PREMIERS RAPPORTS DE ROUSSEAU ET DE VOLTAIRE
Né en 1671, J.-B. Rousseau était au terme de la yie littéraire quand Voltaire y entra. Du comble de sa gloire, il allait tomber dans Fabîme du malheur. Dernier représentant du xvii* siècle, dont tous les grands poètes finissaient lorsqu'il débuta, mêlant les plus grands éclats de sa voix aux derniers accents de Boileau, il fait la transition entre deux siècles, gardant de Tun, comme Voltaire plus tard, les saines traditions littéraires, et payant tribut à l'autre par les premières licences de sa plume.
Il est aujourd'hui fort démodé. On lui refuse l'invention, l'inspiration poétique, pour ne lui plus laisser qu'un mérite de rhythme et de style. Si bas qu'on le place, il sera toujours audessus de Voltaire, absolument nul dans le genre lyrique.
Il débuta par la satire, et se fit des ennemis, qui, pour se venger, attaquèrent à la fois l'homme et l'écrivain. S'en prenant à sa figure et à son cœur, ils le peignirent avec l'œil louche, le col tordu et la bouche de travers ; ils l'accusèrent de rougir de son père cordonnier, bien qu'il ait toujours répété, au rapport de Louis Racine, qu'il était né comme Horace, et qu'il n'ait jamais coûté à son père que des larmes de joie. Pétrone à la ville, David àla cour, dirent-ils avec Danchet, il donnait ses épigrammes en réplique à ses odes sacrées, et ses couplets licencieux en gloriapatri à ses psaumes : mot abominable
qu'ils mirent sur son compte, et que le poète ne pouvait avoir dit à un prince aussi religieux que le duc de Bourgogne.
Ayant échoué au thé&tre, il en accusa les habitués du café de la veuve Laurent, la Motte, Crébillon fils, Saurin, etc. Pour se venger, il parodia cinq couplets de VHésione de Danchet, qui venait de réussir. Ces cinq couplets, qui sont bien de lui, furent suivis d'un grand nombre d'autres, impies, abominables, qui furent partout colportés. On les lui attribua, et La Paye, un des plus oCTensés, lui infligea une correction matérielle, suivie d'une procédure dont il sortit déchargé. Mais, diffamé toujours, il voulut une réparation juridique, n gagna un colporteur, qui avoua que les couplets lui avaient été remis par le géomètre Saurin, père de l'auteur de Spartacus. Il accusa alors Saurin d'en être l'auteur, et, n'en ayant pu fournir la preuve légale, il fut condamné, par arrêt du parlement du 7 avril 1712, à un bannissement perpétuel.
Était-il coupable lui-même des couplets infâmes ? Pas plus que de la Moïsade, Pendant qu'il se reprochait amèrement les fautes de sa jeunesse, et qu'il ne les trouvait pas trop pimies par trente ans d'exil, il protesta de son innocence à l'égard des couplets pendant toute sa vie, deux fois à l'article de la mort, en présence du saint Viatique, et jusque dans son testament , que le charitable Rollin, son ami, l'engagea à supprimer, parce qu'il y nommait l'auteur véritable. Or, nul n'a le droit de contester une déclaration faite en des circonstances si solennelles par un homme que ses ennemis, il est vrai, ont taxé d'hypocrisie, mais dont, pendant trente ans, on n'a jamais pu, ni en public, ni dans le plus secret particulier, surprendre la conduite en opposition avec les principes religieux qu'il professait (1).
Rousseau avait prévenu la sentence du parlement, et s'était enfui à Soleure auprès du comte du Luc, notre ambassadeur. n accompagna le comte à Vienne, où il gagna la protection
(1) Voir SOT tout cela deux lettres de Louis Racine à Téditenr des Lettres de RotisteaUf Genèv6| 1749. — Le témoignage de Louis Racine est d'autant moins suspect, qu'il avoue avoir partagé longtemps toutes les préventions des ennemis sur l'impie, le dénaturé, le perfide, l'ingrat Rousseau (p. vu).
318 UVRf fiBCOH» (1734-1750)
&a priiM:6 Eufl^. S'ilkt perdit à BnixeUes» c'est, affirme Look Racine, pour «voir «■ïbnssé, avec une généroiité imprudente, la cause du £ameux comte de Bonneval, à qui U devAit b connaissance du prince même.
Gependantt le baron de Breteuil, père de madame dm Chftte* let , son protecteur à Paris , lui obtint en 1716 des lettres de rappel; mais il n'en voulut pas user, parce qu'elles laissalefit toujours une tache sur sa vie et ne lui ôtaient que la peine. « J'aime bien la France, répondit-il ; mais j'aime encore mieux mon honneur et la yérité,» Et il écrivit dans le môme sens à sea plus intimes amis.
Hélas ! vingt ans après, malade, accablé par le poids de l'exil et des années, il sollicita, sans les pouvoir obtenir, ces mêmes lettres de rappel qu'il avait si noblement reftisées. A la fin de 1738, il vint même incognito à Paris, pour y poursuivre moins sa réhabilitation que son rétablissement dans sa patrie. Après être resté trois mois caché chez le peintre Aved, et avoir épuisé tous ses efforts, il retourna désespéré à Bruxelles, où il mourut en 1741.
Nous avons raconté ses relations, intimes d'abord» hostiles ensuite, avec Voltaire, jusque vers l'année 1739. C'est de 1733 que date l'époque du grand déchaînement de Voltaire contre lui. On venait de donner Zaïre, Le 17 juilletl730»Rousseau écrivait à M. de S. R. : « Je n'ai jamais rien écrit sur la tragédie de Zaïrt. Je ne sais si quelqu'un a pris mon nom. Pour moi, je ne critiquerai jamais les ouvrages de cet auteur. »
Cela voulait dire seulement qu'il n'avait rien écrit de public et d'ostensible, car, comme il le confessa trois ans après, il avait vraiment écrit sur Zaïre une lettre confidentielle.
n y avait alors à Paris une espèce d'homme de lettres nommé de Launay, auteur de la comédie la Vérité fabuliste. Ce Launay, en 1731, s'était chargé de la fortune i*Eriphyle (1). Dès lors, il eut pour métier de lire aux comédiens les pièces de Voltaire, dont il faisait en même temps des parodies. U parodia Eriphyle^ il
(1) A Cideville, noi^mbre i73i.
VOLTAIRE ET i.-B. ROUSSEAU 319
parodia Zdire, en attendant Alzire. Pour se venger. Voltaire le logea d'abord dans son EpUre sur la Calomnie^ avec la qualification d'insecte xil; puis il en parla avec dédain, à l'occasion de sa comédie du Paresseux, qui n'avait pas réussL Suivant Voltaire, Laimay se ruinait à imprimer ses ouvrages, et n'espérait de dédommagement que dans Chaulieu, dont il s'était Mt l'éditeur. Chaulieu lui manquant, il ne lui restait de ressources que dans quelque petite brochure contre Voltaire lui-même (1). ^Pour seule vengeance, ou plutôt pour le payer de sa peine et pour le désarmer, Voltaire, trois ans plus tard, lui destinait un petit présent (2) : il voulait l'empêcher de parodier Alzvre, Quelque temps après, il l'accusa d'être de moitié avec Jore dans l'affaire des Lettres philosophiqties; puis, de donner de mauvaises impressions contre lui au comte de Caylus ; enfin, d'envoyer des mémoires à Rousseau, et il demandait à Mlle Quinault à qui il pourrait s'adresser pour enrayer ses mauvais desseins (3).
C'est ce Launay qui avait envoyé Zaïre à Rousseau, avec ses réflexions sur l'ouvrage et sur l'auteur. Rousseau lui répondit sur le même ton, et Launay ayant fait courir indiscrètement cette réponse, Voltaire, à qui elle parvint, résolut de les en punir dans le Temple du Goût. Launay avertit Rousseau de la vengeance dont ils étaient tous les deux menacés. D se mit lui-même à l'abri en faisant dire à Voltaire que s'il s'avisait de mettre jamais son nom en jeu, il l'en ferait repentir par une réplique prompte et avec un autre instrument que la plume; et Voltaire lui vint £aiire à la comédie des excuses si basses, qu'il se sentit ému de pitié autant que de m^ris. Ainsi raconte Rousseau ; ainsi s'expliqueraient les incroyables ménagements de Voltaire envers de Launay (4).
Rousseau resta donc seul exposé aux coups de Voltaire. Celuici ne se contenta pas de le maltraiter dans ses lettres privées (S); il l'afficha dans son Temple du Goût. On 7 lit aujourd'hui :
(1) A Cidevffle, 6 mai; à Thîeriot, 15 mai 1733. — (2) A Tliieriot, 9 mai 1736. ^ (3) A Cidevffle, 30 mai 1736; à Thîeriot, 21 mai; à M"« Quinault {Recueil de 1822), 24 iiovem]»e 1738. — (4) Lettre de Ronsseui, dam Gliaudon, l'« partie, pp. 67 et 68. — (5) A Pormont, juillet 1732.
a Dans le moment arriva un autre versificateur, soutenu par deux petits satyres, et couvert de lauriers et de chardons. Je viens, dit-il, pour rire et pour m'ébattre, etc.
Qu'est-ce que j'entends là? dit la Critique. — C'est moi, reprit le rimeur. J'arrive d'Allemagne pour vous voir. » Et Voltaire continue de citer quelques mauvais vers de Rousseau. « Ah, bon Dieu ! s'écria la Critique, quel horrible jargon ! Elle ne put d'abord reconnaître celui qui s'exprimait ainsi. On lui dit que c'était Rousseau, dont les Muses avaient changé la voix, en punition de ses méchancetés. » C'était bien pire en 1733 : couplets, bienfaiteurs insultés, toutes les ordures contre Rousseau étaient accumulées dans le premier Temple (i).
Rousseau se tut encore, et il faudra une attaque plus ignoble pour l'arracher à son silence patient. Cependant Voltaire osait écrire à Brossette (22 novembre 1733), en lui envoyant une nouvelle édition de la Hemriade : « Je sais que vous êtes en commerce avec Rousseau, mon ennemi ; mais vous ressemblez à Pomponius Atticus, qui était courtisé à la fois par César et par Pompée. Je suis persuadé que les invectives de cet homme> en qui je respecte l'amitié dont vous l'honorez, ne feront que vous affermir dans les bontés que vous avez toujours eues pour moi. Vous êtes l'ami de tous les gens de lettres, et vous n'êtes jaloux d'aucun. Plût à Dieu que le sieur Rousseau eût un caractère comme le vôtre! » Le 28 décembre, Brossette lui répondit qu'à la vérité, sans avoir jamais vu Rousseau, il était avec lui, depuis dix-sept à dix-huit ans, en commerce littéraire, et qu'ils avaient parlé quelquefois de ses ouvrages. « Mais je puis vous assurer, disait Brossette,' qu'il ne m'a jamais rien écrit de désobligeant sur votre compte ; et cette modération m'a fait douter longtemps si vous étiez effectivement brouiUés ensemble, comme on le disait. J'ai été enfin désabusé par le Temple du Goût, ouvrage enfanté dans la colère, mais dont je suis persuadé que la production vous déplaît aujourd'hui (excellent Brossette!). Je ne sais que très-imparfaitement, ajoutait-il, la cause de votre brouillerie; » et il demandait à la
0) Œuwru de VoliaireX XII, p. 337, et aux variante», p. 362.
connaître dans l'intérêt des deux ennemis, entre lesquels il s'offrait comme médiateur.
En effet, le 21 janvier 1734,11 écrivit dans le même sens à Rousseau, qui lui fit attendre sa réponse jusqu'au 30 décembre, et ne répondit que pour dire qu'il ne répondrait pas : « Ce récit, disait-il, m'engagerait dans une discussion qui passerait la mesure d'une lettre ; et, si vous en êtes curieux, M. l'abbé Nadal, que vous pouvez connaître, et à qui j'en ai fait le détail, vous le poun'a communiquer sans trahir ma confidence; car je n'écris rien que ce que je veux bien que tout le monde sache. Mais je vous avouerai de plus que quoiqu'il vous plaise de mettre M. de Voltaire et moi sur le même trône, je me sens quelque peine à descendre si bas (1). »