‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 28 sur 40 · LE PRÉSIDENT ET LA PRÉSIDENTE DE BERNIÈRES · texte numérisé non relu

LE PRÉSIDENT ET LA PRÉSIDENTE DE BERNIÈRES

Si Voltaire échoua auprès de Thieriot et de Saint-Hyacinthe, il fut plus heureux auprès de la présidente de Bernières.

On se rappelle Des Fontaines affirmant que Voltaire n'avait agi en sa faveur qu'à la sollicitation du président son allié, qui le logeait et le nourrissait, et qui avait fini par le chasser : deux assertions, dont l'une diminuait singulièrement le bienfait, et dont l'autre déshonorait Voltaire, en présentant le digne ami de Thieriot comme un parasite. Il importait donc de les détruire par le témoignage de madame de Bernières, veuve du président depuis 1734.

En janvier 1739, Moussinot fut chargé de lui demander une lettre, qui arriva bientôt à Girey : « Lettre si forte, si terrible, écrit Voltaire à Helvétius, que je la lui ai renvoyée, ne voulant pas la commettre ; j'en attends une plus modérée, plus simple, un petit mot qui ne servira qu'à détruire, par son témoignage, la calomnie du libelle, sans nommer et sans offenser personne (2). »

En effet, le 15 et le 18 janvier. Voltaire adressait à Moussinot

(1) A Sanrin, S février 1768. — (2) Même chose dans une lettre à Thieriot, dtni Voilure ToulaU exciter h lâcheté ptr rexemple de ce courage (Recueil dB 1860, p. 344).

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une lettre our^rte à madame de Bernières, a:vee celle de la présidente, qu'il renToyait ; et il le pressait de demander aussitôt un quart d*heure d'audience à d'Argental, fftt-ce à einq heures du matin ou à minuit, pour lui montrer le tout. Sur Fafis &Torable du comte d'Argental, M oussinot devait porter à madame de Bernières son paquet cacheté : « Vous en serez très-bien reçu, disait Voltaire, et vous obtiendrez d'elle sur-le-champ une réponse telle que je la demanda, et vous me l'enverrez. »

Quelle fut cette réponse, et quelle en peut être la valeur?

Ce qu'elle fut proprement, on ne le saurait dire. Dans son Mémo^ contre Des Fontaines et dans son Mémoire tur la $^ tire (4), Voltaire en parle axnme de la lettre la plus forte et la plus péremptoire, mais il ne la cite jamsds. Il répète qu'elle a été numtrée au chancelier et aux magistrats, et qu'elle ne peoC l'être au public, parce qu'il n'en a pas demandé la permission; mab, ailleurs, il se plaint souyent de ne l'avoir pas par deyers lui comme pièce de réserve contre Des Fontaines. Il affirme et ne prouve rien.

Prouvons, nous, que la lettre de la présidente, quelle qu'elle ait été, ne mérite aucune confiance, et que les assertions de la VoUammame sont au moins vraisemblables^

Marguerite-Madeleine du Moustier , mariée à Gilles-Henri Haignard, marquis de Bernières, président à mortier au parlement de Bouen, était d'abord fort gourmande, comme toutes les amies de Voltaire, et de plus fort galante, au rapport de Voltaire hii-mème (2) : « Aimez et mangez un peu moins, lui ^rivait^il : l'école de Saleme ne peut vous donner de meilleur» omseils. » A peine eut-elle fait la connaissance de Voltaire, em 1740, qu'elle ex^eade lui qu'il rompit avec la marquise de Mineure, une de ses premières amies et correspondantes ; elle empêcha même q^'une visite faite à la marquise en 1724, à propos d'une opération douloureuse, amenât une réconciliation, et Voltaire dut lui adresser des excuses et des promesses : « H &ut que vous aimiez bien à faire des rq[)roehef , lui écriyit-il en

(I) Œw>rt9y t XXXVIII, pp. 3!6 et 34S. — (2) Letb« à ^ da S ooto^ 1725.— GoUé dtt k soême choat dant son Journt^ ^hJh ^^*

novembre, pour me gronder d'avoir été rendre une visite à une pauvre mourante qui m'en avait fait prier par ses parents. Vous êtes une mauvaise chrétienne de ne pas vouloir que les gens se raccommodent à l'agonie. Je vous assure qu'Etéocle aurait été voir Polynice, si on lui avait feit l'opération du cancer. Cette démarche très-chrétienne ne m'engagera point à revivre avec madame de Mimeure; ce n'est qu'un petit devoir dont je me suis acquitté en passant. »

C'est la présidente qui attira Voltaire soit à l'hôtel Bemières, à Paris, soit au château de la Rivière-Bourdet. De là surcroît de dépenses et de galanteries dont le président s'offensa. Chef de maison, il voulut mettre ordre aux dissipations de sa femme; mari, il fut jaloux et chassa le galant vers 1736, comme le prétend Des Fontaines. Il est remarquable, en effet, que la correspondance entre Voltaire et la présidente, si assidue pendant quatre années, cesse brusquement en cette année 1726. EUe ne sera jamais reprise du vivant du mari, même après la séparation des deux époux : car le président, qui avait commencé par réduire à une pension de deux mille écus la femme dissipatrice, finit par se séparer entièrement de la femme légère.

Mais, auparavant, et dès 1726, il avait, répétons-le, congédié Voltaire, qui lui mangeait son bien et lui débauchait sa femme. A l'accusation de Des Fontaines, Voltaire a répondu, dans son Mémoire^ en rapportant un acte du 4 mai 1723, entre lui et le président, par lequel il louait à l'hôtel Bemières un appartement de 600 francs par an, et s'accordait à 1,200 livres de pension pour lui et pour Thieriot. Il ajoute que loyer et pension Avaient toujours été exactement payés, et que la dernière quittance « devait être entre les mains du sieur Arouet son frère; » il invoque là dessus le témoignage de madame de Bemières, qui attestait, de plus, que l'expulsion de 1726 était une imposture.

D'abord, Thieriot, malgré la lettre de la présidente, déclara, au temps des débats, qu'il regardait comme absurbe que Voltaire eût payé une pension pour lui (1). Mais il y a mieux, il y a le démenti que Voltaire s'était donné d'avance à lui-même. (1) Lettre de M»* da Châtelet à d'Argental, du 12 février 1739.

Qu'a y ait eu, en 1723, un acte entre lui et le président, soit, bien que ce point ne repose que sur son affirmation. Hais toujours est-il qu'il n'en remplissait pas les clauses, et qu'il ne payait pas. En effet, le 27 juin 1728, dans le temps même de Bicêtre, il écriyait à la présidente, à la Rivière-Bourdet : « Je serais déjà chez vous... sans la lettre que M. Thieriot (1) m'a écrite. Il m'a mandé que vous et lui seriez fort aises de me recevoir, mais qu'il ne me conseillait pas de venir sans avoir auparavant donné de l'argent à M. de Bernières. Je n'ai jamais plus vivement senti ma pauvreté qu'en lisant cette lettre. Je voudrais avoir beaucoup d'argent à lui donner; car on ne peut payer trop cher le plaisir et la douceur de vivre avec vous. » Et le 2 juillet suivant : « Me voici donc prisonnier dans le camp ennemi, faute d'avoir de quoi payer ma rançon pour aller à la Rivière, que j'avais appelée ma patrie. En vérité, je ne m'attendais pas que jamais votre amitié pût souffrir que l'on mît de pareilles conditions dans le commerce. »

« Beaucoup d'argent, » vient-il de dire; il devait donc beaucoup, sans doute les deux années écoulées depuis la signature de l'acte. Aussi, non-seulement il ne pouvait pas aller à la Rivière, mais il fuyait le président, qu'il ne voyait même pas à Paris, quoique demeurant sous son toit: « Je ne sais, écrivaitil à Thieriot le 25 juin, si M. de Bernières se dispose à partir : il n'entend pas parler de moi, ni moi de lui. Nous ne nous rencontrons pas plus que s'il demeurait au Marais» et moi aux Incurables. »

Débiteur insolvable, ou plutôt refusant de payer. Voltaire était donc dans la dépendance du président, qui a dû exiger de hii, en effet, en manière de compensation, la défense de Des Fontaines, son parent, dont le déshonneur retombait sur la famille. Fils de paysan à part, Des Fontaines parait donc avoir raison sur ce point; raison encore sur l'expulsion de 1726, prouvée par la brusque cessation, exigée sans doute par le mari, de tout commerce avec la présidente. A partir de 1726, il ne remit jamais les pieds à la Rivière-Bourdet, et il sortit aus-

(1) Thieriot était alors à la Rivière.

2M LITBI SECOHD (i734-17|5P)

dtOl de rMtd B^mières. Désormais, dans sa oorrespoiritoiice afec GideviUe, chassé lui aussi, apparemment, de la RiYière, il se représente taujoors comme exilé d'un pays de cocar gne. c Xai m enfin la présidente de Bernières, lui écrit-il le 18 septembre 1733. Est-il po6»ble que nous ayons dit adieu, pour tovjoursj à la Riyière-Bourdet? Qu'il serait doux de nous y reroir! Ne pourrions-nous point mettre le président dans un couvent, et venir manger ses canetons chez lui? » Quand le président mourut, le 18 octobre 1734, il écrivit encore à Cideville : c Quoi ! Gilles Maignard s'est séparé tout à £aiit de notre présidente? N'est-il point mort de la douleur qu'il avait de lui fidre deux mille écus de pulsion? La veuve vient de me mander qu'elle ne gardera point la Rivière-Bourdet. Il serait pourtant bien doux, mon cher ami, que nous pussions être un peu les maîtres de sa maison.... H vaudrait un peu mieux se rassembler chez Emilie que chez la veuve de GiMes. Ce n'est pas que je n'aie pour notre présidente tous les égards d'une ancienne amitié; mais, franchement, vous conviendrez, quand vous aurez vu Emilie, qu'il n'y a point de présidente qui en approche. »

Ainsi, entre Voltaire et k préfddente, les rapports ne se renouèrent pas, et nous av(ms vu qu'il fodlut une n^ociation, en janvier 1739, pour lui arracher la lettre du procès. D'après la correspondance avec Moussinot, Voltaire paraît lui avoir encore écrit quelquefois, mais uniquement pour la fiodre intervenir auprès de son neveu, le marquis de Lezeau, mauvais payeur de rentes viagères.

Quelle peut être la valeur du témoignage qu'dle lui rendît en 1739 ? Quels qu'en aient été les termes inconnus, il ne saurait prouver grand'chose. Le président était naort, et ne pouvait rédamer. Quant à la présidente, remariée, presque au lâidemaiE des funérailles, à un garde du corps nommé Prudhomme, eUi devait peu aimer la mémoire d'un mari qui avait mis un firràià sa bouche et à son coeur; peu aimer toutcequi tenait à ce mari» Des Fmtames, par conséquent, et un finix en &vear de VoUaûm ne dut pas coûter beaucoup à cette JEeaune peu strupuleiive.

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On Toh de mieux en mieux ce que valent les affirmations les plus liardies et les plus appuyées de Voltaire.

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