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COMPLICES, ALLIÉS ET PROTKCTETTRS

Le vide fait autour de Des Fontaines, Voltaire se chercha partout des complices, des alliés, des protecteurs.

n chercha jusque chez les Jésuites, afin de les détacher de plus en plus de Des Fontaines, qui avait été des leurs, et de les tourner contre lui et contre Rousseau, à qui il fsdsait en même t^nps la guerre.

Dès décembre 1738, il écrivait au P. Toumemine, demandant grâce pour ses ouvrages, s'offrant à y « effacer sans miséric(»*de » tout ce qui pourrait scandaliser, et l'assurant de sa respectueuse tendresse pour ses maîtres. Le 15 janvier 1739, c'était au P. Porée qu'il écrivait, en prenant prétexte de Mérope : « Je vous conjure de dire à vos amis combien je suis attaché à votre Société. » Quelques jours auparavant, le 9, il avait chaîné le fidèle Berger d'aller voir les Jésuites, le P. Brumoy entre autres, et ^ les assurer de ses bons sentiments : « Assurez surtout les Jésuites d'une vérité qu'ils doivent savoir, c'est qu'il n'est pas dans ma manière d'être d'oublier mes maîtres et ceux qui m'cmt élevé. » Même jour, même commission à Thieriot : <c Au nom de Dieu, courez chez le P. Brumoy; voyez quelques-uns de ces Pères, pes anciens maîtres, qui ne doivent jamais être mes ennemis. Parlez avec tendresse, avec force. P. Brumoy a InMéropey il en est content ; P* Tournemine en est enthousiasmé. Plût à Dieu que je méritasse leurs éloges ! Assurez-les de mon attachement inviolable pour eux ; je le leur dois, ils m'ont élevé ; c'est être un monstre que de ne pas aimer ceux qui ont cultivé notre âme. »

En vain ses amis, à qui il adressait en même temps de si méchantes épigrammes contre la morale des Jésuites, le plaisan-

étaient sur cette hypocrisie d'esprit et de cœur, particulièrement à propos de la lettre au P. Toumemine. Le 19 février, il répondait à Helvétius : « Laissez-moi la lettre au P. Toumemine. H la faut plus courte, mais il faut qu'elle paraisse ; vous ne savez pas l'état où je suis. » Et le lendemain, à d'Argental : « La lettre au P. Toumemine est essentielle. Helvétius raisonne en jeune philosophe hardi qui n'a point tâté du malheur, et moi en homme qui ai tout à craindre. Les esprits forts me protégeront à souper, mais les dévots me feront brûler. » Tel était aussi Favis de M"' du Chatelet, qui écrivait le 19 janvier au même d'Argental : « La lettre au P. Toumemine est nécessaire à cause des Lettres philosophiques^ qui laissent toujours une espèce de terreur dans l'&me. » Il allait paraître en Hollande une édition des Œuvres de Voltaire, où les Lettres devaient être insérées : « On pourrait peut-être l'inquiéter, et il me semble qu'on n'a rien à dire à un homme quand il désavoue et qu'il dit : Amen. Les honnêtes gens verront bien que la nécessité de ses afTaires l'exigeait, et devront l'en estimer davantage. » Qu'ont à faire les honnêtes gens, et leur estime, dans ce vilain tripotage?

C'est ensuite d'Olivet, et par d'Olivet l'Académie, que Voltaire veut s'adjoindre et ameuter contre Des Fontaines : c On m'apporte dans le moment le libelle (1) de Des Fontaines contre vous, mon cher maître. Je crois que le public en pensera comme votre Académie (29 décembre 1738). » Leur cause est commune ; ils sont diifamés l'un et l'autre par le scélérat.

Le 2 janvier 1739, il écrit à d'Argens : « L'abbé Des Fontaines, votre ennemi, le mien, celui de tout le monde. » U englobe le genre humain, le monde lettré surtout, dans sa querelle. Dans le cours de janvier, Moussinot, Demoulin, Mouhy, sont chargés d'ameuter l'abbé Seran de La Tour, Duperron de Castera, l'avocat Pitaval, les médecins Andry et Procope, « tous outragés dans la Voltairmnanie. » Avec ces trois demiers. Des Fontaines, en effet, avait eu maille à partir dans le Journal des sa*

(1) Racine vengé, bonne défense du grand poôie contre les petites oboenitioDs de l'abbé d'Olivet, dont Voltaire pensait tout comme Des Fontaines, quand 11 disait : « Mon aîné (d'Olivet) est on peu vétillard. »

vants. Au prix d'un louis d'or donné de temps en temps, et, de plus, de son logement et de sa nourriture, Baculard d'Arnaud, mandé adroitement de Vincennes, était employé à courir et à écrire (1).

Ensuite, c'est la famille qui doit entrer en campagne : « H ne fout pas que ma famille se taise, quand les indifierents éclatent. »

Mais c'était parmi les gens en place qu'il importait de se faire des protecteurs. Le 16 janvier 1739, Voltaire écrit à d'Argental : « Je me flatte que M. de Pont de Veyle (frère du comte d'Argental) a bien voulu parler fortement à M. de Maurepas. J'ai écrit à Barjac, mon ami ; au curé de Saint-Nicolas, ami de M. Hérault; à M. Dufay, qui le voit souvent; à M"' la princesse de Conti, accusée de protéger Des Fontaines; à M. de Loc-Maria, soupçonné de pareille horreur; à Silva (premier médecin de la reine), à M. de Lezeau et à M. d'Argenson. Je mourrai, ou faurai justice (2). » n écrivit aussi à Maurepas; et, sous prétexte de lui souhaiter la bonne année, il lui demanda justice contre Des Fontaines (3). Il écrivit au chancelier Daguesseau, niant le Préservatif y car « il n'a jamais fait de libelle; » ressassant tous ses griefs, et implorant les bontés du magistrat contre son adversaire (4).

Les deux d'Argenson, en particulier, ses anciens condisciples, le marquis, ambassadeur en Portugal, et le comte, alors chargé de la librairie, se firent ses hommes d'affaires plus que ses protecteurs, et lui assurèrent toutes les puissances {^). Ces puissances, c'était le chancelier D'aguesseau et ses fils, dont l'un était avocat général; c'était Hérault, lieutenant de police, et son beaufrère de Meinières de qui le succès dépendait ; c'était Maurepas et tout le ministère. Ces puissances lui répondaient et se mettaient à sa dispositition : « M. de Maurepas m'a écrit ; il est très-bien disposé (6). » Hérault surtout, gagné par les d'Argenson, de juge qu'il était, se fit sa partie, au point d'en avoir

(i) A Mou88Înol, 18 janvier 1739. — (2) RecueU de 1856. — (3> A d'Argental, 7 janvier. — (4) 11 février 1739 (Recueil de 1856). — (5) Marquis d'Argenson à Voltaire , 7 février. — (6) A Thieriot et à Moussinot, 28 janvier.

298 LIVRl SECOND (1734-1750)

plus tard des remords; et Voltaire parie plusieurs fois de sa « petite intelligence avec lui (1) » Il dit encore des autres m g^éral : c Us me protègent tous ouvertement (2). » Il appliquait bien sa théorie : « Point d'entreprise sans faveur ; point de succès sans protection (3). »

Ainsi entouré et appuyé, il rédigea un Mémoire pour les juges et pour le public, pour la France et pour l'étranger, pour le présent et pour l'avenir, à la fois, croyait-il, touchant et convaincant : « n y a du littéraire ; mais j'ai voulu faire im ouvrage pour la postérité, non un simple factum... Xai fait un ouvrage dans le goût de Pellisson, et peut-être de Cicéron. Je serais confondu si ce style était mauvais (4). » C'est dans une lettre à Moussinot du 7 janvier, que nous trouvons la première mention de ce Mémoire : « Lisez l'ouvrage que j'envoie au chevalier de Mouhy ; qu'il l'imprime, et qu'il n'y ait aucun retardement dans l'impression. L'écrit est sage, intéressant et lui vaudra quelque argent. On en peut tirer au moins 500 exemplaires. Qu'on n'épargne rien ; que l'impression soit belle, que le papier soit beau; donnez-lui d'avance 80 fr ; qu'il m'écrive régulièrement, amplement , et qu'il m'envoie les feuilles à corriger. »

Mais, sur les avis du comte d'Argental et de madame du Châtelet, il retira son premier Mémoire; il le réforma, en ôta les numéros qui le faisaient ressembler au Préservatif; il sacrifia a le littéraire au personnel ; » enfin, il y mit plus de modération, d'ordre et de méthode. Il le refit jusqu'à cinq fois : « Voici une cinquième fournée. J'espère qu'enfin M. d'Argental sera content. S'il l'est, vite trois copies pour les principaux \ magistrats, et surtout une pour le chevalier de Mouhy, qui en

1 fera, après approbation de M. d'Argental, l'usage qu'il croirale

\ plus convenable (5).

Le Mémoire^ daté de Cirey, 6 février 1739, ne fut point publié; on se contenta d'en envoyer des copies aux ministres, au chan-

(1) A MoiMonot, 25 féfvricr. — (2) A Monsdnot, janvier et février 1739. — (8) A d'Argental, 25 janvier. —(4) A Thieriot et à d'Argental » 20 janvier 1739. ^ (5) A MoBflBinot, 15, 18 et 28 janvier; à d'Argental, 25 et 27 janvi^ 1739.

celier, aux principaux magistrats, au lieutenant criminel, pour demander permission d'informer contre Des Fontaines (1). Mouhy, qui en avait commencé l'impression, en fut pour sa peine» sinon pour son argent : « Promettez de l'argent au dievalier, mais qu'il ne se presse point et qu'il ne mette point de montre en gage. On n'a rien commencé. Il n'a rien eu à débourser. Il a gagné am Préservatifs dont il est l'auteur enpartie. n a eu 50 francs, il en aura encore, mais patience. Iln'y apoint eu de feuilles tirées,etrimprimeurdevraitrendre l'argent, mais il n'en a pas reçu. Ne montrez point mes lettres au cheyalier, mais assurez-le qu'il est impossible qu'il ait déboursé un sou , puisque le contr'ordre vint en même temps que le manuscrit ; et, quand on aurait commencé, la journée d'un ouvrier vaut un écu, et non pas SO fr. (2). » Mouhy ayant insisté et coté d'autres frais. Voltaire répondit àMoussinot (2 février) : « Vous n'avez point d'argent ; je vous prie de le lui dire tout simplement. » £t voilà l'homme qui recommandait sans cesse de ne rien épargner dans une affaire d'honneur ; mais, quand on le prenait au mot, il serrait les cordons de la bourse !

A Fappui de son Mémoire^ et pour égayer un peu la procédure, il lançait épigranunes et satires (3) ; il en insérait, en prose et en vers, dans toutes ses lettres, par exemple dans sa lettre du 1*' mars à l'abbé d'Olivet, qu'il accusait ailleurs du même vice :

Un iom SattU, pot» égayer sa bfle.

Voulut créer un homme à sa façon; n le forma des membres de Chausson (4), Et le pétrit de l'âme de Zoïle.

L'homme tai fiU^ et Guyot fut son nom. A ses parents en tout il est semblable; Son fessier large, à 6icêti*e étrillé ,

(I) A d'Argentaî, 5 et 20 février 1739. — (2) A Moussînot , 26 janvier 1739. .— Voltaire transforma ensuite eon Mémoire (Œuvre$, t XXXVIII, p. 299), titre et rédaction, dans son Mémoire sur la Satire (ibid., p. 327), rédigé après le désaveu de Tabbé Des Fontaines qui y est à peine nommé; sâmple dissertation sur les libelles, où Des Fontaines n'arrive que par allusion, par accident et comme exemple. — (3) Œuvres» t. XXXVIII, p. 296. — (4) Brûlé, M xvu« siècle, pour ses mœurs iofâmea.

Devers Saint- Jean doit être en bref griDé. Mais ce qui pins loi semble insupportable, C'est que Paris de bon cœur donne au âabto Chacun écrit par Guyot barbooillé.

Dans les derniers mois de Tannée 1738, Fabbé de La Mare étant venu àCirey, il lui donna le manuscrit de l'Envietuc^ où il avait peint Des Fontaines sous le nom de Zoïlin; et, sans madame du Châtelet, qui n'approuvait ni la pièce ni le dessein. Des Fontaines aurait été joué tout vivant sur le Théâtre-Français, comme plus tard Fréron dans l'Ecossaise (1).

BIÊBATS ET PROCÉDURE

Ayant ainsi tout préparé, Voltaire songea à entamer un procès criminel, et il commença par mettre en cause les vendeurs du libelle. Moussinot et Demoulin, avec qui il venait de se réconcilier, eurent ordre de publier un monitoire pour en connaître Fimprimeur et l'auteur; un huissier adroit, actif et intelligent devait être chargé de cette besogne. Il devait de plus faire acheter, en présence de deux témoins, le libelle chez Ghaubert, et en faire dresser, chez un commissaire, un petit procès-verbal, secondé de ces deux témoins ; puis poursuivre les distributeurs et les vendeurs, afin qu'ils nommassent l'auteur ; rendre déjà plainte contre Des Fontaines, comme ayant un intérêt personnel au libelle, comme ayant fourni des anecdotes connues de lui seul, comme ayant déjà subi en 1737 une condamnation pourlibelle semblable, et surtout comme atteint de celui-ci par la notoriété publique ; enfin, feire lever des procès-verbaux de ses écrous au Châtelet et à Bicètre (2). Malgré le zèle et l'habileté de ses agents, il croyait sa pré- Ci) Lettres de M"» da Gbfttelet à d*Ârgental, des 25 et 29 décembre 4738, et des 7 et 10 janvier 1739. ^ Cette ouiuvajse pièce de VEnvieux a été imprimée ponr la première fois par Beqchot; Œuwres de Folfatre, t. rV,p. 339. — (2) Lettres à Moussinot, des?, 10, 15, 18, 20 et20j%nvîtr 1739.

sence nécessaire à Paris, et il se faisait écrire par Moussinot, Mouhy, Demoulin, qu'on ne pouvait rien faire sans lui(l). D revint sur cette idée dans tout le cours de la procédure ; mais madame du Ghâtelet fut inflexible; et, en mettant d'Argental dans son parti , elle gagna sa cause. Le décret contre les Lettres philosophiques n'était pas encore purgé, et il y avait imprudence à revenir sitôt à Paris. Aussi les avis officieux de Hérault éloignaient-ils Voltaire (2).

Décidé au procès, malgré Maurepas, d'Argental et madame du Ghâtelet, qui craignaient les récriminations de Des Fontaines, il le commença par une requête contre l'auteur de la Voltairomanie ^ présentée en son nom au chancelier par ses amis les Moussinot et leur beau-frère Germain Dubreuil (3). Il la fit suivre d'une seconde requête au chancelier, présentée, à rinstigation de Demoulin, de Moussinot et de Mouhy, par Pitaval, Andry et Procope , au nom des gens de lettres et « de tous les honnêtes gens. » Enfin , une troisième requête devait être présentée par son neveu Mignot et par le reste de sa famille, outragée dans un Ubelleoù on leur donnait pour aïeul « un paysan. » Pareilles requêtes devaient être encore adressées à Maurepas, à d'Argenson, à Hérault et au procureur général (4).

Craignant de se mettre lui-même en avant, — car ses amis l'effrayaient toujours sur les suites d'un pareil procès, — il proposa au chevalier de Mouhy de le poursuivre en son nom, comme pour son ami, si les lois le permettaient. Dans le cas contraire, il envoyait une procuration pour agir en son nom personnel. Mais, au préalable, il renouvela à Moussinot l'injonction de faire brûler sous ses yeux tous les papiers du chevalier qui lui pouvaient nuire, comme son premier Mémoire et l'original du Préservatif. Surtout le chevalier lui devait écrire une lettre ostensible, déclarant qu'il n'avait aucune part au Préservatif; après quoi, le praticien Begon commencerait la procédure (5).

(1) A Moussinot, 20 et 26 Janvier. — (2) Lettres de madame do Gbâtclet à d'Argental, des 10 et 19 janvier, et des 2, 5, 12, 16 et 20 février 1739. -- (3) A Moussinol, 10 janvier.— (4) A Moussinot, 18 et 28 janvier. — (5) A Moussinot, 26 jan\1ep. I. 19

Trois jours après, il ordonne d'ouvrir les débats par une requête au lieutenant criminel, à l'effet d'obtenir permission d'informer. Le 2 février, il s'afflige qu'on n'ait rien fait encore. N'a-t-on pas assez d'éléments en mains? Des exemplaires de l'abominable libelle n'ont-ils pas été achetés, en présence de témoins, chez Mérigot et Chaubert, et déposés chez le commissaire Lecomte? Il s'est très-bien consulté, et il veut absolument que le procès soit fait, et sur-le-champ, et avec toute ' la vigueur imaginable; mais toujours à la condition que le chevalier jurera qu'il n'a aucun papier compromettant. Ce chevaUer demande de l'argent, il en aura; en attendant, « dites que vous n'en avez point. » Que Begon tienne donc toutes ses batteries prêtes pour entamer la procédure.

Si l'affaire ne marchait pas, c'est qu'elle était arrêtée par d'Argental, qui, redoutant toujours le procès, croyait que c'était assez d'ôter au a vilain abbé » son privilège. « Et moi, répondait Voltaire, je dis que ce n'est point assez; que quand même ce privilège lui serait ôté, on ne saurait pas que c'est pour moi qu'il est puni : ses calomnies n'en subsisteraient pas moins. Les tails qu'il avance doivent être détruits et confondus. » Toutefois, il se rendit aux avis du comte d'Argental et suspendit la procédure. Mais il exigea au moins que tout fût prêt pour assigner Chaubert, l'éditeur du libelle; car, « quel mal à mettre en cause ce Chaubert seul (l)î » et qu'on gardât toutes les preuves, pour être toujours à portée de poursuivre. Il obéissait aveuglément, ne comprenant pas le danger d'un procès, ni des récriminations de Des Fontaines, qui déjà, « avec toute l'activité -des scélérats et toute la chicane des Normands, » avait fait entendre à Hérault que la lettre du Préservatif était une odieuse diffamation (2), et avait obtenu du lieutenant criminel la permission d'informer contre lui. De plus. Des Fontaines i' l'avait dénoncé à Fleury, disait-on, comme l'auteur de VÉpitre

à Uranie et des Lettres philosophiques (3). Il était donc néces-

(1) A Moussînot, 5 et 7 février. — (») A d'Argeotal, 6 et 43 février. — (S) Voltaire en avait été informé par le géomètre Le Ratz de Lanthénée (Lettre de madame du Ghâtelet à d'Argental, da 12 février).

«ûre de sa tenir en garde contre l'actif Normand. Mais à Normand, Normand et demi; et» pour Tactivité, on le laissait loin en arrière.

L'armistice ne fiit pas long. A peine Voltaire eut-il appris la dénonciation de Des Fontaines, qu'il écrivit à Moussinot : « Il faut vous joindre à M. Mignot, à M. de Montigny, à madame de Champbonin, amener avec vous le gendre de votre frère, qui déposera avoir acheté le libelle chez Chaubert. D faut vous dire mon parent, i^omme madame de Champbonin, aller tous en corps à l'audience de M. le chancelier, et le remercier en général de la justice qu'il me rendra. Rien ne fait un si grand effet que ces apparitions de famille sur l'esprit d'un juge bien disposé (1). »

Deux jours après, il semble renoncer encore à toute procédure, et il s'en remet au chancelier, par qui il faut tâcher d'avoir justice, ce qui finirait tout et lui rendrait son repos. Deux jours encore, et il se retourne vers le tribunal de Hérault, et y envoie de nouveau Moussinot « comme son parent, » avec le reste de sa famille : « Il faut y aller tous en corps. .. Il faut aller prendre Procope, Andry, etc., les mener tous chez ce magistrat, ne point démordre, ne point perdre un instant. » Et, pour la seconde fois, Moussinot, l'austère janséniste, se prêta à ce mensonge impudent, à cette parade grotesque, commencée devant un Daguesseau!

Voltaire continuait de soutenir qu'il n'avait rien à craindre de Des Fontaines. Rien contre moi, disait-il, que la lettre du Préservatif j qui n'est que ma première requête contre le scélérat. Des Fontaines ne peut donc s'en plaindre ; « C'est comme si Cartouche se plaignait qu'on l'eût accusé d'avoir volé (2). » Mais c'était précisément cette lettre diffamatoire qu'on avait raison d'objecter à Voltaire, comme pouvant servir de thème aux justes récriminations de Des Fontaines, et le poser en état de légitime défense dans la Voltairomanie.

N'importe, Voltaire passa outre. Il pria son neveu d'ameuter ses parents pour signer une nouvelle requête à Hérault; il fit

(1) A Moussinot, 12 février. —(2) Â Moussinot, 14 et 16 février.

trôler Mouhy, en lui promettant de l'argent, mais sans lui en donner; il chercha un nouvel intermédiaire auprès du curé de Saint-Nicolas-des-Champs, ami du lieutenant de police (4); maîtresse et confesseur, lui qui s'en est tant moqué, il eût tout mis en l'air pour arriver à ses fins.

n se mit en rapport direct avec Hérault lui-même. Le 20 février, il lui écrivit de Cirey : « Je ne puis empêcher que plusieurs gens de lettres — c*est lui qui les avait provoqués! — vous présentent des requêtes contre l'abbé Des Fontaines; aussi bien que tout le public, mes parents peuvent s'y joindre pour l'honneur de toute une famille outragée. Mais moi, Monsieur, qui regarde plus ma réputation que ma vengeance, j'ai Thcmneur de vous supplier instamment de me faire accorder un désaveu des calomnies du sieur Des Fontaines, qui soit aussi authentique que son libelle. » Et il rappelle les pièces probantes qu'il a fait déposer, répond aux récriminations de son adversaire, et termine en redemandant un désaveu par un placet en neuf paragraphes, qui résumait tous ses griefs contre Des F<mtaincs (2).

Ce n'était pas la première fois qu'il écrivait à Hérault, puisque, le lendemain, il recevait de ce lieutenant de police une lettre a très-polie et très-encourageante, qui aurait feit entreprendre vingt procès. Cependant, disait-il, je me tiens encore sur la réserve. Une lettre de son juge est une grande tentation, à laquelle il faut de la force pour résister. M. de Maurepas m'écrit, M. d'Argenson m'écrit, tout le monde me dit : Agissez; mais, malgré tant de raisons d'agir, malgré l'assurance où je suis que le Préservatifne peut m'être imputé, je persiste encore à faire présenter requête signée de procureur par MM. de Castera, Andry, Procope, Mouhy, etc. Deux noms suffiraient. Je me charge du reste... L'audience du chancelier est devenue inutile, mais la requête des parents est devenue nécessahre.. . Représentez très-fortement à M. d'Argental que toutes les preuves étant

(1) A MonsBiiiot, 18 février. — ^) Etuâu «tirla A«i#tfe,ptr BCLéomoii Lodoc, DP. 425-428.

contre Des Fontaines, et rien contre moi, c'est me manquer à moi-même que de ne pas agir vigoureusement (1). » • Le chancelier, d*Argenson, tous les amis, avaient conclu qu'il fallait assigner Des Fontaines au tribunal de la commission de Hérault, et Maurepas, Hérault lui-môme, qui partageait cet avis, avaient écrit à Voltaire dans ce sens. Ce tribunal était plus avantageux que le Châtelet , comme sans appel, comme plus expéditif, comme écartant tout factum, toute dénonciation étrangère au sujet, et surtout comme désigné par tous les protecteurs, y compris le chancelier Daguesseau. Fleury lui-môme avait dit à Hérault qu'il désirait la punition de Des Fontaines. « Ce serait donc me manquer à moi-môme, disait Voltaire, que de ne pas profiter de tant de circonstances heureuses. Aucune preuve contre moi , mille contre Des Fontaines, appuyées de l'horreur publique. » Donc, présenter d'abord requête des gens de lettres, puis requête des parents; après quoi, le lieutenant de police est obligé d'agir d'office contre Des Fontaines, Chaubert, etc., comme débitants de calomnies, et comme ayant imprimé sans permission, « matière très-criminelle, et dont M. Hérault connaît expressément (2)! » Et c'est Voltaire qui traite de très-criminelle une impression subreptice ! €ontre lui, toutes les lois étaient tyranniques ; justes et salutaires contre ses ennemis! Un seul embarras dans ce recours au tribunal de Hérault : c'est que Voltaire serait peut-être dans la nécessité de se rendre à Paris. Or, madame du Châtelet répétait qu'elle en mourrait de chagrin (3). C'est pourquoi Voltaire, répondant à la lettre de Hérault du 21 février (4), proposa un moyen terme. Dans cette réponse, il parle à Hérault « comme au juge qui peut punir Des Fontaines selon les lois, et comme au protecteur des lettres, au pacificateur des citoyens, au père de la ville de Paris. 3> U se

(I) A Moussînot, 21 février. — (2) A Mousrinot,22 février. — (3) A d*Ai!gental, 21 et 23 février. — Ces lettres de madame du Châtelet sont aussi curieuses pour misfoire du procès que celles de Voltaire lui-même. — (4) C'est cette réponse même qae M. Léouzon Leduc met sous la date du 21 février ; mais, dans une copie faite par un secrétaire, et citée par M. Ch. Nisard {Mémoires^ etc.), c'est la lettre de Hérault, et non la réponse, qui est du 21. — H y a quelques légères variantes CDtre cette copie et l'original cité par M. Léouzon Leduc*

fait humble, tendre, caressant, rampant devant cet homme qu'il méprisait : « Un fripon, disait-il, de la lie du peuple et de la lie des êtres pensants, qui n'a d'esprit que ce qu'il en faut pour nouer des intrigues subalternes et pour obtenir des lettres de cachet, ignorant et haïssant les lois, patelin et fourbe, et ne réussissant que parce qu'il entre par la chatière (1). » Et pourtant, il se jette dans ses bras comme dans ceux d'un protecteur et d'un père plus que d'un juge. Gomme juge, c'est à son tribunal seul qu'il veut recourir ; et il lui représente que si Des Fontaines défend «es anciennes calomnies par de nouvelles impostures, il faut qu'il vienne à Paris pour se défendre. Or, il y a plus de trois mois qu'il n'est en état d'être transporté. Il faudrait donc nommer un juge du voisinage pour recevoir à Girey ses défenses, et les renvoyer juridiquement à Paris. Dans ce cas, il serait prêta porter plainte en son nom. Mais, comprenant qu'il ne peut de* mander une telle infraction aux lois et aux formes, il renonce aux procédés judiciaires, et se borne à prier Hérault d'envoyer chercher Des Fontaines, et de lui faire signer un désaveu dont il dicte les termes. « Voilà, Monsieur, tout mon but. Ce que je demande est-il juste î G'est-il raisonnable? Je m'en remets i vous. Un procès criminel peut achever de ruiner ma santé, et troublera tout le cours de mes études, qui sont mon unique consolation. »

Les lettres à Hérault se suivent presque jour par jour, pépétant sans cesse la même chose. Voltaire lui envoie son Mémoire: « Vous êtes homme de lettres. Gomme magistrat, vous soutenei les arts et les lois. J'attends ma tranquillité et ma défense de votre seule décision* 9> Le 3 miars, il trouve toujours le bon cn^ dre, dont Hérault est le soutien, intéressé dans l'afTaire de Des Fontaines ; mais il lui paraît plus décent pour lui que quelqu'un de sa famille, son neveu Mignot, par exemple, « officier à la Chambre des comptes, dont le grand-père est traité de paysan,» rende plainte contre le libelle, en se désistant dans les vingtquatre heures, et en laissant faire lajustice du lieutenant. Néan^

(1) Au marquis d'Argenson, 28 juillet 1739^

moins, il est toujours prêt à présenter requête en son nom, si le magistrat le juge à propos.

Telle est l'alternative qu'il poursuivit désormais. Il écri?ît à Mignot qu'il fallait absolument dresser requête en son propre et privé nom, ajoutant que par là il ne risquait rien et pouvait lui être très-utile. Agissant criminellement lui-même, il aurait eu raison de Des Fontaines, car il avait des preuves contre Chaubert, et, de Chaubert, remontant au scélérat, il l'eût fait succomber comme calomniateur. Mais il aurait fallu aller à Paris, et, ne pouvant faire le voyage, il était réduit à mettre en avant son neveu. Toutefois, si Mignot refusait, il ordonnait de présenter sa propre requête à Hérault sur-le-champ et sans rémission.

n avait une inquiétude : si Hérault lui était favorable, le procureur du roi Moreau, prévenu par Des Fontaines, pouvait conclure contre lui. C'est pourquoi il fit demander le conseil et la protection du marquis d'Argenson auprès du procureur du roi. En même temps, il faisait partir à sa place pour Paris le marquis du Ghâtelet, qui devait soit hâter le cours de la justice, soit accommoder Taffaire d'ime manière honorable pour lui (1). Grâce à ces interventions puissantes, Moreau, comme tous les autres, se retourna de son côté : « Enfin j'apprends que le procureur du roi poursuit Des Fontaines, et que tout est en branle. Dieu soit loué (qu'a à faire ici Dieu ?) ! Je n'ai plus de corvée, ni de procès à poursuivre (1). »

Alors on proposa un compromis, suivant lequel Voltaire et Des Fontaines auraient désavoué, l'un le Préservatif, l'autre la Voltairomanie. Voltaire y vit une honte. H ne pouvait désavouer sa lettre. « C'est mentir lâchement et inutilement , » écrivitil à d'Argental (2 avril). Mentir lâchement, il n'y tenait guère, et il le faisait dans cette lettre même en niant le Préservatif et Testampe ; mais mentir inutilement, c'était contraire à sa théorie du mensonge.

C'était Hérault qui avait proposé ce compromis et cette réci-

(i) À MoQflsiDot, 28 février et !•' mars» — (^) A MonaaiDoti 25 ma»»

procité. Alors, entre Voltaire, madame du Châtelet et madame de Champbonin, retournée à Cirey, il fut résolu qu*on s'arrftterait à cette alternatire : on romprait tout; il ne serait plus question de désaveu ; Voltaire ferait paraître son Mémoire ; et, pour lui ôter toute responsabilité, ce serait le marquis du Châtelet qui refuserait avec hauteur une chose si honteuse pour un homme à qui il s'intéressait ; — ou bien Voltaire s'engagerait, même par écrit, envers d'Argenson, Hérault, d'Argental et du Châtelet, à publier, dans quelque ouvrage périodique, et seulement dans l'espace de six semaines^ un désaveu du PréservaHfj où, sans le qualifier de libelle, il dirait qu'il n'en était pas l'auteur, qu'il était très-fâché de sa publication, et surtout de l'insertion qui y avait été faite d'une lettre privée; tandis que Des Fontaines, sous huitjours^ mettrait son désaveu dans ses Obser* vations^ avec le mot reconnaissance. Voilà tout ce que madame du Châtelet avait pu obtenir, et tout ce à quoi elle pouvait consentir elle-même, aimant mieux Voltaire à l'étranger, qu'achetant par son déshonneur la permission de vivre en France (1).

Cependant d'Argenson, d'Argental et le marquis du Châtelet avaient fait renoncer Voltaire à un procès dangereux. Mais Des Fontaines ayant présenté lui-même requête. Voltaire, de son côté, en présenta une à Nègre, lieutenant criminel, pour être à deux de jeu avec son adversaire (2).

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