DES FONTAINES ET LE RAMONETTR — SERVTCK ET INGRATITUDE
On connaît l'histoire du raimmeur pris poor xm Amour, à cause de son fer et de son bandeau, dont a tant parlé ¥oUaire. Jeté à Bicêtre, Deâ Fontaines était menacé du fegot en place de «Grève. Soit de lui-même, soit à la prière de Thîeriot qui le Im «rait fait connaître une quinzaine de jours auparavant, smt à la requête du président de Bemières, parent de Tabbé, Vrftaipe intervint. Malade alors, « presque à Tagonie (4), » il se trû^na i TersMlles ou à Fontainebleau (2), où était la cour, se jeta an pieds de M. de Préjus et de madame de Prie, et obtint la liberl6 de Des Fontaines, à la condition que Fabbé ne se montrerait pas h Paris. Libre au bout de quinze jours. Des Fontaines écrivit i Tdtaire, en date du 31 mai 1725, une lettre, où il promettait de ne pas plus oublier les obligations infinies qu'il lui avait, que la malice et la noirceur des ennemis auteurs de « l'indigne todtement ^ qu'il venait de souffrir. Il priait ensuite son « cher ami » de faire en sorte que Tordre du roi fût levé par un autre ordre de cachet en cette forme : « Le roi, informé de ^-^ fausseté de l'accusation intentée contre le sieur abbé Des Fontaines, eensent qull deifteure à Paris. » Voilà ce qui lui paraisssait ie plw simple a pour réparer le scandale et l'injustice, » en attendant qu'il pût découvrir les ressorts cachés de l'horrible intrigue formée contre lui, et rédiger une apologie qu'il croyait nécessaire à xm homme de sa notoriété (3).
I Pendant que Voltaire fBÔsait de nouvelles démarches, Des fontaines, à la soHidtation de son ami ou sur llnvitation de sa famille, se retira, avec Thieriot, à la Rivière-Bourdet, terre ém Bemières. Voltanre, alors à Fontainebleau, ne roubBait pas. Il
(1) A Berger, septembre 1735.— (2) îl dit tantôt l'un, tantôt Tautre. -- (3) Voir cette lettre dans les Pièces justificatives de la Vie de Voltaire^ paï Condorce*, Œuvres de Voltm9>e,i, I. p. ML
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avait déjà parlé de lui à H. de Fréjus; mais il savait, par son expérience, que les premières impressions sont difficiles &< effacer, n s'en indignait. « Je ne peux pas m*accoutumer, lui' écrivait-il le 13 novembre 1728, à voir Tabbé Raguet (protégé de Fleury) dans Topulence et dans la faveur, tandis que vous êtes négligé. Cependant n*aimez-vous pas encore mieux être l'abbé Des Fontaines que l'abbé Raguet? »
Qu'y a-t-il de vrai en toute cette aventure de Des Fontaines ? Deux choses certaines seulement : l'emprisonnement de l'abbé et l'intervention de Voltaire. Quant à l'horrible &it en lui-même, Voltaire, plus tard, en a toujours soutenu le jvérité ; mais, en 1725, il n'y croyait pas, il ne pouvait pas y croire, et la preuve en est dans toute sa conduite en cette affaire, dans les lettres 0Ù il parlait de son « pauvre ami, » dans le titre d'ami; que lui roivoyait Des Fontaines, dans le Mémoire qu'il rédigea en sa &veur : il eût été ini&me lui-même en traitant avec cette tendre estime un homme qu'il aurait cru coupable d'une telle infiimie. Ce n'est pas grâce qu'il demanda, mais simplement justice,et c'est justice qu'on finit par rendre à Des Fontaines. €'est en ce sens que Des Fontaines a toujours parlé de son malheur, « résultat, dit-il, d'un ordre précipité du magistrat de la police, sur la déposition équivoque d'un délateur inconnu et suborné. » Et il ajoute, parlant de lui en tierce personne : « Le magistrat de la police prit la peine de le justifier luimême, non-seulement aux yeux de sa feimille, mais encore par une lettre qu'il écrivit à M. l'abbé Bignon. » Cette lettre, l'abbé Bignon, directeur du Journal des savants^ la lut solennellement dans l'assemblée du journal, et, après avoir recueilli les voix, il rétablit sur-le-champ Des Fontaines dans ses fonctions. H dit enfin : « Quelle douleur le magistrat ne tépioigna-t-il pas plus d'une fois de s'être laissé trop légèrement prévenir; d'avoir été, sans le savoir, l'instrument d'une basse vengeance, et de n'avoir pas connu plus tôt la naissance, le caractère et les mœurs de celui qu'il avait inconsidérément et indignement maltraité (1)! »
(1) VoUairomanie, daog le Foltortona, !'• partie, pp. 36, 37*
Ne nous portons pas garants pour Des Fontaines, assez pau- Tre prêtre probablement; mais avouons néanmoins que , pour les charges les plus odieuses qui pèsent sur sa mémoire, on n'a que le témoignage de Voltaire. De même en est-il de presque tous les ennemis de cet homme, qui portent dans la postérité Tunique stigmate de ses flétrissures, et dont la mémoire est ainsi condamnée au bagne d'une perpétuelle in&mie.
Que se passa-t-il à la Rivière-Bourdet pendant le séjour qu'y fit Des Fontaines ? C'est l'objet d'une nouvelle accusation de Voltaire. DesFontaines'yaurait achevé contre son bienfaiteur un libelle commencé à Bicêtre ; il l'aurait montré à Thieriot comme une chose plaisante, et Thieriot l'aurait obligé à le jeter au feu. Informé par Thieriot, Voltaire se serait plaint d'une telle ingratitude, et Des Fontaines aurait demandé pardon, en alléguant pour toute excuse que le libelle était antérieur à l'aventure de Bicêtre, et, par conséquent, au service. Voltaire aurait pardonné, et cette faiblesse généreuse lui aurait fait de Des Fontaines un ennemi mortel. — Ce point sera débattu au temps de leur procès.
Réintégré au Jowmal des iamnts^ mais dégoûté de la direction méticuleuse de l'abbé Bignon, et rebuté par des démêlés avec ses confrères. Des Fontaines donna sa démission en 1727 ; et, en attendant qu'il pût rentrer dans le journalisme, il travailla ou présida à la confection de plusieurs ouvrages, entre autres, du Dictionnaire néologiquej recueil amusant des expressions, phrases, barbarismes, mignardises, néologismes, en un mot, de la langue des Lettres au commencement du xviu* siècle. 11 se fit par là de nouveaux ennemis), car il n'épargnait pei^sonne, pas même les plus grands, pas même Voltaire. Il en entreprit ensuite une triple satire dans son Éloge historique de Pantalon-Phœbusy sa, réception de Christophe Mathanasius à (Àcadémie et son Panlalo-Phœbeana^ personnification, souslenom de Pantalon-PhœbuSf des auteurs cités dans le Dictionnaire néologique. Si, par toutes ces critiques, il mérita bien du bon goût et des lettres, il acheva de s'aliéner une foule de scribes. Tel était, toutefois, son crédit littéraire, qu'un grand nombre
d'éciÎTams, originaux 6a traductears, réclamaient sa collaboration et ses conseils, ou même son nom et sdii attache, et nous avons vu Voltaire lui-même recourir à lui pour la traduction de son Essai sur l'Épopée.
Cependant Des Fontaines avait repris le journalisme. Vers la fin de 4730, il fonda, avec l'abbé Granet, le NowDelHste du Parntissej qui, par émeute des écrivains et des libraires, fut arrêté dans les premiers jours de 4732, au grand regret du public.
Dans le Nouvelliste, Des Fontaines avait bien traité Voltaire. Quand il s'agissait de lui, la censure y était, en comparaison des ^oges, « comme Tunité est à la centaine ; » mais, enfin, il y avait quelque censure; et, si peu qu'il y en eût, c'était trop encore pour l'irritable vanité du poëte. Personnage embarrassant que Voltaire ! Que pouvait faire pour lui Des Fontaines? Se taire? — Qu'eût-il dit? — En parler sans la moindre critique? — Et les devoirs du journaliste ! Des Fontaines devait donc parler, et parler en conscience, ce qu'il fit. Du reste, entre le NouveUiste et Voltaire, il n'y eut proprem^it qu'une querelle, à propos de Campistron, dont Voltaire se défendit d'avoir attaqué la mémoire par une brochure injurieuse. Dans la lettre qu'il écrivit à ce sujet au Nouvelliste (juin 4734), il déclarait avoir renoncé, depuis le Bourbier.^nxi misérable genre de h satire. » Mensonge! et d'ailleurs il y reviendra !
dette môme année. Des Fontaines fat menacé de la Bastille à l'occasion d'une préfoce de l'ignoble procès du P. Girard et de la Cadière, publié par Jore, dont on l'accusait d'être l'auteur. Averti à temps par Vrftaire, Jore, contre qui avait été lancée une lettrede cachet, prit la fuite, et Des Fontaines resta seul ocposé aux coups du pouvoir.
V De qui était cette préface ? De Des Fontaines, assure Voltaire;
«le Des Fontaines c àqui je sauve la prison poiu* la seconde fois;
jet mon avis est qu'il ne Ta méritée que l(»rsqu'il m'a payé d'is*
/gratitude (seul crime impardonnable f); car je ne pense pas
qu'on d(»ve, en bonne justice, cofijrer un bcmime pour avw
smvi la morale des Jésuites, ni pour l'avoir décriée (4). •
(1) A CidtviDe, nofenitoe 1731.
Hais a nous apprend ailleurs qu'on l'en accusait lui-même : « Comme on a su que j'ai fait sauver Jore, vous croyez bien que Topinion que fêtais l'auteur de la préface n'a pas été affaiblie ni dans Fesprit des Jésuites, ni dans celui des magistrats, leurs valets ; cependant c'était l'abbé Des Fontaines qui en était Tauteur. On Fa su, à la fin; et, ce qui vous étonnera, c'est (jue Fabbè couche chez luL II m'en a Fobligation. Je lui ai sauvé la BastiUe, mais je n'ai pas été fort éloigné d'y aller moimême (1). » La préface était plus probablement de Voltaire que de Des Fontaines, et Voltaire, en chargeant l'abbé de cette imputation et d'un second bienfait, ne faisait que se préparer de nouvelles armes contre lui.
Des Observations critiques sur le Temple du goût ayant paru en 1733, Voltaire en accusa encore Des Fontaines. Suivant Quérard, le libelle était de l'abbé Roy; suivant Bouchot, de Des Fontaines vraiment, ou de quelqu'un de ses amis, dont il se serait fait l'éditeur. On conçoit que ces critiques fussent d'autant pkts sensibles à Voltaire qu'elles concouraient avec la menace d'une lettre de cachet, si son Temple n'était reb&ti (3) ; mais étaient-elles de Des Fontaines? N'osant éclata encore, il reeoa<* rat à son procédé ordinaire, et fit courir sans bruit des turpitudes contre l'abbé. Se croyant dégagé cette £chs. Des Fontaines T^rit toute sa liberté à l'égard de Voltaire.
Au commencement de i13â, « en recompose, dit-il, des smrices qu'il avait rendus aux lettines et à F^t, » il avût obtenu le privilège d'un nouveau Recueil, Oàsert>atio7%s sur 2as Écrits modemesy où, pendant huit ans, il va tenir tête à Voltaire et à la secte philosophique, avec un enlraio, une ironie, un courage souvent admirabtes.
Son premier article fut une critique spiritiieUe et juste <hi Temple restauré, une comparaison piquante ^itre le Temple de France et celui de Hollande <3). Il y avak là quelques épines capables de déchirer Féypiderme sensible de Voltaire, mais nom de ces coups odieux comme celui-ci ea jiortait à ses ennemis, imh
(1) A Fonnoat^ iO déeembro rfU. — (t) À Thiwiot, V^mû 1199. -^ (3) Observations, etc., t. I , p. 3, 5 mars 1735*
tamment à Rousseau, dont on prenait la défense dans cet article. Voltaire renferma quelques mois dans son cœur sa haine et sa vengeance, puis les laissa éclater, le 20 septembre 4735, dans cette lettre à Cideville : « Les Observations de Tabbé Des Fontaines sont des outrages qu'il fait régulièrement une fois par semaine à la raison, à l'équité, à Térudition et au goût... Je me repens bien de l'avoir tiré de Bicêtre, et de lui avoir sauvé la Grève. Il vaut mieux, après tout, brûler un prêtre que d*ennuyer le public. Oportet aliquemmori pro populo. Si je l'avais laissé cuire, j'aurais épargné au public bien des sottises, » Rien de plus cruel; et ce sera désormais le ton de Voltaire, qui n'y mêlera plus que des variations obscènes.