‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 4 sur 40 · DÉBCJTS LITTERAIRES — CONCOURS ACADÉMIQUE · texte numérisé non relu

DÉBCJTS LITTERAIRES — CONCOURS ACADÉMIQUE

« Quel état veux-tu prendre? » demanda François Arouet à son fils au sortir du collège. « Je n'en veux pas d'autre, répondit le jeune homme, que celui d'homme de lettres. » — « Hais, répliqua le père, c'est l'état d'un homme qui veut être inutile à la société, à chaîne à ses parents, et qui veut mouni* de fitim.» Voltaire, qui devait mourir avec 200,000 livres de rente, n'était pas fils de prophète!

Sa Dsunille combattit vainement sa vocation littéraire. Toutefois, il dut d'abord obéir et suivre les écoles de droit, n nous a dit sa répugnance pour cette étude (1), répugnance venant et de sa nature et des milieux où il fréquentait alors. Il ne bougeait plus des sociétés que lui avait ouvertes l'abbé de Gh&teauneuf, à la fois entraîné et boute-en-train. Or, au sortir de brillants hôtels, après une nuit d'orgie de corps et d'esprit, comment écouter, dans une salle qui avait l'air d'une grange, le latin barbare d'un professeur de droit? Pour l'arracher à un commerce dangereux, son père lui fit proposer la charge d'avocat général à la Gour des Aides, ou, à son choix, un office de Conseiller au Parlement, en faisant valoir à ses yeux la considération attachée à la magistrature. « Dites à mon père, répondit le ^^^une homme, que je ne veux point d'une considération qui s'a-

(i) Commentaire hUtoriquef Œuvretf U XLYIII, p. 318«

chète : je saurai m'en faire une qui ne coûte rien (1). » Piêre réponse, mais faite après coup : il se montrera moins superbe tout à l'heure !

Cependant, il faisait des vers. Au sortir de rhétorique, ou au collège même, suivant le rêve de tout bon rhètoricien d'alors, il avait composé une tragédie, Amulius et Nurnitor^ qu'il jeta plus tard au feu (2). En 1712, il prit part au concours de poésie ouvert par l'Académie française, dont le sujet était le Vœu de Louis XIIL Le jeune poète de 18 ans avait pour concurrent un versificateur qui en comptait plus de 64, l'abbé Du Jarry, né en 1658, et, à l'en croire, il ne succomba que sous le poids des années de son rival : « U était bien juste, a-t-il dit ironiquement, qu'on fit honneur à son âge. » Ni comme poète, ni sur tout comme prédicateur, l'abbé Du Jarry n'était sans mérite. Ami particulier, ou plutôt disciple de Fléchier, il se fit dans la chaire une réputation que justifient les beautés oratoires répandues dans ses discours. Dès l'âge de 23 ans, il avait remporté un prix de poésie, grâce, dit-il, à « une comparaison des roseaux, ^i n'a pas été oubliée de plusieurs lecteurs. » Dans un second concours, il partagea le prix avec le rival dont il avait d'abord triomphé. « Pour mon troisième poème que le public a vu, ajoute-t-il, je ne doute pas que certains critiques, qui ne veulent rien estimer, n'aient appelé de l'arrêt rendu en ma faveur par seize juges de dix-sept qui se trouverait au jugement. Quand il fut lu à l'Académie^ le jour de la distribution, on m'a assuré qu'il avait trouvé des oreilles favorables. Ceux qui se connaissent en vers harmonieux, sublimes, chrétiens, croient avoir recormu ces traits dans cet ouvrage (3). » Homme naïf, on le voit, que cet abbé Du Jarry, et, par conséquent, cible à ridicule pour les traits de son rival dépité ! Et ce sera toujours un des bonheurs de Voltaire de trouver des emiemis qui prêtai^it flanc à ses sarcasmes. Il ne les épargna pas à l'abbé Du Jarry. Sa

(1) Daveraet, ]^. 2S, 30.-* Lettre à d'ArgensoQ da â2 johi 1789. *-^ (2) Henx

fragments échappèrent aux flammes et passèrent entre les mains de Thieriot. — Ks ont été publiés ttatts Fièeet inédites de Voltaire, Dldot, 1820, où ils sont donnés pour des îrers d*hn enfant de douze ans déjà porté au tragique.— (3) Poé^ nw (Parif, 1715, Préface).

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première ^engeance fut le BoirrMer (1), où il faisait erotlpir et coasser, au pied du Pâmasse, ses maux et ses juges, et particaliërement La Motte, qui, gagné par une mauraise ode de Du Jarry en Fhonneur de son Iliade^ avait contribué & lui faire <*tenir le prix. Ce Bowrbier (1114) (2), amusa, indigna, fit scandale, ce que voulait l'auteur pour satis&ire sa vengeance et attirer sur lui l'attention. Plus tard il aura Tair de désavouer ces « vers satiriques, et par conséquent très-condamnables, » s*excusant sur « l'imprudence de son âge (3) et le ressentiment d'une injustice, » et il promettra de ne plus retomber « dans ce détestable genre d'écrire. » C'est en juin 1731 , qu'écrivant aux auteurs du Nouvelliste du Parnasse ^ il faisait cette confession et cette promesse : attendons quelques années, et nous verrons se succéder la Crépinade , le Mondain , et tant d'autres poèmes satiriques qui dépasseront de beaucoup le Bourbier. Ce Bourbier ne lui suffisant pas à noyer ses ennemis, il écrivit, à la même date, une Lettre au sujet du prix de poésie de 1714 (4), qui débute ainsi : « Vous connaissez le pauvre Du Jarry : c'est un de ces poètes de profession qu'on rencontre partout et qu'on ne voudrait voir nulle part; nous l'appelons communément le Gazetier du Parnasse. Il est parasite, etc. » Une douzaine de pages sur ce ton, où l'bomme et le poète sont également bafoués. Homme, l'ami deFléchier valait mieux que cela; poëte, le rival heiu'eux de Voltaire n'avait pas trop à rougir de la comparaison entre la pièce couronnée et la pièce vaincue, car celle-ci est très-faible (5). A en croire Voltaire, il y avait, dans l'ode couronnée par l'Académie française, une opposition bizarre des pôles brûlants aux pôles glacésy qui dut bien étonner sa voisine, l'Académie des sciences. Mais faut-il en croire Vol- ' taire? Dans les Poésies de l'abbé Du Jarry, on lit climats au lieu de pôles, et nous ne savons si c'est la leçon primitive ou une correction. Quoiqu'il en soit, c'est là-dessus que Voltaire

(1; Œuvres, t. XFV, pp. 115. —(2) Notons que le eonconn^ ouvert m 1712, us il(it]ûgéqa'enl714,ce qui expfiqne la dafeqneiKMiBclonnomàoepoeiDe.— (3) Là Voîlairc oc se donne que seize ans , tandis qu'il en avait ifingt lorsqu'il posa le Bmrbier, — f4) Œutret i9 VW*fwr«, t. XXXVII, p. 1.— (5) La 1 Œuvre», t. XII, p. 308.

s'égaie , là-dessus qu'il revient à satiété, comme il fera dans toutes ses querelles littéraires.

n avait envoyé son ode à Rousseau, alors exilé à Soleure, et Rousseau, le premier juin 1712, écrivait à sonamiBoutet : « J'ai reçu une fort jolie lettre du jeune M. Arouet, accompagnée d'une ode dans laquelle il y a beaucoup d'esprit. Je vous prie de lui témoigner l'estime que je fais de sa personne et de son mérite (1). » Rousseau, toujours traité, on le voit, par Voltaire comme un maître, et traitant toujours le jeune poëte comme son enfant, lui écrivit à lui-môme « avec toute la sincérité qu'on doit à la confiance d'un jeime homme qu'on aime (2). » Au temps de leur querelle, en 1736, Voltaire ne pourra nier ni cette correspondance, ni son échec, mais il s'en vengera encore sur Du Jarry et sur La Motte, sur les pôles brûlants et les pôles glacés (3) : c'est un grand rabâcheur que Voltaire !

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