‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 25 sur 40 · PHILOSOPHIE DE NEWTON — LA GUERRE ÉCLATS · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DE NEWTON — LA GUERRE ÉCLATS

Voltaire avait achevé cet ouvrage, commencé à Girey, pendant son dernier voyage en Hollande, et, en partant, il en avait remis les premiers chapitres au libraire Ledet, chez qui il logeait à Amsterdam, et emporté le reste. Ledet fit achever le livre par des mathématiciens du pays, et le mit en vente, enviogt-cinq chapitres, avec cette addition au titre &' Eléments : « Mis à la portée de tout le monde. » L'addition était-elle l'œuvre de Ledet? Madame du Ghâtelet l'en accuse dans sa lettre à Maupertuis, du 9 mai 1730; mais il est plus probable que ces mots avaient été ajoutés par Voltaire lui-même. En effet, dans sa lettre à d'Argens du 19 novembre 1736, il dit, à propos de cette philosophie dont Ledet préparait alors la publication : « Je l'ai mise à la portée du public; » ce qu'il exprime sous diverses formes, dans plusieurs autres lettres, par exemple dans sa lettre à Thieriot du 4 février 1737, où il se dit occupé « à réduire le géant Newton à la mesure des nains ses confrères, et à mettre Briarée en miniature. » C'est donc lui qui donna lieu à la transformation plaisante qu'on fit du sous-titre des Eléments : « mis à la porte de tout le monde ; » bon mot trouvé ou répété par Des Fontaines, dont il suggéra encore l'idée en £adsant déposer, en effet, à la porte des personnages marquants, un assez grand nombre d'exemplaires de son livre.

Suivant son habitude, il désavoua l'édition d'Amsterdam» et

(l>£ecueildei820,p.287;

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mît sur le compte des libraires les finîtes qu'il avait pu comsi^lre; mais ceux-ci lui n^ndirrat par un Mémoire où il» «ffiraient de prouvw, par le manuscrit autographe, qu'ils en ataiait corrigé un grand nombre, et que ce qui en était resté était lûen du &it de l'auteur (1).

Voltaire songea à publier son livre à Paris, avec plusieurs di^itres supplémentaires, dont le principal traitait de la Jfi^ttphynque de Newtcm. Il prétexta qu'on désirait beaucoup, en Irance, un Hyre de Fauteur de la Hmriade devenu physicien, et que les libraires le lui demandaient avec empressement» U soumit doue son manuscrit à Pitot, de l'Académie des sciences, et, sur le témoignage favorable de l'académicien, il le pria d'en parler à d'Argenson. Il s'agissait d'obtenir approbation et pri« ^lége (2). Mais le chancelier Daguesseau refusa, précisément à à cause du chapitre de Méiaphytique^ et accorda seulement une pamission tacite de réimprimer l'édition de Hollande sous rti* brique étrangère.

Après avoir arrêté quelque temps les deux impressions de Paris et d'Amsterdam, en attendant le bon plaisir de la censure {d)f Voltaire, s^étant vu refuser un privilège, non-seulement douât suite à la permission accordée par Daguesseau, mais il fournit aux libraires plusieurs chapitres nouveaux, et se réserva encore, au besoin, de désavouer les éditions. Aussi, à peine ont^ dles paru, qu'il écrit (avril 1738, à Berger) : « Je suis très-fâché que les Eléments de Newton paraissent Les libraires se sont' trop précipités. » Même mécontentement exprimé dans une lettre à Thieriot, avec Tassurance que, par soumission aux volontés du chancelier, le chapitre relatif jaux sentiments théolc^quei de Newton n'était pas sorti de ses mains : il allait en sortir bientôt, puisqu'il fut publié l'année suivante en. Hollande

L'édition de 1738 paraissait avec des Éclaircissements (4) sur quelques points attaqués du livre, et une Épltre en vers à madame du Gh&telet(9),

(1) Voir ce Mémoire dans le Voltariana, 1^» partie, p. 86.— (2) À Pitot, 17 mal fl^ jDiD 1737. — (3) ACMerilIe, ffî décembfe 1737. — (4) Œuvrtt de VoUMtê^ U XXXYII, p. 397. — (5) Œwvnê de VêUmrê, t XIII, ^ 123,

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Minerve de la France, immortelle Emilie,

OÙ Voltairene manquait pas de logerignominieusement Rufitg et Zaik^ Rousseau et Des Fontaines. L'JËpitre était suivie d*uiie lettre d'envoi à lamarquise, non pas tma^finaire celle-ci, était-il dit par allusion à lamarquise de la Pluralité des mondes; allusion dont Voltaire se défendit dans un Mémoire adressé à divers journaux (1), ne craignant pas de se mettre en contradiction sur ce point, non-seulement avec la vérité, mais avec Emilie, qui, dans une lettre à Maupertuis, du 9 mai 1738, avouait que le trait était dirigé contre Fontenelle.

Ce livre, qui ne parut que successivement et sous diverses formes, avant d'avoir celle où nous le possédons aujourd'hui, fut fort attaqué soit par les savants, soit par les théologiens. Outre les ÉclairdssementSy Voltaire s'efforça de répondre ara objections principales dans sa Défense du Newtonianisme (2), ^ dans sa courte réponse aux longs discours d'un docteur aUemand sur la métaphysique (3).

Voltaire attachait à son ouvrage une importance excessive, et que la postérité lui refuse. S'il écrivait assez modestement à Pitot cette phrase applicable à tant d'autres de ses ouvrages : € Je m'explique assez clairement ; je suis comme les petits ruisseaux; ils sont transparents parce qu'ils sont peu profonds (4); » il disait plus fièrement à Thieriot : « Je suis le premier en France qui ait débrouillé ces matières (8). » En quoi il se vantait; car, dès 1724, Maupertuis avait prêché Newton à l'Académie des sciences, et en avait inspiré le culte à Voltaire ; de plus, son Discours sur la figure des astres avait précédé de six ans le livre des Éléments ; enfin, c'était lui qui avait corrigé et remanié la première édition de ce livre, si fautive, de l'aveu même de l'auteur (6). Newton était déjà si po- ': pulaire, que, dans le même temps, Algarotti croyait pouvoir le mettre à la portée des dames , et il est douteux que Voltaire ait beaucoup avancé son règne définitif.

(1) Œuvra de VoUaire, t. XXXVII, p. 412. — (2) Œuvres, t. XXXVIII, p. 361. — (3) Ibid., p. 525. —(4) 20 juin 1737. —(5) 23 juin 1738. — (6) LettM à Maupertuis, du 22 mai 1738.

Ce règne, tel que Voltaire le lui voulait assurer, n'était pas celui qu'aurait convoité le religieux savant qui se découvrait en prononçant le nom de Dieu. Avant Laplace, Voltaire rêvait une sorte de mécanique céleste qui rendit Dieu inutile. Théiste et non déiste, il admettait Dieu et niait la Providence. Or, quelle chose commode pour lui que cette attraction qui remplaçait l'action providentielle! C'est du système de Newton, bien plus que de celui de Descartes, qu'on pouvait dire avec Montesquieu : c Ce système qui soulage si fort la Providence! » Soulager Dieu, c'est-à-dire le chasser du monde et se passer de lui, voilà ce que voulait Voltaire (1).

, Et voilà ce qu'il faut bien se dire, quand on veut s'expliquer l'opposition de quelques hommes ou corps religieux à certains progrès aujourd'hui acquis à la science, comme le Newtonianisme ou l'inoculation. Cette opposition, c'est la philosophie qui en était coupable, en se faisant de toute nouveauté scientifique une arme contre la religion.

Est-ce pour cela que Des Fontaines attaqua Voltaire sur le terrain de la philosophie newtonienne? Peut-être. Du reste, cartési^i comme tant de savants à cette époque, il n'avait pas besoin d'autres motifs pour combattre le système de l'attraction. U le combattit avec acharnement, après comme avant la grande querelle.

11 débuta par Fironie, son arme favorite, feignant de louer Voltaire d'avoirrenoncé aux vers pour la philosophie : « Turpe senex vates ! » s'écria-t-il, ce qui dut blesser un poète alors âgé seulement de quarante-quatre ans ; puis il soutenait la thèse de l'incompatibilité des vers et de la philosophie, thèse non moins blessante pour l'homme qui aspirait à l'universa- Kté (2).

Poussé à bout. Voltaire brocha le Préservatifj et le lança à la tête de Des Fontaines parles mains de son Mouhy.

(1) Bmigener, Voltaire et tan temps, t II, pp. 63-67« — (2) Observations, eto«| t XV, pp. 49 et 73; 11 et 16 octobre 1738.

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