‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 24 sur 40 · LA MORT DE CÉSAR — C^UERRS ET PAIX PLÂTRÉE · texte numérisé non relu

LA MORT DE CÉSAR — C^UERRS ET PAIX PLÂTRÉE

Le 44 août 4738, fut représentée au collège d'Harcourt la Mort de César. Le 46 septembre (4), Des Fontaines en donna la critique, qu'il fit suivre d'une lettre récemment reçue de Voltaire. Venant après la critique, cette lettre faisait un effet bizarre. Des Fontaines a-t-il voulu ce contraste plaisant? Ou bien l'arrivée de la lettre, datée du 7, coïncidant avec un artide déjà fait et composé, n'a-t-il pu faire autrement pour ne pas manquer son numéro du 46? L'insertion de la lettre de Voltaire a-t-elle été, dans sa pensée, un étalage malin de l'inquiète vanité du poète, ou simplement un contre-poison à la critique de l'omTage et une galanterie à l'adresse de l'auteur?

Notons au moins que la lettre ne détruisait en rien l'article, sinon pour quelquesdétails de style,mis par Voltaire, suivantl'usage, sur le compte des gens du collège d'Harcourt et de l'imprimeur, et que, par conséquent, l'article et la lettre se trouvaient côte à côte sans se trop chamailler. Mais Voltaire, probablement, ne voulait la publication ni de l'un ni de l'autre. Il écrivait sans doute dans l'espoir d'arrêter l'article; et, quant à la

(1) O&set voitons, t. XI, p. 270.

lettre, il a accusé Des Fontaines d'en avoir supprimé un passage, où il le priait de garder le secret et sur la lettre même et sur le lieu d'où elle venait. Mais il n'était pas inquiété à cette date, et sa présence à Cirey était le secret de la comédie, n est donc douteux que Des Fontaines ait voulu lui jouer un mauvais tour par son indiscréticm. D'ailleurs, nous ne savons ce détail que par Voltaire, la lettre, telle que nous l'avons, n'en disant rien; et il est remarquable que d'autres lettres de Voltaire du même temps et sur le même sujet n'en disent rien non plus, et se plaignent seulement de l'inconvenance de l'insertion d'une lettre sans le consentement de son auteur (1).

Notons enfin que, dans ce même temps. Voltaire se montrait peu digne de la bienveillance de Des Fontaines. C'est quelques jours après, en eflfet, le 20 septembre, et avant de savoir ce que ferait ou ce qu'avait fait le journaliste, qu'il écrivait à Gideville les paroles hideuses citées plus haut, n ne savait rien de plus le 24, lorsqu'il écrivait à Thieriot : « Je n'ai pas la force de m'indigner contre l'abbé Des Fontaines, etc. » Or, dans l'intervalle, le 23 (2), ce monstre de Des Fontaines avait pris le parti de Voltaire contre une critique des Lettres philosophique &ite par un Anglais.

Si Voltaire parlait ainsi de Des Fontaines avant de rien savoir, que dut-ce être quand il sut tout? Sa fureur s'épanche à flots de bile et de boue dans toutes ses lettres postérieures : « Il ose dire que la Mort de César est une pièce contre les mœurs : estce donc à lui à parler des mœurs? » Puis Bicêtre, et la Grève : tout le vilain chapelet qu'il ne cessera d'égrener. Enfin, il répète ses plaintes sur le procédé indiscret de Des Fontaines (3).

Le procédé, croyons-nous, le f&chait moins que la critique. Cette critique cependant portait à côté plus qu'à feuï, et ne sortait par des limites permises. Nous en disons bien davantage aujourd'hui contre cette pauvre imitation de Shakespeare et de Racine : car la prétention de Voltaire avait été de faire une

(1) A rabbé Aflsdio, 4 octobre 1735; ReeuHl de 1856, t. I, p. 59. — (2) 06iêrvations, t II, p. 299. — (3) A Berger, septembre; à Thieriot, 4 octobre ; i rabbé d'Olivet, 4 octobre 1735.

250 LIYBB SSCONB (1734-17S0)

pièce sans amoui* comme AthaUe, et de reprodoke, mais en le corrigeant et FembeUissant, le poëte anglais. Or, ici encore, — sans parler à*Atkaliê^ — il suffit d'une comparaisim entre Sh^ kespeare et lui pour reccmnaitre tpute son iniëriMrité dramatique. Qu'est devenue la c noble Porcia » de Shakespeare? Ouest la cadavre du Dictateur? Où est la place publique, et cette grande lutte oratoire entre Antoine et Brutus^ dont le peuple, mer docile à tous les souffles, suit tous les mouTements contraires? Voltaire a non pas embelli, mais gâté ^akespeare.

n ne le croyait pas; peut-être même était-il incapable de le sentir. Et c'est pourquoi il fit tant d'efforts pour défendre sa pièce contre les critiques de Des Fontaines. Après les abominables récriminations, qui ne prouvaient guère qu'eUe fût bonne, il demanda justice contre Des Fcmtaines dans le Pour et CotUre de l'abbé Prévost, et il chargea Thieriot de faire sentir à Des F(mtaines lui-même « l'infomie de son procédé, > en le menaçant d'une préface où serait racontée « l'histoire de son ingratitude (1). » Il invoqua, de plus, l'intervention de l'abbé Asselin, du collège d'fiarcourt, auprès de Des Fontaines, dont il confessait, par une flatterie pen franche, et le mériêe et la connaissance de l'anglais (2). Des Fontaines, de son côté, avait prié le directeur d'Harcourt de s'entremettre dans la querelle de la Mort de César. C'est bien, en effet, de l'abbé Assehn qu'il veut parler quand il dit : « J'eus recours à un ami commun, et je le priai de représenter à M. de Voltaire que je l'avais autrefois tant loué, qu'il avait été raisonnable, et même de bcm air, de le critiquer un peu, dans une occasion où je n'avais pa lui donner des louanges, sans relever les défauts d'un ouvrage qui était censuré de tout le monde (3). » Asselin et Des Fcmtaines concertèrent alors une lettre apologétique, adressée an i rédacteur des Observations^ qui la ferait suivre, dans le journal,

î d'une approbation particulière; ce qui fut fait (4). Sans toa-

! ■■ (1) A Thieriot, 4 octobre 1735. — (2) A l'abbé Asselin, 24 octobre et 4 no-

I V^Qobre 1735.— (3) Oh$ervatioru, 9 mars 1737, t Vill, p. 5S. — (4) Ohêervmtiimi,

j 5 novembre 1735, t III, p. 81. — Des Footaloes reconnaissaii la solidUé de li

îotcre anonyme. H ajoutait qu'étant allé voir rorigîoal au ooUége d'Harcourt, 3 7

VaLTAIRB BT BSS PONTAINBS S51

cher au fond de la première critique de César ^ on affecta de croire que les dé&uts relevés ne portaient que sur des endroits falsifiés par Yimpressario de la tragédie. C'est ce que plus tard, quand la querelle eut édaté, Voltaire, sous le nom de Mouby, taxa de légèreté^ de caprice et de honteuse coiUradiction. Provisoirement, Voltaire, à qui le projet n'avait pas été communiqué, se montra content, et, le 14 novembre 1735, il écrivit à Des Fontaines : « Si l'amitié vous a dicté. Monteur, ce que j'ai lu dans la feuille 34* que vous m'avez envoyée, mon cœur en est bien plus touché que mon amour-propre n'avait été blessé des feuilles précédentes. Je ne me plaignais pas de vous comme d'un critique, mais comme d'un ami; car mes ouvrages méritent beaucoup de censures; mais moi je ne méritais pas la perte de votre amitié. » Et, après avoir disserté sur sa tragédie, il ajoutait : « Vous devez connaître, à la manière dont j'insiste sur cet article, que je suis revenu de bonne foi, et que mon cœur, sans fiel et sans rancune, se livre au plaisir de vous servir, alitant qu'à l'amour de la vérité. Donnez-moi donc des preuves de votre sensibilité et de la bonté de votre caractère... » Il terminait en imposant pour pénitence à Des Fontaines de lui écrire au long sa pensée et celle de ses amis sur l'édition qu'il préparait en Hollande, et en l'invitant à goûter avec lui « les douceurs de l'amitié et celles de la littérature. »

C'était plus qu'un traité de paix; c'était une profession bien marquée d'amitié et d'estime, dont Des Fontaines pouvait tirer avantage. H n'en fit rien, et il attendit deux ans ime nouvelle provocation de Voltaire pour publier sa lettre.

Dans cette lettre du 14 novembre, sincère ou dissimulée, Voltaire disait qu'il importait peu au public que la Mort de César fût une bonne ou ime méchante pièce; mais que les amateurs des lettres auraient été bien aises de voir quelques dissertations instructives sur cette espèce de tragédie, si étrangère à

avait trouvé des ^fférences importantes avec le César imprimé ; que Voltaire n'avait eu aucune part, ni directe, ni in^recle, à rédition dont les fautes grossières l'avaient prévenu contre la pièce ; qu'en conséquence, il rétractait son premier jag^ ment, au point de vue tant de la littérature que de la morale.

252 Lîl^RE SECOND (1734-1750)

notre théâtre. Evidemment, le journaliste n'avait à juger que de la valeur de la pièce, et il ne pouvait accepter le programme que lui traçait Fauteur.

La trêve fut peu longue. Voltaire avait adressé une Ëpttre au comte Algarotti, sur le point de partir pour un voyage scientifique au pôle nord. L'Épître, suivant Voltaire, tomba entre les mains de Des Fontaines, qui demanda à l'auteur |la permission de l'insérer dans ses feuilles. La permission fut refusée au nom des du Ghâtelet, qui auraient regardé la publicité donnée à la pièce comme une ofTense personnelle, à cause de ces vers :

Allez donc, et du pôle observé, mesaré. Revenez anx Français apporter des nouvelles ;

Cependant je vous attendrai.

Tranquille admirateur de votre astronomie. Sous mon méridien, dans les champs de Circy, N'observant désormais que l'astre d'Emilie. '

ÉcbaufTé par le feu de son puissant génie.

Et par sa lumière éclairé,

Sur ma lyre je chanterai SoD âme universelle autant qu'eQe est unique; Et j'atteste les cieux, mesurés par vos mains. Que j'abandonnerais pour ses charmes divins

L'équatenr et le pôle arctique (1).

Si banals que fassent les charmes d'Emilie , ils n'étaient pas censés connus de Voltaire, et l'on conçoit ^ue le mari, qu'Emilie elle-même, se soient opposés à leur étalage dans ces vers. Des Fontaines passa outre et publia la pièce ; — à moins, ce qui est possible, que Voltaire n'ait rejeté sur lui sa propre indiscrétion: Des Fontaines avait bon dos! Quoi qu'il en soit, datée du 15 octobre, la pièce fut insérée dans la feuille du 19 novembre 1735 (2). Le 30, Voltaire écrit à Thieriot : « Le corsaire Des Fontaines a bien les vices que vous n'avez pas. » Et il raconte, comme nous l'avons fait d'après lui, l'histoirede la guenilleécnld au comte Algarotti, et menace Des Fontaines d'une plainte qui serait adressée par les du Ghâtelet au garde des sceaux.

Si les du Ghâtelet déposèrent leur plainte, ils la retirèrent pour ne pas se faire complices de l'Académie, qui poursuivait

(1) Œuvres, U XIII, p. U8. — (2) OhservatUms, t. III, p, 142.

alors Des Fontaines. Au commencement de 1736, on avait publié une harangue fictive de l'abbé Segui, où la compagnie et des personnes de distinction étaient insultées. On l'attribua à Des Fontaines, qui fut traduit au Ghàtelet. Par une lettre à l'abbé d'Olivet lue publiquement à l'Académie, Des Fontai* nés protesta sur son honneur qu'il n'avait pris aucune part aa libelle. Cependant, raconte Voltaire, il fut convaincu, à la chambre de l'Arsenal, de l'avoir vendu trois louis au libraire Ribou, et, condamné pour ce délit, il obtint difficilement grâce (1). Suivant Des Fontaines, la pièce lui avait été surprise, et non achetée, par Ribou; il en était si peu l'auteur, qu'il ne l'avait même pas lue avant qu'on la lui dérobât ; l'au* teur véritable, il le connaissait bien, mais, lui ayant promis le secret, il avait mieux aimé s'exposer à tout que de trahir sa^confiance, et l'auteur reconnaissant avait payé ensuite tous les frais du procès (2).

Cette fois. Voltaire, dont Des Fontaines servait la passion contre l'Académie, prit fait et cause pour lui, et, le 28 janvier 1736, il écrivit à Thieriot: « Est-il vrai que l'abbé Des Fontaines est puni de ses crimes pour avoir fait une bonne action ?0n dit qu'on va le condamnerauxgalères, pour avoir tourné l'Académie française en ridicule... » Et, le 29 janvier, il recommanda à l'abbé Asselin de ne pas faire usage contre lui d'une lettre de madame duChâtelet, probablement adressée au garde des sceaux : « J'apprends, disait-il, que l'abbé Des Fontaines est malheureux, et, dès ce moment, je lui pardonne. Si vous savez où il est, mandez-le moi. Je pourrai lui rendre service, et lui faire voir, par cette vengeance, qu'il ne devait pas m'outrager. » Générosité fictive, et à laquelle donnent un démenti ces odieuses paroles adressées quelques jours après à Berger : t Qu'est devenu l'abbé Des Fontaines? Dans quelle loge a-t-on mis ce chien qui mordait ses maîtres? »

Des Fontaines n'a-t-il donc pas raison quand il dit que c'est Voltaire qui rompit la trêve? Quinze jours après la lettre de

a) Prétervatif, Œuvres de VoUaire, t. XXXVII, p« 586. —(2) FoUatromonU, dans le VoUariana, !'• partie, p. 87.

fH WYER WCOWP (173.4-1750)

ricoDcUiation 4u 14 noYembre, prétend-il. Voltaire l'insulta, ims le Mercure ; mterrogé sur la cause d*un tel chaugement, jjt se tot, ou coutioua de faire courir des épigrammes odieu* set ; enhardi par la patieoce de Tabbé, il poussa enflu' raffront jusqu'il l'excès dans des imprimés scandaleux <!)«

£n effet, l'ode sur YIngratUude (2) est de la fin de 1735 ou dw eonnnencement de 1736; or, on y Ut :

Ooel moDBire plus bideux «'tv^pçet

t» nature fuit et s'offense

A Taspect de ce "rieux Giton ;

n a la rage de ZoUq

ne Gacon Tesprit et le st^le,

Et rame impure de Chausson.

C'est Des Fontaines, c'est ce prêtre^

Venu de Sodome à ^oètre,

De Bicèlra an aaeré valkm i

A-t-il Tespépance bizarre

Que le bûcher qu'on lui prépare

Soit fait des lauriers d'Apollon?

11 B^ ék l*faei»ear et la irle, £t, dus em ingrate furie.

De Rousseau lâche imitateur, Avec moins d'art et plus d'audace^ De M finge où M voix e^wm Il critique son bienfaiteur.

Voltaire parait bira avoir eu quelque remords de ces etroplies monstmeuses, et en avoir d'abord décbaigé son ode, puisqu'il écrivait k Berger ; « Je vous envoie l'ode sujr V Ingratitude : j'ai dédaigné de parler de Des Fontaine» ; il n'a pas assez illu»tgé ses vices. » Pourquoi cette palinodie? C'est que Des Fontaines, qui afiQrœe n'avoir rien écrit contre Voltaire pédant les dem ans qui suivirent leur réconciliation (3), venait de 4ûre l'éloge d'Àl^wr^ (4), Après en avoir enregistré le succès, il disait ; « J'y pr^s toute la part possible, comm» son admira^ Iffur el son ai)MU ^ Il promettait ensuite d'en rendre un compte détaillé, et traçait le programme de la conduite qu'il voulait ttnnri^régtnA 4upQMe. Quelques jours plus tard (5)» rev^Mut

(i) TMtkomafÀ^, fis., p. se. --(i) T. XII, p. 4ie. -^ (9) Ohsêfmtions, etc., t VIII, pp. 56-65; 9 mars 1737. — (4) Ibid., U IV, p. 141, 25 février 17^. — (9)ISBitre,t. lY, p. 164.

VOLTAIKE ET HES FONTAIMES 295

sur ia Mort de César j à propos d'une lUMiyelle édition, il se dé^ fendait d*ètre Temiemi de Voltaire. Le 22 septembre (1), il an-*' nonçait tirïe noayelle édîtkm de Zaïre, et en citait avec éloge la dédicace^

; Cependant, que faisait Voltaire? Tout en remettant ses trois ' strophes en p(H*tefeuille, il joignait à la diffamaticm de J.-B. j Rousseau la difEamation de Des F(Hitaines, rabâchant toujours, ^dans les mêmes termes, Bicêtre, la Grève, le Ghâtelet et tous ses grieâ personnels (2). Diffamation publique, cette fois, et non plus, jusqu'à un certain point, confidentielle, comme dans tant de lettres privées, — qu'on avût, il est vrai, le soin de faire courir I — Et, trois jours après, il écrivait à Thieriot : « «Pavais ôté ce monstre subalterne d'abbé Des Fontaines de Y Ode sur l'Ingratitude; mais les transiticms ne s'accommodai^t pas de ce retranchement, et il vaut mieux gâter Des Fontaine ^e mon ode. » En voilà une raisœi 1 Diffamer pour ne pas gâter une ode, et une ode qui n'en reste pas moins mauvaise ! Vraiment, Des Fontaines a été patient. U eut connaissance de l'ode ; car la pièce, anonyme ou non, mais d'une origine bien connue, courut avant d'être imprimée; et pourtant il dédaigna d'y répondra. Mais il se gêna moins à l'yard de Voltaire.

L'ENFAUT prodigue — DISCOURS STJR l'hOMME DÉCLAÏIATION DE GUERRE

Dans l'hiver de 1735, mademoiselle Quinault, touchée A^xêa Enfant prodigue qu'elle avait vu reftf'ésenté ^i farce à la foite de Saint-Germain, dit devint Voltaire iju'eUe donnerait ce sujjsX à Destouches. Le lendemain, Voltaire, après s'être asstiré qu'elle n'en avait encore rien &it, tire de sa poche le plan et lès -principales scèi^ de la comédie qu'il voulait écrire soie ce titre. La comédienne lui donne quelques avis, et, en moins d'iâi

(4) OUtwcAians^ T» VI, p. 131. — (2) Anx autenrt de la BîWwMèsgtte fraih çoistf. 20 sept^abiT 1736. ....

mois, la pièce est bâclée. Présentée par la Quinault à ses camarades comme rœnvre d'mi novice qui voulait garder Fanenyme, elle est reçue et bientôt apprise. Voltaire lui écrit alors (16 mars 1736) : c La pièce arrangée et conduite par vos ordres, et embeUie par votre jeu (si vous daignez jouer une CroupUr lac ou tel autre rôle), aura un succès étonnant, si on ignore que j*en suis Fauteur, et sera sifflée, si Fon s'en doute. » Aussi, le 3 avril : c Je suis perdu, sifQé, mort, enterré : La Mare sait tout. » Et il veut qu*on jette la pièce sur le compte de Gresset, — ce qu'on fit, et ce que Gresset trouva mauvais. Il insiste au* près de la Quinault sur la nécessité du secret .- « Niez toujours fort et ferme ; quand tout le parterre crierait que c'est moi, il faut dire qu'il n'en est rien (1). » Il écrit dans le même sens à tous les amis et compères : à Bei^er, 10 octobre 1736, jour même de la représentation, et, dans les jours qui suivent (18 et 21 octobre), à ce même Berger et à Thieriot ; et, à cette occasion, il donne toute sa théorie du mensonge : « Mentir pour «on ami est le premier devoir de l'amitié. » — « Le mensonge n'est un vice que quand il fait du mal; c'est une très-grande vertu, quand il &it du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais, n faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours... Mentez mes amis, mentez; je vous le rendrai dans Foccasion. » Théorie accidentelle, ont dit les apologistes de Voltaire; théorie relative au cas particulier où se trouvait le poète, poursuivi alors pour le Mondain et caché à Cirey. — Non, tous les faits le prouvent, c'est bien une théorie générale et absolue ; c'est le programme de la vie entière d'un homme qu'on pourrait appeler le m^[isonge incamé.

Voltaire continua de renier son Enfant : c Ou*est-ce que c'est, écrivit-il encore à l'abbé d'Olivet, qu'une comédie intitulée V Enfant prodigue^ qu'il a pris en fontaisie à la moitié de Paris de m'attribuer ?» Le secret ne sufBsant pas pour en assurer le succès, on la présenta, on l'imposa en quelque sorte an public d'une foçcm subreptice. Xe 10 octobre, les comédiens

(I) Ck)rreifk)QdaDce aTec M"« Quinault, ReDOuard, Paria» 18S2.

avaient affiché Britannims. Le rideau levé, un acteur annonce qu'Agrippine ou Junie est malade, et propose de remplacer la tragédie devenue impossible par une comédie nouvelle en cinq actes et en vers. I^e public, dupe ou non, accepte, et la pièce est applaudie. Elle eut vingt-deux représentations, interrompues seulement par la maladie d'une actrice.

Dans sa feuille du 27 octobre 1736 (1), Des Fontaines en constata le succès et en loua le système de versification; puis il écrivit : « J*ai vu les sentiments partagés au sujet de l'auteur inconnu... Pour moi, je ne m'y suis pas mépris un seul instant ; et, sans prétendre ici dévoiler le mystère, je dirai seulement que le grand poète peut quelquefois se dégrader, en oftcant du bas et du trivial ; qu'il peut mettre sur la scène des rôles insipides, qu'il a cru de bon goût dans son cabinet, et débiter de froides plaisanteries, qui ont ri à son imagination échauffée. Mais, au milieu de toutes ces défectuosités, qui frappent les moindres connaisseurs, le génie distingué et rare perce. »

Juste, modérée et entremêlée de louanges excessives, cette critique n'était pas de nature à irriter l'auteur ; mais le secret était la grande afiaire. Or, sans nommer Voltaire, Des Fontaines le désignait clairement. Aussi, Voltaire, furieux, écrit le 27 novembre à Berger : « Est-il vrai que ce monstre d'abbé Des Fontaines a parlé de V Enfant prodigue ? Ce brutal ennemi des mœurs et de tout mérite saurait-il que cela est de moi? » Ouï, il le savait, il l'avait du moins deviné, et il l'avait dit; et que le journaliste capable de résister au plaisir de faire une telle preuve de perspicacité lui jette la première pierre! . Des Fontaines revint sur V Enfant prodigue^ en rendant compte de l'édition, toujours anonyme, qui en fut publiée, et de la préfcce de cette édition, qu'il soupçonnait à bon droit être de Voltaire lui-même. La guerre entre eux étant alors à peu près déclarée, il garda moins de ménagements, et avoua franchement sa répulsion pour ce mélange de pathétique et de comique, qu'il trouvait d'ailleurs, et avec raison, très-peu comique.

(1) ObttrvatxoM, t. VI, p. 312.

»8 LIVRE SKCON» (1734-1750)

€est bien ce mélaDge qa*ayait dierché Yoltaire, pour lûre TOÎr à Rousseau c que la comédie pouvait très-bien réunir Tinléiiessant ^ le plaisant. Le pauvre homme, ajoutait-il, n^a janais connu ni l'un ni l'autre, parce que les méchants ne sont jamais ni gais ni tendres (4 ). » D n'est lui-même ni l'un ni l'antre dans ses comédies; et qu'aurait-il dit s'il eût pu ^ita[idre Joseph de Maistre lui appliquer sa propre sentence : « Le méehant n'est jamais comique! »

HEnfant prodigue n'est qu'un essai de cette comédie kr<ffioyante, dont Voltaire lui-même s'est tant moqué chez La (Siaussée. Il n'y a ajouté que des platitudes de son crû, que Des Vcmtaines n'a pas assez relevées. Critiquant trop peu et louant ttùfy Des Fontaines se mettait au-dessous ou au-dessus du vrai Ams le blâme et dans l'éloge. Mais il reprenait son avantage dans cet éloge ironique de la modestie de Voltaire, qui arrachait ao^ore au poète le masque sous lequel il s'obstinait à se cacher : c On dit que l'autruche^ pressée par les chassairs, cache sa tête derrière un arbre, et que, parce qu'elle ne voit pas, ette s'imagine qu'elle n'est pas vue. L'auteur de XlSnfant prodXr §uey qu'on est bien ^igné de vouloir rabaisser par cette comparaison, &it à peu près la même chose; et, ](H*sque tout Paaris est persua(të que cette pièce est une des produirons de l'auteur de la Henriade^ il prend le parti de la désavouer. A-t-il oraint qu'elle ne fût pas jugée digne de lui (2) ? »

Dans l'intervalle, la qœrdle s'était ravenimée à Toccask» du Mondain et de la déncmciation dont nous avons vu que Voltaire accusait Des Fcmtaines. Mais au 9 mars 1737 on ddt fixer le vrai début de la guerre. Ce jour là (3), Des Fontaines s'élève c(Hitre le Mériu vengé, du chevaUer de Mouhy, libelle fait avec des mémoires ibumis par Voltaire, qui se préparait ainsi à faire endosser wx chevalier son Prùervatif. Dans des p^;es très-curieuses pour l'histoire de leur querelte littéraire^ Des Fontaines rappelle ses liaisons avec Voltahre et sa tendre amitié pcMur lui, sm esthne si publique, gn'mraccusait de par*

H) A Berger, S décembre 1736. — (2) ObteroaHont, etc., t. XI, p. 289, SJUk» M» 1738. "-(B) Observations, etc., t. VIII, p. 4S.

▼DiTMlC IT BIB FONTAINES 2W

tialitéàson sujet, lorsque quelques rôfleicionft d'tme oriticpie douce et modérée ayaient allumé la colère du poète. Suit le récit des faits rapportés plus haut; après quoî^ Des Fontaines de^ mande la cause d'un déchaînement si déclaré^ d'invectives si grossières et si atroces^ Est-ce à cause de son estime pour Rousseau? « Si c'est là, répond-il, le motif du ressentiment de M. de Voltaire, je ne regrette point son cœur : il me suffit de n'avoir rien à me reprocher à son égard. Cependant, si, dans la suite, j'ai l'occasion de [parler de ses ouvrages, il est lui-même trop équitable pour exiger de moi une étemelle contrainte. Ma pi^ tience a eu un assez long cours. Le deuil que j'ai porté de som amitié est fini. »

C'était une déclaration de guerre. Toutefois, Des Fontaines m donna pas une suite immédiate à sa menace. Quelques jours après, le 16 mars (1), il prit la défense de V Enfant prodigué contre une critique ; le 30 (2), il annonça avec sympathie unt nouvelle édition de la Henriade^ tout en regrettant qu'on n'eâl pas attendu que les autres fussent taries. L'année suivante (3), U rendit ccnnpte des trois EpUres siur 1$ bonheur r Sur les deux premières, il donna un mélange fort judicieux de critique et de louange. A propos de la troisième, sur YEnvie^ il se contents d'une noble protestation, surtout au sujet deFaffreuse calomnie»

Dans cette Epitre, on lisait :

Cent UAi plus mllieuiviix et ftlt» fûfâine eneore

Est ce fripier d'écrits (4) que llotérêt dévore,

Qui vend au plus offrant son encre et ses fureurs j

Biépriffièle en 0ôd goût, détestal^e en ses mœurs;

Médisaot ^li se plaiat des brocards qu'il essalt ;

Satirique ennuyeux , disant que tout l'ennuie;

Cbriaiit que le bon goAt s'est perdu dans Parte,

El le proii¥Mit trèS'Meii ptr sev propres écrite*

Hélas I quel est le fruit de tes cris imbéciles 1

La police est sévère ; on fouette les Zones.

ChMon a¥io méj^ m déldume de UAi

Tout luit, jusqu'aux enfants^ et Fon sait trop ponyqaoi (5V

A li p9tëre de son ami d'Argental, Voltaire sacrifia à rêgtti

(ff ÙStéfvaUoni, t. VIH, p. 73. — (2)Ibi(f., p. I6l ^ (3) Ma., t. Xl% p. 217^4 juin 1738. — (4) D'abord : Est c$ vil gazetier. ^ (5) C£ui>r«* lit VoUaite, i, Xn, p. 60,

ces derniers vers, le dernier surtout, c le plus plaisant » qu'il eût jamais fait (1) ; mais Des Fontaines l'avait lu ; le coup était porté, et on pouvait retirer l'arme.

Composées des 1734, mais imprimées seulement en 1738, ces trois Epîtres sur le bonheur prirent ensuite le titre commun de Discours sur t homme y avec quatre autres poèmes sur le même sujet que Voltaire y ajouta en cette même année.

-C'est un « carême prêché par le P. Voltaire (2); » aussi les Discours sont-ils pleins de sa personne et de sa morale. Cette morale , au-dessous de celle du paganisme, est la morale du Mondain, réduisant le bonheur au plaisir, et en deshéritant, par suite, la plus grande partie de l'humanité, incapable de s'en procurer les moyens et les instruments.

€ Le discours qui nous conseille d'être modérés en fait de science, de ne pas chercher à percer l'obscurité des choses, me fait songer à Virgile chantant le bonheur de connaître les secrets de la nature :

Félix qui poiuit rerum eognoscere causa» !

€ Le discours septième nous enseigne que la bienfaisance est la vraie vertu. Sénèque- lui-même, qui a tant rafiSné sur les bienfaits, ne bornait pas la vraie vertu à être bienfaisant. Le sixième veut que nous reconnaissions Dieu à nos plaisirs; j'aime mieux, aveo Epictète et Marc-Aurèle, le reconnaître à nos devoirs. Le Discours sur la liberté nous laisse libres de croire qu'elle n'existe pas. Le Discours sur la modération nous invite à nous ménager dans les plaisirs, pour être en état de recommencer. La morale du Discours sur la natwre de l'homme est qu'on n'y connaît rien, et qu'il ne faut pas perdre son tempsà lacherher. Enfin, je ne vois qu'une vérité dansle Discours su/r l'Envie, c'est qu'il ne faisait pas bon critiquer les vers de Voltaire (3). »

Avec le poëme postérieur sur la Loi naturelle, ces Discours étaient enfin une lutte contre V Essai sur l'homme de Pope, dont Voltaire était jaloux; c'était, dans le domaine de la poésie, la dernière de ses importations anglaises. Moins élevé, moins pur,

0) A d'Argental, 27 janvier 1739. — (2) A Thieriol, 24 Dovembre 1738. — (3) M. D. Nisard, Histoire de la littérature française j t. TV, p. 147.

VOLTAIRE ET DBS FONTAINES 26t

mais plus agréable et plm varié que Pope, Voltaire y déploie, dans les premiers particulièrement, toutes les ressources de sa muse philosophique.

Comme toujours, il commença par en nier la paternité: « Envoyez-moi donc ces Epîtres qu'on m'attribue. Qu'est-ce que c'est que cette drogue Sur le bonhewr ? N'est-ce point quelque misérable qui |babille sur la félicité, comme les Gresset, et d'autres pauvres diables qui suent d'alian dans leurs greniers pour clianter la volupté et la paresse (1) ? » Non, ce n'était pas Vœnvrei^uu pauvre diabley mais de l'heureux et riche poëte qui, de son Olympe de Cirey, se donnait le droit insolent d'insulter aux misérables ! — Et il continua longtemps sa dénégation impudente : « Ces Epitres ne sont pas de moi, et vous me feriez une vraie peine si vous ne faisiez pas tous vos efforts pour désabuser le public... Je suis fâché qu'on m'attribue des Epitres sur La liberté. Je ne veux point me trouver dans les caquets de Molinani de Jansénius. On m'envoie im morceau d'une autre pièce de vers où je trouve un portrait assez ressemblant à celui du prêtre de Bicêtre ; mais, en vérité, il faut être bien peu fin pour ne pas voir que cela est de la main d'un académicien, ou le quelqu'un qui a^ire à l'être. Je n'ai ni cet honneur ni cette iaiblesse (il aura l'un et l'autre); et si j'ai à reprocher quelque chose à ce monstre d'abbé Des Fontaines, ce n'est pas de s'être moqué de quelques ouvrages des Quarante (2). »

En attendant qu'il prit la défense non moins obstinée de ses IHscoursy il s'obstinait à écarter de sa personne la responsabilité de certains traits dont on faisait usage contre lui, et il regardait comme un ennemi quiconque les lui attribuait. Il se disposait encore par là à nier un ouvrage autrement dangereux, le Préservatif y qu'il songeait à lancer contre Des Fontaines. Et 'cependant il écrivait à Thieriot : « Je trouve qu'il est mal à de jcertaines gens de publier des ouvrages auxquels ils seraient ftjChés de mettre leur nom au bas; je serais honteux à l'excès toutes les fois qu'il faudrait nier un ouvrage dont je serais

(i) A Thieriot. 22 mare, 1738. — (2) A Berger, avril ; à Thieriot, 1738. — Vdr encore, è Ponl-de-Veyle, 10 mai ; à Berger, 14 mai; à Thieriot, 21 mai 1738.

m LIVHE SECOND (1734-1750)

Tautou* ; j'aimerais mille fois mieux TaTouer, tmil méclmil qu'il est, qued'ètre exposé à mentir trente fms par jour (i). » A4» il dû être fâché et honteux bien des fois dans sa vie^ le malheiH reux y (^taire !

La gua*re déclarée après le Discours sur VEwovs n'éclata qtf è propos des Éléments de la philosophie de NeMon.

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