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ÉDUCATION DE VOLTAIRE. — SES MAITRES ET SA SCIENCE

Soit pour soustraire son fils cadet à la démence janséniste dont l'alné était attemt, soit plutôt pour lui préparer des protecteurs dans un collège essentiellement aristocratique, le bourgeois Arouet, sûr d'ailleurs de trouver là des maîtres valant au moins ceux de l'Université, mit François-Marie au collège Louis-le-Grand, dirigé par les Jésuites. D'après quelques conjectures à tirer de la correspondance de Voltaire (2), c'était en 1104; l'enfant allait avoir dix ans. Il y passa sept années (3). Le recteur alors était le P. Le Picart, àqui succédèrent, dans le cours de l'éducation du jeune homme, le fameux P. le Tellier (1708), puis les Pères Forcet etDauchez. Fils de bourgeois, l'enfant paraît avoir été traité comme les fils des ducs et pairs, et,

(1) P. 14. — (2) Lettres an marquis d'Argenson du 9 août 1744 et du 19 juillet 1748. -^ (3) Lettre au Pète de Ja Tqut^ du 7 février 1746.

an Ifeu d'être confondu dans les salles communes, avoir fai< partie d'une chambrée de cinq» sous la préfecture du P. Thou- < lier, le futur abbé d'Olitet, qui lui servait de surveillant et de r^étiteur (1). Dans le rude hiver de 1709, sa pension fat aug-> mentée de cent francs, et encore n'eut-îi que du pain bis pen^ dant toute l'année (3).

Poète dès la maiscm paternelle, à plus fbrte raison l'écolier céda-t-il à son penchant au collège. Dans une épitre à Desfor*^ ges-Maillard, qui mystifia tous ses contemporains sous le nom de mademoiselle Malcrais de la Vigne, Voltaire, qui y fiit pris comme les autres, s'est raconté tout entier :

An sortir du bercean, J*ai béftayé des vers.. D'autres ont fUt des tere pour le plaisir d'en faire % Je fua poète malgré inoi(3).

Bien loin, dans leur éducation libérale, de contrarier le goût de l'enfant pour les vers français, alors bannis des collèges, tes Jésuites paraissent l'avoir favorisé. Le P. Porée surtout, qui, à Louis-le-6rand, avait associé à l'étude du grec et du latin l'étude de la littérature et de la poésie française, se prêta à la manie An jeune rimailleur. De là plusieurs petites pièces de cette époque, insérées par Luchet dans son HUtoire HtUraire de Voltaire, et dont Voltaire lui-môme, dans son Commentaire historique {i)y nous a conservé un spécimen, avec de notables corrections. Un invalide, raconte Voltaire, qui avait servi dans le r^iment Dauphin, sous le fils unique de Louis XIV, étant allé au collège des Jésuites prier un régent de vouloir bien lui faire un placet en vers pour Monseigneur, le régent, alors trop occupé, le renvoya à un jeune écolier, Voltaire lui-même, qui, en une demi-heure, composa le placet demandé. Cette bagatelle valut quelques louis à rinvaKde, et quelque renom, à Versailles et à Paris, à récolîer, qui se confirma dès ce jour dans sa vocation pour la poésie. Suivant Luchet, le r^ent aurait été le P. Porée,

(1) C'est une conjecture de M. A. Pierron, tirée du titre de Préfet; ootiMan peu rigourease, ee titre étant également donné aux présidents des salles communes ÇVoUaire et ses maitresj Paris, 1866, ouvrage auquel nous allons faire plus d'un «■I>runt).'-(2) A M*« de Florian, !•' mars i19». — (^ Mênwrê, i7tt«WSb«r«i^ t XIU, p. 85. - (4) Œw>re$, U XLMll, p. liS, il t XIII, «, S.

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et les yers, mis par Voltaire et ses derniers éditeurs sous la date de 1706, devraient être renvoyés à Tannée 1710, son année de rhétorique. Rien n^est moins sûr que toutes ces dates. Ainsi devons-nous dire de quelques petites imitations de FAnthologie sur Galatée et sur Léandre; des vers sur une tabatière coniis- • quée, condition mise par le régent à sa restitution; enfin, du quatrain sur Néron, se punissant par le suicide de la mort de sa mère (1).

n est encore deux pièces de Voltaire coUé^en, d'un caractère bien difEÊrent. L'une est une ode au vrai i>îcu(2), imprimée sous son nom dès 1715, et insérée môme de son vivant dans une collection de ses œuvres, ode qu'il a désavouée ensuite et attribuée au P. Lefêvre (3), Mais le P, Lefêvre n'a jamais écrit sur ce sujet qu'en vers latins, d'où Voltaire a tiré son imitation en strophes françaises. Car la pièce est bien de lui, et Ton ne peut tenir aucun compte de son désaveu, lorsqu'on songe aux bonnes raisons qu*il avait, en 1773, pour renier une ode à Jésus-Christ. — Telle est encore VOde sur sainte Geneviève (4), imitation d'une ode latine du P. Le Jay, et qui, malgré le désaveu de 1773, au début de la Pucelle (5), est incontestablement sienne. Publiée par les Jésuites en 8 pages in-4o, avec le latin de Le Jay en r^ard, elie portait pour signature : François Arouet, étudiant en Rhétorique j et pensionnaire au collège de Louis'le-Grandf ce qui, à défaut de date et de preuve, indique suffisamment son authenticité et Tépoque de sa composition. Quand la pièce fut réimprimée, en 17S9, par Mercier de Saint- Léger (6), Fréron mit cette note méchante à une strophe où Voltaire jure d'accomplir ses vœux : « Ces vœux sont de faire hommage de tous ses écrits à sainte Geneviève, qu'il appelle sa bergère. Croyez-vous, monsieur, que tous ses ouvrages méritent en effet d'être dédiés à cette sainte (7)? » En 1764 (8), Fréron lui

(1) Œuvres de VoUaire, t. XIlî, p. 347, t XÏV, p. 309, 3!0. — (2)T. XII, p. 407. - (3) Lettre 4eM. éeH Vis<ÀèU, (EmirM, I. XLVIII, p. 271, «( Dialofuê èe Pégem et ^ neOUgtd, t. XIV, p. 187. note 4. ~ (4) Œvmres ds Volta4re, t. XII, p. 393. —(5) Œuvres de Voltaire, t. XI, p.l5. —(6; Dans te Recttett, A. B, C t. m, p. âOd. — 0) Armée litU ilôflk, t* VI, p. 137.— (8) T. VII, p. 307.

joua le mauvais tour de réimprimer la pièce entière, comme rare et curieuse, avec cet en-tête aux lecteui-s : « Si cette pièce ne leur donne pas une grande idée du talent de M. de Voltaire pour la poésie lyrique, ils seront du moins édifiés des sentiments de religion, de piété, de dévotion même, que ce grand homme y fait éclater. »

n est vrai qu'au point de vue lîttéiaire, la pièce, comme tous ces essais de collège, est au-dessous du médiocre; mais il n'est viai qu'au point de vue ironique de Fiéron que Voltaire y fasse éclater la moindre dévotion. Évidemment, cette pièce, comme celle au vrai Dieu, ne fut qu'une pénitence accomplie, ou qu'un moyen pour Voltaire de îse réconcilier le P. Le Jay, avec qui il fut toujours fort mal. Rien n'y part du cœur, parce que le cœur était vide, ou plutôt déjà rempli par l'impiété. On a cité partout, tantôt avec triomphe, tantôt avec l'horreur qu'inspire la femme ou l'enfant impie, bien des paroles ou des traits par où se trahissait l'incrédulité de Voltaire, prématuré en cela comme dans tout le reste.

Frileux déjà comme il le fut toute sa vie, il voulait toujours avoir la première place au poêle. Un jour qu'il y avait été devancé par un de ses camarades : « Range-toi, lui dit-il brusquement; sinon, je t'envoie te chauffer chez Pluton. — Que ne distu en enfer, réplique celui-ci; il y fait encore plus chaud. — Bah! reprend Arouet, l'un n'est pas plus sûr que l'autre. » — Un autre jour, au réfectoire, il était accusé d'avoir caché le verre de son voisin. « Arouet, rends-lui son verre, dit un tiers; tu es un taquin qui n'iras jamais au ciel — Tiens! que dit-il avec son ciel? répond Arouet; le ciel, c'est le grand dortoir du monde. »

Ce qui paraît plus authentique, c'est la prédiction, si bien réalisée, du P. Le Jay, dans une séance de la petite Académie, ' dont Voltadre était membre. Irrité par une de ces réparties qui effrayaient ses maîtres,' le P. Le Jay court à lui, le saisit au collet, le secoue rudement, et lui crie à plusieurs reprises : « Malheureux, tu seras un jour l'étendard du déisme en France (1). »

(1) Dnveraet, Vie de VoUaire, p. 19, et M. Emond, Eist, du collège de Loutt- It-Grand*

Peut-être eut-on tort de prendre trop au sérieux les premières impiétés de Voltaire. En lui prédisant son rôle, on donna à cet animal de gloire, dévoré de la soif de la célébrité (1), Fenvie de le jouer. Plus d'une fois il sera ainsi poussé à bout par l'imprudence des gouvernements et de ses adversaires, et, précipité alors dans le sens de sa nature licencieuse, il ira jusqu'au fond de l'impiété. C'est, au rapport de Duvernet (2), ce que, dès le collège, aurait compris le P. Porée, qui, par la douceur et la flatterie, essayait d'arrêter son élève sur le penchant de l'irréligion. Le P. Le Jay, au contraire, l'irritait par son humeur trop âpre, et l'en&nt, usant de toutes armes dans ses querelles avec son mattre, le combattait par une saillie blasphématoire, lorsqu'il ne l'avait pas sufQsamment humilié, à son gré, dans les discussionslittéraires (3). N'ayant presque rien de l'éloquence de son titre et de sa charge, le P. Le Jay, d'ailleurs peu aimable, donnait prise aux plaisanteries et aux plus vilains tours de ses élèves, dont il parait avoir été la bête d'aversion (4).

Nous venons de nommer les principaux professeurs de Voltaire. En rhétorique, ce furent les Pères Le Jay et Porée, enseignant l'un l'éloquence le matin, l'autre la poésie le soir. Voltaire 'lit quelque part, qu'outre le P. Thoulier, il eut encore pour préfet, en 1701, le P. Charlevoix, l'historien du Canada (5). N'oublions pas le P. Toumemine, avec qui il resta toujours lié. C'est dans la conversation de Toumemine et de Porée, qu'il aimait à passer ses heures de récréation; et à ceux qui lui reprochaient son mépris pour les jeux de son âge, il répondait : « Ma foi, chacun saute et s'amuse à sa manière (6). » Il cherchait à pousser du côté de la politique, du gouvernement et de l'histoire contemporaine les entretiens que ses interlocuteurs s'ef- : forçaient de renfermer dans la piété et la littérature. « Ce petit homme, disait alors en riant le P. Porée, veut peser dans ses petitesbalances les grands intérêts de l'Europe (7). »

(4) Mot prêté à aon confesseur, le PèrePulloa(Duvepoet, p. 18). — (2) P. 20. — (3) Duvernet, p. 18.— (4) D'Argenson, Mémoires, t I, pp. 183, 185, édition Jannet. — (5) Un chrétien contre six Juifs, Œuvres de Voltaire, t. XLVIII, p. 490, — (6; Duvernet, p.l7. — (7) Xbid., p. 24.

n semble donc avoir dédaigné les liaisons de collège. Néanmoins, il répondit en partie aux espérances pat/emelles, et se fit quelques protecteurs pour les mauvais jours. Outre Maisons^ d*Argental, GideviUe, ses amis et ses correspondants de toute la vie, il se lia avec les d*Argenson^ dont l'aîné était du même âge que lui. Le 16 avril 1789, il rappellera « mon protecteur, mon ancien camarade. » Et d'Argenson» dans ses Mémoires (1), dira de son côté : « Voltaire, que j'ai toujours fréquenté depuis que nous avons étéensembleaucdl^.»Gette liaison était publique, et excitait même l'inquiétude des gouvernants. Pleury termine ainsi une sortie contre d'Argenson : t Enfin, pour tout dire,^ c'est le digne ami de Ycdtaire, et Voltaire son digne ami (3). »

Voltaire fut moins familier, mais pourtant uni arec le cadet,, dont nous le verrons l'agent politique (1743 à 1747).

Cependant, le jeune Arouet demeurait toujours sous l'influence de l'abbé Gh&teauneuf, qui seul aurait contrebalancé et détruit l'action des Jésuites, dans le cas même où ceux-ci auraient été capables d'imprimer à cette nature, déjà dévoyée et perdue, une direction morale et pieuse. La mère était morte en juillet 1701, trois ans avant l'entrée de l'enfant au collège; et, d'ailleurs, nous avons dit quelle triste mère elle avait été pour lui. Le père, tout entier à ses fonctions à la Chambre des^ comptes, ne parait pas s'être occupé beaucoup de son fils. Armand, le frère aîné, ne pouvait que détourner son cadet de toute piété par les aspérités de sa dévotion janséniste. Château^ neuf était donc pour l'enâint l'unique représentant de la feraille. Spirituel et de bon ton, il donnait un vernis aimable aux vices qui l'infectaient, et y attirait aisément son pupille. Les jours de congé et durant les vacances, il le conduisait dans les sociétés brillantes et corrompues des Sully, des Cbaulieu et des La Fare, où le jeune homme élut dès lors son domicile. Il le mena même chez Ninon, qui fut si charmée de sa gentillesse, qu'elle lui légua, par testament, deux mille francs pour acheter des livres (â).

A la fin de sa rhétorique, août 1710, Voltaire remportaplusieurs

(1) T. V, p. 139. — (2) MéauiW99 , t II, p« 2i6. — (3) Œwfrm dé VoUaire,

prix; et J.-B. Rousseau, qui avait été conduit à cette fête par des dames de sa connaissance, s*informa du jeune vainqueur. € C'est, répondit le P. Tarteron, un jeune homme qui a des dispositions surprenantes pour la poésie. Voulez-vous le voir? » Ce à quoi Rousseau consentit. « n me Falla chercher, ajoute Rousseau, et je le vis revenir un moment après avec un jeune écolier, qui me parut avoir seize à dix-sept ans, d'assez maujvaise physionomie, mais d'un regard vif et éveillé, et qui vint m'embrasser de fort bonne grâce (1). » Physionomie à part, la ? scène se dût ainsi passer. Le jeune homme devait même avoir alors quelque chose de cette mine de fouine que Saint-Simon prête à Dubois, et peut-être, même dans ce trait, n'y a-t-il pas trop l'empreinte de la haine postérieure. Voltaire a répondu, avec cette grossièreté outrecuidante qui ne va à personne, moins encore à un fils de petit bourgeois : « Il me fit cette visite parce que son père avait chaussé le mien pendant vingt ans, et que mon père avait pris soin de le placer chez un procureur, où il eût été à souhaiter pour lui qu'il eût demeuré, mais dont il fut chassé pour avoir désavoué sa naissance. » Nous reviendrons là-dessus lorsque nous en serons à la grande querelle de 1736; mais remarquons déjà le ton uniformément grossier de la polémique voltairienne. Que de fois, par exemple, il répétera, en prose et en vers, ce qu'il dit ici de la bouche e< de la chevelure de Rufus : « Je ne sais pourquoi il dit que ma physionomie lui déplut; c'est apparemment parce que j'ai des

t. XXXIX, p. 408; XLYIH, p. 316, et LVl, p. 69. — Voltaire se trompe en pIusieuTs poiafs de aod rédt Niaoo, quand Cbâleouoeuf le mem chez die , avait non paa 85 ans, mais au moins 90, puisque, née le 15 mai 1616, elle mourut le 17 octobre 1706, et Voltaire ne pouvait avoir que douze ans, et non treize, comme il ledit— Du reste, il a varié et s'est contredit sur Ninon, qu'il re* présente tantôt comme attrayante encore, tantôt « comme une mopie, » comme « une décrépite ridée qui n'avait sur les os qu'une peau Jaune tirant sur le noir . {Défense de mon enéh, ch. vin, Œuvres j t. XLIII,p.336); » comme portant sur don visage « ks marque» let plus hideuses de la vidUesse, » dont « son oorpa avait toutes les infirmités ( Dictionnaire philosophique^ au mot Dictionnaire^ Œuvres, t XXVIII, p. 353).» En ces portraits, Voltaire se montre peu reconnal»- «nt, et Ninon mérMt miem de lui.— (i) Lettre de Ronsseau, 1736, dans Chan^ doD, Mémoires pour wfw à l'histoire de M, de Voltaire, Amsterdam, 1785, !*• pariiez p. 51.

S2 LIVRE PilEMIER (1694-1734)

cheveux bruns, et que je n'ai pas la bouche de travers ! » Il n*y a là que grossière injure, mais il y a mensonge impudent, lorsque Voltaire ajoute : « Mon père, tous mes parents, et ceux sous qui j'étudiais, me défendirent alors de le voir; et telle était sa réputation, que quand im écolier faisait une faute d'un certain genre, on lui disait : Vous serez un vrai Rousseau (1). » Ni les Jésuites, toujours amis de Rousseau, ni même les parents, qui lui permettaient de bien autres relations, ne purent lui défendre de voir le poëte; et, d'ailleurs, ils n'en auraient guère eu le temps, puisque Rousseau était forcé de s'expatrier dès 1711. Enfin, Voltaire se donnera tout à l'heure un démenti, en continuant avec Rousseau exilé un commerce où règne des deux parts le ton d'une amitié et d'une bienveillance évidemment ininterrompues.

Voltaire sortit du collège après sa rhétorique, et n'y fit point la philosophie, considérée alors moins comme un complément des études littéraires que comme une introduction à la théologie. Quel souvenir laissa-t-il au collège, et qu'en emporta-t-il? Suivant une note douteuse, trouvée, dit-on, dans les registres des Jésuites, ceux-ci l'avaient ainsi caractérisé ad perpetaam memoriam : Puer ingeniosus, sed insignis nebulo.

A-t-il jugé aussi justement ses maîtres et leur système d'éducation? Dans sa lettre d'envoi au P. Porée de la Henriade (1728), il proteste de sa plus tendre reconnaissance et de sa plus parfaite estime; c'est « un fils qui vient, après plusieurs années, présenter à son père le fruit de ses travaux dans un art qu'il a appris autrefois de lui. » Mômes expressions, le 7 janvier 1730, dans la lettre d'envoi au même Père de la tragédie i'Œdipe. C'est mieux encore, le 15 janvier 1739, à propos de Mérope : « Je vous conjure de dire a vos amis combien je suis attaché à votre Société. Personne ne me la rend plus chère que vous. » El puis la plus tendre estime et l'étemelle reconnaissance, etc. : les mots ne lui coûtent rien. Accord parfedt entre la correspondance avec Porée et celle avec Toumemine. En 1735, c'est

(1) Aux auieuri de la BibliothèqiM françaiêe, 20 septembre 1736 i (Euvfit, U LII,pp. 286, 287.

Touinemine qu'il consulte et qu'il &it juge dans le débat souleyé par les Lettres philosophiques^ ayec protestations ordinaires d'estime et de respectueuse amitié. Au mois de décembre 1738, parlant au P. Tournemine d'une correction prétendue de ses ouvrages, il ajoutait: «Ce que je n'aurai jamais à corriger, ce sont les sentiments de mon cœur pour vous et pour ceux qui m'ontélevé... Ma respectueuse tendresse pour mes maîtres est la même. » A cette époque, on trouve les mêmes sentiments exprimés dans des lettres adressées à d'autres correspondants, qui avaient charge de les aller redire aux Jésuites. Tout cela est poussé au superlatif dans la lettre du 7 février 1746 au P. de La Tour, au sujet d'un libelle qui lui reprochait son attachement aux Jésuites : « Je suis bien loin de lui répondre : « Vous êtes un calomniateur. » Je lui dirai au contraire : « Vous dites la vérité. » J'ai été élevé pendant sept ans chez des hommes qui se donnent des peines gratuites et infatigables à former l'esprit et les mœurs de la jeunesse. Depuis quand veut-on que l'on soit sans reconnaissance pour ses maîtres? Quoi! il sera dans la nature de l'homme de revoir aveô plaisir une maison où l'on est né, un village où l'on a été nourri par une femme mercenaire; et il ne serait pas dans notre cœur d'aimer ceux qui ont pris un soin généreux de nos premières années!... qui m'ont inspiré le goût des belles-lettres, et des sentiments qui feront jusqu'au tombeau la consolation de ma vie ! Rien n'effacera dans mon cœur la mémoire du P. Porée, qui est également chère à tous ceux qui ont étudié sous lui. Jamais homme ne rendit l'étude et la vertu pluç aimables. Les heures de ses leçons étaient pour' nous des heures délicieuses, et j'aurais voulu qu'il eût été établi dans Paris, comme dans Athènes, qu'on pût assister à tout âge à de telles leçons : je serais revenu souvent les entendre. J'ai eu le bonheur d'être formé par plus d'un Jésuite du caractère du P. Porée, eit jef sais qu'il a des successeurs dignes de lui, etc., etc. » Suit une apologie des Jésuites contre les Provinciales^ cent fois citée par des bonnes gens qui prenaient tout cela au sérieux. C'est vrai, sans aucun doute, et bien dit; mais, dans la pensée du grand comédien, ce n'était qu'un bon tour joué aux Jésuites, dont il

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avait besoin, en 178o, 4739 et 4746, soit contre la police et le Parlement, soit contre Des Fontaines, soit contre les dévots qui lui refusaient son entrée à TAcadémie.

Mais comme, ailleurs et plus tard, il prendra en satire la revanche de ces éloges! Comme il retirera en menue monnaie la pièce d'or à leur effigie qu'il leur a donnée en tribut de gratitude ! Et comme il saura encore rogner sur leur propre bien pour leur foire payer les intérêts de ses avances! Ce Tournemine, tant loué tout à l'heure, derrière et en fece, ne sera plus, en 4772, qu'un « mauvais raisonneur et très-ampoulé personnage (4). » Porée lui-même, ce professeur digne d'Athènes, déjà plus maigrement loué ddLnsle Siècle de Louis XTV (2), sera enveloppé dans la condamnation générale de la littérature des Jésuites (3), si vantée dans le Temple du goût. Il est vrai qu*en 4759 et 4772, les Jésuites étaient menacés ou abattus, et que Voltaire n'avait plus besoin d'eux ou ne pouvait plus implorer leur concours impuissant ! Il est vrai que les Jésuites avaient défendu contre lui les intérêts de Dieu et de la Vérité, et qu'il ne les voyait plus qu'à travers Patouillet ouNonnotte; car, la passion ou l'intérêt, voilà la règle à peu près unique et constante de ses jugements. Aussi, leur système d'éducation, si beau en 4746, voyez ce qu'il devient en 4774, dans le Dialogue entre uneonseilr 1er et nu ex-jésuite (4), diatribe où il est tourné en ridicule. Et dans le même livre et à la même date (5), ce n*est plus leur éducation seulement, c'est leur.Société tout entière qui est condamnée, et dont on justifie la proscription. Dès que Voltaire est en cause, ce n'est plus de la plaisanterie, c'est de la violence et de la fureur. Lisez, par exemple, sa lettre à Damilaville du 4*' décembre 4767, à propos d'un Dictionnaire anti-phUosophique qu*ii attribuait à trois jésuites, et qui est de Chaudon : « Par quelle fatalité déplorable faut-il que les ennemis du genre humain, chassés de trois royaumes, et en horreur à la nature entière,

(1) A Richelieu, lettre da 2 décembre. —(2) Œuvres de Voltaire, t XIX, p. i79. -^ (3) Kelation de la mtdadie, ete„ du Père Berthiert ŒwrreM de VoUain^ t. XL, p. 16. — (4) Œuvres de Voltaiire, t. XXIX, p. 1; BicHonneàre fUlùSùphiqm^ . au mot Éducation, — (5) Dictionnaire phUosofhiqus, aamot Jésuites ou orguêitf OÊùtres, t. XXX, p. 428.

NAISSANCE ET «DUCâTION DB VOLTAIRE 36

wtent unis «ntre eux pour &ire le mal, tendis que les sages qui pourraient ftira le Irien sont s^rés, divisés, et p«it-âtre, hélt»! ne ccmnaissent pas Tanûtiél » On pourrait citer dix lettres de ce ton ; mais c'en est assez pour montrer ce qu'étaient devenues la reconnaissanoe, Tadmiration et la tendresse prétendues de Voltaire pour ses andens maîtres. En réalité, il ne les a jamais aimés qu'eai lui et pour luL

Dans une de ses lettres de 173K au P. Toumemine, il dit» en joignant le n<nn de Porée à celui de son correspondant : « Vous m'avez appris l'un et l'autre h aimer la vertu, la vérité et les lettres. > La vérité et la v^rtu, commeoçmis par retrancher cela àvL bilan de ce que Voltaire emporta des Jésuites. Restent les lettres. Et encore, pour les lettres, c'est-à-dire pour le g^ec et le latin, objet principal et presque exclusif de l'enseignement d'alors, ou son trésor fut mince, ou il le gaspilla tout le long de sa vie. Il s'est toujours vanté de son commerce constant avec Virgile, Horace et Gicéron (1); mais, s'il savait lire ces auteurs» — qu'il cite souvent de travers, — il ne sut jamais écrire leur langue, ni en prose, ni surtout en vers, comme on en peut juger par les échantillons en ce genre que renferme sa correspondance (S). Oh! que le savant Bouhi^, que le cicéronien d'Olivet, ont dû rire de cette prose et de ces vers, que n'eût pas avoués un bon écolier de troisième I Voilà l'homme pourtant qui, sous le nom de l'avocat BeUeguier, voudra donner une leçon de latin à Coger, — Cogé-pecus, — à propos d'une thèse proposée contre la philosophie, et qui gagnera sa cai^e au tribunal de Dalembert et de la secte; que disons-nous? au tribunal même de la postérité, parfaitement convaincue, encore aujourd'hui, de son triomphe! Puissance immortelle du rire en France, qui a donné et qui conserve à toutes les balourdises de Voltaire la valeur de la chose jugée !

(1) Lettres des 29 mai 1733; 9 et 12 février 1736; 20 octobre 1738; 27 novembre 1764: 24 septembre 1766; et Epitre à Horace, 1712, Œuvres, t, XIII, p. 317.— (2) Lettres latines au président Bouhier,6 mai 1739; à l*abbé d'OIivet, mars 1739 «l 1749; — Distique sur Cirey, septembre 1736 ; sur le feu , 1738 ; quatrain au cardinal Quirini, 23 octobre 1745; distique pour le portrait de Benoî^ XIV, 1745. vers à M. Amman, secrétaire de l'ambassade de Naples à Paris, 26 mars 1746; vers sur la chirurgie, 28 mai 1773.

30 LIYBE PREMIER (1694-1734)

Si, en latin, Voltaire était à peine de force de troisième, il eût pu, en grec, recevoir des leçons d*un écolier de sixième pourvu de quelques mois de grammaire grecque, n parlera des Grecs comme un tiomme qui ne les s^ jamais lus que dans des traductions. Vers 1739 (1), il eut la velléité de se remettre ou de se mettre au grec, mais ce projet n'eut pas de suite, et, le 9 mars 1772, il répondait à Ghabanon, qui venait de lui envoyer son Pindare : « Je suis l'homme du monde le moins grec ; » aveu qu'il renouvellera dans Fépitre dédicatoire des Lois de Minos (2), avec une citation d'Hésiode, qui, texte et traduction, prouve surabondamment son ignorance. Cette ignorance élémentaire, il achèvera de la montrer, en quelque sorte, dans tout son éclat déshonorant, par tant de mots grecs insérés dans ses œuvres, et qui sont presque autant de barbarismes, de solecismes ou de non-sens. Oh ! que Guénée et Larcher auront beau jeu contre lui! et que n'en ont-ils profité davantage (3)!

On pourrait môme ajouter que Voltaire, qui a écrit une si charmante prose française, ne sut pourtant pas le français dans son origine et dans son histoire, comme il se chargera encore de le prouver lui-même par tant de bévues semées dans ses œuvres, et notamment par son Commentaire sur Corneille. Voltaire fut toujours l'homme du monde le moins propre è travailler au Dictionnaire historique de la langue française.

(1) Lettre du 7 mai, à Thieriot, où il avoue qu'il n'enteod guère Démosthànes. —(2) Œuvres, T. IX, p. 180. — (3) Voir sur tout cela, Voltaire et iei tnaUree, par M. A. PierroQ.

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