‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 27 sur 40 · THIERIOT ET L*AP0L0GIB · texte numérisé non relu

THIERIOT ET L*AP0L0GIB

Nicolas-Claude Thieriot, né à Paris le !•' janvier 1697, se ht, «1 sortir de l'étude de M" Alain, le séide de Voltaire. Ces, deux hommes avaient besoin l'un de l'autre. Voltaire veillait à Fexistence de Thieriot, et Thieriot à la gloire de Voltaire. Répandu dans les cafés et les sociétés, Thieriot y récitait les vers du poëte, dont celui-ci ne gardait pas copie. Il les savait tous par cœur. Aussi l'avait-on surnommé la Mémoire de Voltaire (2). Dans un Temple de Mémoire joué, en 1725, au théâtre de la Foire, il y a un M. Prône-vers : c'est encore Thieriot. Le duc de Sully l'appelait « le bon sens du poëte, » et Maisons, avec une de ses formules scientifiques, disait que « les acides de Voltaire avaient besoin d'être empâtés de ses alcalis (3). » Voltaire le nommait

(1) Voir la VoUairomaniej dans le FoZtertana, t»« partie, pp. 30-43. — (2) Le Glaneur, La Haye, 1731, n» 11. — (3) Thieriot au Prince royal de Prusse, dang les Mémoires de Lon^hamp, t. II, p. 447.

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ltil-mèfïi« «m € Père Mersenne, » son « cher plénipotentiaire, * son a Trompette (1). » En 1721, il lui écrivait : « Avez-Tous toujours, mon dier ami, la bonté de fairo en ma fevenr ce qu'Esdras fit pour TÉcriture Sainte, c'est-à-dire d'écrire de mémoire mes pauvres ouvrages (2)? » fl se servait du nom de Thieriot pour répondre à ses adversaires (3); il le chargeait de ses n^ociations dans l'affaire de Beauregard, ou des estampes de la Hen- Tiade; il en taisait surtout l'écho de ses mensonges, son menteur en chef,' car c'est à lui qu'est adressée la fameuse lettre du 21 octobre 1736 : « Mentez, mes amis, mentez ! » Thîeriot était donc pour lui un agent, « un colporteur plus qu'un ami, » comme M** du DefTand l'écrivait, le 27 février 1773, à Horace Walpole.

Voltaire fintroduisit chez le président de Bemières, à qui il tenait de faire acheter l'hôtel du coin de la rue de Beaune, et il s'y logea avec lui. L'été, il l'allait rejoindre à la Rivière-Bourdet. Là, Voltaire travaillait comme partout, et Thieriot paressait comme à Paris. Voltaire appelle quelque part Thieriot a l'homme qui aime le plus sincèrement la littérature, et qui a le goût le plus épuré (4). » Goût oisif, amour stérile, dont on ne peut juger par les deux ou trois lettres qui nous restent de lui. D'ail- Icui-s, il n'a rien fait. Longtemps il fut censé travailler à ime «édition de Chaulieu, qu'il tf acheva jamais. Il édita pourtant les Ifféynoires de Madcmoisd% ouvrage mal écrit, dont Voltaire llisail (avril 1729) : « Vos Mémoires ne font pas d'honneur au ^tyte des princesses. » Pour lui procurer quelques ressources, Voltaire l'engagea à traduire le GuiliveT de Swift : au bout de trois mois, il n'en avait pas hi trois chapitres, pas traduit un «ul. Il avait assez de son parasitisme.

En juin 1723, Voltaire, fetigué de lui donner, quoiqu'il lui donnât fort peu, et prétextant le mauvais état de la successSon de son père, demanda pour lui, avec vers à l'appui, une place dicz les Paris. Ne l'ayant pas obtenue, il voulut le donner pour ^crélaire à Richelieu, nommé ambassadeur à Vienne (S). Mal

(1) Lettres à Tbieriot des 16 et 20 mars et éoL 27 nvfiSBriire 1736 ; à d' Argents], 4a 6 juiUet 1755. -^ (2) louUIe de réfuter oeHe foble d'Ësdra». — (3) LellK *i 20 mars 1725. — (4) A DamUavllle, ^ nofreoBbre Vm. ^ (5) Lettra «hi iS •#-

:î Icmbre 1724

TOLTAIA^ ET BVS FONTAINIS 275

4»nseîUé par les Bermères, et surtout fwr sa paresse et son oiv gaellf Thieriot r^(mdit qu'il n'était pas &it pour être doo^sti- 4iue de grand seigneur. Or, notez qu'il n'a jamais été aute diose! Voltaire répliqua qu'il aurait donné cet emploi à son mt>pre fils, qu'au liesoîn il l'aurait gardé pour lui-même, ei il termina par des p]ira£e3 charmantes d'amitié. Thieriot se rurvisa. Biais trop tard. Vcdtaire parvint pourtuit à le Eure adjoiiidre à l'ambassade, et essuya un nouveau refus. Il pai:doniia de bm cœur à son ami, et sa dernière lettre à ce sujet est eacofe ravissante d'afiection.

A cette époque, Thieriot prouva sa reconnaissance par te soins qu'il prodigua à son ami malade, soit à Paris, soit à liaisons; mais il se paya de ces soins en mangeant quatre*vmgls souscriptions de la Hènriade. Et pourtant il était alors nourri et pensionné par madamede Fontaine-Kartel. Uest vrai qu'ilsaerîâli bientôt gîte ^ pension à son amour pour la comédienne Sadl6. Voltaire l'aida dans ses amours comme dans tout le reste, et il adressa en son nom une Ëpitre à la comédienne (1). UTenvofa alors en Angleterre, et lui absmdonna le profit des Lettres phiiôwphiques. Thieriot fut ingrat. De retour à Paris, il prétendit n'avoir tiré de son édition que cinquante guinées au lieu de .^eat louis; il se laissa dire que Voltaire l'accusait de lui jiifoir volé son manuscrit, et, loin de le défendre, il se vanla d'avoir rompu avec luL Aux réclamations touchantes de Vcèliire (3), il n'opposa d'aèord que le silence, puis il envoya une eipiicatioii dont Voltaire voulut bien se contenter. Voltaire pardonjia encore, lorsque ThBeriot le laissa accuser d'avoir vendu «ft Angleterre te mêmes Leure$ qu'il avait vendues en France; ci, malgiié le silence obËtioé de Tbi/snot^ A Jie pot croire à sa tarabîson. Il se borna à Je gourmander sur sa pai^sse, à lui * reprodier de vivre comme lâ rfaoBune avait été txéé unîqvettieftt pour ^uper, et de n'avoir d'existence ^ue depuis dtK heures du soir jinqu'à deux beures apanès oainuit : « Bnvei du vin deehaapagne, lui criait-il; mais faites quelque chose qui vous mette en état de boire un jour du vin qui soit à vous (3). » De Cirey,

(1) Œuvre» de roZtotre, t. XIII, p .105. —(2) 5 août 1733.^(l)« J«fa nSS.

il lui obtint la charge d'agent littéraire du Prince royal de Prusse, avec douze cents livres d'appointements; pension mal payée, et dont il dut réclamer souvent les quartiers auprès de Favare Frédéric. En même temps, il paya, en quelque sorte, sa pension chez le fermier général La Popelinière, par force vers en l'honneur de la maîtresse de la maison. Thieriot étant venu à Girey en septembre 1738, il glissa dans sa valise, au départ, un rouleau de cinquante louis (1). « n est étonnant, écrivait quelques mois après madame de Graffîgny (p. 72), il est étonnant Tamitié qu'il a pour cet homme. U lui donne tout le profit de sesti^ltres.j

Oui, amitié étonnante, et que les faits qui vont suivre rendront bien plus inexplicable.

En efiTet, grâce à l'adresse avec laquelle Des Fontaines avait introduit Thieriot dans sa querelle, le Préservatif éta.it renversé dans un de ses principaux fondements, et renversé par un ami. Or, entre cet ami et Voltaire, il devait y avoir quelque yilain secret, quelque association honteuse, qui exigeait qu'on l'épargn&t Le vil parasite, le sybarite voleur était maître de la situation ;lil n'avait qu'un mot à dire pour tout décider en faveur de Voltaire, et ce mot il ne le diài pas ; et Voltaire, réduit à l'implorer à genoux, après l'avoir imploré en vain, restera extérieurement son ami ; et d'Argental , madame du Ch&telet le confirmeront dans cette amitié persévérante, qui serait une bassesse et une l&cheté, s'il n'y avait pas au fond d une telle conduite un mystère que rien, dans ce que nous avons raconté, n'eiqili* que sufQsament, et dont le mot est perdu. D'Argental , qui méprise Thieriot, est d'avis qu'on le ménage quand même, et madame du Gh&telet, qui le déteste, partage cet avis. Elle proo^ de ne pas brouiller Thieriot et Voltaire : « Je me contiendrai, écrit-elle, je sens qu'il le &ut; mais j'ai bien de la peine (2). »

Pour Voltaire, il commence par amadouer l'avide Thieriot en lui jetant, avec parcimonie c'est vrai, mais enfin en lui je-

(1) Mémoires de Longrchamp, t. Il, p. 427, note de Decroiz. — - Sidyant Dovernet, p. 393/ c'est à Feraey que te fait se serait passé. — (2) A d'Argental, • et 12 janvier 1739.

tant quelque somme : « Donnez encore cent firancs à M. Thieriot, écrit-il à Moussinot le 4 décembre 1738 ; mais, pour plus grosse somme, un mot d'avis. » Et le 33 : c Vous devez avoir donné trois cents livres à M. Thieriot, chez M. de la Popelinière, n'est-ce pas ? c'est mon ami de {dus de vingt ans. »

Cependant Thieriot, après avoir donné avis du pamphlet et l'avoir envoyé à Cirey, garda, pendant plusieurs jours, un silence de complicité. Or, tout dépendait de son unique témoignage, invoqué contradictoirement par Des [Fontaines et par Voltaire. Sur le libelle composé contre lui au sortir de Bicêtre et jeté au feu à la Rivière-Bourdet, Voltaire n'avait d'autres preuves que celles qu'il [prétendait trouver dans trois lettres de Thieriot, l'une du 16 août 1736, où on lisait, suivant lui : € n a foit, du temps de Bicêtre, un ouvrage contre vous intitulé Apologie de M. de Voltaire^ que je l'ai forcé, avec bien de la peine, à jeter dans le feu (1). » Voltaire disait avoir déposé cette -lettre chez un notaire, qu'il ne nomme pas : [asserticm contestable. Si la lettre existait, n'en a-t-il pas changé les term^, comme ceux d'une autre lettre du 31 décembre 1738, qu'il a certainement citée à faux dans son Mémoire ?

Thieriot se taisant tou jours. Voltaire écrit à Berger, le 22 décembre 1738, pour se plaindre d'un tel silence et l'engager à voir le taciturne. Le 24, il écrit à Thieriot lui-même : « Ce scélérat d'abbé Des Fontaines a donc enfin obtenu ce qu'il désirait : il m'a ôté votre amitié. Voilà la seule chose que je lui reproche. » Depuis le 14, jour de la mise en vente du libelle, une seule lettre de Thieriot était arrivée à Voltaire, pendant que' les plus indifiérents le plaignaient et lui offraient leurs services. « Monsieur et madame du châtelet, madame de Ghampbonin, tout ce qui est ici, effrayés de votre silence, ne savent à quoi l'attribuer. » On ne demande à Thieriot que d'avoir de la mémoire (2) ; on lui demande, sinon une lettre ostensible, au moins une marque d'amitié. Thieriot se tait toujours. Le 2 jan* vier 1739, Voltaire insiste : « Je ne sais que de vous seul qu'en

(1) Mémoire de Vottaire, Œui>res,U XXXVIII, p. 317. — (2)llect*«ade 1890» il décembre, p. 331.

^8 IITIE SECOND (1734.175;0)

effet Fâbbé Des Fontaines, dans le temps de Bieètre, fit eonti^ moi un libelle... Non-seulanent tous noas en ayez parlé du» votre voyage à Cirey, en présence de madame la marquise du Ghâtelet, qui l'atteste, mais, en rassemblant vos lettres, voici ce que je trouve dans celle du 16 août 1726... » Et il cite cctie lettre. Or, il est remarquable que, dans cette version, il n'est fius parié de VApologiey ce qui donnerait le droit de supposer que ce titre a été ajouté dans la version du Mémoire.

Poussé à bout, Thieriot écrivit à madame du GhâteleC une lettre antidatée du 31 décembre 1738, où il commençait par condamner le Préservatif : « Lorsque le Pr^serrolê/' parut, j*en fus fort scandalisé, et mon amitié fut vivement émue et sdarmée de voir attribuer à M. de Voltaire ce libelle, dont je le tiens entièrement incapable. » Sur le fait de la Rivière-BcMmleC il ajoutait : € rai essuyé beaucoup de questioi^ sur la vérité de ce fidt, et voici quelle a été ma réponse: Que je me souvenais simplement du £iit, mais que, pour les circonstances, elles étuent si peu restées dans ma mémoire, qae je ne pouvais en rendre aucun compte ; et cela n'est pas extraordinaire aprte tant d'asnées. y> Des Fontaines avait abusé de cette réponse , générale et «ncère. Tiiienot méprisait ses éloges, puis il disût à madame du Ghitelet : « Tout l'éclaircissement que je puis donc voos donner, Madune, c'est qu'il fut question à la Rivière^Boord^ en ces temps-là, d'un écrit contre M. de Voltaire, qui, autant qmd je puis m'en souvenir, était en un cahier de 40 à SO pages. L'abbé Des fVintainesme le fit voir, et je l'engageai à le suppiîmer. Quanta la date et au titre de cet écrit (circonstances trè»importantes au fait), je proteste en honneur que je ne m'en so«viev» pas, non plus que des autres. » n terminait en protestant de son ainitié et de sa reconnaissance (1 ). Et il répandit des eo- :|iies de «m factum, qu'il se proposait de publier dans le Fam êicmUr$.

Les circonstances oubliées étant tout ici, madame ém CkÊÈ^ Jet, indicée, lui renvde sa lettre. Voltaire cherdie à adondr iecoup. n se plaint à Thieriot d'une lettre si sèche et si pea

(l)Voir celte lettre, Mémoires de Longchamp, t. II, p. 131 •

convenable : « Ecrivez-lui quelque chose de plus fait pour sou cœur. » Non> Thieriot n'a point oublié le titre du libelle. Il recule et fuit la bataille. Puis, faire courir ime lettre adressée à madame du Châtelet, « cela est contre toutes les règles, et un nom aussi respectable doit être plus ménagé. » Pourquoi une lettre ostensible qu'on ne lui demandait pas? Et n'a-t-il pas peut-Mre aggravé sa faute, ea eavoyant cette horreur de VoltaîTomame au Prince royal de Prusse (1)? — Le 9 janvier. Voltaire revient à la charge : a Je suis déshonoré, si l'écrit de Des Fontaines subsiste sans réponse, si l'infâme calomnie n'est pas confondue. s> Il insiste sur les prétendus aveux de Thieriot. Cette fois, il a quatre lettres, une autre fois dix, dont il n'a jamais cité qu'une, et encore surchargée* Le 10, nouvelle instance , particulièrement sur l'envoi de Yhorreur au Prince royal. Ge même jour, le marquis-Dandin, prenant en main l'honneur de celui qui le déshonorait, envoie à Thieriot le canevas d'une lettre, laissant à son cœur le soin de le remplir, et il invite son jpatron La Popelinière à user sur lui de son autorité. Thieriot écrit la lettre, qui lui est encore renvoyée par madame du Châtelet en l'absence du marquis. « Elle n'est ni française, ni décente, ni intelligible, lui répond Voltaire, ^ M. du Châteiet, qui est très-vif, en eût été fort piqué (2). » Et, apprenant la prochaine insertion de la première lettre dans le Pour et contTBy il ajoute en past-scriptum : « Ah, mon ami, serait-il vrai? Ce serait le plus cruel outrage è madame du Ghâtelet ot à toute S9l lamille... S'il en est temps, volez chez le Fowr U <i4mtfre^ hxùk^ la feuuUe, payez les frais. » * Pendant qa'il parlait un langage si tendre et qui lui devait \mA coûter, Voltaire se déchargeait dans le -cœur du «comte d'Arj^ental. Le 2S janvier, il lui adressait une déclaration que éevak Siigner Thieriot : « Le sieur Thieriot, ajrant lu un libelle intitulé Fo^toêrdmftnie, dans lequel on aiutnce i^'il désavoue 1|« de V'Ottaim, et dans lequel on trouve un tissu de calomnies atmces, est obl^ de déclarer^ si»* son bonneur, que tout ce qm

tl) Lettre -fltt î Jmvîer, rt Hewmit de 1868, p. 354.— î?) Lettres des 48, mm 23 janvier 1739.

est avancé sur le compte de M. de Voltaire et sur le sien est la plus punissable imposture; qu'il a été témoin oculaire de tout le contraire, pendant vingt-cinq ans, et qu'il rend ce témoignage à l'estime, à l'amitié et à la reconnaissance qu'il doit à... etc. » Et Voltaire ajoutait : « S'il refuse cela, indigne de livre; s'il le fait, je pardonne. »

Thieriot n'en fit rien, et s'abstint seulement de publier sa lettre dans le Pour et contre. Mais il avait déjà envoyé au Prince royal de Prusse la Voltairomaniej côuune il faisait de tous les libelles contre Voltaire, avec la lettre à madame du Ghfttelet, dans laquelle il désavouait les anciennes : c Y a-t-il, écrivait Voltaire à d'Argental, le 18 janvier ; y a-t-il une âme de boue aussi lâche, aussi méprisable? » A Thieriot lui-même Voltaire était loin de parler sur ce ton.

Thieriot ne bougeait pas, et continuait à boire, n finit jMir dire qu'il ne ferait rien que le comte d'Argental ne le lui ordonnât, n savait d'Argental opposé à un procès, dont le comte prévoyait le scandale ou l'avortement, opposé même au désaveu sollicité par Voltaire. « Eh bien, ordonnez-lui donc sur-lechamp, écrit Voltaire à d'Argental (18 janvier), de courir chez M. Hérault, et de confirmer sa lettre du 16 août 1726, et les autres, dont voici copie. Cela m'est de la dernière importance; il y va du repos de ma vie. »

Thieriot n'obéit pas, malgré de nouvolles invitations. Voltaire convoqua alors contre lui le ban et l'arrière-ban; il ameuta tout le monde. Madame de Ghampbonin lui écrivit au sujet de madame de Bemières (1), et elle partit bientôt pour Paris. Le marquis, le Prince de Prusse lui-même, entrèrent dans la coalition. Thieriot résista à tout, et d'Argental conseilla à Voltaire de rabandonner. Voltaire ne l'abandonna pas. Thieriot lui donna-t-il quelque satisfaction? Non probablement, car on n'en trouve nul vestige. Et pourtant, dès le mois de mai 1739, * Voltaire reprenait avec lui sa correspondance, où il n'y a plus le moindre écho de cette querelle. A cette même époque, le 4 mai, Thieriot put écrire au Prince royal de Prusse, qui lui oon- (1) Dans les Mémoires de Loogchamp, t. II, p. 438.

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seîllait de faire avec Voltaire une réconciliation éclatante, qu'il n'y avait pas lieu à une réconciliation là où il n'y avait pas de brouillerle; que son commerce d'amitié et de conflanceavec Voltaiic n'avait jamais été rompu; que, dans leurs différences d'avis, le plus grand nombre des anciens amis de Voltaire luîmÊme avait toujours décidé en sa faveur; que tout le monde en était informé, et qu'il n'y avait donc plus rien à faire. « J'ai été en état, disait-il, de juger des choses mieux que M. de Voltaire, et nous avons des usages qu'on n'enfreint point impunément. Ce n'est pas que M. de Voltaire ne les sache; mais sa passion et son éloignement étaient des raisons pour ne point suivre toutes ses idées. U était à mon égard, moi étant à Paris et fort répandu, ce que serait un homme éloigné d'un tribunal où il plaiderait, à l'égard d'un autre qui serait sur les lieux, à la suite des juges, et à portée de savoir l'air du bureau à chaque moment. » Donc, il ne fît rien de plus pour Voltaire que la lettre à madame du Ghâtelet, qu'à cette date du 4 mai, il déclarait encore « aussi suffisante qu'elle était nécessaire (1). »

(1) 3£émoirê8 de Longchtmip , t. II , p. 442. — Acbevons dans aoe note, — e'est tout ce que mérite le peraonnage, — rhistoire de Thieriot et de ses nqn ports avec Voltaire. Tbieriot continua d'6tre le correspondant da t(^ de Proiie et le commissionnaire de Voltdre (lettres du 6 décembre 1758, du 9 septembre el du 19 novembre 1760). En 1756, il fut l'éditeur de la Loi naturelle et duD^ soiire de Liàbonne. Voltaire, établi en Suisse, lui offrit l'bospitafité, pour le dédommager de la perte de ses fonctions d'agent littéraire du duc des Deux-Ponts; mais Tbieriot, alors à Montmorency, ne voulut pas se déplacer. En 1762, il fit on Toyage aux D^ioes; et Voltaire, bien que ne se fUsant pas illusion sur sa reconnaissance (à M»* de Fontaine, février 1762), lui abandonna le Droit du Sftçneur, dont le profit dut être mince après neuf représentations seulement. De fetoor à Parte, Tbieriot n'écrivit plus guère à son ami, préférant la table à manger à la table à écriie (à CideviUe, 9 janvier 1763 et 2 avril 1764). En 1767, Volliire se plaint d'être « compromis pour lui, de la manière la plus crudle» » dam, «M aflUre que nous ignorons (à Ricbeliea, 43 janvier 1767). En 1769, le 13 jan« . vier, Tbieriot envoya à Voltaire un bilan de détresse, réclamant l'effet d'une joomesse qui lui avait été faite en 1766. n ne reçut en réponse qu'une promesse non- Telle, dont l'effet était renvoyé, après l'arrangement supposé de certaines affaires (27 Janvier). Tout se borna à l'abandon du Dépositaire ^ dont il lui fallut encore partager le profit avec Lekain (4 mars et 9 aotit 1769, 20 janvier 1770). Quand il OKiurut, en novembre 1772, Grimm accusa Voltaire de l'avoir laissé vivre et mourir dans la gêne; et il est sûr que Voltaire ne lui donna que lorsqu'il avait besoin de lui, et qn'U le paya toqjours plus en paroles qu'en argent. Si Tbieriot ne valait pM plus, Voltaire loi devait davantage. Malgré toutes ses protestations,

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Sn résumé, qu'y a*t«il de Titd quant à V Apologie ? Des Fon- Uioes & toujours nié ai être Fauteur, et de sarants bibliographes, eomme Quérard, dans sa BibHographie voltairienne^ Fattrïbueut à rald>é Pdkgrin. A une date incertaine, avant ou après Kcêtre, et sous un titre paiement incertain, il put y avoir que^e chose de Des Fontaines sur Voltaire. Mais quoi ? Peut- Étre une simple critique littéraire, que, dans les circonstances, on l'engagea à brùkr* Pour Voltaire, toute critique était ou Ubdle inâme, dont il eût demandé vengeance au ciel eomme è ta terre, s*il eût cru au ciel. Cette Apologie ellemême, quel qu'en soit l'auteur, n'est qu'une critique littéraire de la âe^nade, sans aucune perscmnalité. Toujours est-il que V(dtaire ne s^en était pas plaint en i727, et qu'il avait continué ses bous rapports avec Des Fontaines.

N'ayant rien pu obtenir de Thierîot, Voltaire songea à un procès criminel. Mais, auparavant, il chercha à détruire toute pireuve contre hii. Plus que jamais il désavoua le Préservatif. « Je vous prie de dire à tous vos amis, écrivit-il à Berger, le 22 décembre 1738, qu'il est très-vrai que non-seulement je n'ai aucune part au Préservatif y mais que je suis très-piqué de l'indiscrétion de l'auteur (i). » On peut présumer déjà ce que valaient les preuves démonstratives dont il se targuera contre ses adversaires dans tout le cours du procès.

Que Voltaire fût ounonl'auteur dn Préservatifs peu importait à Des Fontaines, puisquelaletlre avouéeàMaffei ^ibsistaittoujours.

Voltaire ne Faimait pas et le méprisait. Après sa mort, il écrivit mtoLéb'. cette belle oraisoo funèbre : « Mon contemporain ^bieriot*.. \otre hktoriogitpàt des caf(§s est mort II s'acquittait parfaitement de cette charge $ il mvûk par oosv le peu de bons et le grand nombre de mauvais vers qu'on (aiwit dans Pariai e^ tait nn bomme bien nécessaire à l'Etat (8 décembre 1772 et i«r février 1773). m — Thieriot avait abandonné le soin de son ménage à une demcôseUe TaaohiDy fiÉ voulut garder ses papiers. D'Argental engagea Voltaire à réclamer, et Voltaire hà répondît, le 4 décembre 1772 : « Que voua êtes bon, que vooa êtea aimable, queje vous suis obligé d'avoir empêché mademoiselle Tascbin d'hériter de mol !.«.•« Je vais écrire à M. de Sartines suivant vos iostractioiia. Thûetiot avait toiyoaB espéré être lui-même l'éditeur de mes lettres et de beaucoup de mai petiia œ* vrages; il sera bien attrapé! » La lettre à Sartines est perdue; mais 11 eatprdbahia que d'Argentai réussit à retirer quelques-uns des manuscrits laissée pir Thieriot : de là le Recuca de 1S20. — (1) Voir encore les lettre» à l'abbé 4*01ifet9 dn It janvier, et à Hdvétius, du 19 février 1739.

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et que tout pour lui était là. Néanmoins, Vcdtaire multiplia ses elforts pour effocer toute trace de sa paternité. Le 20 janvier 1739, il écrivait à l'abbé Moussinot : « Surtout que le chevalier de Mouhy détruise le ridicule soupçon que je suis l'auteur du Préservatif . s> Et il fit détruire par Mouhy l'original de (ce libelle, qui était apparemment de sa main. Bien plus, il exigea que Houhy brûlât, en présence de Moussinot, toutes ses lettres: > « Cela, écrivait-il (4 décembre 4738), est encore d'une importance extrême pour ses intérêts et pour les miens. » A toute demande d'argent, il mettait pour condition expresse la destruction de tout papier, et Moussinot ne devait rien lâcher à Mouhy que sur serment qu'il n'en restait plus (18 janvier et 5 février 1739).

Se croyant ainsi inattaquable, il travailla à détacher tout le monde de la cause de Des Fontaines* Le 5 février 1739, il chargea Moussinot de voir le bâtonnier des avocats et les anciens, entre autre un nommé Pageau, intime ami de son père, à l'effet d'obtenir un désaveu, au nom du corps, de la Voltatromanie, mise sous le nom d'un avocat. Le même jour, il écrivit à Deayau, doyen de l'ordre, autre ami de son père et de toute sa Damûlle^ pour lui demander une lettre du bâtonnier et de quelques anci^s. Ce b&tonnier était heureusement diargé d'une afiEaire de M. du Ghfttelet, qui allait lui écrire pour l'encourager. Dans cette lettre, on devait marquer « qu'après s'être informé de tous les avocats de Paris, ils avaient tous répondu qu'il n'y âi avait aucun capable de feire un si infâme libelle. » Si on pcmvait ajouter im mot en fevcur de Voltaire, ce serait un honneur qui tomberait « sur un homme pénétré d'estime et de req>ect pour la pnrfession d'avocat, et qui se repentait tous les jours de ne l'avoir point embrassée. » Suivait ce post-scriptum: € Ne pourrais-je point, par le moyen de conseillers au parlement de mes amis, demander qu'on fasse brûler le libelle ? Le bâtcmnier ne pourrait-il pas le requérir lui-même? n me semble qu'il y en a des exemides, eX qu'on pom-rait, au nom du corps des avocats, en requérk* le châtiment comme d'un libelle scandaleux imputé aux avocats (1). » Même demande à Pageau les

(1) B,ecML9il de 1856, t. I, p. lia.

7 et 8 février. Voltaire, qui criait tant contre la brûlure de ses plus mauvais ouvrages, était toujours prêt à brûler tout ce qui était contre lui.

S'il n'obtint pas tout, notamment la brûlure, il obtint quelque chose. A cause de la difficulté de réunir une 'assemblée générale de Tordre des avocats, on ne put lui délivrer une « attestation en forme; » mais Pageau lui écrivit, le 42 février, au nom de la meilleure partie du Palais, qu'aucun avocat ne pouvait s'avouer l'auteur d'un tel libelle, et que lous le condamnaient comme scandaleux (4).

SAINT-HTACINTHE ET LE MATHANASIUS

A défaut de Thieriot,iVoltaire voulut enlever Saint-Hyactintiie à Des Fontaines, qui, à la fin de son pamphlet, avait dté un fragment du MathanaHus sur l'aventure de Beauregard.

Nous n'avons point ici à £Bdre la biographie de saint Hya* cinthe, né à Orléans en 4684, et qu'une absurde calomnie &isait fils de Bossuet et de mademoiselle de Mauléon. A d'autres l'ofiQcier de dragons et l'aventurier; à d'autres même le fondateur, avec Sallengre, Prosper Marchand et s'Gravesande, du Journal Littéraire de La Haye. C'était au temps de la querelle des anciens et des modernes, et Saint-Hyacinthe prit parti pour ceux-ci. De là le livre qui a foit sa réputation : Le chefd'cnivre d'un inconnu^ par le Docteur MathanaHuSy commentaire ironique d'une chanson populaire, où sont tournés en ridicule l'abus et le pédantisme de l'érudition.

Saint-Hyacinthe vint jouir de sa gloire à Paris, et il y fit connaissance avec Voltaire, dont on jouait alors l'Œdipe. A une représentation, Saint-Hyacinthe, montrant au poète la multitude des spectateurs : « Voilà, lui dit-il, un éloge bien complet de votre tragédie. » — « Votre suffrage, répondit Voltaire, me flatte plus que celui de toute cette assemblée. »

il)Œuvr$êde VoUairê,t XXXVIII, p. 346.

Quelques années après, ils se retrouvèrent en Angleterre, et s'y brouillèrent pour la vie. Lévesque de Burigny , biographe d*Ërasme et de Grotius,'membre de rAcadémie des Inscriptions et ami de Saint-Hyacinthe, a écrit : « M. de Saint-Hyacinthe m*a dit et répété plusieurs fois que M. de Voltaire se conduisit très-irrégulièrement en Angleterre ; qu'il s'y fit beaucoup d'ennemis, par des procédés qui ne s'accordaient pas avec les principes d'une morale exacte; il est même entré avec moi dans des détails que je ne rapporterai point, parce qu'ils peuvent avoir été exagérés. Quoi qu'il en soit, il fit dire à M. de Voltaire que, s'il ne changeait de conduite, il ne pourrait s'empêcher de témoigner publiquement qu'il le désapprouvait; ce qu'il croyait devoir faire pour l'honneur de la nation française, afin que les Anglais ne s'imaginassent pas que les Français étaient ses complices, et dignes du blâme qu'il méritait (4). »

Voltaire ne répondit à cette injonction que par lacolère et le mépris, et Saint-Hyacinthe, ne gardant plus de ménagement, lui infligea un blâme public. Il commença à Londres (1728) des Lettres critiques sur la Henriadey dont il ne fit paraître qu'une, critique fort modérée du premier chant, et éloge exagéré du poème. Cela ne méritait pas la haine de Voltaire, qui éclata pourtant à cette occasion. Saint-Hyacinthe résolut alors d'achever son adversaire d'un seul coup ; et, en 1732, faisant une nouvelle édition de son Chef-d'œuvre , il y joignit l'allégorie transparente de l'aventure du pont de Sèvres, alors presque oubliée, et que Des Fontaines révéla à tous dans sa Voltairamanie. Voltaire, s'imaginant que Saint-Hyacinthe avait été le collaborateur de Des Fontaines, et connaissant la grande liaison de Lévesque de Burigny avec lui ; en relation, d'ailleurs, avec ce Lévesque, à qui il demandait des documents pour mnLouis XIV^ et avec ses frères Lévesque de Pouilly et Lévesque de Champeaux, deux autres savants; Voltaire, disons-nous, écrivit à l'ami de l'auteur de Mathanasi^is (janvier 1739) : « Je ne me

(1) Lettre à Vahbé Mercier de Saint^Léger (Paris, 1780), du» les Pièces jm^ ti&»itives de la Fie de VoUairet par Gondorcet ; Œuvrei deVoUaire, 1. 1, p. 351 •— C'est le rédt de Lévesqae qae nous suivons id.

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plains point de l'abbé Des Fontaines, il fait son métier ; il est né pour le crime ; maïs qn'aî-je fait à M. de Saint-Hyacinthe? » Et il demandait, en son nom, et au nom d'une famille honnête, nombreuse, cet pouvant se venger, » une réparation. Le 4 février, il parlait de plusieurs officiers de ses parents, s'intéressantdans l'affaire « jusqu'à sacrifier leur vie. » Le même jour, il écrivait à Thîeriot : « Pen écris à M. le chevalier d'Aydie, à M. d'Argental, à madame de Champbonin. On pourrait se venger dans le sang de ce coquin de Saint-Hyacinthe ; mais on retient le zèle indiscret des personnes qui voulaient aller lui couper les oreilles. Lès larmes respectables de la meilleure amie qûà ait jamais été me retiennent ici (à Cirey) malgré moi. Je devrais être à Paris (1). » En effet, il mettait tout le monde en avant contre Saint-Hyacinthe : Helvétius,à qui il présentait son adversaire comme un «ofetir , un monstre y un mendiant ingrat, oublieux des aumônes qu'il lui avait faites en Angleterre (21 janvier); d'Argental, qu'il chargeait d'obtenir le désaveu d'un tel coquin^ BG voulant plus servir de bouffon au public, et préférant l'exil et même la mort à un état si ignominieux (6 février) ; Berger, à qui il demandait justice d'un « infâme escroc » et d'un « sot plagiaire, » d'un homme qui avait été tour à tour « moine, libraire, marchand de café, et qui vivait aujourd'hui du profit du biribi (16 février); » mademoiselle Quinault, de qui il implorait un certificat des comédiens détruisant la calomnie (18 février)* Lévesque de PouiUi, devant qui il redoublait les accusations qu'il n'avait pas osé dire toutes à son frère (27 février). Il lui fallait « un désaveu fort et authentique, » celui qu'il avait déjà reçu ne le pouvant satisfeiire (2). En effet, Lévesque de Burigny lui avait répondu que Saint-Hyacinthe n'avait aucune liaison avec Des Fontaines, qu'il le méprisait, qu'il n'avait pas la moindre part à la VolUriromanie. Ce n'était pas assez, et, le passage cité par Des Fontaines subsistant néanmoins, il exigeait la réparation d'un tel outrage ; et, au moment même, il outra-

(1) Recueil de 1856. <2) A TbferJot, 4 février, à ^'Argontal, l2fôTrifir ;à Ber* ger, 16 février 1739.

geait, a diffamait! Singulier et terrible ennemi que Voltaire !

n envoya alors à Paris madame de Ghampbonin, avec ordre d'aller trouver Lévesque de Burigny, et d'obtenir de Saint- Hyacinthe, par son intervention, un désaveu formel de Des Fontaines. La dame était chargée d'ajouter, que, si l'on n'apaisait pas Voltaire, il y aurait du sang répandu. Lévesque de Burigny lui conseilla de laisser des menaces qui ne feraient rien sur un homme tel que Saint-Hyacinthe, et il l'accompagna chez son ami. Là, madame de Ghampbonin voulut exiger de Saint- Hyacinthe, non plus seulement qu'il désavouât Des Fontaines, mais qu'il se désavouât lui-même, en déclarant que la DéifUation lui avait été fiaussement attribuée. Voltaire ne procédait que par mensonge, pour lui et contre ses ennemis. Par un mensonge il se tirait de toute affaire, et un mensonge d'un adversaire lui était une vengeance et une satisfoction suffisantes. C'est pas un mensonge extorqué que se terminera sa querelle avec Des Fontaines.

Plus brave et plus loyal. Saint- Hyacinthe refusa de renior son œuvre, mais il consentit à écrire à Voltaire une lettre qui n'était guère que la répétition de la réponse adressée déjà au poëte par Lévesque de Burigny. Saint-Hyacinthe ajoutait seulement qu'il était fâché de l'insertion dans la VoUairomanie d'un extrait écrit autrefois dans un moment de colère, A quelque temps de là, il fit un peu plus. Dans ime lettre à Lévesque de Burigny, datée de Belleville, non-seulement il renouvela sa protestation qu'il n'y avait rien de commun entre lui et Des Fontaines, qu'il était complètement étranger à la VoUairomanie^ mais il ajouta : « Je voudrais bien savoir de quel droit on cite le nom de M. de Voltaire et le mien, lorsque ni l'un ni l'autre ne se trouvent dans l'ouvrage qu'on cite . » Il se plaignait qu'on eût décidé de son intention, et il présentait la Déification du Docteur comme un ouvrage de pure imagination, son docteur lui-même comme un simple type, auquel la malignité seule avait donné une signification particulière. « J'appris, disait-il en finissant, que M. de Voltaire méprisait cette pièce au point de n'y pas répondre. H fait à merveille : le sort de ces

sortes d'ouvrages est de périr en naissant; c'est les conserver que d'en parler (1). »

Explication ridicule, car Fallégorie était trop transparente pour qu'on y vît autre chose que ce qu'il y avait voulu mettre. Voltaire et Beauregard ; conseil plus ridicule encore, puisque Voltaire poursuivait alors plus que jamais Des Fontaines.

D'ailleurs, rien de tout cela ne pouvait servir la passion de Voltaire, qui voulait un désaveu de l'ouvrage qui lui permit d'attaquer Des Fontaines comme faussaire. Aussi, bien que Saint-Hyacinthe méritât qu'on lui tînt compte de son bon procédé, Voltaire, plus implacable que jamais, le décria de plus en plus, comme « feit pour mourir par le bâton ou par la corde (2), » et chercha toute occasion de lui nuire. Déjà, dans toutes ses lettres du temps de la querelle, il avait voulu le dépouiller de son Mathanasius. D iSnit par rendre publique cette accusation d'escroquerie littéraire, d'abord confidentielle, et il prétendit lui arracher aux yeux de tous la paternité du Chef-d'œuvre, pour la donner à Sallengre et à s'Gravesande (3). n ne parlait de la Déification que comme d'une « infâme brochure, digne de la plus vile canaille, et faite sans doute par un de ces mauvais Français qui vont dans les pays étrangers déshonorer les belles-lettres et leur patrie. »

Saint-Hyacinthe, justement irrité , répondit par une lettre datée de Geneken, près Breda, le 16 mai 1746 (4), où il n'avait pas de peine à établir qu'il était le véritable auteur du C?ief' d'œuvre, et où il faisait l'apologie de la Déification par de violentes récriminations contre Voltaire. D finissait en menaçant Voltaire, s'il ne le laissait en paix, d'anecdotes dont le public se réjouirait plus que lui. Il y avait dans cette lettre une bonne page : « Ah ! M. de Voltaire, si je voulais faire le portrait « d'un Français qui déshonore les lettres et sa patne (et en cela d'au-

(1) Pièces justificatiTes ûel&Viede Voltaire, par Gondorcet; Œuvres, i, l, p. 346. — (2) A Berger, 29 mars 1739.— (3) ConseiU à un jonmaXiste, datés du 40 mai 1737, mais publiés pour la première fois dans le Mercure de 1744 (1«' volume de novembre), et transportés, Pamiée suivante, dans une édition hoDan^dae des Œuvres de Voltaire — (4) Insérée dans la Bibliothèque fronçaise, U XL» pp. 329-339.

tant plus coupable qu'il aurait pu leur faire honneur), que ce lame serait facile! Je sais où en trouver l'original. Vous le connaissez. Malgré la rudesse de mon pinceau, vous seriez frappé de la ressemblance. Je sais où trouver des factums de libraires, tant imprimés que manuscrits ; j'en ai même que j'ai empêché un libraire de faire paraître. Je ferais venir plusieurs gazettes anglaises. Je parcourrais des ouvrages où je copierais fidèlement ces traits saillants qu'on ne peut méconnaître. Xy joindrais des anecdotes qui ne vous sont point inconnues. J'y ajouterais le caractère qu'a fait de cet original un seigneur de la cour (1) : je le conserve en manuscrit, et n'ai point voulu le faire imprimer dans un recueil où il avait sa place naturelle ; et sur le tout je ferais paraître une certaine déclaration publiée, si je ne me trompe, dans le Journal Vnitersel^ par un homme qui voulait être de l'Académie française, et qui a vainement sollicité plusieurs fois pour y être reçu (2). Mais ce portrait ne serait assurément pas le mien (3). »

D'après une lettre de Saint-Hyacinthe à Lévèsque de Burîgny, du 11 octobre 1745, citée par Lévèsque de Burigny lui-même, le public s'émut de la querelle ; on relut la Déification; et, depuis, a on appela les cannes fortes des Voltaires^ pour les distinguer des cannes de roseau; et, au lieu de dire : Donner des coups de canne ou des coups de bâton, on disait : VoUavriser. »

Voltaire ne cessa de persécuter Saint-Hyacinthejusqu'à la mort de celui-ci, arrivée en 1746; et Saint-Hyacinthe, de son côté, ne le ménagea guère. Quand il fut question de l'Académie pour son ennemi, il écrivit à Lévèsque de Burigny cette lettre qui serait odieuse, si elle n'était ridicule : « A l'égard de Voltaire, r Académie sera bien honorée de recevoir dans le nombre des quarante un homme sans mœurs, sans principes, qui ne sait pas sa langue. » Un réfugié, accuser Voltaire de ne pas savoir le français, c'était trop fort ; et Saint-Hyacinthe ne se faisait pas, finalement, la partie belle. Au dire de Saint-Hyacinthe, Voltaire

(1) Le marquis de Charort. — Noos y reviendroi». —(2) ExpUcttion fenvoyée I lliistoire académique de Voltaire. -> (3) Voir cette lettre dtne le Foltonami, !'• iNirtîe, p. 219.

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se TeDg«a à Berlin, en 1744, en empêchant le roî de Prusse de receToir la dédicace de ses Recherches philosophiques^ et même de loi adresser le moindre remerciement. Ce qui est plus certain, c'est que Voltaire poursuivit Saint-Hyacinthe jusque dans la tom£e, et qu'il chargea sa mémoire du Dîner de Boulainvilliers^ comme il lui avait attribué, avec une insistance impudente, le Militaire philosophe de Naigeon (1). 11 fît même une édition du Dtner par Saint-Hyacinthe, qu'il data de 1728, quoique l'ouvrage n'eût été composé qu'à la fin de 1767, plus de vingt ans après la mort de son ennemi.

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