‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 22 sur 40 · DES FONTAINES ET LE JOURNALISME · texte numérisé non relu

DES FONTAINES ET LE JOURNALISME

L'abbé Des Fontaines est le premier en date des grands ennemis de Voltaire. Il l'attaqua avec une arme nouvelle, arme de sa création, le journalisme critique, qu'il inaugura au xviii* siècle : avant lui, le journalisme, dans le Journal des savants^ n'avait guère procédé que par analyses ou par extraits, sans presque aucuns jugements, et, sitôt qu'il avait voulu sortir de cette voie inoffensive, mal lui en avait pris.

Des Fontaines non-seulement combattit avec armes de sa fabrique personnelle, de son arsenal , mais il combattit avec les armes mêmes de son ennemi : par le journalisme, en eflfet, il forma l'opinion, qu'il opposa à l'opinion, jusqu'alors personni* fiée dans Voltaire.

Par le joiunalisme encore^ il donna à l'opinion une puissance inaccoutumée ; il en mit de son côté toute la force; et, dès lors, pour le vaincre. Voltaire dut appeler à lui, outre son parti, qui était presque toute la France, les pouvoirs publics, dont il eut l'art de se faire des alliés, pendant même qu'il en était le proscrit.

Puissance énorme du journalisme, parlant seul, tous les jours, àdcsmilliersdelecteurs qui forment sur lui leurs idées; parlante tous, et portant sa voix en tous lieux; parlant avec une insistance infatigable, sans démenti, ouinûrmant le démenti par une affirmation nouvelle ; refusant sa barre àla contradiction, ou la lassant par ses appels répétés, jusqu'à ce qu'il prononce en dernier ressort, qu'il ait le dernier mot, sans appel désormais, du moins contemporain, car la postérité seule peut en casser la sentence !

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Au commencement, Voltaire ne se doutait pas d'une telle puissance : de là, quand il eut reconnu la force de Tennemi qu'il avait en tète, ses mensonges, ses fureurs, ses enrôlements d'intrigants à gages, ses recours cruels à la vindicte publique.

Pierre-François Guyot Des Fontaines, né le 29 juin 4685, & Rouen, en terre de chicane, d'une famille parlementaire d<mt il transporta les habitudes professionnelles dans la littérature, fut élevé chez les Jésuites, d'où il sortit au bout de quinze ans, et, par la protection du cardinal d'Auvergne, il obtint la cure de Thorigny, en Normandie. Amoureux de l'indépendance et des lettres, il s'en démit bientôt, ne voulant pas jouir des revenus d'un bénéfice dont il n'avait pas le travail, et donnant ainsi une preuve de délicatesse et de désintéresseipent.

n débuta par une mauvaise ode et par quelques psaumes médiocrement traduits en vers; puis, ne se sentant pas né pour la poésie, il y renonga, et se tourna vers la critique, sa gloire et son malheur.

Son coup d'essai fiit la censure d'un livre en vogue alors, aujourd'hui oublié, la Religion prouvée par les faiiSy de l'abbé Houteville. De concert avec le jésuite Hougnant, des Mémoires de Trévouxy il dirigea vingt lettres contre cet ouvrage. Le Jésuite, auteur des dix-huit premières, ne laissait presque rien debout de l'édifice, tandis que Des Fontaines, réviseur de l'œuvre commune, en critiquait, dans les deux dernières, le style néologique et maniéré. Voltaire, dont le jugement était toujours subordonné à la passion, avait loué d*abord l'abbé HouteviUe, lorsqu'il pouvait se faire de cet éloge une arme contre Des Fontaines; ensuite, il ne l'appela plus que phrasier et détestable sophiste. « Livre monstrueux, écrivit-il, et la conduite de l'auteur est digne de son livre. » Dans son Dictionnaire philosophique^ à l'article seete^ il fit des deux une ignoble satire sous le voile d'un c secrétaire de Séjan, dédiant à Pétrone un livre d'un style ampoulé, intitulé : La vérité des oracles sibyllins prouvée par les faits. » On voit déjà sa bonne foi dans sa lutte contre Des Fontaines.

Après Houteville, Des Fontaines eut le courage, dans ses Para-

£tl LÎVll SBCOKD (1734-1750)

4Mm iUtérmreêj de s'attaquer à La Motte, alors une pnissaiiee^ et à I»ès de Castroy qui faisait alors furem*; et Toltaire le M , nproGhera, Voltaire qui a mis La Motte dons le Bawrbier! \

Sa première reiHxmtre persomielte avec Y<dtaîre est sur le ! tenain de la tfmrûufo, où nous avons suivi plus hant leurs passes j d'armes.

Mais introduisons Des F<mtaines dans son élément, le journalisme.

Le ^mmal det gawmts en était à sa deuxième ou troiâème agonie, k»"sque ses protecteurs proposèrent à Des Fontaines de le ressusciter (janvier 4724). Il y réussit : son nom et sa coDa-» boiation ramenèrent au journal la France et l'Europe.

En même temps, pour subvenir aux larges besoins de sa vie» il usa et abusa de sa futilité de travail et de la variété de ses connaissances. Pendant qu'il concevait et exécutait des ouvrages personnels, il retouchai, à prix débattu, les ouvrages des autres, et leur assurait le succès. On le lui a beaucoup repro* Qbé ; mais il &ut bien dire que par là il se procurait l'indépendanoe nécessaire à iom esfMÎt et à son caractère.

Le journalisme, toutrfois, son état et sa foree^ avait ses prin* cipaux soins, et il y jeta un éclat qu'on ne saurait méconnaître. Bas de contradiction posnble à cet âoge de s(m disciple Frénm (1) : « Personne n'avait plus étudié que lui les r^les et les raisons des règles; personne ne les a <fêvel(q)pées avec plus de finesse, d'agrâtnent et de darté. Le brillant et la solidité, la justesse et la vivadté, l'érucfition et le cboix, la force et la légère, l'abondance et la précision, la délicatesse et l'enjouemait^ l'exactitade et la pureté du langs^ : voilà ce qui caractérise oette phmie câèbre. » Mais il était partial et j^tssknmé, usait cruellement de l'ironie, et il se fidsait des ennemis de tant d'auteurs qsà n'était pas accoutumés à pareil traitem^it. De là un on^e qui grossit peu à peu €t l'écrasa.

(IJ OputMiUc, 1 19 p. ^801

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