LE CHEVALIER DE MOUHT ET LE PRÉSEETATIF
Le 18 septembre 1736, Voltaire écrivait à Berger : « Le chevalier de Mouhy m'écrit. Qu'est-ce que le chevalier de Mouhy? » Et au mois de novembre suivant, à l'abbé Moussinot : «H y a un M. le chevalier de Mouhy, qui demeure à l'hôtel Dauphin, rue des Orties; ce chevalier de Mouhy veut m'emprunter cent pistoles, et je veux bien les lui prêter. Je n'ose vous prier de l'aller voir; vous me feriez un grand plairir. Vous me dirie? ce que c'est que cet homme. Soit qu'il vienne chez vous, smt que vous alliez chez lui, je vous prie de lui dire que mon plaisir est d'obliger les gens de lettres quand je le peux ; mais (il y a un mais) que je suis actuellement très-mal dans mes affaires; que cependant vous ferez vos efforts pour trouver cet argent, et que vous espérez que le remboursement en sera dél^é de façon qu'il n'y ait rien à risquer; après quoi vous aurez la bonté de me mander le résultat de ces préliminaires. » Voltaire ne dit ni oui ni non ; il ne repousse pas un homme en qui il flaire un instrument utile, mais il ne veut pas qu'il lui en coûte trop cher; et c'est pourquoi, quelques jours apr&, le 17 novembre, tout en renouvelant l'assurance de ses bonnes dispositions pour le chevalier, il dit à Moussinot : « Ne lui donnez point des espérances trop positives, et ne vous engagez pas. »
Répondons d'abord à la question de Voltaire : ce Qu'est-ce que le chevalier de Mouhy? » Né en 1701, mort en 1784, Charles de Fieux, chevalier de Mouhy, neveu du tragique Longepierre, vint de bonne heure à Paris, avec sa plume pour seule ressource. Romancier bourbeux, historien du Théâtre-Français^ imitateur ou contrefacteur d'ouvrages en vogue, il a laissé quatre-vingts volumes. Laid à fiiire peur, en sa double qualité de bossu et de boiteux, il resta toujours pauvre à faire pitié, malgré la fécondité de la plume sur laquelle il avait fondé sa ciii-
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me. Pour se créer d'autres ressources, il rendit à quelques ri* ches, à Voltaire d'abord, ensuite au maréchal de Belle-Me, dat services bouteux, services hieu payés par le marécbal, lEwrt nui par le poète.
n coouuenca par être le ccnrespondant littéraire de cdui-GL I^ S4 novembre 1736, Voltaire écrit à Moussii^ : « Le ebeva* lier de Mouhy enverra donc deux fois par semaine les petites nouvelles à Girey. Reconunandez-lui d*ôtre infiniment seeret dans son commerce avec moi... Vous lui avez donné ou don^ B^ez cent écus, mais uniquement sur de bons biU^ de Dupuy (libraire}, avec promesse de trois cents autres livres incessamment, et un payement de tous les mois ou tous les tnria mois, à son gré. » lies choses restèrent en cet état pendant {«èi de deux ans, Mouhy fit son service épistolaire, dont il ne parait avoir été payé que par quelques prêts, toujours sur bcms billetSt *- Voltaire y revient sans cesse, — et que par de rares écus. lUen de réglé du moins avant le 21 juillet 1738, puisque Voltaire écrit ce jour-là & Moussinot : < Je vous prie de faire venir chez vous le chevalier de Mouhy, et de lui demander naturel- .lement ce qu'il fout par an pour les nouvelles qu'il fournit, et ensuite je vous dirai ce qu'il faudra donner & compte. » Le 14 août^ cet à-compte se réduisait à dix écus ; après quoi Voltaire disait : « Si de Mouhy veut deux cents francs par an, à condîtkm d'être mon correspondant littéraire et d'être infiniment secret, volontiers. » Et, quatre jours après, il dédare que ces deux cents livres sont les colonnes d'Hercule de sa généro^té, et qu'il ne peut aller au-delà : nos chroniqueurs contempcNcains ne sa contenteraient paa d'aussi minces hworairesl
An prix de deux cents livres par an, Mouhy foisait ponr Voltaire bien d'autres métiers. Il n'était pas seulement son nmir jrellîste ; il était encore son endosseur de mauvais papiers, son I solliciteur de procès, son chef de meute au tbé&tre. U est vrai j <iu'il recevait de temps en4emps, pour quelque service extraordinaire, un présent de « cent livres, » auxquelles on avait la générosité d'ajouter « mille excuses, » ce qui, malgré la mipé^ riorité du nombre, coûtait beaucoup moins cher. Voltaire n'a-
vait jamais d'argent quand il s'agissait d'en donner à Monhj ou à quelque autre; et, le même jour, il &isait avec Moussinot des arrêtés de compte, où étaient accusées des recettes de plus de trente mille livres, sur lesquelles il en restait plus de dixsept mille en disponibilité; ce qui ne l'empêchait pas d'écrire dans la même lettre : c Encore un coup, vous n'avez point d'argent ; dites-le au chevalier de Mouhy. » Nous en verrons bien d'autres quand nous réglerons définitivement avec le chevalier.
Le service important, service ignoble, rendu par Mouhy à Voltaire, est dans sa querelleavec Des Fontaines. Nous avons déjà vu, au commencement de 1737, l'épisode du Mérite vengi. Voici maintenant la grosse affaire du Préservatif.
Voltaire se disait déshonoré toutes les fois qu'on le critiquait, on qu'on le critiquait hors du champ qu'il assignait et circonscrivait lui-même à la critique. Alors, se prétendant difiTamé, il diffamait vraiment lui-même, et il diffamait lâchement, cachant et niant ses coups, et appelant toujours l'autorité à la rescousse.
Ck)mme il l'écrivait à d'Olivet le 19 janvier 1739, le Préserva-tif{i) n'est pas un ouvrage, c'est une table des ihatières divisée en trente numéros, dont les vingt-six premiers sont une réfutation, pas toujours juste et jamais spirituelle, de quelques passages des Observations. Mais peu importait à Voltaire, qui ne cherchait qu'un prétexte pour le vingt-septième numéro, contenant une lettre à Maffei, écrite depuis longtemps au poète italien, ou plutôt composée à l'instant même pour le besoin de la cause. L''infamie de Bicêtre, l'ingratitude de Des Fontaines, voilà cette lettre ; c'est toujours la même chose, car rien de moins varié que Voltaire dans ses moyens stratégiques. Gela fidt, il envoya son Préservatif à Mouhy, avec injonction d'en tirer le meilleur parti possible et de s'en déclarer l'auteur. Pendant qu'on préparait cette grosse machine de guerre, il décochait dans l'ombre la flèche de quelque épigranune; celle-ci, par exemple, où il tirait sa monotone vengeance du critique des Éléments de Newton :
(I) Œuwre$,U XXXVII, p. 545. ^
Pour Tamoiir aoti-phyaSque, Des Fontaines flagellé A, dit-on, fort mal parlé Du système newtonigue.
Il a pris tout à Ttboms La vérité la plus pure.
Et ses erreurs sont toujours Des péchés contre nature (1).
Suivait un conte hideux, V Abbé Des Fontaines et le RamoneuTf dont il chargeait la mémoire de feu La Faye. L'épigramme et le conte, mis en circulation, servirent d'introduction au Préservatifs qui parut en novembre 1738, avec une estampe qui représentait Des Fontaines k genoux, recevant, le fouet de la main d'un homme vigoureux. Au-dessus, sur un nuage et entre deux Amours, dont l'un avait renversé son flambeau, paraissait Ténus, présidant à l'exécution, et se vengeant des outrages fidts à son culte. Au bas, on lisait :
Jadis ouré, jadis jésuite, n devint auteur parasite.
Et le public en fut lassé.
Pour réparer le temps paaaé,
n se déclara s ;
A Bicètre il fut bien fessé :
Dieu récompense le mérite.
Voltaire renia l'estampe comme le livre. Des Fontaines l'ayant accusé devant Hérault d'en être l'auteur, il écrivit, le 2 avril 1739, à d'Argental : € L'estampe a été dessinée à Vérone, gravée à Paris, et l'inscription est à peine française; m'en accuser, c'est une nouvelle calomnie. » Jugez des autres, car l'estampe et l'inscription étaient certainement de lui, comme le prouve cet ordre à Moussinot, du 14 août 1738 : « Au chevalier de Mouhy, cent francs, pour une planche d'estampe qu'il promettra livrer. » Et madame de Grafiflgny (p. 121) écrivait plus positivement : « C'est lui qui fait faire les estampes, et qui fait les vers qui sont au bas : je ne fais pas semblcmt de le savoir, mais il tournaille autour de moi pour me le faire entendre, et n'ose pourtant le dire tout à fait. » H en a,vait donné le sujet, puis
(l)CE:ui>r««,t. XIV,p. 37«.
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avait fait graver par Mouhy, afin de se ménager un moyen de mensonge.
Cette fois encore, Des Fontaines avait été patient; mais, de son côté, il prépara enfin sa vengeance. Thieriot en informa Voltaire, et, laissant entrevoir ses prochaines hésitations, il lui demanda conseil. Voltaire lui répondit, le 24 novembre 1738 : € Vous ferez comme il vous plaira à l'égard de ce monstre d*abbé Des Fontaines; mais vous pouvez assurer que Je n'ai d'autre part au livre très-fort qui vient de paraître contre lui que d'avoir écrit, il y a deux ans, à M. Maffei, la lettre qu'on vient d'imprimer. » Mais cette lettre, la seule chose qu'il avouât, était tout, car Des Fontaines, en critique aguerri, était peu sensible aux épithètes de sot, de prèsomptueuXy dHgnoranty que lui prodiguait libéralement son adversaire. Voltaire le sentait bien, et, cherchant à détourner le coup par la menace, il ajoutait : a Assurez-le d'ailleurs que j'ai en main de quoi le confondre et le faire mourir de honte, et que je suis un ennemi plus redoutable qu'il ne pense. » En résdité, c'était la peur qui se cachait sous cette menace, dont ne s'effraya pas Des Fontaines. Oui, Voltaire avait peur. Il dit bien à Thieriot, le 6 décembre suivant, qu'il ne se repent que de n'avoir pas plus étendu, plus aiguisé le Préservatif; mais il se repentait du livre lui-même, qui allait soulever contre lui une tempête redoutable. Il prenait surtout ses précautions du côté de Thieriot, dont il prévoyait liai faiblesse : « Je ne crois pas que vous balanciez entre votre ami et un homme qui vous a traité avec le mépris le plus insultant dans le Dictionnaire néologique... Il ne m'a jamais écrit ni parlé de vous que pour nous brouiller; jamais il n'a employé sur votre compte un terme honnête. Si vous aviez la faiblesse honteuse de vous mettre entre un tel scélérat et votre ami, vous trahiriez également et ma tendresse ei votre honneur.» Et le 10 décembre, sur ce que Thieriot lui avait répondu que les outrages dont il était l'objet dans le Dictîownaire néo^ logique y avaient été introduits par un éditeur de Hollande, et que Des Fontaines les désavouait : « Je ne me rends point sur le Des Fontaines, et je vous soutiens que le pied-plat dont
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'wes me parlez, qui vous a sî indignement accoutré dans son libelle néûiogiqîM^ e^est lui-même; mais je ne tous dis que ce ipue ¥oi» sav^. Vous cherchez à ménager un monstre que vous délestez et que vous craignez. JTai moins de prudence; je le hais, je le méprise, je ne le crains pas, et je ne perdrai aucune occasioii de le punir. Je sais haïr, parce que je sais aimer. Sa lâche ii^ni^titude, le plus grand de tous les vices, m'a rendu irréeoncilîable. » Voltaire ne réussit pas à souffler à Thieriot le feu de sa passion. »
LA VOLTAIRQMANIB
Cependant, Des Fontaines faisait déjà des lectures de sa Voltairomanie. Un jour, le marquis de Loc-Maria réunit dans un grand dîner des gens de lettres qui ne s'aimaient guère, entre autres Des Fontaines, Tabbé Prévost, Marivaux, Mairan, La Cbevaleraie, Algarotti, et il dît à Lévesque de Burigny, qui en était : « Je suis curieux de voir comment mon dîner finira. » Des Fontaines lut sa VoUairomanie^ s'applaudit lui-même, tout seul, au dire de Lévesque, et termina en s'écriant : « Voltaire n*a plus d*autre parti à prendre que de s'aller pendre (1). »
Enfin, le 14 décembre, la Voltairomanie parut chez Chaubert, sous le nom d*un jeune avocat. Elle fut aussitôt envoyée à Cirey par La Mare et Thieriot. Voltaire et madame du Châtelet, qui l'avaient reçue chacun de son côté, se la cachèrent pendant plusieurs jours l'un à Tautre, et, sans se rien dire, ils travaillèrent séparément sur Thieriot et préparèrent la défense (2).
Ce libelle était une censure injurieuse de la personne et des ouvrages de Voltaire, une énumération ironique de ses disgrâces, où Texagération et Terreur se mêlaient malheureusement à la vérité. Après quoi, Des Fontaines racontait sa conduite,
(1) L&y«iiqvia de Buri^n^f , IMtr$ à M^ éU SUunt^lésH, yîèfm JniiU0cttivw de la Vie de Voltaire^ par Condorcet, Œuvres de Voltaire^ t. I, p. 349; et lettre <te Voltaîpe à (TArgental, du 27 janvier 1739. — (2) M»» du CThâtelet à d'Argwtal, Httreft^^W ttaa 4te«nbfQ naftr fit «i » jvMiir 1139.
suivant lui généreuse, envers Voltaire, et arrivait à la fameuse lettre à Maflfei, nœud du débat : « Croira-t-on que celui qui fidt aujourd'hui un si honteux reproche à M. l'abbé Des Fontaines, est celui-là môme qui fit son apologie il y a treize ou quatorze ans, et qui démontra dans un petit Mémoire dressé par luimême la feusseté et l'absurdité de l'accusation ? Il le fit à la sollicitation de feu M. le Président de Bemières, qui par complaisance le logeait alors chez lui, et que Voltaire ose appela son ami. — M. le Président de Bemières, est-il ajouté en note, amt d'un Voltaire, petit-fils d'un paysan ! La profession d'homme de lettres est bien avantageuse. Cet ami le chassa de chez lui en 1726, après son discours insolent dans la loge de la demoiselle Lecouvreur. — Mais par quel attachement, ou plutôt par quelle aveugle partialité, et par quelle profusion de louanges, l'abbé Des Fontaines n'a-t-il pas payé pendant dix ans un service qui n'avait été, du côté de Voltaire, qu'une déférence aux volontés de son hôte et de son bienfaiteur I » — Des Fontaines raconte ensuite l'histoire de' leur querelle, et il ajoute : « Après cela, il a la folie de prétendre avoir encore des droits sur le cœur de l'abbé Des Fontaines. Ignore-t-il qu'il est de principe dans la société que les offenses effacent les bons offices ? A plus forte raison, quand l'offense est très-grande, et que le bon office n'est qu'une justice rendue, et rendue en considération d'un bienfaiteur dont on dépend. Voltaire, logé et nourri chez le Président de Bemières, allié de M. l'abbé Des Fontaines (un faquin, par ses airs de protection, nous oblige de parler de ces circonstances), avait-il pu se dispenser de faire ce qu'il fit ? »
Des Fontaines discute bien d'autres points précédemment expliqués, et il en vient au prétendu libelle composé au sortir de Bicëtre : «C'est aussi dans le même esprit qu'il a inventé le libelle composé contre lui à la campagne, chez M. de Bemières, par l'abbé Des Fontaines, qui, si on l'en croit, le montra à M. Thieriot, qui l'obligea à le jeter au feu. . . M. Thieriot est un homme aussi estimé des honnêtes gens que Voltaire en est détesté. Il traînée, comme malgré lui, les restes honteux d'un vieux lien qu'il n'a pas encore eu la force de rompre entièrement. Or, on
a demandé à M. Thieriot, qui est cité ici pour témoin, si le fait était vrai; et M. Thieriot a M obligé de dire qu'il n'en avait aucune connaissance. On propose ici un défi à Voltaire. Le séjour à la campagne, chez feu M. le Président de Bernières, est dans les vacances de 1725. Si un libelle imprimé cette année contre Voltaire existe, qu'on le montre. S'il répond que l'abbé Des Fontaines l'a jeté lui-même au feu, qu'il cite des témoins; car, assurément, il ne doit point être cru sur sa parole. }i. Thieriot, dit-il, l'obligea de le jeter au feu. Et voilà M. Tieriot qui déclare la fausseté du fait. Le sieur de Voltaire est donc le plus hardi et le plus insensé des menteurs (1). »
Ge défi et ce démenti furent, avec le passage relatif au Président de Bernières, ce qui blessa le plus Voltaire dans la VoUairomaniey et c'est sur ces deux points qu'il concentra presque tous ses efforts. Il commença par disputer à Des Fontaines l'avantage qu'il s'était si habilement fait en mettant Thieriot de son côté.