‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 21 sur 40 · VS · texte numérisé non relu

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<ÎHATEAU ET CHATELAINS -^ VIE PRIVÉE ET VIE BE TEAVAIL A CiaEÏ

Puisque ncms voilà fhés à Girey pour une quiozaîi^ d'annéeS; faisons connaissaiice ayec les châtelains^ leurs hôtes, le château; disons la vie qu'on y menait, la vie surtout qu'y mena Voltaire.

Et d'abord présentons Madame du Cbâtelet»

MkDXUE DV CUATflLET

Gabrielle-Emilie, née à Paris, en 1706, du baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, apporta en nsdssant la plus viye intelligence. L'étude de l'italien et du latin, et plus tSrd de l'anglais, ne fut qu'un jeu pour elle. A quinze ans elle traduisait Virgile, et composait des observations grammaticales et littéraires sur les grands écrivains du siècle de Louis XIY.

En 1723, elle fut mariée au marquis du Châtelet-Lomont, lieutenant général des armées du roi, de la famille des ducs de Lorraine, d'après une généalogie dressée parDom Calmet, et ti- -rant son nom du château-fort ou ChasUlet de Girey, près de Vassy, bâti au xiii* siècle.

A peine entrée dans le monde, elle se mit au nombre des femmes qui, au dire de Gondorcet, regardaient comme un hon-

neur d*ôtre déshonorées par Richelieu. L'amitié remplaça ensuite Famour ; et, quand Richelieu eut épousé mademoiselle de Guise, le couple de Monjeu fit avec le couple de Cirey , Voltaire et Emilie, un quatuor d'amis.

Emilie ne revint pas pour cela au devoir, malgré trois enfants nés dans les premières années de son mariage : une fille J^ qui épousa un duc napolitain, un fils mort jeune, et un autre fils qui s'empoisonna dans sa prison, en 1792, pour ne pas mourir de la main des septembriseurs.

Grande, svelte et brune, Emilie, sans beauté, avait de la physionomie. De son physique, pas plus que du reste, il ne faut juger par le portrait posthume de la méchante du Deflfand, surtout tel qu'on le trouve corrigé, ou plutôt chargé, dans la correspondance de Grimm (1). C'est de ce portrait que Thomas disait: « Madame duDeffand me rappelle cette naïveté d'un médecin de ma connaissance : « Mon ami tomba malade, je le traitai; il mourut, je le disséquai (2). »

En voici quelques traits.

« Représentez-vous une femme grande et sèche, le teint échauCTé, le visage aigu, le nez pointu, voilà la figure de la belle Emilie; figure dont elle est si contente, qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir : firisures, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion ; mais comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de la foirtune ,elle est obligée, pour se donner le superflu, de se passer du nécessaire, comme chemises et autres bagatelles. »

L'esprit n'est pas mieux traité que le visage : « Elle est née avec assez d'esprit; le désir de paraître en avoir davantage lui a fait préférer l'étude des sciences les plus abstraites aux connaissances agréables; elle croit, par cette singularité, parvenir à une grande réputation, et à une supériorité décidée sur toutes les femmes. »

La vérité est qu'Emilie , née, au jugement d'Ampère, avec un génie réel pour la géométrie et les sciences, le cultiva de manière à devenir, sur ce point, une femme phénomène. Ma-

(1) T. IX, p. 321. —(2) Mélanges de M*^ Neoher, t. II, p. 125.

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dame de Genlis (1) prétend que c'est son grand-père, M. de Mezîères, savant géomètre et voisin d*Emilie, qui développa ses dispositions géométriques, « et lui donna tous les matériaux des ouvrages qu'elle a composés depuis. » Toujours est-il que ses Institutions de physique^ publiées en 1740, avec une analyse Je la Philosophie de Leibniz, et sa traduction posthume des Principes de Newton (1786), sans parier de plusieurs traités scientifiques, distinguent et honorent sa mémoire.

Le plus singulier, c'est que des goûts et des travaux si masculins n'excluaient aucun des goûts de son sexe. Femme en tout le reste, et plus qu'aucune de ses pareilles, par passion et par frivolité, elle s'était formée au chant, à la musique, à la danse ; elle était folle de fêtes, de spectacles, de plaisirs et de toilette. Son esprit, disait Voltaire,

Son esprit est très-philosopbe, Et son cœur aime les pompons.

D'ailleurs, femme sans foi, sans mœurs, sans pudeur. Si elle a écrit sur l'existence de Dieu, elle est aussi l'auteur de Doutes SUT la religion (1767), diatribe contre la révélation, les miracles, l'Écriture sainte, où il n'y a pas plus de raison que dans Voltaire, avec beaucoup moins d'esprit et de style. Malgré sa sécheresse et sa froideur, elle parlait vite et bien, « comme un ange, » a écrit madame de Graffigny (2). Mais, quoi qu'en ait dit Voltaire, son style, avec une certaine force et précision, rappelle moins encore Pascal et NicoUe que madame de Sévigné. Ses lettres sont sans agrément, et ne s'animent quelquefois que par un accent de passion.

Sa morale, inspirée de ses Doutes^ est imprimée dans un petit traité sur U Bonheur ^ qui est de la fin de sa vie (3). « Il faut, ditelle, pour être heureux, s'être défait des préjugés (de toute foi), être vertueux, se bien porter, avoir des goûts et des passions, être susceptible d'illusion... Ilfaut commencer par se bien dire à soimême et par se bien convaincre que nous n'avons rien à faire

{i)Mémoires,\, I,p. \k2,-^ (2) Vie privée de Voltaire et de M^^ du Chdtelet' pp. 4, 21, H9. — (3) n a été publié, en 1806, par Hochet, à la suite de sa correspondance avec d'Argental.

en ce monde qu'à nous y procurer des sensations et des centir timents agréaUes. Les moralistes qui disent aux humains : «c Réprin^z vos passions et maîtrisez yos désirs, si vous yovlei être heureux, » ne connaissent pas le chemin du b(mheur. » -^ Mais, parmi ces conditions, il en est qui ne dépendent pas de nous, comme d'être susceptible d'illusion et de se bien porter, ou qui sont souvent inconciliables, comme le ^isir et la santé. La gourmandise, par exemple, donne la goutte et des maux d'estomac : — c Entre le mal et le fdaisir, il fout choisir, et laisser le plaisir, si la douleur est plus vive. » -^ Mais il y a des malades, des cacochymes, que tout incommode : — « Ils ont d'autres espèces de bonheur : avoir bien chaud, bien digérer leur poulet, dUer à la garde^obe est une jouissance pour eux ! » -<- Ce n'est plus de l'épicuréisme, ce n'est plus môme du cynisme; c'est de la bestialité fétide !

Et les vieillards? — c Le jeu et l'étude, si on en reste encore capable, la gourmandise, la considération, voilà les ressources de la vieillesse. > — Et si ces ressources sont jugées insufSsantés ? — « Heureusement il ne tient qu'à nous d'avancer le terme de notre vie, s'il se fait trop attendre, »

Conclusion : « Tâchons de nous bien porter, de n'avoir point de préjugés,.., d'être vertueux, etc. » Rien, dans cette profession du plus grossier matérialisme, n'irrite comme d'entendre toujours parler de vertu !

La pratique, chez la dame, était en rapport parfait avec la théorie. Sa vie se pourrait résumer en deux mots : vingt-cinq ans d'adultère ! Par son impudeur elle descendait au-dessous des femmes les plus perdues. Elle changeait de linge devant ses laquais et se montrait à eux en déshabillé de statue. Au bain, sans le moindre voile, elle réclamait le secours d'un valet de chambre, et le forçait à tourner sur elle son regard efTaré. Avec quelques-unes de ses amies, dans des soupers licencieux, après avoir déposé sa raison au fond du verre, elle déposait encore son costume, et jouait ainsi devant les serviteurs. Pour elle, un laquais n'était pas un homme. Et quand mêmel,.. (1)

(i) Voir les Mémoires de Longchamp, t. II, pp. 119, iâO» I&

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Voilà la céleste amante, voilà VUratUe de Vpltaire t

Après ravoir rencontrée chez son père, le baron de Bretetûl, Voltaire l'avait perdue de vue, et il ne la retrouva qu*en 1783. La première mention d'elle qu'on rencontre dans sa correspondance est à propos de VÉpttre sur la calomnie^ dédiée à cette femme « très-aimable et très-calomniée (1). » — Gomment était-il possible de calomnier cette femme? — Vers cette date, ou dans les premières années qui suivirent, il lui adressa, tantôt sous le nom à'Uranie^ tantôt sous son propre nom, des Épîtres en vers, pleines de l'enivrement d'un premier amour (2). Voltaire et Emilie s'étaient compris aussitôt, et unis par les mille liens que leur nature et leurs habitudes avaient formés entre eux. Studieux l'un et l'autre, ils quittèrent Paris, dont le «^our, d'ailleurs, allait être interdità Voltaire. Emilie l'accompagna à Monjeu, où elle commença, avec les leçons de Maupertuis, à lire Locke et à traduire Newton. Voltaire s'étant allé cachei à Cirey dans l'éclat des Lettres philosophiques ^ elle l'y rejoignit bientôt. Du reste, séparés ou réunis, ils étaient toujours en commerce. Au rapport de l'abbé de Voisenon (3)» Emilie avait huit volumes in-4® bien reliés des lettres de Voltaire, où il y avait « plus d'épigrammes contre la religion que de madrigaux pour sa maîtresse. » Une passion, la dominante, tuait déjà l'autre.

Par aveuglement, par indifférence immorale et par vanité, le marquis du Ghâtelet se prêta et présida à l'installation de Voltaire à Cirey. Tantôt à la cour, tantôt à son régiment, il ne gênait guère le couple amoureux. Au commencement, Voltaire cachait son jeu; il niait même au prince royal de Prusse avoir pour Emilie un autre sentiment que celui de l'admiration et de l'amitié. Cette première intimité fiit alors interrompue par sa fuite en Hollande. Revenu en France à la fin de février 1735, et réinstallé en juin à Cirey, il renoua le fil un instant brisé, et commença avec Emilie une période de trois ans, la moins

(1) A Qdovïïle, 3 joiliel 1733. — (2) Œuvres, t. XIII, pp. 112, 114, 115. — {8) Anecdotes littéraires.

troublée de leur union, et coupée seulement par une faite nouyelle à l'occasion du Mondain (1).

C'est ici le lieu de décrire et le château et la vie de Cirey.

LE CHATEAU — APPARTEMENTS DE VOLTAIRE ET d'ÉMILIE

Le vieux Chastelet donnant son nom à la famille servait de communs à un beau château neuf, élevé sous la Régence dans une riche vallée. Les appartements de Voltaire et d'Emilie y étaient d'une grande magnificence. Hénault, qui y passa en allant à Plombières, en 1744, les trouva seuls, avec un Père minime en tiers, grand géomètre, et professeur de philosophie à Rennes. De Plombières, il écrivait à d'Argenson : « J'ai passé parCirey; c'est une chose rare. Es sont là tous deux seuls, comblés de plaisirs; l'un fait des vers de son côté, et l'autre des triangles. La maison est d'une architecture romanesque et d'une magnificence qui surprend. Voltaire a un appartement terminé par une galerie qui ressemble à ce tableau que vous avez vu de l'Ecole d'Athènes, où sont rassemblés des instruments de tous les genres, mathématiques, physiques, chimiques, astronomiques, etc. ; et tout cela est accompagné d'anciens laques, de tableaux, de porcelaines de Saxe, etc. Enfin je vous dis que l'on croit rêver. »

Hénault est revenu sur Cirey dans ses Mémoires : « Si l'on

(1) n y ent encore un fugue de quelques jours à la fin de 1735. Le 28 décembre, Voltaire écrivait à Tbieriot : « Je suis actuellement sur les frontières de France» avec une chaise de poste, des chevaux de selle, et des amis, prêt à gagner le séjour de la liberté, s'il ne m'est plus permis de revoir celui du bonh^r (Cirey). » n s'agissait de quelques chants de la PuceUe, qui avaient couru; et Voltaire chargeait Thieriot de faire dire trois choses au garde des sceaux , par le bailli de Froulay , onde d'Emilie : • La première, qu'il est très-faux qu'il ait des chants de mon ouvrage , ou qu'il a un ouvrage supposé par un traître; la seconde, que ja n'ai rien fait qui pût lui déplaire ; la troisième, qu'il n'y a que de la honte à ma persécuter. Voyez s'il pourait confire au miel de la cour le fond de ces trois vérités. » Le bailli réussit, apparemment, car Voltaire était de retour à Cirey dan» les premiers jours de janvier 1736.

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voukit, dit-il, faire un tableau à plaisir d'ane retraite délicieuse, Tasile de la paix, de Tunion, du calme de T&me, de l'a^ ménité, des talents, de la réciprocité de Festiine, des attraits de la philosophie, jointe aux charmes de la poésie, on aurait! peint Cirey. Un b&timent simple et élégant, un rez-de-chaussée,' des cabinets remplis de mécaniques et d'instruments de chimie/ Voltaire dans son lit, commençant, continuant, achevant des ouvrages de tous les genres (1). » Il n'avait vu, ou on ne lui avait montré Cirey qu'en beau, car plusieurs traits de cette peinture sont à contre-sens de la vérité.

No^s avons un témoin mieux informé et un narrateur plus abondant de cette vie dans Madame de GrafHgny.

Françoise d'Issembourg d'Happoncourt, née à Nancy le 13 février 1695, d'un ofiBcier du duc de Lorraine et d'une nièce de Gallot, avait été mariée à un chambellan du duc de Lorraine, Huguet de GrafBgny, homme dur qui mit plus d'une fois en danger les jours de sa femme et finit en prison. Séparée juridiquement, elle eut pour ami Devaux, lecteur de Stanislas, celui qu'elle appelle Pampan ou Pampiehon, et pour amant, — car nous trouvons toujours les mêmes mœurs, — un officier de cavalerie, nommé Desmarets, à qui elle donne les noms familiers de Maroquin^ Docteur^ Gros Chien et Gros Chien blanc. Ce Desmarets étant venu la trouver à Cirey, en février 1739, pour lui déclarer qu'il ne l'aimait plus, la pauvre femme, inconnue jusqu'alors, se retira misérable à Paris, où elle trouva fortune et célébrité, gr&ce à ses Lettres dCune Péruvienne (1747) et à son drame de Cénie (1750), ouvrages oubliés aujourd'hui, et qui, de son vivant, ne la protégèrent pas contre la chute d'une autre pièce, ni contre le chagrin dont elle mourut en 1758. Elle ne nous est plus connue que par sa Vie privé de Voltaire et de madame du Chitelet pendant un séjour de six mois (2) à Cirey f série de lettres adressées à Pampan

Cl) Mémoires, p. 159. — Voltaire adreesa à HéoauU, à Plombières, une BpUtê pleine de vœux pour sa guérison (Œuv es^i. XIII, p. 159). Cette Epitre, datée dn l** septembre 1744, doone encore la date du voyage à Qrey. —(2) Sir moU; fisez deux mots et demi : arrivée à Cirey le 4 décembre 1738, M*« de QraiBifny CD partit vers le 10 février 1739.

Par sa vie libres par ses instincts littéraires» quoique ignorée alors dans les lettres. Madame de Graffigny était digne d'écrire la vie de Cirey. Elle y était propre encore par sa curiosité et son bavardage de femme, ou plutôt de caillette : « Gailleter, s'écrie-t-elle, oh 1 c'est une douce chose (p, 120) ! » Elle nous dira donc tout, en langage assez grossier, mais sinc^e et digne de foi ; car si elle n'aime pas la rvymphe^ elle partage le culte de Pampan pour Yidole de Cirey.

Elle décrit d'abord l'appartement de Voltaire, dans une petite aile tenant à la maison : une antichambre grande comme la main ; puis une chambre tapissée de velours cramoisi, avec une niche de même, à franges d'or; des lambris, des tableaux, « des glaces, des encoignures de laque admiraUes, des porcelaines, des marabouts, une pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulière, des choses infinies dans ce goût-là , chères, recherchées, et surtout d'une propreté à baiser le parquet ; une cassette ouverte où il y a une vaisselle d'argent; tout ce que le superflu, chose si nécessaire^ a pu inventer; et quel argent ! quel travail ! 11 y a Jusqu'à un baguier où il y a douze bagues de pierres gravées, outre deux diamants (p. 15). »

C'est le cas de dire avec Voltaire : « Nous sommes des philosophes très- voluptueux (1) !

C'était ensuite une galerie, avec statues de Vénus, d'Hercule, d'Amour lançant une flèche : tout l'attirail du siècle de Louis XV et du Mondain. Au-dessus d'une cheminée, se voyait le portrait d*Ëmilie, la vraie divinité du lieu, avec tous ses attributs, livres et pompons, musique et compas, pierreries et instruments de mathématiques. « Oh ! comme tout cela est charmant ! » s'écriait la pauvre Graffigny, qui ne s'était jamais trouvée à pareille fftte.

Elle décrit ensuite l'appartement d*Emîlie, tout en jaune et

bleu, tapisserie et ameublement, avec niche et boudoir, ta-

* bleaux et peintures: « Ah! quelles peintures! on est prêt à se

mettre à genoux en y entrant (p. 19)1 » — A genoux I pas par

(1) A Tkierfot, 3 Dovembre 1735.

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dévotion, car il n'y a là que ùe& choses voluptueuses. — Et des bijoux, continue la Grafflgny entraînée, nombreux, riches et rares. « Enfin je n'en reviens'pas, car ils (les du Ghâtelet) n'ont jamais été riches. » — Voltaire, riche, lui, avait passé par là, et, dans la première ferveur de son amour, il avait sacrifié jusqu'à sa passion pour l'or.

Madame de Graffigny va de merveille en merveille , en entrant dans la chambre des bains et dans le cabinet de toilette, « dont le lanabris est vernissé d'un vert céladon clair, gai, divin, sculpté et doré admirablement... Non, il n'y a rien de si joli, tant ce séjour est délicieux et enchanté ! Si j'avais un appartement comme celui-là, je me ferais réveiller la nuit pour le voir (p. 43). »

Elle pouvait dormir tout son somme, la malheureuse, car elle n'avait pas un tel appartement, pas même à Cirey, où on l'avait logée dans un galetas, halle ouverte à tous les vents : à Cirey, a tout ce qui n'est pas l'appartement de la dame et de Voltaire est d'une saloperie à dégoûter (p. 23). »

Pas mieuit logée n'était Madame de Ghampbonin, celle que Voltaire appelait son gros chat; bonne grosse femme parente du poète. Elle était là depuis quatre ans, délaissée tout le jour dans sa chambre, aimant Voltaire néanmoins , et dévouée à ses intérêts et à sa gloire ; lisant tous ses livres, et restant gros chai comme devant,

VIE PRIVÉE ET VIE DE TRAVAIt.

n n*est même pas sûr qu'on ait bien logé l'abbé de Breteuil, frère de la dame, qui vint là passer quelques jours. Mais au moins jeta-t-il quelque distraction dans la vie de Cirey; car, entre les hôtes accoutumés, rien n'était plus ennuyeux que ce paradis. On y craignait les étrangers, qu'on n'admettait qu'à titre de savants, comme Maupertuis et Clairault, ou que pour jouer la comédie. La trame ordinaire de la vie s'y partageait

entre ramour et le travail : travail le matin, travail le soir, travail la nuit. Le matin, on ne se voyait qu'à onze heures, pour le café, qui se prenait toujours dans la galerie de Voltaire. Gela durait environ une heure. A midi, dîner des Cocker s^ c'està-dire du seigneur châtelain, de la grosse dame et de son fils, qui servait de copiste à Voltaire. Puis chacun rentrait chez soi jusqu'au souper, à neuf heures. Rarement, vers quatre heures, un goûter rassemblait encore les hôtes de Cirey. A souper, le seigneur, quand il était là, se mettait à table, ne mangeait guères, ne disait mot, dormait, et sortait avec le couvert. Sa sortie rendait content tout le monde. Le souper était peu abondant, mais propre et délicat, avec force argenterie. Le vrai seigneur, c'était Voltaire. « Son valet ne quittait point sa chaise à table, et ses laquais Igi remettaient ce qui lui était nécessaire, comme les pages aux gentilshommes du roi ; mais tout cela sans aucun air de faste (p. 144). » n s'était tellement feit à cette vie seigneuriale depuis sa jeunesse, qu'on l'eût dit né là-dedans.

Après le départ du mari, venaient les bons contes, plus épicés que les mets, ou bien la lecture du travail du jour, d'une tragédie, et surtout de quelque chant dé Jeanne.

11 y avait d'autres amusements, comme la lanterne magique, montrée par Voltaire lui-même, avec des plaisanteries de toutes sortes et le défilé moqueur de ses ennemis. Une autre fois, c'étaient les marionnettes, ou bien Emilie &isait entendre n sa voix divine. » Le plus ordinairement, c'était la comédie, donnée sur un petit théâtre où on ne jouait guère que les pièces de Voltaire, comme Boursouffle on V Enfant prodigue. «Nous avons compté hier au soir, dit ici Madame de Graffigny, que, dans les vingt-quatre heures, nous avons répété et joué trente-trois actes, tant tragédies, opéras que comédies... c'est le diable, oui, le diable, que la vie que nous menons (p. 250, 251). »

On allait même à la messe, que Voltaire pouvait entendre de sa chambre, et à laquelle il répondait par de sales plaisanteries.

Hais tous ces plaisirs n'étaient qu'au temps des visites, comme de l'abbé de Breteuil, ou bien de Césarion (Kairseling), envoyé

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par le Prince royal de Prusse pour offrir son portrait à Voltaire, et une écritoire et des yers à Ténus-Newton^ et pour emporter en retour Louis XIV ^ Newton^ et surtout la Pucelk. Pour un tel visiteur, il y eut régal, comédie, feu d'artifice, illumination, tout le déploiement des plaisirs de Cirey.

C'est dans un de ces bons moments que tomba la nièce de Voltaire, récemment mariée au commissaire Denis. Voltaire avait voulu la marier au fils de la Ghampbonin, lui promettant 80,000 livres de dot et 12,000 de vaisselle. Mais, aimant peu la campagne, elle préféra ne recevoir que trente mille livres de dot et épouser son commissaire des guerres, c fort aimable, & l'en croire, avec beaucoup d'esprit et les mêmes goûts qu'elle, » mais qui surtout, dans ses villes de garnison, pouvait lui procurer la vie qu'elle idolâtrait. A Landau, par exemple, d'où elle écrit à Thieriot sa visite de Cirey, elle avait c quatre cents officiers à sa disposition, qui étaient autant de complaisants, sur lesquels elle en devait tirer une douzaine d'aimables qui souperaient souvent chez elle. »

Tomber à Çirey au sortir de cette vie tumultueuse, c'était vraiment, comme elle le dit, faire une retraite, une nemaine. Elle y arriva vers la fin d'avril 1738, avec son mari, et fiit reçue comme la fille du seigneur et maître. Néanmoins, le désespoir fiit le premier sentiment qui s'empara d'elle. Elle trouvait là son oncle lié d'une chaîne indissoluble, dans une solitude effrayante pour l'humanité, à quatre lieues de toute habitation, dans un pays où l'on ne voyait que des montagnes et des terres incultes, abandonné de tous ses amis, et n'ayant presque jamais personne de Paris. « Voilà la vie que mène le plus grand génie de notre siècle ; à la vérité, vis-à-vis d'une femme de beaucoup d'esprit, fort jolie, et qui emploie tout l'art imaginable pour le séduire. Il n'y a point de pompons qu'elle n'arrange, ni de passages des meilleurs philosophes qu'elle ne cite pour lui plaire. Rien n'y est épargné. Il en paraît plus enchanté que jamais... Le théâtre est fort joli; mais ils ne jouent point la comédie, faute d'acteurs. Tous les comédiens de campagne, & dix lieues à la ronde, ont ordre de se rendre au château. On L 14

iSS LIVRE SECOND (1734-1750)

a Mt riofipossible pour t&dier d'^i avoir pendant le tanps (pie BOUS y avons été; mais il ne s'est trouvé que des marionnette» fort l)onnes (1). »

Si telle était la vie de Cirey dans les meilleurs jours, quelle pouvait-elle être dans les temps ordinaires? Les fêtes mêmes étaient assombries par quelque orage* On se disputait surtout pour la nature et l'objet du travail. La bégueuUy dit madame de Ghraffîgny (p. 37), mettait Louis XIV sous def et ne voulait pas que Voltaire l'achevât, parce que, n'aimant que la géométrie et ignorant tout le reste, elle voulait le ramener à ses goûts. Voltaire a dit lui-même qu'elle ne regardait l'histoire c que comme des caquets, » et qu'elle parlait de Tacite « comme une bégueule (2). » Une querelle éclatait pour la cause la plus frivdie, comme pour un changement d'habit au moment d'une lecture de Métope. L'anglais, langue de leurs guerres, roulait •lors dans teur bouche. La lecture commencée, la dame tournait tout en ridicule, et Vcdtaire n'osait rien dire, crainte d'un nouvel éclat. Quelquefois elle l'empêchait de lire, et le poète se vengeait en parodiant contre elle telle ou telle E^ttre, ce qui la mettait en fureur. « £Ue lui rend la vie un peu dure, écrit alors Madame de Graffigny... Je le plains, ce pauvre Nicomède (Voltaire), puisque sa Dorothée (Emilie) et lui ne peuvent s'entendre (pp. 44, 100). » Le poëte avait beau regimber contre la savante : « Ma foi, laissez-là Newton, ce sont des rêveries, vivent les vers! » la savante n'en persécutait que davantage le poète pour le ramener des vers à Newton (p. 161). — Disons pourtant à sa décharge, qu'elle n'arrêtait quelquefois que les vers imprudents, et lui « sauvait beaucoup de folies (p. 105). b

Gêné dans ses occupations. Voltaire était gêné encore dans ses amis. À peine osait- il recevoir au château ceux qui n'avaient pas les bonnes grâces d'Emilie. Dès qu'il était entré en conversation avec eux, un laquais l'appelait au nom de la dame. « Il n'est pas possible d'être plus épié qu'U ne l'est, et d'avoir moins de liberté (p. 270). » C'était bien pis lorsqu'il leur témoignait quelque confiance, comme ce jour où, croyant

(i) LetiM da âO mai 1738, A«citfâ de 1S20, ^ 288. — (2) À Boger, Jaittet i73^

C«ATSAfl ET «AATELIIJNS 2t3

. Emilie occupée avec Maupertuis, il lot smiids hsêM ime déf&Èse à madame de Graffigoy. « Au beaji miliau de sa pérkxte, entre Dorothée, qui reste iounobile sur la porte, pâle de colèie et les yeux enflammés.^ La iiuereUe s*eiig«£ea ; cUe devint Tive; et, ne pouvant plus se posséder, elle sortit de fiirear (p. 271). » On se réconciliait ensuite jusqu'à mai^;«r c dans la .même cuiller! »

De son côté. Voltaire, « vrai fou, » tourmentait Dorothée au point de faire pitié même à madame de GrafQgny, qui la détestait ; par exemple, le jour où, plaisantée sur son incapacité poétique, Emilie fit de mauvais vers pour la fête de madame de Luxembourg. Voltaire arrive; on était à table; Emilie lui montre des vers : « Ils ne sont pas de vous, » dit41. Aigre réplique de la dame; dispute ; rage. Enfin Voltaire saisit un couteau, et, la menaçant : « Ne me regarde donc point tant, lui dit-il, avec tes yeux louches ^ hagards (1) ! »

Quelquefois, c'était la jalousie qui allumait la guerre, con^ae le jour où l'amant, dans un accès de £areur, enfonça du pied la porte d'une chambre où Emilie et Clairault étalait trop fortement occupés de la solution d'un problème.

Voilà un .mariage jphilosophique!

D'ailleurs, Voltaire se suffisait à lui-même pour se rendre malheureux. Au moment d'une comédie ou d'un autre plaisir, recevait-il des lettres qui lui déplaisaient, il poussait des cris afireux et tombait dans des espèces de convulsions (p. 279). Pour le mettre en cet état, c'était assez de la moindre critique de quelqu'un de ses livres; car « il y avait des moments où il était furieusement auteur (p. 29). » 11 portait aux astres tout ce qui était à sa louange, et ravalait jusqu'aux enfers tout ce qui le dénigrait, cent fois plus fanatique que les fanatiques obj^ de sa haine (p. 100, 105). Au nom de Des Fontaines ou de Rousseau notamment, il entrait en un délire furiaix. « C'est une chose terrible, écrit Madame de GraiÉQgny ùp- 80), que le fanatisme de cet homme sur l'abbé Des Fontaines et sur Rousseau. Je sors d'une conversation t^rible là-dessus, où nous avons

(1) Mélanges de M»» Necker, Paris, 1798, t II, p. 60*

essayé de le persoader de les mépriser. 0 foiblesse humaine I n n*a ni rime ni raison quand il en parle... G*est une pitié de lui voir des faiblesses si misérables. » Parle-t-on des Observa^ tions de Des Fontaines : « Tout de suite les invectives arrivent contre Fauteur et contre Fouvrage (p. 9). » Parle-t-on de Rousseau : « Oh ? dame, c'est là que Fhomme reste et que le héros s*évanouit. II serait homme à ne point pardonner à quelqu'un qui louerait Rousseau (p. 8). » A la lecture de FÉpltre sur VEnxdey Emilie s'écrie-t-elle : « C'est trop !» — « S'il était mort» répond Voltaire, je le ferais déterrer pour le pendre (p. 113). » « Un mot de ses adversaires le met ce qui s'appelle au dé sespoir : c^est la seule chose qui Foccupe et qui le noie dans Famertume . Je ne puis vous donner Fidée de cette sottise, • qu'en vous disant qu'elle est plus forte et plus misérable que son esprit n'est grand et étendu. Joignez à cela qu'il a des vapeurs dont il ne veut pas entendre parler, que ses jalousies lui en donnent. Dieu sait, et puis il se croit à la mort. Il se drogue sans cesse : il s'est fourré dans la tête qu'il ne Mait pas manger, et il meurt de faim. Jugez du bonheur de ces gens que nous croyons avoir atteint à la félicité suprême! Les querelles vont leur train;... jugez encore (p. 278) I »

Malgré tous ses ridicules, Voltaire est aimable dans ces lettres, en comparaison d'Emilie, particulièrement dans la grosse affaire, lorsque madame de GrafQgny, accusée d'avoir livré un chant de Jeanne, voit la Nymphe se transformer en Mégère, la menaçant du poing, tandis que Voltaire, pris de pitié pour la pauvre femme, et de remords pour son accusation téméraire, cherche noblement à réparer sa faute. Emilie, au contraire, revient d'autant moins qu'elle a la conscience plus chargée et de ses soupçons, et de ses fureurs, et de la trahison du secret des lettres de Madame de GrafQgny, qu'elle décachetait dans une sorte de cabinet noir.

En dehors des fêtes et des querelles, le château de Cirey était un cloître de Bénédictins, où Fon travaillait sans cesse. C'était la nuit surtout que travaillait Emilie, tant pour satisfaire à sa passion que pour se cacher de Voltaire» « Elle ne dormait

CEATBAU ET GHAtELAINS 225

qu'une heure. Accablée de sommeil, elle se mettait les mains dans l'eau à la glace, se promenait en se battant les bras, et puis écrivait les raisonnements les plus abstraits avec un style à se faire lire pour lui-même : elle a passé huit nuits de cette façon (p. 141). » Presque toutes ses nuits se passaient ainsi, jusqu'à cinq ou sept heures du matin ; et pourtant elle était levée & neuf ou dix heures, et même à six, quand elle s'était couchée à quatre, ce qu'elle appelait se coucher au chant du coq. Dans les yingt-quatre heures, die ne quittait son secrétaire que l'heure du café, et que deux heures environ pour le souper et la conversation qui suivait. Quelquefois même elle mangeait sur sa table de travail (p. 276).

Voltaire, de son côté, ne quittait son bureau que pour une visite d'un quart d'heure, pendant laquelle il ne s'asseyait pas, disant : c C'est une chose affreuse que le temps qu'on perd i parler ; on ne devrait pas perdre une minute; la plus grande dépense qu'on puisse faire est celle du temps. » — « C'est là, ajoute madame de Graffigny, l'oraison des trente jours. On arrive pour souper, et il e?t à son secrétaire ; on a soupe à moitié quand il le quitte, et il faut l'arracher pour l'empêcher de s'y remettre en sortant de table. U se bat les flancs pour dire quelques contes pendant le repas, et l'on voit que c'est par pure politesse, car son esprit est bien loin (p. 277). »

Sa santé souffrait de cette vie. Il digérait mal, et on lui ordonnait de grands exercices. U se fit donc acheter par Moussinot tout un attirail de chasse : « un bon fusil, une jolie gibecière avec appartenances, marteaux d'armes , tire-bourre. » Attirail inutile, car il s'en servit peu ; la gibecière au moins était de trop pour un poète qui ne devait pas être^devenu fort chasseur depuis les jours de Sully.

usa Liyai SECoiTB (1734-1750)

nâ¥AirX SCIIMTIPIQITKS — COVCOtTRS ACJLDÉMIQUBS

Qoe sortiWU de cette vie de travail?

Dans le premier entraînement de sa passion. Voltaire céda aux goûts d'Emilie,, et fut tout à la science. Dès le 31 août 1736» il demandait à Tabbé Moussinot le sujet du prix proposé par l'Académie des sciences; mais il le demandait au nom d'un ami et sous le secret le plus invioIaUe: « Si j'écrivais, disait-il^ à quelque Académicien , il penserait peut-être que je veux composer pour les prix : cela ne convient ni à mon âge, ni à mon peu d'érudition. »

U voulait composer, et il se mit ^i mesure. Le 18 juin 1737, il envoie Moussinot chez Fontenelle, pour avoir avec le secrétaire de l'Académie des sciences une longue explication sur ce qu'on entend par la propagation du fmu Le même jour, il l'eavoie encore chez l'apothicaire Geofiùroy, de l'Académie des sciences, sous prétexte d'acheter q»dque drogue, mais, en réalité, pour le &ire causer sur le même sujet Une autre fois» c'est chez le chimiste Boulduc que Moussinot est envoyé aux étiquetes, ou chez le chimiste Grosse, « savant charbonnier» » et il y doit faire plusieurs vîntes, en gardant toujours l'incognito.

En même temps. Voltaire songeait à ûdre venir à Girey un chimiste. Moussinot lui ayant proposé un bonhomme pouvant servir à la fois de chimiste et d'aumônier, U le pressa de venir» lui promettant liberté entière, logement passable et bonne nourriture (15 juillet). Mais il fallait absolument dire la messe: c C'est la condition sans laquelle on ne peut se charger de lui. Je lui donnerai cent écus par an, et je travaille à le bien loger. Mais je ne peux rien faire de plus. Il peut apporter tous ses instruments de chimie. S'il a besoin d'argent, vous pouvez lui donner un quartier d'avance, & condition qu'il partira sur-lo-

CHATRAO ET CHÀTELiINS SS7

champ. U faut Tinstniire qu'on mange très-rarem£nt avec i dame la marquise, dont les heures ne sont pas très-régulièrcsi; mais il y a la table de M. le comte du Ghâtelet, son fils, et d'un précepteur, homme d*esprit, serrie régulièrement à midi ei i| huit heures. M. du Ghâtelet le père y mange souvent; et qud»* quefois nous soupons tous ensemble. »

Ainsi , la chimie ne devait nuire ni à Tintiuité, ni à h bourse. On aimait la science, mais pourvu qu'elle ne coûtât pas trop cher.

Le chimiste-aumônier vint en effet à Cirey ; et Voltaire, occupé d'autres choses, ne paraît pas avoir eu avec lui de nombreux rapports. Le 14 septembre, il écrit à Moussinot : < Je ae vous ai point parlé de Taumônier que vous m'avez envoyé, parce que je ne le vois guère qu'à la messe. S'il aime la solitude, U doit être content. Je ne pourrai travailler en chimie que quand un appartement que je bâtis sera achevé. En attendant, il faut que chacun étudie de son côté. »

Le 30 octobre suivant, le chimiste partit : « Voilà notre châ* miste qui s'en retourne. H a vu les lieux et ordonné les laboratoires; je vais lui faire acconmioder un petit appartement, avec un jardin, dont il sera absolument le maître, à achètera k Paris tous les ustensiles qui me seront nécessaires pour devaûr chimiste... J'espère qu'il sera aussi omtent de moi que je le suis de sa franchise, de son humeur aimable, et de la profond^ connaissance qu'il paraît avoir de la chimie. Il aime, comme moi, la solitude et le travail; je me flatte que nous nous conviendrons. »

Soit délaissement trop absolu, soit insuffisance de traitement, ils ne s'étaient pas convenus, et le chimiste ne revint pas. L'année suivante, 10 avril. Voltaire écrit à Thieriot : « Je voudrais quelque petit garçon philosophe cpii fût adroit de 1» main, qui pût me Mre mes expériences de physique ; je le ferrais seigneur d'un cabinet de machines, et de quatre ott cinq cents livres de pension, et il aurait le plaisir d'entendre Emilie-Newton. » Le 23, il demande encore à Thieriot « un petit dimimitif de la race des Vaucanson, » et il énumère avec

plus de complaisance les ayantages qu'U lui offre. Le 5 juin, dans une lettre à Moussinot, il est question d'un nommé Cousin, de chez le savant abbé Nollet, qui doit venir bientôt à Cirey. On espère lui fidre un sort agréable; et, en attendant, on lui envoie vingt pistoles et mille encouragements. L'honmie en valait la peine : « Il a uûe belle main ; il dessine, il est machiniste, il étudie les mathématiques, il s'applique aux expériences, il va apprendre à opérer à l'Observatoire. » Le 3 juillet. Voltaire écrit lui-même à ce Cousin pour lui donner des ins- ' tructions ; le 12, il ordonne de lui avancer tout l'argent dont il aura besoin, de lui &ire mille amitiés, de le bien encourager dans le dessein qu'il a de venir étudier la physique à Cirey. Le même jour, il mande de compter cinquante louis à l'abbé Nollet, pour instruments de physique, et de lui en offrir cent, s'il est nécessaire. « Ce n'est point un homme ordinaire avec qui il faille compter. C'est un philosophe, un homme d'un vrai mérite, qui seul peut former mon cabinet de physique, et 11 est beaucoup plus aisé de trouver de l'argent qu'un homme comme lui. Suppliez-le de ma part de tenir prêt, s'il se peut, 6ur la fin de juillet, un envoi de plus de quatre mille livres. » C'était Cousin qui devait apporter tout cela. En effet, le 2 août : « Cent pistoles à H. Cousin, qui doit être bientôt mon compagnon d'étude et de chimie ; » mais, le 4 novembre, l'association était déjà rompue : c Payer le voyage du chimiste, et en demeurer là avec lui. »

Peut-être Voltaire avait-il été dégoûté de cette sorte de travaux parl'échec académiquequ'il venait desubirdansl'intervalle. Madame du Ch&teletet lui, à leur insu réciproque, avaient concouru sur le feu (1). Le prix fut partagé entre Euler, le jésuite Lozeran de Fiesc et le comte de Créqui-Canaple. Les amants de Cirey, quoi qu'en ait dit Condorcet, n'obtinrent même pas une mention. Voltaire consola madame du Ch&telet en composant, sur sa dissertation, un Mémoire élogieux qui fut inséré dans le Mercure de juin 1739 (2). Pour lui, malgré le jugement favora-

(1) Œuvres de Voltaire, t XXXVII, p. 4ii. — (2> Œuwêê de VoUairêf t XXXVlII, p. 353.

CHATEAU ET CHATELAINS 229

ble de Réaumur, qui aurait donné volontiers le prix à sa pièce, il fiit bien fâché d'avoir échoué. Une couronne eût été pour lui <c un agrément infini dans les circonstances présentes. » H chercha une fiche de consolation dans l'opinion des savants. «Franchement, écrivit-il à T Académicien Pitot, croyez- vous que l'ouvrage soit passable? Pourrai-je obtenir de l'Académie qu'on l'imprime à la suite de la pièce couronnée ?... Ai-je eu effectivement l'honneur de balancer un moment 'les suffrages (1) ? » Quelques semaines après, il paraissait faire bon marché de l'impression de son Mémoire : « L'Académie des sciences a très-bien fait, je crois, d'imprimer le Mémoire de madame la marquise du Châtelet ; mais le mien doit être supprimé (2). » Soit ordre, soit simple consentement de l'Académie, les deux Mémoires furent imprimés en 1739, dans le tome IV des Prix de l'Académie des sciences.

En 1741, Voltaire revint à la charge, et présenta à l'Académie des Doutes sur la nature et la mesure des forces motrices (3), où il prenait le parti de Descartes et de Newton contre Leibniz et Bernouilli, et môme contre madame du Châtelet, devenue leibnizienne. L'Académie, par l'organe de Pitot et de Glairault, rendit de ce Mémoire un compte favorable (4).

Le monument scientifique de Voltaire est son livre des Élé~ ments de la philosophie de Newton^ dont il sera parlé en lieu plus opportun ; après quoi, il renonça à la science. Glairault, consulté sur ses progrès scientifiques, lui ayant répondu « qu'avec * un travail opiniâtre, il ne parviendrait qu'à devenir un savant médiocre (5), » il revint tout entier aux lettres.

(1)18 mai 1738, Recueil de 1856. — (2) A Cousin, 3 juillet, môme Recueil. — ^) Œuvres de Voltaire, t. XXXVIII, p. 490.— (4) Œuvres de VoUaire,i, I, pièces Justificatives, p. 432. —Voltaire, en reconnaissance, fit à Pitot le rare honneur de loi prêter quelque argent sur simple billet, et sans contrat. — (o) Condorcet, Vie ie Voltaire, Œuvres de VoUaire, t l, p. iiiQ.

LIYRE SECOND (1734-1750)

BETOUB AUX LETTRES — ALZIRB

Du reste, même pendant ses excm*sîons scientifiques, il nV Yoit jamais abandonné le domaine de la littérature. On le voit, dans sa correspondance, demandant de tous côtés des matériaux pour Louis XIV. Et le théâtre allait toujours son train. Sam parler ici de la Mort de César et de V Enfant prodigue, qui trouveront place ailleurs, il acheva Alzire, jouée en ces années.

Il s'occupait de cette pièce dès 1734, comme on le voit par mie lettre à Formont, et par une autre de novembre, à d'Argental : « Voulez-vous que je vous envoie certaine tragédie fort singulière, que f ai achevée dans ma solitude? C'est une pièce fort chrétienne, qui pourra me réconcilier avec quelques dévots (1); j'en serai charmé, pourvu qu'elle ne me brouille pas avec le parterre. C'est un monde tout nouveau, ce sont des mœurs toutes neuves. Je suis persuadé qu'elle réussirait fort & Panama et à Femambouc. Dieu veuille qu'elle ne soit pas sifflée à Paris! »

D'après cette lettre, il avait même commencé Alxire en 1733, avant de donner Adélaidej et il en avait lu la première scène à Crébillon ûls et au comédien Dufresne. Il était assez sûr du secret de Dufresne, mais il doutait fort de Crébillon, et il s'en inquiétait : il voulait, en gardant l'anonyme, prévenir les cabales, au moins avant la première représentation, et se rendre les examinateurs moins sévères.

Le secret fot trahi et livré à Le Frane de Pompignan. Le Frase composa, à peu près sur le même plan, une Zoraïde^ qu'il seh&ti de lire aux comédiens. Le mérite du sujet consistant siirlowl dans sa nouveauté, il importait de prendre les devants à la

(1) Se'féconcflier avec les dévots paraissait être son bat en composant AUwt» En 1735, il écrivait encore à d'Argental : « Si la pièce n'a pas Tair d'être rouvrage d'un bon poêle, elle aura celui d'être au moins d'un bon chrétien ; et, par le temps qui court, il vaut mieux faire sa cour à la religion qu'à la poésie. »

CHATBÂU BT CHATBLAINS 231

scène comme dans le cabinet. C'est {KmrqiKM, en nommlnre 1735, Voltaire écrivit aux comédieii&fuie lettre ékigiewene»! ironique (1)^ par laquelle il ks priait de jover sa pkce la pre* iDière« Pour gagner du temps^ les comédiens inTitfarent Le Franc à leur taire de Zormdê une seconde lecture, prétextant qu'il y avait quelque chose à ; corriger. Blesfiév Le Franc r^îra fièrem^it sa tragédie, et Àlzvre demeura sans rivale.

Tel est le récit de Voltaire, qui accuse encore Le Franc d'une calomnie qui l'avait forcé naguère de quitter Cirey (2); tel n'est pas le récit de Le Franc, et le public se partagea entre l'un et l'autre; mais telle est l'origine de cette guerre entre les deux poètes, où seront décochés tant de sarcasmes.

Essayée à Cirey, Alsire fut représentée pour la première fois à Paris, le 21 janvier 1736. Dans Fimpressk»!, elle fut dédiée à madame du Gbàtekt, et accompagnée d'im discours prélimi* naire que l'auteur appelait son 'ApologéUgue de TertulHen (3), et dans ki^el il se déjGendait eontre ses ennemis ei contre les reproches d'irréligion.

Malgré plusieurs parodies^ nudgré les manœuvres de Le . Franc (4), la pièce eut un grand succès, surtout à cause de son effet théâtral (S); mais elle avait un mérite intrinsèque. De toutes les tragédies de Voltaire, c'est celle que Guillaume Schlegel, peu admirateur de notre théâtre, a louée avec le plus d'effusion. « Après avoir opposé, dit-il, les mœurs chrétiennes aux mœurs ottomanes, Voltaire se plut à réunir dans un môme tableau des Espagnols avec des Péruviens, et le contraste entre Tancicn et le nouveau monde fournit à la poésie l'occasion de déployer ses plus brillantes couleurs. Zamore offre à nos regards le sauvage encore libre, et Montèze le sauvage dompté; Gusman nous représente Forgueil insolent du vainqueur, et Alvai-ez la douce charité du chrétien. Alzire, exposée au choc de

(1) iBopriœéc, eti 1736, dam le Pour ei Ccnkn de VàJÊbè Prévcet.— (2) A CI-

dcvillc, 8 janvier 1736. —(3) AThieriot, !«' mars 1736. — Voir ce Diacoura, entèio ^Ahire, Œuvres, t. IV, p. 155.--(4) A Thieriot, 25 janvier 1736.— (5) Voltaire Pavoue dans sa Préface des Stu^es, (Kwvret , t. VIII, p. 190; et, dans tme lettre da 2 février 1736 , 11 reconnaît que la cabale des Thieriot et des La Mare ne M fat pas inutile.

tous ces intérêts opposés, se sent partagée entre ses anciens souvenirs, sa patrie, surtout le premier choix de son cœur, et les nouveaux devoirs auxquels on Ta soumise. Le combat qui s'élève en elle est touchant au plus haut degré. La dernière scène, où Gusman, blessé à mort, est apporté sur le théâtre, donne une émotion douce et profonde; la différence de Tesprit des religions des deux mondes y est exprimée dans des vers d'une grande beauté :

Des dieux que nous servons connais la différence : Les tiens t'ont commandé le meurtre et ht vengeance; Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner^ M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.

Ces paroles admirables, qui suffirent pour convertir Zamore, sont les mots adressés par le duc de Guise à un protestant qui avait voulu l'assassiner; mais le poète, qui en a fetit une application si heureuse, n'a guère moins de mérite que s'il en avait eu la première idée. Enfin, malgré quelques invraisemblances dans le plan, qui ont été souvent relevées, Alxire me parait, de toutes les productions dramatiques de Voltaire, celle dont la sève est la plus abondante et le jet le plus heureux (1). »

LE MONDAIN <— ffOUYELLE FUITE EN HOLLANDE

Protégé par son triomphe. Voltaire s'enhardit à revenir à Paris, où nous le trouvons le 16 avril 1736. Il y resta paisible quelques mois. Puis il se mit à faire des lectures du Mondaàh et, sur le bruit que faisait déjà ce poëme, il rentra prudemment à Cirey en juillet. Les copies s'en multiplièrent. « On m'a mandé, écrivit-il à Thieriot le 24 novembre, que le Mondain avait été trouvé chez M. de Luçon (Bussy-Rabutin), et que le président Dupuy en avait distribué beaucoup de copies. » Ces • copies couraient à Paris dès le mois d'août, et Voltaire, en sû-

(i) Cours de littéraiure dramatique»

CHATEAU ET CHATELAINS 233

reté à Cirey, les répandait lui-même (1). Suivant lui (2), le poëme, falsifié comme la HeHriade, fut dénoncé par Des Fontaines à Tabbé Couturier, supérieur de Saint-Sulpice, qui, à son tour, le dénonça au cardinal de Weury. Le Mondain se dénonçait tout seul, car, talent à part, il est détestable.

Oh ! le bon temps que ce âècle de fer!

s'écrie le poète dans cette apologie du luxe, bonne peut-être pour les gens ayant cent mille livres de rente, mais &tale aux États qui en voudraient fidre leur règle.

Le snperOn, chose si nécessaire,

ajoute-t-il; oui, mais ceux qui manquent du nécessaire rigoureux s'accommodent mal des gens qui transforment en nécessaire un superflu d'épicurien.

Suivent les vers sur Adam et Eve :

Mon dier Adam, mon gourmand, mon bon père, etc.;

vers indécents, hideux, obscènes. Le Père et mire honoreras n'a jamais été à l'usage du poëte qui déshonora sa mère et ne pleura pas son père.

Sont-ce ces vers qui lui Biiirèreni persécution^ ou bien les vers sur Colbert, dans la Défense du Mondain :

Ah que Colbert était mi esprit sage!

vers que le cardinal de Fleury aurait pris pour une satire de son ministère (3)? Dans ce dernier cas, la Défense aurait paru avant la fin de 1736, ce qui est peu vraisemblable. Il suffisait, pour indigner et armer le pouvoir, des plaisanteries sacrilèges sur Adam et Eve, plaisanteries que Voltaire répète et redouble dans ses lettres de la fin de 1736 (4). Pour dérouter les perséculeurs ou par pure jactance, il parlait sans cesse des propositions qu'il recevait soit du Prince royal de Prusse, soit de hauts personnages de Londres, soit de la cour de Saint-Pétersbourg, qui lui offrait l'éducation de l'héritier présomptif du trône avec dix

(1) A Cideville, 5 août.— (2) Œmres, t. XIV, p. 431.— (S) Luchel, t. I p. 131. — (4) 24 novembre, à Thieriol ; 8 décembre, à Cidevilleî 9 décembre à Tressai, etc.

tu urnt sscONf <1734-i7S0)

xiiHe livres d'i^pointemeals; mais il n*mTdt«acuDe eant de sortir de France, soilDut, di8iit-41, i^u* allor serrô des }^^ Aussi demaiidfHl-il avec aaxiélé queUe était à ma égêiû Tiatentkm du jnimstère (1). Pour détourner de lui rattention, il lit mômç courir ie bruit qu'il allait, en effet, voir k Prince royal de Prusse; mais il restait toujours cacbéàGirey. Il M fallut enfin partir réellement pour un exil forcé. Dans la nuit du âSdéccmbi^ 1736, il partit, en compagnie d'Emilie, n'ayant, dit-il, que la dookur de la laisser retourner seule dans un château qu'elle avait bâti pour lui. C'est pourquoi, de Vassy, il conjurait d'Argental de consulter le ciel de Paris : si l'orage était calmé, il resterait; s'il était trop fort, il achèverait sa route.

n la dut achever; et, sur le chemin de Bruxelles, il chargea madame de Champbonin de consoler Emilie.

Nous avons le journal de ce nouveau voyage en Hollande dans les lettres de Voltaire et dans la correspondance de madame du Ghâtelet avec d'Argental (2). De Bruxelles, Voltaire, sous le nom de Comte de Rétoly s'était rendu à Amsterdam poar y surveiller une édition de ses œuvres et y préparer la publication de sa Philosophie de Nevutxm^ U vi^ilait qu'on ignorât son séjour en Hollande et qu'on le crût parti pour la ft-usse (3). H devait tomber malade en route et revenir. Ce voyage fictif était encore un moyen d'agir sur le garde des sceaux, à qui on re- ^ésenterait combien il était honteux de persécuter un homme que les princes éti*angers traitaient avec tant de considération.

Hais mille bruits alarmants arrivent. Irrité d'un départ sans congé, le minfêtère fermera à Voltaire tout retour, si même il &e l'arrête à k frontière. Puis on a pris ombrage de s(m corn-

(1) Lettre du 9 décembre, à Tressan. — (2) Celte correspondance est fort nul 4ilée dans l'édition qui en a été ûiite en i806. Gomme on peut le yérifler par une concordance avec celle de Voltaire et par les princ^niax faits ^ y soet rapportés, la plupart des lettre^ mises sous la date de 1734 et de 1735 , sont de IT^S et de 1737, c'est-i-dire qu'dles doivent être reculées de deux années. Elles se nqpj^eot donc àTexil do Mùniainy et non à oekd des LetWet TpihilotQj^iquet, — (3) Son départ pour la Prusse fut annoncé dans la Gazette de HoUande, du 21 décembre 1736. — YoUaire Im-même assure que « toutes les Gazettes » disaient de môme (jà Frédéric, de Leyde. jaoviw 1737).

CHATfiAO rr CHATtLAinS 23S

merce avec le Prince royal de Prusse (1). Ahrmée de c^te perspectiTe d'une séparation étoneUe, madasie dn Chiteto envoie an garde des sceaux la correspondance suspecte, et elle Teut attirer Yoltaire au moins à LunéyiUe pour accouUmier le ministère h son retour.

A Amsterdam, Voltaire Ini-n^me donne d'autres inquiéta* des. n veut imprimer sa Philogaphie de Newton^ où se trouve un chapitre de méCaphy^qne qu'il faudrait ôter pour avoir une approbation à Paris. Quelle peine donne cet homme! « n &at à tout moment le sauver de lui-mèn^, écrit la charmante marquise, et j'emploie plus de politique pour le conduire, que toiit le Vatican n'en emploie poiïr retenir la duétienlé dans ses fers! » — Digne amante de Voltaire!

Nouveau sujet d'alarmes! Voltaire a annoncé au Prince royal renvoi d'une Métaphysique c d'autant pins raidooaaUe qu'elle ferait brûler son homme. » Or, que devi^idra ce manuscrit? Le Prince royal ne gardera pas plus le secret que VoiAaire; etl'aml)assadeur de France, k Ghétardie, qui a recommandation de savoir tout ce qui se passe entre le Princeet Je poôte, en informera sa cour. Quelle imprudence ! « Si un ami de vingt ans lui demandait ce manuscrit, il devrsôt le lui r^iser, et il l'envoie à un inconnu, et prince ! lé ne puis voir, sans une douleur bien amère, qa*une eréature si aimable de tout point veuille se rendre malheureuse par des imprudences inutiles, et qui n'ont pas môme de prétexte. •

Cette Métaphysique^ en effets pouvait 6tre un cas plos pendable que les Leitres rniglMee. Là, Voltaire admet l'existence de Dieu seulement comme vraisemblable. S'il n'assure point qu'il ait des démonstrations contre la spiritualité de l'Âme, il déâare au moins que c icmies les vraisemUances sont contre elle. » S'il semble y reconnaître la Uberté, il se réserve de la nier plus tard (2). Dans un pareil système, il n'y a plus de place pour la vertu et le vice, qui n'existent que dans leurs rapports

(1) Fréd^ loi-même, à isette oeeasioD, fit nvertir Je guetter de HottxiclB qu'il loi ferait plaisôr de ne parler de lui en «ooinie façon (Lettre à Voltaire daS I6ivler 1737). — (2) PhtUnophe ignormU^ eh. sui^ Œwmw, t XLII, p. 547.

avec l'utilité sociale, et non en eux-mêmes, ni indépendamment de l'homme. A plus forte raison, n'y a-t-il eu aucune manifestation du ciel à la terre : « Dieu n'a pas daigné, que je sache, se mêler de notre conduite (1). »

Tel est Voltaire, pas même déiste comme Jean-Jacques Rousseau, mais simplement théiste , c'est-à-dire admettant comme Traisemblable l'existence d'un Dieu, créateur peut-être du monde, mais solitaire et ne s'occupant pas de son œuvre. Oui^ voilà Voltaire, tel qu'il est, tel que nous le révèle sa Métaphysiqusj « ouvrage d'autant plus précieux, disent les éditeurs de Kehl, que n'ayant point été destiné à l'impression, l'auteur a pu dire sa pensée tout entière. Il renferme ses véritables opinions, et non pas seulement celles de ses opinions qu'il croyait pouvoir développer sans se compromettre. »

Madame du Ghâtelet ne s'alarmait donc pas sans motife. Elle vint à bout d'arrêter ce manuscrit , qui avait été composé pour elle ; elle le mit sous cleCs, dans la cassette qui renfermait ses lettres d'amour ; et c'est du feu qui allait consumer le tout après sa mort, que Longchamp l'a tiré, pour le donner ensuite aux éditeurs de Kehl (2).

Cependant les bruits les plus contradictoires se répandaient au sujet du fugitif. Aujourd'hui, le garde des sceaux, Chauvelin, donnait sa parole qu'il ne ferait rien contre Voltaire sans prévenir les Richelieu ; demain, l'ambassadeur de Hollande à Paris disait qu'il y avait ordre de l'arrêter partout où il serait. Et Voltaire inclinait vers le bruit le plus défieivorable. U avait écrit une lettre dans laquelle il parlait de Hérault en termes méprisants, avec nom effacé; et Chauvelin, qui avait pris cela pour lui, cherchait une vengeance personnelle.

Dernier grief, plus fort encore : la PuceUe^ qui commençai^ à courir. Que l'inf&me poème arrivât au procureur général, et Voltaire était perdu sans retour.

Voltaire s'étourdissait dans des ovations poétiques. A Bruxelles^

(1) Œu/9ruà9 Vottaire.X. XXXVII, pp. 319, 329, 338, 339. — (2) Uémotrn de Longchamp, ch. xxv, p. 256. —Voir encore la leUre d'octobre 1737, au Prince royal de Prane, où VoUalie raid compte de ^ Méia^hysiquê.

CHATEAU ET CHATELAINS 237

à Anvers, dans toutes les villes où a passait, on jouait son Alzire. Et madame du Châtelet s'écriait : « Quel chaos de gloire, d'ignominie, de bonheur, de malheur ! Heureuse, heureuse l'obscurité !»

Plus moyen de garder Tincognito. Toutes les gazettes étaient pleines de lui. A Leyde, vingt Anglais de la suite du roi d'Angleterre lui avaient fait visite. Il avoua donc publiquement, dans la Gazette d*Utrecht, sa présence à Leyde : se taire ou se cacher n'eût servi qu'à confirmer le bruit qu'il s'était soustrait à la prison et aux poursuites.

n était venu à Leyde pour consulter Boerhaave sur sa santé, et s'Gravesande sur la philosophie de Newton. A ce voyage de Leyde se rapporte un épisode de sa querelle avec J.-B. Rousseau. Suivant lui, Rousseau, apprenant son passage à Bruxelles, s'é* tait h&té de répandre et de faire insérer dans les gazettes, que Fauteur du Mondain^ condamné à Paris à une prison perpétuelle, se réfugiait en Prusse. Cette calomnie n'ayant pas réussi, il avait envoyé à Paris contre le poète une des lettres circulaires qu'il faisait écrire par un morne défroqué, J. B. de la Yarenne, auteur du Glaneur^ son correspondant à Amsterdam (1). Dans cette lettre il était dit que Voltaire prêchait l'athéisme à Leyde, qu'il avait eu une dispute publique avec s'Gravesande sur l'existence de Dieu (2), et avait été chassé de l'Université. Pour confondre ce bruit, qui avait indigné s'Gravesande (3) , Voltaire se fit écrire par le philosophe de Leyde une lettre justificative, dont il confia l'original à Richelieu, avec prière de la faire arriver à Maurepas et à Fleury. Du reste, dès son arrivée en Hollande, il avait trouvé une cabale établie contre lui par Rousseau, et une foule de livres imprimés depuis longtemps pour le noircir, de sorte qu'il s'était vu à la fois persécuté en France et calomnié dans toute l'Europe. Aussi avait-il pris le parti d'y vivre retiré, cherchant sa consolation dans l'étude, fuyant la guerre, au point de retrancher d'une édition de ses œuvres tout ce qui était contre Rousseau (4).

(1) A d'Argental, 27 janvier 1787. — (2) A Thieriot, 28 janvtep iTâTT. — (Z) A Thieriol, 4 février. — (4) A d'Argental, mars 1737.

De tout cela, nous n'avons d'autre garant que la parcde fort suspecte de Voltaire. Pendant qu'il ôtait de ses œuvres, à l'en croire, le nom de Rousseau, « qui les aurait déshonorées, » dit sa confidente Emilie, il en remplissait sa correspondance. Il parlait de Rousseau comme d'un scâérat sans talent : « Apollon, disait-il, lui a ôtê le talent de la poésie, comme on dégrade un prêtre, avant de le livrer au bras séculier... N'en parlons plus (1). » Et il en parlait sans cesse, par exemple, quatre jours après, dans une lettre à Cideville, pleine de mépris pour rhomme et même pour le poëte.

Les bruits semés contre lui, quelle qu*en fût l'origine, le rendaient réservé. Ayant lu dans une gazette qu'il ne s'était retiré dans les pays étrangers que pour écrire plus librement, il démentit «c cette imposture^ » en déclarant, dans la Gazetu ^Amsterdam y qu'il désavouait tout ce qu'on faisait courir sous son nom, soit en France, soit à l'étranger, et qu'il n'avouait rien que ce qui aurait ou un privilège ou une permissicm connue.

Cependant, sans aucun privilège et sans la moindre permission, il poursuivait à Amsterdam une édition magnifique de ses œuvres. Le libraire Ledet, qui avait pris sa tête pour enseigne, le logeait chez lui, plus reconnaissant que les libraires de Paris n'étaient ingrats (2).

Ses amis songeaient à le faire revenir en France, même an risque de lui imposer d'abord l'incognito qu'il avait dépouillé en Hollande. Mais, où le cacher? A Lunéville,il était trop conna. Mieux valait Cirey, où il serait surveillé, mis sous clef par la marquise, qui l'empêcherait encore d'écrire aux Berger, aux Thieriot, confidents indiscrets de ses imprudences.

Là-dessus, ne s'avise-t-il pas d'écrire à madame du Gh&tdtei une lettre où il l'appelait Madame! La lune de miel s'aigrissait déjà. Voilà la marquise dans la désolation : c Je crains fort qu'il ne soit plus coupable envers moi qu'envers le ministère, n est afireux d'avoir à me plaindre de lui. » Elle n'a rien à se reprocher, elle est malade, elle en mourra! Puis, le lendemain, c'est une première épreuve de la malheureuse Philosophie qui

(1)A Tbieriof, 44 février 1737. — (2) AThîeriot^ 17 janviep 1737.

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arrive ! S*il s'obstine à imprimer sans privilège, et s'il ne se hâte de revenir, la France lui est pour toujours fermée.

n ne s'obstina pas. Le 1* février, il écrivait de Leyde à Thieriot : c Je pars incessamment pour achever à Cambridge mon petit cours de Newtonisme. > Et il écrivait dans le même sens à l'adresse de Berger. En réalité, il retournait à Cirey ; mais, obéissant aux recommandations de madame du Châtelet, il trompait momentanément des amis dangereux. Arrivé à Cirey dans les premiers jours de mars, il y garda quelque temps l'incognito, et, pour tout autre que le fidèle Moussinot, il était en Angleterre.

n passa à Cirey la fin de cette année 1737 et toute l'année 1738. Alors éclata la querelle avec Des Fontaines, qu'il nous faut exposer pleinement, parce qu'elle nous sera un cadre commode pour bien des œuvres et des portraits qui n'ont pas trouvé place ailleurs.

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