore, plus puni que Voltaire, se voyait enlever sa maîtrise.

Craignant quelque mesure contre sa personne, Voltaire sortit de Lorraine, et mena, pendant un mois, une vie errante. Le 3 juillet, il était au camp de Philisbourg, d'où il adressait 4 un anonyme la jolie Épitre sur les :

... Cinquante mille Âlexandres Payés à quatre sous par jour P).

Le 24 juillet, il était revenu à son gîte de Cîrey. Il n'y resta en paix que quelques mois. En novembre, croyant qu'il y avait un ordre contre lui, il prit le chemin de l'étranger, et alla r^ joindre Madame du€hâtelet à Bruxelles, Il se hasarda encore & reparaître à Girey, mais il en repartit presque aussitôt, et retourna en Hollande. Suivant d'Argental, il aurait été arrêté depuis longtemps, sans le respect qu'on portait à la maison dft

(1) A Cideviile, mai; à Forment, !«' juin 1731. —(2) Œwfrei, i. Xill, p. 410.

LETTBES PHILOSOPffIQUES 199

[MteleL On s'était contenté d'écrire au marquis pour le prier de ne plus lui donner asile. Mais on avait bien envoyé un exempt à Monjeu, et il n'y a guère d'apparence qu^'on ait eu pour la maison du Ghâtelet un égard qu'on n'avait pas eu pour celle de Guise. Il est plus probable que l'invitation adressée a« marquis n'était qu'un avertissement donné à Voltaire de se mettre en fuite, et qu'on n'avait aucune envie de l'arrêter.

Telle était la pensée de Madame du Ghâtelet, qui soupçonnait encore qu'on avait voulu ouvrir les yeux du marquis sur ses relations avec Voltaire, et elle trouvait fort mauvais qu'on prît ainsi à cœur l'honneur de son mari. Elle en accusait la dévotion : a Voilà, disait-elle, à quoi elle sert (1). » Nous tenons dqà toute cette femme, dans sa foi et dans ses mœurs.

En Hollande, Voltaire attendait le résultat des démarches çi'on faisait en sa faveur. Il espérait beaucoup de madame de Bichelieu, qui allait être présentée, et qui ne quitterait point le garde des sceaux qu'elle n'eût obtenu la fin « d'une infâme persécution contre un livre innocent » Le maréchal de Matignon taisait les mêmes instances; et, lui-même, il avait envoyé à Hérault un mémoire justificatif. Il voulait absolument être enlacé du livre de proscription, très-CLché de passer «a vie hors de France (2).

Nous ne savons rien de ce voyage en Hollande, sinon le départ et le retour de Voltaire. Il était revenu dans les derniers jours de février 1735. Il promit d'être sage, de n'écrire à personne, de cacher à tout le monde sa présence à Cirey. Mais il Êiisait solliciter la permission de revenir à Varis. Le 2 mars 173S, Hérault lui donna avis, de la part du cardinal ministre et du garde des sceaux, qu'elle lui était accordée, à la condition qu'il y mènerait « une conduite digne d'un homme sage, et d'un homme qui avait déjà acquis un certain âge. » Le 30 l&ars au soir, Voltaire était à Paris, avec Madame du Ghâtelet, It dépêchait à Hérault un court billet de remerciment De son

ti) Lettres inédites de la marquise du Chdtèlet Ou comie S'Argentaîy Pa* Mmlwe 1334»

côté, madame du Gh&telet écrivait le lendemain à Gideville : € Son affaire a traîné si longtemps, que je n'en espérais presque plus la fin; mais enfin il nous est rendu; il &ut espérer qu'il ne nous donnera plus des alarmes aussi vives. » — Comptez-y bien, Madame!

AFFAIBE DE JORS

Tout paraissait fini pour Voltaire quant aux Lettres philosophiqueê; mais le malheureux Jore restait sur le pavé; et, d'ailleurs, amnistié par le garde des sceaux, Voltaire était loin d'être rentré en grâce et en crédit auprès de lui. Or, il lui fedlait davantage pour la paix du présent et la sécurité de l'avenir. Sa cause et celle de Jore se touchaient donc encore par quelque point. C'est pourquoi, pendant son séjour à Paris, il parut prendre à l'imprimeur un intérêt qui n'était toujours que de l'égoïsme. Le 12 avril, il écrivait à CidevUle : « Si ce malheureux Jore m'avait écrit dans les commencements (il était àla Bastille !), il n'y aurait eu ni lettre de cachet, ni brûlure, ni perte de maîtrise pour Jore. Le garde des sceaux a cru que je le trompais, et il le croit encore (il avait bien raison, le garde des sceaux!). Je sais que Jore est à Paris, mais je ne sais où le trouver. Il faudrait engager sa femille à lui mander de me venir trouver; peut-être qu'un quart d'heure de conversation avec lui pourrait servir à éclairer le garde des sceaux, me raccommoder entièrement avec luif et rendre à Jore sa maîtrise, en finissant un malentendu (il n'y en avait point!) qui seul a été cause de tout le mal. »

Cependant, il cherchait à faire sa paix tout seul. Gomme dans tous ses grands embarras, il recourut aux Jésuites, et écrivit au P. Toumemine deux longues lettres, où il attribuait aux jansénistes les persécutions qu'il avait souffertes, et tâchait d'expliquer ce qui avait indigné contre lui dans les Lettres phUoso^ phiques* Ayant obtenu quelques gages, il revint, en juin, à Ci-

rey, d'où il écrivit à Thieriot : t Je suis revenu à Cirey, sur la parole de M. le duc de Richelieu, et même du garde des sceaux* qui a écrit à M. et à M*"* du Ghfttelet de manière à dissiper mes craintes présentes, mais à m'en laisser pour l'avenir. »

L'avenir, évidemment, dépendait de lui. Rassuré au moins pour le présent, il ne songea plus à Jore, et le laissa au fond de sa ruine. Jore s'adressa à lui, sollicitant son crédit et celui de ses amispour avoir un emploi. Il reçut d'abord quelques promesses, puis la déclaration qu'il n'avait plus rien à espérer. Alors il réclame son dû pour l'impression des Lettres. Voltaire le mande et lui propose découper la dette par moitié. « Volontiers, répond Jore, spirituel ce jour-là : j'ai quatorze jours de Bastille, Êiites- Tous y mettre pour sept; vos Lettres m'ont causé une perte de 23,000 francs, payez-m'en onze, et il restera encore à mon compte la perte de ma maîtrise. »

Aujourd'hui, ce serait tout simplement affaire de police correctionnelle, n n'en était pas de même il y a cent cinquante ans. Voltaire va remuer toutes Jes puissances pour échapper i l'obligation de payer tout ou partie de sa dette. Jore portait à une sommede 1 , 400 livres 5 sous les frais d'impression des Lettres philosophiques. Au lieu de céder à un sentiment de justice et de commisération pour un homme dont il avait causé la mine, Voltaire injurie et menace; puis il se radoucit, et fait l'effort d'offrir par degrés jusqu'à cent pistoles. En tout autre temps, Jore eût accepté plutôt que de traduire en justice un tel homme. Mais les pertes déjà essuyées lui en rendaient de nouvelles impossibles. Après avoir épuisé tous les moyens de conciliation, il cita son adversaire devant les juges. Voltaire opposa mie fin de non-recevoir, prétendant avofr payé, et, pour le prouver, il cria à l'ingratitude et recourut à l'injure. Mais Jore appuyait sa demande sur une lettre de Voltaire lui-même, datée de Girey le 24 mars 1736, lettre qu'il s'était fût écrire sous prétexte qu'on lui donnerait des lettres de grftce et qu'on le rétablirait dans sa maîtrise, s'il disait toute la vérité au sujet des Lettres philosophiques. C'est la seule habileté dont il ait usé dans ce procès, comme c'est la seule maladresse échappée à la rouerie

Ktt LITRE PHIMIIR (1694-1734)

perfide de YoUahre. Bans cette lettre, Voltaire ayonail de son eOlê et confirroait presque tout le récit de Jore : que Sédition de Rouen avait été faite « de concert avec lui ; » que Jore avait rtjfusé de la remettre à Cideville, mais avait promis de la déposer ailleurs et de n*en rien livrer sans la permission des supérieurs; que deux exemplaires lui avaient été confiés, dont l'un avait «ervi à faire l'édition parisienne ; que les Josse avaient attenda qu'il fût à Monjeu, à soixante lieues de P&ris, pour mettre au jour leur larcin (1) ; qu'ayant appris cette nouvelle et FindU gnation du gouvernement, il avait écrit à Jore plusieurs lettres pour lui dire de remettre toute son édition à Rouillé, et pour lui en offrir le prix, lettres qui n'étaient pas parvenues au prisonnier de la Bastille ; — et tout le reste que nous connais- 9(ms.

Cette lettre confondait Voltaire, qui disait d^bord avoir payé Jore en lui remettant le manuscrit en 1731, et qui reconnaissait maintenant n'avoir pas encore payé en 1731, au moment où il écrivait an prisonnier de la Bastille pour lui offrir le prix de son édition. Cette contradiction rendait déjà suspect son témoignage^ s'il préfendait avoir payé depuis. Port de ce commencement de preuve par écrit, Jore demandait à être admis à la preuve par témoins. Il offrait de prouver que lorsquH était allé ehe» Voltaire, le jour même de Fassignation, la réponse de celui-ci avait été que, n'ayant tiré aucun profit d'une édition saisie, il rCen devait que la moitié. Voltaire objectait e»core une gratification antérieure de cent livres, disant qu'on ne gratifiait pas à qtrî on devait; mais Jore expliquait bien ertte gratfflcatîon par un service rendu, dont elle était le prix tm la récompense*

Poussé à boni, Voltaire récriminait au sujet de la lettre ixk M mars 1736, lettre extorquée^ disaît-il, et tournée lâchement eontre lui (2) î extorquée ou non, elle gardait sa valeur, et Jore fSSL ftdsait tm usage légitime.

(1) N'étaitril pis parti» compttoe 4» 9/fm^ poor édiap^ à 9m WffA^wmmX — (2) A Cideville, 30 mai 1736. — Voltaire, assigné, dot qnittep Cirey et venir iI%ili^û4tttegwKMi«M#drafiiiaikfty«rrttstenta ItS^e, d en

Il oppwa^ «ne dernière fin de non-recevoir : Jore, disait-il, était mal fondé à réclamer le prix d'une édition qoi avait pu être saisie. Moyen odieux et qui retombait anr Voltaire luimême, puisqu'il iBÛsait une exception^ en quelque sorte, d'avoir trompé Jore , celut-d n'ayant imprimé que sur la foi de son mensœige d'une permission verbale, et ayant refusé de rien livrer avant d'avoir une pjermission écrite.

Jore avait commencé par faire saisir les lûens de son débiteur. Voltaire, à Paris depuis la mi-avril 1736, se mit en correspondance avec Hérault, lieutenant depottce,et, le 45 juin, il d^aaanda main-levée, avec condamnation « à mille écus d'ala^ende contre le scélérat de Jore. » Puis, sentant bien toute la force que donnait contre lui sa lettre du 24 mars, il requit une défense de rimi»rimer, sous le prétexte menteur que le garde des sceaux et Rouillé y étaient compromis. £n même temps U déblatérait contre l'avocat Bayle, auteur du Mémoire de Jore (1), qui, disait-il, ne voulait publier la lettrd et le fectum ' * que pour intimider et tirer de l'argent » Auseî priait-il H^ rault de parlar à Bayle, et de l'engager à ne se c plus mèter d'une a&ûre si odieuse, qui avait été refusée par qikatre avocats. » Il v(»ilait donc enlever encore au pauvre Jore le seul avocat qu'il eût pu trouver.

Pour être agréable à Voltaire et lui épargner un procès honteux, Hérault lui offrit sa médiation, et lui inroposa de payer à Jore une somme demUle francs. Cette proposition non acceptée, l'afiiaâre rentra dans la voie judiciaire, et Voltaire reprit ccmtre Jore sa pouirsuite acharnée. U niait lui avoir c^rt autrefob cent pistoles, et confessait uniquement qvCoa lui avait conseillé d'acheter la paix avee cinquante. Cent pistoles, disait-il, c'était tout au plus ce que valait l'édition, et les donner eût été avouer qu'il n'avait pas payé Jore : perte donc, et déshonneur l Mieux valait plaider, llieux valait encore que Hérault « interposât son amUNrité, »e^ û l'en priait. Il craignait un procès; il craignait

reparfît, pour retourner à Cîrey, dans les premiers jours de juillet. ^ Dans sa lettre du M uni à CadeviKé, 9 dH afcnr des lentes de Jore qa'f pourrail tooner contre loi, mais il ne k» t jamaâs montrées k—^i) Ce Mémoire m daié dB 1^ jola Uas*

surtout l'effet de sa lettre du 24 mars, que Jore menaçait toujours de rendre publique. « Cette maudite lettre faisait tout l'embarras : c'était une conviction qu'il était l'auteur des Lettres philosophiques. Rien n'était donc si dangereux que de gagner sa cause juridiquement contre Jore (1). »

Sur sa prière, Hérault avait demandé la lettre compromettante, et Jore avait refusé insolemment de la remettre. C'était son titre! Aussi, nouvel appel de Voltaire à Y autorité de Hérault, pour empêcher l'impression de la lettre et du factum ; et, comble de l'impudence et de l'horreur! sommation au lieutenant de police de « pincer Jore, pour avoir osé s'avouer dans son exploit l'imprimeur d'un livre défendu ; » — d'un livre dont il était l'auteur, et qu'il avait imposé au libraire par mensonge ! Et il donnait l'adresse de Jore, pour que les limiers de la police ne manquassent pas de le pincer et de le « mettre dans un cul de basse-fosse (2) ! »

Vains efforts ! le Mémoire, « le libelle infStme, » parut, et fut vendu à un public avide, dans les cafés, aux portes des spectacles, partout! t Les lois, écrivait alors Voltaire à Hérault, les bonnes mœurs, votre autorité, sont également blessées. Je le réclame, Monsieur, punissez un scélérat déjà coupable mille fois devant vous ! » n réclamait au moins « Y original de la lettre extorquée qui faisait le prétexte du procès, » sans doute pour en nier ensuite la fidèle reproduction. Enfin, il dénonçait Bayle, Jore, Des Fontaines (qu'il croyait faussement l'auteui; du Mémoire), Delaunay et Demoulin, qu'il prétendait être les instigateurs de Jore, et il appelait Jore et Des Fontaines des repris dô justice. -T Et lui donc!

Au Mémoire de Jore, Voltaire opposa le sien, pièce très-faible. Tout reposant sur la lettre du 24 mars, il en mit en doute l'impression fidèle, preuve évidente de l'usage qu'il voulait faire de l'original réclamé. Toutefois, voulant bien, « pour un moment, et sans tirer à conséquence, » s'en tenir à l'imprimé, il demandait ce que prouvait la lettre. Une seule chose, suivant lui, à savoir, que Jore avait travaillé pour le défendeur, t mais en gé- (i) A Gideville, 2 juillet 1736. — (2) A adeviDe, Si Juin 1736.

néral, et sans aucune exception. Jore, ajoutait-il, a toujours été si bien payé, que le défendeur espère de retrouver dans ses papiers un billet par lequel Jore est lui-môme débiteur. » — H ne le retrouvera pas!

Comme toujours, il se jetait ensuite en dehors de Taffaire, diffamant Jore, sa vie, sa famille ; le dénonçant, le présentant comme suspect, de manière à rendre impossible îe rétablissement du pauvre imprimeur dans sa maîtrise, s*il en avait encore quelque espoir.

C'était à la justice de prononcer. Mais Voltaire fuyait la justice régulière, et se réclamait toujours de Hérault, à qui il rendait Jore odieux, comme ayant dit du mal de lui, comme ayant voulu se soustraire à son tribunal en recourant au garde des sceaux. Pour Voltaire, il s'en remettait au jugement du lieutenant de police, et se consolait par l'espérance de voir punir «un fourbe et un insolent. »

Hérault, en effet, s'interposa encore pour une transaction amiable, et i] agit tellement sur Jore, qu'il lui arracha la lettre feitale et presque un désistement (1). Voltaire alors supprima son Mémoire, en brûla, dit-il, deux cents exemplaires restants, et retira les pièces des mains de son procureur, « voulant absolument, écrivait-il à Hérault, étoufTer l'affaire comme vous l'avez ordonné. »

Hérault n'avait arrêté la procédure qu'à la condition que Voltaire payerait à Jore une somme de mille livres, dont il se rendait garant. Jore avait consenti à cette réduction de sa créance, sur l'engagement pris envers lui par Hérault de le faire rétablir dans sa maîtrise (2). Mais, pour échapper à l'obligation de payer les cent pistoles, Voltaire accusa Jore de protester contre la violence qu'on lui avait faite, et de mettre sous presse un nouveau libelle diffamatoire. « Ce n'est plus moi, Monsieur, écrivait-il à Hérault, qu'on attaque ici, c'est votre

(1) A CideviUe, 27 juin 1730. — (2) Jore à Hérault, 1738. — Dana cette lettre, Jore présentait encore le lieutenant de police comme opposé d'abord à sa demande, puis comme détrompé par son Mémoire et ramené à des dispositions plus favorables pour loi.

autorité qu'on braye. C'est un scélérat repris de justice presque tous les ans ; c'est un homme qui n'est à Paris que pour m^ier une vie scandaleuse... C'est ce même homme enfin qui se révolte contre vous. »

De Hérault, il passa à Ghauvelin, garde des sceaux, qui Faimalt peu pourtant, et il réclama aussi sa protection : « Avant la publication du factum, j'aurais donné beaucoup pour prévaûr le scandale (il n'avait qu'à payer sa dette !). J'aurais acheté le silence d'un scélérat. Mais ce silence n'est plus à vendre. La cabale de Jore a inondé le public de son libelle. Jore a bravé la médiation de M. Hérault et l'autorité du ministère. Recevra-til le prix de son crime, de son insolence et du libelle qu'il a vendu publiquement ?» Et il demande une évocation au tribunal de Hérault, comme commissaire du Conseil. U ne peut plus s'accommoder; on le croirait débiteur; Jore aurait le profit, et lui la honte.

Cependant Jore restait coi! Au jour dit, il se présenta chez Hérault pour recevoir ses mille livres ; mais il apprit qu'un ju* gement rendu par Maurepas le déboutait de sa demande, et condamnait Voltaire à une amende de cinq cents livres, ce qui était alors une peine infamante.

Jore reçut l'arrêt avec soumission, sur Fassuranee réitérée de Hérault qu'il allait être rétabli dans sa maîtrise (1). Pour Voltaire, cet arrêt le mit hors de lui. U se traîna malade, le 9 juillet, à la porte du garde des sceaux, et lui fit remettre, attendant la réponse, un billet lamentable : «c Je me trouve enfin déshonoré après avoir essuyé deux années entières d'exil et de persécutions pour ce malheureux livre qui n'a jamais vule jomr que pour FutUité d'un ami (Thieriot)! » Le voilà condamné à Faumône, quoique Hérault n'ait pas été juge : « Faut-il qu'il me vende si chèrement une médiation? » U ne voulait qu'empêcher le factum de Jore ; mais maint^oant il achèterait plutôt un jugement en jjistice réglée, pour prouver qu'il ne devait rien au nUséruble. « Donner 500 livres d'aumône, disait*il ea finissant, c'est signer ma honte i »

(1) Jore à HérauR, 1198.

N'ayant pas été reçu de Ghauvelin, il retourna chez Hérault, où il n'obtint pas l'espoir de la révocation de l'arrêt*

Question d'honneur pour lui, sans doute ; mais aussi, à bien lire sa lettre, question d'argent : « Il s'en faut beaucoup que je puisse trouver à présent cinquante pistoles. J'ai réellement à peine de quoi partir ! » £l, sans compter la bourse de ses amis, il avait à lui 28,000 livres de rente I — Pour attendrir son juge, '■ il avait inséré dans sa lettre un billet de dix pistoles sur un notaire, — febriqué sans doute pour la circonstance, — en faveur d'un jeune homme de lettres, avec prière à Hérault de le lui a faire rendre. » H offrait tous ses papiers en gage, jusqu'à ce qu'il fût en état de payer. H paya néanmoins, à son grand regret, et, après avoir « perdu tout son argentdans cette malheureuse affaire, » il rentra l'oreille basse et battant de l'aile à Cirey (Juillet 1736).

En 1738, l'affaire revint sur le tapis. Pendant ces deux années, Jore s'était tu, attendant l'effet des promesses qu'on lui avait faites. Mais, ruiné alors, sans pain pour lui et pour ses enfants, n'ayant plus l'espoir de recouvrer sa maîtrise ou d'obtenir un emploi, il voulut reprendre son procès contre Voltaire. '

Ce procès n'avait pas été jugé au fond en 1736. Maurepas, voyant l'impossibilité où était Voltaire de répondre au Mémoire de Jore, et craignant pour lui des révélations infamantes, avait, par son arrêt, tranché le nœud sans le dénouer. Mais le Mémoire restait toujours sans réponse, et suspendu comme une épée sur l'honneur de Voltaire. De là les efforts de celui-ci pour en obtenir la suppression et le dééaveu.

Le 21 février 1738, il écrit de Cirey à Hérault au sujet du désistement de Jore et des papiers concernant l'affaire, qu'il prie le lieutenant de police de lui renvoyer : « Je suis dans la nécessité de prendre toutes les sûretés possibles contre un homme tel que Jore, dont vous connaissez la scélératesse. » Huit mois après, le 27 octobre, — la trace des négociations intermédiaires nous échappe, — nouvelles instances. Voltaire est sur le point « de • prendre un étabHssement, » et le libelle que Hérault a eu la bonté de supprimer est renouvelé par des personnes qui veulent

traverser rétablissement prétendu. Donc, exiger de Jbre « deux lignes par lesquelles il désavouerait son factum. » — Le 7 novembre, le désaveu qu'on lui a Mt espérer depuis longtemps lui est devenu n^cesmrc. —Le 13, il veut poursuivre Jore en justice et demander réparation. Poui; cela, il réclame la fameuse lettre du 24 mars 4736, qu'on a eu « la bonté de promettre de lui rendre ; » il prie au moins qu'elle c ne sorte pas des mains » dulieutenantde police; il soutient toujours qu'il ne doit rien^ et parle d'un billet prouvant au contraire que Jore lui était redevable, billet t malheureusement égaré. » Ainsi en est-il de toutes ses preuves contre Jore. c Je puis vous assurer, sans crainte de vous tromper, — c'est sa conclusion ordinaire, — qu'il y a peu de scélérats aussi dangereux que ce misérable ! »

Ainsi pressé, Hérault, qui sera toujours à la dévotion de Voltaire, fait venir Jore et lui demande la lettre et un désaveu. Jore refuse d'abord; mais, circonvenu sans doute par promesses et par menaces, il cède la lettre au prix de cinq cents livres (1), et, le 20 décembre, il adresse à Voltaire une lettre, où il désavoue « un procès injuste et un factum odieux, » qu'il attribue aux c mauvais conseils » des ennemis du poète. Dix jours plus tard, il renouvelle son désaveu et sa demande de pardon (2).

Par quels moyens obtint-on ce désaveu d'un Mémoire qui, par sa vraisemblance et sa modération, contrastait avec tous les mensonges, toutes les poursuites cruelles de l'apôtre de la vérité et de la tolérance? Quelle peut être la valeur d'un désaveu, feux dans ses termes, et en contradiction avec la lettre que, vers le même temps, Jore avait adressée au lieutenant de police; lettre dans laquelle il présentait Hérault, parlant à lui-même, comme détrompé par son Mémoire (3) ? Toute l'explication est dans cette lettre même. Sans aucun doute, Hérault renouvela la promesse de faire rendre sa maîtrise à Jore, et Voltaire, qui avait probablement dicté les termes du désaveu, promit, à défaut de mai-

Ci) Lettre inédite de M- da Châtdet à d'Argeotal (Cli. Nisaitl, Mémoir$$ H corretpondanees hittoriqtus et liitéraires, 1858, p. 119). —(2) PièoeB justiflcfttives de la Vie de Gondorcet; Œuvree de Voltaire, 1 1, pp. 334, 335. — (3) Voir plus huit, p. 205.

trise, des secours au libraire mourant de faim, lui et ses enfonts. C'est un marché qui se fit; marché que Voltaire se repentait de n*ayoir pas fait plus tôt, avant rémission du &ctum (1), et qu'il faisait maintenant pour en détruire TefTet.

Tint-il son engagement envers Jore? H lui fit, dit-on, une petite pension viagère. Rien ne prouve, dans les lettres de Jore, que les maigres dons de Voltaire eussent d'abord un caractère de périodicité régulière. Aucune de ces lettres n'a sans doute été perdue, car on a dû conserver avec grand soin ces titres de générosité. Or, de la fin de 1738, nous passons au 3 juin 1742, date sous laquelle Jore remercie Voltaire de « 300 livres qu'il a eu encore la bonté de lui faire donner. » H y avait donc eu quelques dons antérieurs, mais non pension réglée. Maintenant il nous faut franchir un intervalle de vingt-six ans et arriver au 90 novembre 1768. Une lettre datée de Milan parle pour la première fois de pensioHs mais pension évidemment bien légère, puisque Jore a dû prendre des écoliers pour vivre. Or, dit-il, ces écoliers partis, « dans quel état vais-je me trouver, grand Dieu! privé de ce secours (2) ! » Il demande à être appelé à Femey pour écrire sous la dictée de Voltaire. Autrement, il n'a plus à attendre que la misère est un a avenir affreux. » — Pas de réponse. — Le malheureux tombe malade et est recueilli par charité aux lies Borromées. Enfin, on lui remet 2S sequins, dont il remercie par sa lettre du 23 avril 1769, et dont il donne l'emploi: il a dû acheter linge et habits I II ajoute, il est vrai, que Voltaire, dans sa générosité, avait donné l'ordre de lui compter ce dont il aurait besoin, sans limiter la somme; mais il savait bien qu'il ne fallait pas abuser de cette générosité, toute de jactance. Aussi l'infortuné, déjà vieux, demandait-il à Voltaire, plus vieux encore, de Im assurer, en cas de mort, « de quoi supporter l'état affreux de sa situation, état qu'il avait si peu mérité. » Voltaire n'en fit rien, sinon en paroles. Le 28 septembre 1773, dernière let're : t Je vous remercie de la consolante promesse que vous me faites de me tirer de ma mi-

(1) Voir plus haut sa lettre au garde des sceaux, p. 206. — (2) Œuvr»$ de Vofr taire f 1 1, pièces JustiÛcatives, p. 336.

sère, et des huit louis que vous m'avez envoyés. Ils ne t)ouvaient m'arriver plus h propos poiu- me tirer du plus grand embarras. »

Et c'est tout! Ainsiy quelques dons, peut-être une pension de trois cents livres pendant quelques années, voilà tout ce que le Plutus de Pemey fit pour l'homme qu'il avait ruiné, et il le laissa mourir dans la misère! Certes, nos mœurs littéraires ne flcmt pas très-chevalaresques; mais pas un homme de lettres, aujourd'hui, qui ne se crût déshonoré, s'il avait tenu la conduite de Voltaire envers Jore. Et nous en verrons bien d'autres ! Attendons et Des Fontaines, et Rousseau, et Préron!

Un dernier mot, pour finir cettelonçue histoire des Lettres philosophiques. Ces Lettres ayant reparu au bout de quelques an- Bées> Voltaire continua d'en désavouer les éditions successives. n rappelait, à cette occasion, que c'était lui qui avait découvert et dénoncé l'éditicm de René Josse; qu'il avait promis 600 livres à qui découvrirait l'éditeur nouveau; que, pendant deux ans, il avait fait humainement tout ce qui était en lui pour supprimer le livre ; qu'on avait fait chez lui deux recherches qui n'avaient pas abouti, sincm à perdre des papiers d'affaires, et qu*3 lui en coûterait ainsi une partie de son bien, n priaitdonc Hérault d'assurer le garde des sceaux de son entière innocence (1).

fi) Rappelons que toutes ces lettres à Hérault se trouTent dans Touvrage cttè de M. Léouzon Leduc» Études sur la Russie*

VOLTAIRE A CIRfiY

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