‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 30 sur 40 · DESAVEU DE DES FONTAINES · texte numérisé non relu

DESAVEU DE DES FONTAINES

Précaution inutile, car, le lendemain, Des Fontaines signait, entre les mains de Hérault, le désaveu suivant : « Je déclare que je ne suis point l'auteur d'un libelle imprimé, qui a pour titre : La Voltairomanie, et que je 1« désavoue en son entier, regardant comme calomnieux tous les faits qui sont imputés à

(i) Madame du Châtelet à d'Argental, 2 et GaTiil (2) AMoussinot, 3 avrfl.

M. de Voltaire dans ce libelle; et que je me croirais déshonoré, si j'avais eu la moindre part à cet écrit, ayant pour lui tous les sentiments d*estime dys à ses talents, et que le public lui accorde si justement. »

Certes, ici. Des Fontaines fut lâche; mais cent fois plus lâches furent ceux qui exigèrent de lui ce plat mensonge ! Il tremblait pour ses feuilles, dont les grands partisans de la liberté de la presse demandaient la suppression ; il tremblait pour sa liberté, de nouveau menacée par toutes les puissances. Que voulez-vous qu'il fît contre tous ? Il n'était pas un Horace, et il signa ! Mais que vaut une pareille signature ? Rien de plus qu'une promesse arrachée au coin d'un bois, le pistolet sous la gorge!

Voltaire le comprit, et il écrivit & Moussinot : « Ne parlons plus de Des Fontaines ; je suis mal vengé !» Et il n'eut plus qu'à payer les frais du procès. Il ne lui en coûta pas cher, à en juger par cette correspondance : Deux cents francs à la Ghampbonin « avec la meilleure grâce dm monde; » cent francs à Mouhy sur récépissé; cent francs encore au même chevalier, avec excuses; et enfin ce curieux complément de compte : « Faites-moi l'amitié d'envoyer encore trois louis d'or au chevalier de Mouhy; mais c'est à condition que vous lui écrirez ces propres mots : « M. de Voltaire, mon ami, me presse toutes les semaines de vous envoyer de l'argent; mais je n'en toucherai pour lui peut-être de six mois. Voici trois louis qui me restent, en attendant mieux (1). » Certes, sinon pour sa valeur personnelle, — car c'était un homme vil, comme presque tous les umis de Voltaire, — au moins pour ses services, Mouhy méri-' tait davantage. Nul ne s'étdt montré plus ardent dans la ba-' taille ; si ardent qu'il fallut le contenir : « Il lui feut un bon! mords, écrivait madame du Châtelet, car il est zélé; mais il a^ un zèle qui est souvent imprudent (2). » Il fallait le contenir encore, parce qu'on craignait les dangers de son intervention. Des Fontaines pouvant si aisément récriminer contre l'auteur nominal dn Mérite vmgé et du Préservatif {d) ; mais à qui la

(I) A Moussinot, 3 avril. — (2) A d*Argental, 7 mars. — (3) A Moussinot, 28 février.

faute ? Le malheureux n'avait fait qu'obéir. Temps, soins, il avait tout sacnâé-à Voltaire ; il lui aurait sacrifié son honneur, s'il avait eu un honneur à sacrifier. Et, pour tout cela, qu'obtint-il? Le 20 avril, quelques jours après l'affaire apaisée, V(dtaire s'entremit pour lui faire prêter de l'argent, mais sans qu'il lui en coûtât un sou à lui-même. En 1740, il s'en dégoûta, sous prétexte de fausses nouvelles, de la nouvelle, entre autres, d'une brouille avec madame du Ghâtelet; nouvelle peut-être vraie, et d'autant plus offensante. Il lui faisait pourtant donner encore deux louis d'or ce jour-là; mais ce n'était que le payement de la transcription d'une longue lettre à Harvey (1).

Le désaveu de Des Fontaines arriva à Cirey, envoyé par le marquis d'Argenson. Il avait été convenue Paris qu'il resterait secret entre les parties et les personnes mêlées au débat. Cet arrangement ne convenait pas à Voltaire, qui voulait triompher en publiant la honte de son ennemi. Mais il ne Mlait pas fâcher Hérault, Aussi éciivit-il au lieutenant de police pour demander que Des Fontaines insérât son désaveu dans ses 06servaUom^ et qu'un double en restât entre les mains du marquis d'Argenson, ou du comte d'Arçental, ou même entre les siennes, pour contenir le journaliste à l'avenir. A l'appui de sa djemande, il envoyait à Hérault des brochures relatives à l'affaire, comme le Médiateur^ qu'il attribuait faussement à DesFontaines. Un désaveu secret ne pouvait plus suffire, et â Des Fontaines refusait d'enregistrer sa honte, on lâcherait la bride àMouhy, qui recommencerait les procédures et le ferait envoyer aux galères. Mais Mouhy n'était plus aussi brave; il s'qw posait même à la publicité [du Mémoire que Voltaire voulait imprimer pour sa défense; et il écrivait à Cirey que Voltaire s'exposerait, s'il faisait paraître la moindre chose au sujet de Des Fontaines (2j.

I (1) Voltaire (à (rArg:ental^ 28 novembre 1750) accnsa plus tard Mouhy de Ft* ^?dr trahi dans la Bigarrure, gazette de Hollande; mais ensuite (à d'Argeotal» 5 avril 1752), il se montra « très-empressé à lui rendre service, » sur la recommandation du comte d'Argental. Ni d'Argental, ni Voltaire, n'eussent agi ainsi pour un traître. — <2) Lettres de madame du Châtdet à d'Argental, des 10, 12, 15 et 20avril

Cependant le désaveu parut dans la Gazette de Hollande. C'était évidemment du Mt de Voltaire. Il s'en défendit, tout en avouant que le gazetier hollandais lui avait rendu un très-grand service (1) ; mais madame du Châtelet fait clairement entendre que l'insertion venait de lui. Il avait envoyé le désaveu à Mouhy, sans doute avec ordre d'en faire usage, et Mouhy l'avait fait tenir au gazetier avant que madame du Châtelet, à qui on avait caché cette infraction au traité de paix, eût eu le temps de s'y opposer (2).

Dans sa lettre du 4 juin, Voltaire, tout en priant d'Argenson de faire entendre à Hérault qu'il n'avait aucune part à la publication du désaveu, ne voulait pas moins que le lieutenant de police forçât Des Fontaines à le publier dans ses Observations. D'Argenson, pour remplir cet ordre, attendit un dhier fin qu'il devait faire dans la compagnie de Hérault, et, le 20 juin, il rendit compte à Voltaire de sa commission. On ne savait rien, dans la réunion , de la Gazette de Hollande. < M. Hérault s'est mêlé de la conversation, et a dit que cette affaire était heureusement terminée, qu'il en était bien aise, qu'il avait fait tout ce que nous avions voulu, mon frère et moi, que peut-être sa consscience en était chargée devant Dieu »... Etd'Argenson continue : « J'ai regardé cela à vous mander comme la plus grande nouvelle... depuis que je suis chargé ici de vos affaires près de la police littéraire, ce qu'il me semble que je ne fais pas sans succès. » Quant à l'insertion du désaveu dans les Observations^ d'Argenson n'avait pas osé en parler à Hérault : « Ce serait trop demander, disait-il, et on ne demande ainsi par excès que pour obtenir suffisamment. » De plus, on eût réveillé par là. l'affaire de la Gazette de Hollande^ fourni sujet de récrimination à Des Fontaines, et perdu le fruit de la publicité donnée au désaveu par le journaliste d'Amsterdam (3).

Le lendemain de la date de cette lettre, c'est-à-dire le 21 juin. Voltaire écrivait de Bruxelles à d'Argenson que Des Fontaines, hû assurait-on, avait eu la permission de désavouer son désaveu

(1) A d'ArgeosoD, 4 juin. — (2) Madame du Châtelet à d'Ar^ieotal^ 27 avril — (3) Lettre publiée par M. Gh. Nisard, Mémoires, etc., p. 128.

même, et qu'il avait déclaré, dans une de ses feuilles , que ce désaveu était ime pièce supposée. D'Argenson lui répondit, le 7 juillet, qu'il n'en était rien ; et, revenant àla publicité du désaveu, il ajoutait qu'elle était contraire à l'intention du juge, qui, disait-il, « y avait opposé une condition à laquelle nous nous sommes si justement refusés, tout ce que nous sommes de vos amis. » Cette condition était sans doute le désaveu réciproque du Préservatif. D'Argenson avait apaisé Des Fontaines auV sujet de l'indiscrétion de la Gazette hollandaise, en assurant que Voltaire y était étranger. Il engageait donc celui-ci à être content, à ne plus exiger l'insertion dans les Observatiom^ et à ne pas « troubler davantage le fond de l'eau, «D'ailleiu^, Use chargeait d'enchaîner Des Fontaines. « Je semonce mon frère (1), disait-il encore, d'ordonner tout de nouveau à M. Maimoir, qui a succédé à l'abbé Trublet pour censurer les Observationsj de n'y pas passer la moindre chose qui ait rapport à vous ; et cela sera fait (2). »

Et, en effets à part les Eléments de la philosophie de Netcton^ sur lesquels il revint à satiété, Des Fontaines parla peu de Voltaire désormais; et, quand il le fit, ce fut décemment et sans rancune apparente. S'il contesta, avec l'Académie des sciences, les principes et l'originalité de YEssai sur le feuy en revanche, quelques jours après, il traita bien la Vie de Molière (3).

Des Fontaines finit par succomber à ses adversaires. A leur requête, et surtout à la requête de l'Académie française^ irritée d'une phrase du Discours préliminaire de son Virgile, il se vit Aterson privilège par arrêt du conseil d'État du 6 septembre 1743. L'année suivante, grâce à de puissantes recommandations, il obtint la permission tacite de donner ime suite aux trente-quatre volumes de ses Observations^ sous nouveau titre et sous rubrique étrangère. De là ses Jugements sur quelques our vrages nouveaux^ publiés sous rubrique d'Avignon et sous le pseudonyme de Burlon de la Burbaquerie, avec la collaboration

(!) Le comte d'Argenson, chargé de la Kbrairie. — (2) Lettre publiée par M. I>n» •trd, Mémoiretf etc., p. 135. — (3) 8 et 29 août 1739.

de Maîrault, de Fréron et de Tabbé Bestrées(l). Dès le premier volume (p. 233), il traita Jlf ^rope avec injustice, et tourna avec plus de bonheur contre le tragique sententieux et déclamatoire de Voltaire les principes de sa Lettre sur V esprit. Il jugea encore avec trop de sévérité les Nouvelles considérations sur thistoirey mises depuis en tête de Charles XII. Dans le même volume (p. 289), rendant compte de certaines critiques de Mérope^ il posait la distinction entre la critique personnelle et la critique, littéraire, et se plaignait à bon droit de la confusion qu'en faisait Voltaire, au détriment de la liberté des lettres. Plus tard (2), il s'occupa du poôme de Fontenoi et de ses critiques. Il débuta par quelques pages d'une ironie très-fine sur les éditions de cet ouvrage multipliées en quelques jours, et qui n'étaient que des tirages avec corrections incessantes; sur le nouveau titre d'historiographe accordé à l'auteur, revenu de son anglomanie; su ^ k peu de temps mis à composer « une pièce de 208 vers, où l'on peut dire qu'il y en a au moins une douzaine de bons. » Il osa prononcer le mot de gazette rimée^ dernier mot sur Fontenoi. « Je ne crains pas, disait-il ensuite plaisamment, qu'on m'accuse de partialité dans le compte que je viens de rendre du poème de M. de Voltaire* » Et revenant plus bas à la multiplication simulée des éditions, qu'on expliquait par la soif d'un gain sordide, à la conversion aux idées françaises, qu'on attribuait aux faveurs de la cour, il l'en défendait ironique ment, et demandait son salaire : « Je me flatte, disait-il, que M. de Voltaire me tiendra compte de cette édifiante apologie.

Voltaire lui en tint compte, en efiet, en le poursuivant de ses injures, vivant et mort, jusqu'à sa propre mort à lui-même. Dans ses Honnêtetés littéraires (1767) (3), il répète pour la centième fois les imputations que nous savons. Dans sa Princesse de Babylone (1768) (4), qui ne comportait guère cette attaque à des contemporains], il s'écrie : « Et vous, maître Aliboron, dit Fréron,... vous, digne fils du prêtre Des Fontaines, qui naquîtes de

(1) Ce nouveau journal hebdomadaire avait pour épigrrq)he : Scire et nescin. — (2) T. VIII, pp. 14, 126, 217. — (3) Œuwêi de Voltaire, t. XLII,p.644. — (4) Œuvres de Voltaire, t. XXXIV, p. 197.

ses amours dTcc un de ces l>eaax enfants qui portent un fer et un bandeau conune le fils de Vénus, et qui s*élancent comme lui dans les airs, quoiqu'ils n'aillent jamais qu'au haut des cheminées... »

Enfin, en 1777, année qui précéda celle de sa mort, dans son Prix de la justice et de l'humanité (1), non-seulement il énonça comme avéré le crime d'avoir débauché un ramoneur , mais il prétendit, sachant bien qu'il mentait, que Des Fontaines avail été a condamné à la fustigation secrète dans la prison des gueux de Bicêtre. » Attendons ! il enverra bien Fréron aux galères!

Nous n'avons phis à parler de Des Fontaines, ni des autres quel'eUes qu'il se fit. 11 mourut sur la brèche, à la fin de 1745, au XI* Yolume de ses Jugements ; et il mourut bien, entre les bras du P. Segaud : dernier avantage qu'il eut sur Voltaire. Infatigable travailleur, vrai journaliste, avec toutes les quahtés et aussi tous les défauts du métier ; homme très -lettré et grand critique, mattre de Fréron, plus grand que lui.

Il parut plusieurs brochures sur ses démêlés avec Voltaire, entre autres le Jugement désintéressé ^ par le médecin jProcope, qui, battant tantôt à droite, tantôt à gauche, fut surnommé le TimhaUier. C'était un des maîtres des requîtes de Voltaire : qu'on juge par lui de leur sincérité ! Procope invitait les deux adversaires à faire amende honorable au pubhc, « avouant, leur disait-il, qu'imprudemment et comme malavisés, vous Faves scandalisé par vos discours infamants. » Et il les renvoyait, l'un à ses vers, l'autre à ses feuilles. « Ce £ûsant, Messieurs, leur disait-il encore, le public indulgent regardera comme non avenues toutes vos foUes passées. »

Il y a une autre moralité à tirer de ces débats, et elle a été formulée, à propos de Fréron, par Clément de Genève : « N'est-il pas bien singuher, dit-il de Voltaire, que ce poète invulnérable à force de blessures et de ressources, après avoir prêché sur les toits la Uberté de la presse, et donné l'exemple du libertinage de l'impression jusqu'à se faire brûler, n'ait pas

(1) Œuwe9 de Voltaire, t L, p. 340.

plutôt joui d'un moment de faveur qu'il l'ait employé à gêner ses confrères ? Je lui pardonne tous ses défauts, excepté celuilà ; c'est le péché contre le Saint-Esprit dans la république des lettres ; maliieur à qui s'en est rendu coupable, eût-il la mort entre les dents et le billet de confession à la main (1) ! »

.(1) Les cing^ années littéraires, 1754, t. IV, p. 190.

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