GRAND DÉBAT DE
Jusqu'ici Rousseau gardait l'avantage de la modération. Mais, en 1736, parut à Amsterdam une édition de la Mort de Césavj terminée par YEpUre à madame du Châtelet mr la Calomnie^ composée dès 1733, et précédée d'une Préface des éditeurs^ c'està-dire de Voltaire, où était cité un passage de VEpttre, avec cette explication : « On met à la suite de la tragédie de César VEpître de notre auteur sur la Calomnie, ouvrage déjà connu : il y a un trait de satire violent. Il ne s'est jamais permis la satire personnelle que contre Rousseau, comme Boileau ne se l'est permise que contre RoUet. Voici les vers qui concernent cet homme (2) :
Ce vieux rimear, couvert d'ignominies, Organe impur de tant de calomnies, Cet ennemi du public outragé, Puni sans cesse, et jamaÎB corrigé,
(ï)Leitretde Rousseau^ t. II, pp. 263, 266 et 272. — En 1736, il dira qu'il ne voulait point entrer en négociation « avec un liomme aussi décrié que Voltaire. » 'o- (2) Nous les citons tels qu'i s se trouvent dans VÉpUre elle-même, Œuvr$8 de VoUaire.t XIII, p. 101.
3t2 LIVRE SECOND (1734-1750)
Ce tU Rnfii^. que jadis votie père (1) A, par pitié, tiré de la misère.
Et qui bientôt, serpent envenimé, Piqua le sein q«i l'amt ranimé; Lui qfû, mêkot la rage à rimpudeoce, Devant Thémis accusa l'innocence (2); L*affireux Rnfus, loin de cacher en paix Des jours tissus de honte et de forfkils. Vient rallumer, aux marais de Bruxelles , D*nn feu mourant les pâtes étincelles, Et contre wkâ croit rejeter Tafiront De l'infamie écrite sur son front Mais que feront tous les traits satiriques Que d'un bras foible il décoche aujourdliQ!, Et ces mmas de larcms narcotiques , Moitié français et moitié germaniques, Pétris d'erreur, et de haine, et d'ennui? ' Quel est le but, l'effet, la récompense
De ces recueils d'impure médisance?
Le malheureux, délaissé des humains.
Meurt des poisons qu'ont préparés ses mains.
« La conduite de Rousseau et les mauvais vers qu'il fait depuis quinze ans justifient assez ce trait. Noti-e auteur n'est pas le seul que Rousseau ait déchiré dans les vers durs qu'il compose tous les jours. 11 en a fait aussi contre, etc, etc. Enfin, il vomit les injures les plus méprisables contre ce qu'il y a de plus respectable dans le monde, et contre tous ses bienfaiteurs. n faut avouer qu'il est bien permis à M. de Voltaire de témoigner en passant, dans un de ses ouvrages , ce dédain et cette exécration avec lesquels tous les honnêtes gens regardent et Rousseau et tout ce que Rousseau imprime depuis quelques années (3). »
Et tout cela pour une pauvre critique de Zaïre répandue par indiscrétion î car Voltaire n'aurait pu citer autre chose ; tout cela contre un poëte qu'il avait traité autrefois avec tant d'estime et de respect , et qui lui avait témoigné hû-iiiéme tant d'égards et de bienveillance! tout cela contre un malheureux gémissant alors sous le poids de l'exil, de la vieillesse et des infirmités!
(i) Le baroo de Breteoil, que Voltaire teeuie Bomeia d'tirair inndté dm une Baronade, —(2) Saurîn. — (3) Œuvres de VoUaire^ t IV, p. 73.
VOITAIHB ET l.-B- ROUSSEAU 383
Roctssean ny Imt plus; et, après arotr refusé à Bit)d9e€te FexpHcatioft que cehii^i lui âTait demandée en 1734, 11 te doima ftu publie en 1736, à l'oecMion de celte prêtée, dont toutes tes gmluttes de Hollande le menaçaient depuis quelques mois. N'ayant pu obtenir pour sa défense un privilège à Paris, il Tadressa, soifê fonne de lettre à M .^ wx auteur» de la Bibliothèque franr §m9e delà Haye (1).
i^ous en amnaissoinsia plus grande partie, déjà citée à propos des premiers ouvrages de Voltaire et du Toyage de Hoitende. Contre les critiques de Voltaire, contre cette perpétuelle accusation de germaniême^ « dont il faisait depuis douze ans sen épée de chevet, pour combattre t09S les écrits passés, présents et à venir » de son adversaire, te poëte ne répond rien, sinon qu'il n'a jamais su un mot d'aUemand, et qu'il sait encore assez de français pour pouvoir condamner les mauvaises rim«s de l'auteur du Temple (pp. 61, 65); aux reprodies d'ingratitude et de diffuoaation des bienfoiteurs, l'homme répond en citant sa correspondance avec Breteuil^ continuée jusqu'à k mort du baron, preuve que jamais il ne
Piqoi le 8tla qui Vwnàt nafanâ; et en défiant Voltaire de montrer, dans aucun de ses écrits, tes noms des bi^^ifaiteurs qu'il aurait insultés ; défi qui ne fut point rdlevé par Voltaire. La malignité seute avait pu mettre des noms propres sous des portraits de Cuitaisie. < Si je m'avisais, disait Rousseau, de faire la peinture d'un fat écerv^, plein de lui-méme,'pillant à droite et à gauche tous les auteurs qu'il trouve sous sa main, et tes dénigrant ensuite dans l'espérance que sxa sa parole on se dégoûtera de tes lire, et que par ce moyen ses larcins demeureront à couvert; si je peignais dans te m^ae biMume une igncnrance consommée, revêtue de tout l'orgueil du pédantisme, une étourderte qui annonce, jusque dans son geste et dans sa démarche, un frénétique achevé ; ime témérité -qui ccHumence toujours par Tinsotence et finit par la bassesse ; «nfin, une bigarrure de sentiments et de conduite, qui habiUe
(1) Elle y fut insérée, tome XXTII, pp. 138-154. — Nous codUiuiods de la citer
(î^flprès Chancfon, Mémoires sur Voltaire, l'^ partie.
tantôt la religion en impiété, et tantôt l'impiété en religion : Voltaire serait-il bien obligé à celui qui lui viendrait dire : « Monsieur, c'est votre portrait qu'on a voulu faire (pp. 54, 55)? » Rousseau finissait en assurant qu'il méprisait les injures vomies par Voltaire, qu'il ne lui répondrait jamais plus en forme, et qu'il lui suffirait, si cela devenait nécessaire, d'envoyer à l'imprimeur, comme on l'en avait sollicité plusieurs fois, le recueil de tous les brocards, tant en vers qu'en prose, de tous les mémoires et de toutes les lettres qui lui avaient été envoyés à son sujet en différents temps, et surtout lors de la publication du Temple du goût, « J'en ai de quoi, disait-il, fournir deux bons volumes complets. C'est la seule façon dont je puis lui répondre avec honneur, sauf pourtant la faculté de le saluer en passant, quand l'occasion s'en présentera, dans les ouvrages que je pourrai faire par la suite. Quant à présent, ce que j'ai dit sufQt pour vous mettre au fait de ce que vous désirez savoir, et pour lui apprendre qu'un homme qui a une maison de verre ne doit point jeter des pierres dans celle d'autrui. »
Rousseau tint parole : il resta sur cette menace, et ne parla plus de Voltaire. Mais Voltaire parlera de Rousseau jusqu'à extinction de colère et de souffle en lui.
Avant tout, il fallait répondre à son adversaire. Il hésita sur la manière de se défendre, et voulut d'abord recourir à la plume d'autrui. Menacé de la lettre de Rousseau, il écrivit à Thieriot, le 26 février 1736 : « J'ai fait tout le bien que j'ai pu, et je n'ai jamais fait le mal que j'ai pu faire. Si ceux que j'ai accablés de bienfaits et de services sont demeurés dans le silence contre mes ennemis, le soin de mon honneur doit me fidre parler, ou quelqu'un doit être assez juste, assez généreux pour parler pour moi... Si D. Prévost voulait..., il me rendrait un service que je n'oublierais de ma vie... Si donc je suis assuré que le Pour et contre parlera aussi fortement qu'il est nécessaire, je me tairai, et ma cause sera mieux entre ses mains que dans les miennes (1). »
(i) Dans raffaîpe de Des Fontaines, Voltaire songea encore au Pour et contre, et M demanda ses services avec les mêmes promesses. Or, il arriva qu*en 1740 ,
Rousseau ayant publié sa lettre, il se détermina à répondre lui-même, et il adressa également sa réponse, datée de Cirey, Je 20 septembre 1136, aux auteurs de la Bibliothèque française (T. XXIV, pp. 152-166).
Nous connaissons encore cette réponse, dont les principaux traits ont été cités dans le cours de nos récits. Du reste. Voltaire ne fait guère qu'y répéter ses accusations injurieuses, sans tenir compte de ce que leur avait opposé son adversaire. Il s'y vante grossièrement, ce qu'il fera dix fois, de quelques louis qu'il aurait donnés dans une quête pour le malheureux Rousseau; il revient platement, lui fils de petit bourgeois, sur le père cordonnier, sur le parent valet de chambre ; il ose rappeler, lui le bâtonné de Rohan et de Beauregard, le bâton de Pecour et de La Paye : c'était bien à lui à parler de coups de bâton ! il mêle ensemble Rousseau et Des Fontaines, et les insulte tous les deux : t Voilà les honnêtes gens que j'ai pour ennemis ! Ainsi, Messieurs, quand vous verrez quelques mauvais vers contre moi, dites hardiment qu'ils sont de Rousseau; quand vous verrez de mauvaises critiques en prose, ce sera de l'abbé Des Fontaines. » On ne vit point de vers dé Rousseau contre lui, ni bons ni mauvais; mais de lui contre Rousseau, on en vit des centaines, presque tous détestables. Sous cette même année 1736, nous ne trouvons pas moins de trois épigrammes (1), sans compter toutes celles dont il armait ou empoisonnait toute sa correspondance; et il excitait tous ses amis à diffamer « le misérable » dans leurs écrits, à en envoyer des copies à Bruxelles, pour feire honnir et bannir encore l'infortuné, à publier sa honte dans les gazettes, à le poursuivre en justice; car, disait-il, « c'est ren-
poorauivi par ses créanciers pour 1200 fr., Tabbé Prévost les demanda à Voltaire, lai proposant précisément de faire son Apologie, et lui offrant une délégation sur ses libraires (15 janvier). Voltaire laissa passer cinq ou six mois sans lui répondre^ Men que le malheureux lui eût dit que le dernier terme expirait le premier février toivant , et qu'il était menacé de prise de corps. Enfin , en juin , il répondit de Bruxelles que son Apologie était impossible, parce qu'il faudrait jet^ l'opprobre sur ses ennemis; et, quant à la demande d'argent, qu'il était gêné lui-même, qu'il tvait été réduit à emprunter, etc. : réponse invariable en pareil cas I La vérité est qu'il était alors vengé de Rousseau et de Des Fontaines, et qu'il n'avait plus besoin de l'abbé Prévost. — (1) Œu^es de Voltaire, t. XIV, pp. 363, 371, 372,
326 LIVRK SECOND (1734-1750)
are serrice à tons les honnêtes gens que de contribuer à la punition d*un scélérat (1). »
En 1736 toujours, il publia son Ode sur tIngrttUtudej où se trouvaient d'odieuses strophes qu'il fit disparaître plus tard (2). Dans VEpUre à madame dn Châtelet ^«r la Philosophie de Newton^ imprimée en 1738, mais composée en 1736, il y avait encore im trait contre U jaloux Rufu8{d). Enfin, en septembre 173ô„ il envoya à La Faye la Crépinade (4), dont le fond vaut le titre; po^Qie grossier et sans aucun esprit, dont il dit s'être repenti» aussi bien que de quelques autres vic^nces (8); mais d'un r^ p^^r évidemment fictif et peu sincère, puisqu'il ne cessa d'insolter Rousseau vivant et mort.
En 1738, un nommé Roch ou Roqi]fô8 envoya à Voltaire une ode au nom de Rousseau, avec assurance d'estime et offire de réconciliation; à quoi Voltaire ne répondit que par des plaisan* teries, ou que par la demande d'im désaveu que Rousseau était bien plus en droit d'exigé de lui (6)« Du reste, il est doutem que Rousseau eût mis Roques en avant, lui qui. Tannée suivante, le 17 nov^ODibre, répondait en ces termes à une proposi* tion d'entremise de Louis Racine : « Vous m'exhortez trèschrétiennement. Monsieur, à me réconcilier avec M. de Vol* taire; mais je crois que le mieux pour l'un et pour l'autre est de rester comme nous sommes. Un raccommodement pourrait me devenir funeste. Je sais ce qu'il m'en a coûté pour m'être autrefois réconcilié avec La Motte. »
Moins que Rousseau encore Voltaire était disposé à une r6conciliation. Sur le bruit <c que le vi^ix serpent de Rousseau, > par l'witremise des Jésuites, allait revenir à Paris, il tomba malade, au rapport de madame du Châtelet (7), et il répéta qu'il partirait de France le jour que Rousseau y rentrerait Rousseau vint en effet à Paris, à la fin de 1738, et s'y cacha sons le^nom de Rîcher. Voltaire se hftta de Taccuscr d'y avw dé-
(i) Aa mardis d'Argei», 19 noveml»» 1736« •-> (â) Œuvreê d» Voltaire, U XH. f. 420. — (3) HMë., t XIII, p. 124. ^ (4) ftîd., t. XIV, p. 119. — (5) Fï« ii JUtoMOM, (EiMMTM de Fottotr*, t XXXVII, p. 519. — Et aussi t XIII, p. 103, dt XXXVIII, p. 339. — (g) A Tlderiot, 21 mal; à Berger, nofwibieià Roques, 20 Jalo 1738. — (7) A û'A^puM, fëviier 1735.
YOLTIIRB BT J.-B. ROUSSEAU 327
buté par une épigramme sentant moins le dévot que le vieillard apoplectique (1). Et pendant qu'il insultait Tinfinnité et le malheur, il se vantait de sa modération, parce qu'il s'abste^ nait de publier une lettre sans autorité du Juif Médina, qu'il &isait courir depuis le conmiencement de 1737, et où le Juif imputait à Rousseau de ne l'avoir payé de ses bienfaits que par la trahison. 11 se prétendait poursuivi alors des épigrammes incessantes de Rousseau, et il en cite une dans son Mémoire contre Des Fontaines et dans son Mémoire sur la mUre^ épigramme sans aucune authenticité et qui ne se trouve pas dans les œuvres du Lyrique. Dans ces deux écrits, il mêlait et confondait ses adversaires. Il accusait de comploter avec Des Fontaines un banni, un vieillard, un mourant qui avdt bien assez i faire de se cacher à la police et à la mort. Pendant le séjour de Rousseau à Paris, il écrivit à un avocat pour savoir s'il pourrait l'impliquer dans le procès de Des Fontaines : a Peut-on, dir sait-il, assigner J.-B. Rousseau à l'archevêché, où il est déguisé sous le nom de Richer ? Le procès étant au Ghâtelet, peut-on dfrnoncer le misérable comme n'ayant pas gardé son ban? Et, le dénonçant au procureur général, l'affaire ne va-t-elle pas tou* jours son train au Châtekt? » Délation atroce, dont CSlémént de Dqon, dans sa première Lettre à Voltaire, déclara, sans être contredit, avoir sous les yeux rautogr2q>he.
Le 3 janvier 1740, Rousseau écrivait de Bruxelles à Boutet : t Vendredi dernier, M. de Voltaire et madame la marquise du CMtelet vinrent à la porte de la maison où je passe ordinairement mes soirées. Us demandèrent si j'y étais ; on leur dit que oui ; ils s'en retournèrent Je n'en userai pas de même. Je ne dois ni les fiur ni les chercher. Si je les rencontre, je les saluerai s'ils me saluent, et je leur répondrai s'ils me parlent. C'est, je crcHs, ce qu'il y a de mieux à faire avec des concitoyens de hasard. »
Six mois, après, le 28 juin, il écrivait de La Haye à un ami , idianoine d'Anvers : t Voltaire a parlé ici de moi en mêmes termes qu'il en a parlé à Bruxelles. Je lui pardonne de tout
(1) A d'Argens, 2 janvier 1739.
mon cœur comme chrétien ; mais je ne puis, je vous l'avoue, lui pardonner de ne point l'être. Ce que vous me mandez de M. B.., me fait trembler. Oh ! que l'esprit est un mauvais instrument dans un homme sans mœurs I »
Rousseau n'était pas mal informé. Dans sa lettre à Hénault du 2 mars, datée de Bruxelles, Voltaire raillait Rousseau ; et de La Haye, dans ime lettre à Frédéric, il plaisantait sur le pauvre apoplectique, et trépignait de joie sur le bord de sa fosse déjà entr'ouverte.
Rousseau mort, il écrivit à Ségui, éditeur du Lyrique, pour se mettre au rang des souscripteurs, quoiqu'il eût été « malheureusement au rang de ses ennemis les plus déclarés. » Et il ajoutait : « Je vous avouerai que cette inimitié pesait beaucoup à mon cœur. J'ai toujours pensé, j'ai dit, j'ai écrit que les gens de lettres devraient être tous frères. Ne les persécute-t-on pas assez? Faut-il qu'ils se persécutent encore eux-mêmes les uns les autres? Il semblait que la destinée, en me conduisant à la ville où l'illustre et malheureux Rousseau a fini ses jours, me ménageât une réconciliation avec lui. L'espèce de maladie dont il était accablé m'a privé de cette consolation, que nous avions tous deux également souhaitée. L'amour de la paix l'eût emporté sur tous les sujets d'aigreur qu'on avait semés entre nous. Ses talents , ses malheurs et sa mort ont banni de mon cœur tout ressentiment, et n'ont laissé mes yeux ouverts qu'à ce qu'il avait de mérite (1). »
Ceci était pour la galerie, et pour se donner une attitude de générosité. Ce qu'il y avait de sincère dans ces désirs mutuels de réconciliation, nous le savons par tout ce qui précède. Ce qu'il y avait de sincère dans les regrets de Voltaire, dans son abjuration de tout ressentiment, la suite va nous l'apprendre. ; En 1749, on annonce la prochaine publication des lettres de Rousseau. Le 30 juillet, écrivant à l'abbé Raynal, Voltaire se hâte de déclarer à l'avance qu'il n'y aura que mensonges, et mensonges mal écrits, dans cette correspondance. « Il y a loin, assurément, écrit-il, entre ce forgeur de rimes recherchées et
(i) Lettre datée de Bruxelles, 29 septembre 1741.
un homme d'esprit, et encore plus loin entre lui et un honnête homme. » Et comme on attribuait à Louis Racine, — qui s'en est défendu, — cette publication , Voltaire disait: € Il a fait là une vilaine action. Au reste, je puis vous assurer que, si je voulais publier les lettres originales que j'ai entre les mains, je ferais voir que Rousseau a vécu en méchant homme, et est mort en hypocrite. Mais à quoi lui ont servi ses méchancetés ? A lui faire traîner une vie vagabonde et malheureuse, à le chasser de chez tous ses maîtres, à lui laisser pour tonte ressource un Juif condamné à Paris à être roué. Les honnêtes gens doivent être affligés que ce coquin-là ait fait de beaux vers. » Menteur, dit-on, comme une oraison funèbre, et voilà Foraison funèbre de Rousseau !
Dès que les lettres furent publiées. Voltaire écrivit de Potsdam, le 15 avril 1752, à un membre de l'Académie de Berlin : « Ceux qui ont fait imprimer le recueil de lettres de Rousseau, devaient, pour son honneur, les supprimer à jamais. Elles sont dépourvues d'esprit, et souvent de vérité, etc. » Elles ne peuvent lutter d'esprit avec celles de Voltaire, mais elles donnent de leur auteur une idée plus avantageuse, et l'honneur de Rousseau y est à couvert comme dans un testam^it
Dans cette lettre de 1752, il reproduisait contre Rousseau tout ce qu'il a semé dans tant d'ouvrages. En 1758, il salit sa mémoire sous prétexte de défendre celle de Saurin (1). En 1763, il glissa les mêmes calomnies dans son Éloge de CrébUkm (2). En 1763 (19 juin), il écrivit à Marmontel : « Je hais Rousseau; ce malheureux a fini par faire de mauvais vers contre la philosophie. » Enfin, en 1776, dans son Commentaire historique (3), il donna du tout une nouvelle édition, la dernière celle-ci, grâce à la mort qui lui ôta les armes des mains. Et voilà l'homme qui, le 11 janvier 1766, écrivait à d'Argental : « J'aimerais autant qu'on m'eût accusé d'avoir fait rouer Calas, que de m'imputer d'avoir persécuté un honune de lettres! »
(1) œuvres, t. XXXIX, p. 617. - (2) Ibid., t. XL, p. 471. — (3) U)id., t. XLVIII, p. 32».
PETITS XjrKEMIB DE VOLTAIRE *— «DTOT DE MERTILLE
Et maintenant les petits ennemis et les petits amis de Voltaire : d'mi côté, les alliés, suivant lui, de Des Fontaines et de Bousseau; de l'autre, ceux qui l'aidèrent dans ses quereUes. Dans le premier camp, nouis n'avons plus à &ire la connaissance que de Guyot de Merville.
Avec Guyot deMerville, Voltaire avait commencé par l'amitié. C'est Guyot de Merville qui, en 1722, avait été chargé, à La Haye, de revoir les épreuves de la Henriade (1). Une rivalité d'amour, quoi qu*en dise Voltaire (2), ne les avait donc pas encore brouillés. Mais Guyot de MerviUe était lié avec Des Fontaines et Rousseau, qui Tentraînèrent dans leur querelle. Le 4 août 1736, il ût représenter, sur le théâtre Italien, les Mdscaror ée$ amoureusesj qu'il publia avec une préface à la louange de Rousseau, dans laquelle il attribuait à Voltaire une Répome en vers injurieuse au Lyrique. Aussitôt Voltaire d'écrire à mademoiselle Quinault (3) : « U y a dans le monde un M. Guyot de Merville, qui travaille pour votre théâtre; je l'ai connu autrefois par hasard, et je ne l'ai connu que pour lui rendre service (4); il s'est depuis peu lié avec l'abbé Des Fontaines, et il a sucé le venin que cet ennemi des femmes, du bon goût et des bons ouvrages, s'avise de répandre contre moi. » Puis il parlait de la préface, et priait la comédienne d'intervenir auprès de Guyot de Merville. Le 6 février de l'année suivante, il lui écrit de nouveau que Guyot de Merville s'est joint à Des Fontaines pour composa la VoUairomanie^ et il lui demande en grâce de &ire signer par ses camarades un certificat dont il lui envoie la formule, pour se disculper sur les rapines dont il était ac-
(1) A madame de Bernîères, 7 octobre 1722. — (2) A Thîeriot, 23 juin 1738. — (3) 24 novembre 1738. — (4) Le service de G. de MerriOe à Voltake est conno, non celui de Voltaire à Guyot de Merville.
VOLTilRI IT J.'l. aOUSSEAD 331
cosé à VùccBtàcu de ses pièces de tiiéâtre, et sur raJEhire de Beauregard. La Quinault lui ayant représenté que ce œrtifieat pourrait aboutir à queli(|ae ridkule, il insiste anprès d'dle, le 18, pour obtenir au moins une l^tre ostemôble sur le même objet. Et, le 23, il rèdtaie de nouTean son inlenrention, non pour rentrer en amitié avec Guyot de ItoriUe, mais pour &ire cesser ses injures.
Quinze ans plus tard» Guyot de Merfille» comme phisieun autres, lui fournit une occasion de Tengeance. En 175S, établi depuis deux ans à Genève, où Tavai^t i^légué, dit-il, les mauvais procédés des comédiens français, il lui éerivit de Lyon, le 15 avril, pour lui demander une rentrée en grâce. II imputait sa conduite d'autrefois à son attachement pour Rousseau et 4 sa complaisance pour Des Fontaines, et il implorait pardon et amitié. Comme gage de ses bons sentiments, il ofTrait de sacrifier quatre volumes maïuiscrits de critiques de Yoltaire, de supprimer, dans une nouvelle édition de ses ceuvres, la Pré£sM^ des Mascarades amoureuses et deux pièces de vers inspirées pai Des Fontaines; enfin* de lui dédier les quatre volumes de son théâtre. Voltaire répondit fièrement, en avril, pour repousser toute avance : « Si vous le trouvez bon. Monsieur, nous en resterons là. » Quelques Jours après, le 4 mai, Guyot de MerviUe se noyait volontairement dans le lac de Genève, non sans doute de dépit d'avoir été rejeté par Voltaire, mais de désespoir, et ne pouvant voir plus longtemps sa femme et sa fille associées à sa misère. -*- Triste eonemiJ
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PSTITS AMIS DX VOI^TMRX — BlROBa Bf DEMOULIV — LA XABK «**- LE7EBVAE XT LINAVT
Berger était un marchand de Paris et ua amateur de beauxarts. Voltaire l'avait connu dans sa jeunesse, et il s'en servit longtemps comme de correspondant littéraire. Berger devint ensuite secrétaire du prince de Garignan, par qui il obtint un
332 LIVRB SECOND (1734-1750)
intérêt dans les fourrages de Tarmée (1734), en attendant une direction (1744).
La correspondance de Voltaire avec Berger commence en octobre 1733. niui écrit à cette date : t Y a-t-il quelque chose de nouveau sur le Parnasse, qui mérite d'être connu par vous?... Soyez donc un peu, avec votre ancien ami, le nouvelliste des arts et des plaisirs, et comptez sur les mêmes sentiments que j'ai toujours eus pour vous. » Berger fut fidèle à la recommandation, au point que Voltaire recevait jusqu'à trois de ses lettres à la fois. Voltaire ne cessait de le remercier de ses nouvelles, de son amitié et de sa discrétion, et protestait avec la même insistance de son désir de lui être utile. Cette amitié, il la mettait à de nombreuses contributions par la multitude des informations et des commissions qu'il exigeait de lui. Il l'employait comme agent dans toutes ses querelles avec Saint-Hyacinthe, avec Rousseau, avec Des Fontaines. Il l'appelait son « cher plénipotentiaire, » et même son « cher éditeur (1) : • en effet, Berger surveilla une édition de la Henriade et de VEnfant prodigue. Comme son amitié, sa discrétion avait à subir plus d'une épreuve, l'épreuve surtout du mensonge, car Voltaire lui écrivait comme à Thieriot : « Mentir pour son ami est le premier devoir de l'amitié (2). » Berger s'en tira bien, et à la satisfaction de Voltaire. Il ne mit pas à la même épreuve le désir de Voltaire de lui être utile, ou Voltaire n'y répondit pas comme lui. Moins besogneux, il est vrai, il fut encore moins payé de ses soins que les autres. En février 1736, Moussinot eut ordre d'acheter une petite bague d'antique de cinquante écus pour sa femme, et encore en cas qu'on pût faire payer une créance véreuse. Cette même année, le 7 juin. Berger toucha luimême cent francs par les mains de Moussinot; et, le 10 novembre, une petite pendule d'or moulu, qu'il refusa apparemment, car Moussinot, le 24, reçut la commission de s'en défaire avec quelque ami « pour de l'argent. » Nous trouvons encore à son compte, dans les libéralités de Voltaire, une part dans les produits éventuels de Y Enfant prodigue; une couple de cent
(1) 5 avril, 18 septonbre 1736. — (2) 18 octobre 1736.
francs donnés, ou plutôt prêtés, puisqu'il est question de billet; et encore lui en faisait-on payer les intérêts par des gourmades : « Je remets à votre prudence et à votre esprit, écrivait Voltaire à Prault, le 24 février 1738, de lui faire sentir doucement que, quoique les plaisirs que je lui fais soient peu considérables, cependant vous ne laissez pas d*étre surpris de la manière peu mesurée dont il parle de moi en votre présence, et qu'un cœur comme le mien méritait des amis plus attachés. » Sans doute Berger s'était plaint d'être si mal payé. Voltaire ne continua pas moins de recourir à ses services jusqu'en 1144, année où leur correspondance est interrompue» et de le traiter avec la même liberté.
Berger disparaît de la vie de Voltaire jusqu'en 1765. Au mois de février de cette année, il écrivit à Voltaire au sujet de leur correspondance d'autrefois, subrepticement publiée, et de plus fidsifiée. Voltaire ne lui répondit, le 25, que par des reproches aigres-doux; après quoi, avec la morgue d'un parvenu, il fusait étalage de sa richesse et de son bonheur. Ce ton, qui contraste avec celui d'autrefois, s'explique par le changement de Bei^er, qui était devenu dévot : crime impardonnable!
Demoulin, marchand de blés, associé de Voltaire dans ce commerce, fut longtemps son homme d'affaires, et finit par lui dissiper environ vingt mille francs : « Le malheureux De* moulin, s'écria Voltaire, m'a volé une partie de mon bien (1);> phrase sacramentelle en pareil cas, sauf la variante de grande partie, qu'il employait le plus souvent. En même temps, il l'accusait de lui avoir suscité l'affaire de Jore : « Il m'avait dissipé (on ne dit plus volé) vingt mille francs que je lui avais confiés, et, pour m'empêcher de lui faire rendre compte, il m'embarrassa dans ce procès. Il vient aujourd'hui de me demander pardon, et de me tout avouer (2).» n avait voulu le traîner en justice : a II faut poursuivre ce fripon insigne de Demoulin, qui m*a volé vingt mille francs. Il faut du moins qu'il me paye le peu qu'il n'a pu me voler (3). » Il revenait à l'accusation de vol.
(i) A GidevUle, 30 mai 1735, — (2) A QdeviUe, 23 décembre 1737. — (3) A Monssinot, 30 juin 1737.
Mais, ni la perte n'était si absolue, ni Demoulin si coupable* Eft effet, le 12 août 1738, Demoulin protesta de son innocence, et s'engagea, moyennant quelques facilités, à désintéresser Toltaire, à qui il écrivait : c Jamais amant n'a aimé plus ten* drement sa maîtresse que je ne vous ai toujours aimé. » Et il finissait par se mettre à son entière disposition. Voltaire accueillît protestation et promesse, et, le 2 septembre, il écrivit à Moussinot : « Je veux encore pardonner à Demoulin; je dois ce sacrifice à Famitié de M. d*Argental, je le dois encore à Tintéi'êC que vous me montrez à son égard... Mais ce Demoulin devrait avoir donné de l'argent comptant, et des lettres de cbange sur personnes solvables (1). » A la même époque, il écrivait à madame Demoulin : « Je vous rends à l'un et à l'autre mon amitié; je vois par vos démarches qu'en effet vous ne nfsfvez point trahi, et que quand vous m'avez dissipé 24,000 fi-, d'argent, il y a eu seulement du malheur, et non de la mauvaise volonté. »
' Evidemment, vol, banqueroute, tout se réduisait à une fausse spéculation, dont Voltaire, associé du marchand, devait subir, pour sa part, les pertes. Puis, il pardonnait à Demoulin, parce qu'il avait besoin de lui dans l'affaire de Des Fontaines.
Kê h Quîmper, en 1706, celui que Voltaire appelait le petit La Mare, était un petit misérable, dans tous les sens du mot. Venu d'asser bonne heure à Paris avec le costume ecclésiasti- €fùe et le titre d'abbé, il garda son titre, mais il laissa bien vite son habit pour se livrer plus librement à la débauche. Vrai drôle, qui s'abandonnait à toutes sortes de gamineries, racontées par Diderot (2). Auteur de petites poésies et de petits opéras, il n'y trouva ni argent de son vivant, ni gloire après sa mort. Ses rapports avec Voltaire ont seuls empêché de périr sa triste mémoire.
Voltaire lui fit quelque bien en échange de ses services. En
(i>n7«afcuii mèté décompte wrtreeq3g,tetyjaPTferni3; et, <fôe lors, on ne compcend pas (xuimo^ Voilure, dus «» lettre à Badai^ 1753, porte à 30,000 fr. la banqueroute de Demoulin. — (2) Lettre da 10 o»-> vQDtve 170^ àiMilMiiÉiiJii Voluid î Mimoiresy Pta», 183^ t. I, p. 428,
1738, il le soupçonna d'être l'auteur d'un portrait de lui qui courait alors, parce qu'il devait entrer chez le marquis de Charost, à qui le portrait est aujourd'hui attribué. Voici ce portrait célèbre (1) :
« M. de Voltaire est au-dessous de la taîHe des grands hommes, c'est-à-dire un peu au-dessus de la médiocre;... il est maigre, d'un tempérament |sec; il a la bile brûlée, le visage décharné, l'air spirituel et caustique, les yeux étincelants et malins. Tout le feu que vous trouvez dans ses ouvrages, il Ta dans son action. Vif jusqùli l'étourderie, c'est un ardent qui va et vient, qui TOUS éblouit et qui pétille. Un homme ainsi constitué ne peut manquer d'être valétudinaire. La lame use le fourreau. Gai par complexion^ sérieux par régime, ouvert sans franchise, politique sans finesse, sociable sans amis, il sait le monde et l'oublie. Le matin Aristippe, et Diogène le soir. Il aime la grandeur, et méprise les grands; est aisé avec eux, contraint avec ses égaux. n commence par la politesse, continue par la froideur, finit par le dégoût. Il aime la cour, et s'y ennuie. Sensible sans attachement, voluptueux sans passion, il ne tient à rien par choix, et tient à tout par inconstance. Raisonnant sans principes, sa raison a ses accès comme la folie des autres. L'esprit droit, le cœur injuste, il pense tout et se moque de tout. Libertin sans tempérament, il sait aussi moraliser sans mœurs. Vain & Texcès, mais encore plus intéressé, il travaille moins pour la réputation que pour l'argent; il en a faim et soif; enfin il se presse de travailler pour se presser de vivre. Il était fait pour' jouir, il veut amasser. Voilà l'homme; voici l'auteur :
« Né poëte, les vers lui coûtent trop peu. Cette facilité lui nuit, il en abuse et ne donne presque rien d'achevé. Ecrivain facile, ingénieux, élégant, après la poésie, son métier serait l'histoire, s'il faisait moins de raisonnements, et jamais de parallèles, quoiqu^il en fasse quelquefois d^assez heureux^.
(t) On le trouve, mrec ^elqnes variantes, dam TOracU des ruyuveaux Phtlosth pkts, ÔB rabbé Ouyeaf dunlee Amu»êm»ntf littérâireê ds k Birré de Beiumt»» ' oliais: dans les Pièces intéressantes de Laplace, dans le Recueil du P. Hare!, 4Mmliê ToUhriêna, ck^
« On a dit depuis longtemps que, pour faire un écriyain sans passion et sans préjugés, il faudrait qu*il n'eût ni religion, ni patrie. Sur ce pied-là, M, de Voltaire marche à grands pas vers la perfection. On ne peut d*abord l'accuser d'être partisan de sa nation ; on lui trouve, au contraire, un tic approchant de la manie des vieillards : les bonnes gens vantent toujours le passé, et sont mécontents du présent. M, de Voltaire est toujours mécontent de son pays, et loue avec excès ce qui est à mille lieues de lui. Pour la religion, on voit bien qu'il est indécis...
c M. de Voltaire a beaucoup de littérature étrangère et firan- {aise, et de cette érudition mêlée qui est si fort à la mode aujour* d'hui. Politique, physicien, géomètre, il est tout ce qu'il veut, mais toujours superficiel et incapable d'approfondir. Il faut pourtant avoir l'esprit bien délié pour efOeurer comme lui toutes les matières. Il a le goût plus délicat que sûr. Satirique ingénieux, mauvais critique, il aime les sciences abstraites, et l'on ne s'en étonne point. L'imagination est son élément, mais il n'a point d'invention, et l'on s'en étonne. On lui reproche de n'être jamais dans un milieu raisonnable. Tantôt philanthrope, et tantôt satirique outré. Pour tout dire en un mot, M. de Voltaire veut être un homme extraordinaire^ et il l'est & coup sûr. »
A part certains traits plus ou moins contestables, voilà une peinture vraie et vivante. Naturellement Voltaire ne la trouva pas ressemblante de tous points. U feignit d'en rejeter les éloges, pour se mettre en droit d'en repousser les satires. Deux traits surtout l'offensaient, le reproche d'insensibilité et le ^reproche d'avaiîce. Il ne méritait ni l'un ni l'autre, lui qui prodiguait son cœur et son bien à ses amis (1). .^ Nous avons dit qu'il attribua d'abord le portrait à La Mare> « poète fort vif et peu sage, » à qui il avait fait tous les plaisirs et accordé tous les secours qui dépendaient de lui (2). Il revint de ce soupçon, car il chargea bientôt La Mare d'une nouvelle édition de la Mort de César, lui abandonnant pour sa peine « le
(1) A Thieriot, 12 Juin et 15 JaiUet; à Berger, 4 août 1735. — (S) A Thîeiiot, 10 octobre 1735.
peu de profit qu'on en pourrait tirer (1). » La Mare fit une préfoce tellement outrée, que Voltaire, t louant sa reconnaissance, mais craignant la malignité du public, » dut en retrancher une grande partie des éloges, et ne lui permettre que de réfuter en passant quelques calomnies ; après quoi, la préface lui parut, & lui à madame du Ghâtelet, « très-sage et même intéressante. » Seulement, « cette justification eût eu plus de poids, si elle fût partie d'une main plus importante et plus respectée (2). »
Quand la préface parut. Voltaire écrivit à l'auteur pour lui fitire quelques observations au sujet du parricide de Brutus, el de la traduction d'une lettre d'Algarotti, par laquelle La Marc suppléait aux louanges excessives qu'on lui avait retranchées. « Si vous m'aviez envoyé votre préfeice, lui dit-il, je vous aurais prié de corriger ces bagatelles (3). » Et La Mare la lui avait en* voyée ! Mais c'était une lettre ostensible, pour cacher leur en^ tente, et pour décharger le poète de la responsabilité du parricide relevé par Des Fontaines.
Ce n'est pas le seul service que La Mare rendit k Voltaire* Avec la cabale qu'il avait ameutée, il assura le succès d'Alzire. Aussi Voltaire trouvait-il qu'il sentait vivement l'amitié et la reconnaissance ; mais il avait peur qu'il ne gât&t tout cela par de l'étourderie, de l'impolitesse et de la débauche (4). Toutefois, il promettait de [lui faire tout le bien qu'il pourrait, pourvu qu'il fût plus sage. Mais voilà que La Mare parle de lui d'une manière peu convenable à un homme qu'il a accablé de bienbits ; il va, sans aucun doute, comme tous ses obligés» [se met*' tre au nombre de ses ennemis, et déjà il a trompé bien des fois sa confiance ; il est allé chez Moussinot escroquer de {l'argent par un mensonge (8). Voltaire parlait ainsi de ses bienfiedts méconnus, pour se débarrasser de l'obligation de les renouve* 1er ; et, tout en remerciant Moussinot, qui avait justifié La Mare, de la gratification qu'il lui avait foite, il a soin d'ajouter :
(i) A Thîeriot, 80 novembre 1735. — (2) A Berger. 22 décembre; à Tbleriol^ 26 décembre 1735. — (3) Lettre à La Mare (lettre unique) du 15 mars 1736. — (4) A Thieriot, 2 et 9 février 1736. — (5) A Bergrer» 5 avril et 18 Beptembrejà Tbieriot, 23 septembre; à Moussinot, 22 mai 1736
« C'est la dernière qne mes affaires me permettent de lui ac- .corder(46 juillet)... Si jamais, écrivait-il le 30, il vient vous importuner, ne vous laissez pas entamer, répondez que vous n'avez aucun commerce avec moi, cela coupe court. »
Cen'estpasàMoussinot, c'est à Voltaire lui-même que La Mare tendit la main. En 1737, il passa par Cirey, allant en Italie. ^A Versailles, il avait longtemps suivi le roi comme un bouffon, se glissant à travers les gardes et répétant : « Je veux voir mon roi ! » n avait fini par présenter ses vers à Louis XV, de qui il 4*eçut quelque argent. Mais, exclu bientôt de sa charge de fou du iioi, il prit la route de Rome pour être fou du pape. Arrivé à -Cirey, il dit à madame du Ghâtelet : « N'avez-vous pas besoin d*im fou ? — Non , lui dit-elle, la charge n'est pas vacante. » Alors il demanda à Voltaire de l'argent pour son voyage et pour se faire guérir d'une maladie infâme. Voltaire lui donna cent francs, et il eut la modestie de n'en pas dire le chiffre aux gens du château : modestie bien chatouilleuse pour une telle baga- •teUe(l)!
' N'ayant pas plus trouvé d*emploi à Rome qu'ailleurs, ta Mare revint à Paris, et oublia de remercier Voltaire, qui s'en plaignit et lui ferma plus d'un an sa bourse : « La Mare, Linant, ^écrivit-il à Moussinot (4 décembre 1738), a longe! » Toutefois, dix jours après, Prault leur donna de l'argent à tous les deux, ce que Voltaire n'apprit que par le libraire, ces messieurs ayant gardé longtemps envers lui un silence qui n'était pas, Icroyait-il, le silence respectueux^ encore moins le silence recou-
• naissant. Linant écrivit un mot de remerciment, mais La Mare attendit pour écrire qu'il eût dépensé son argent (2). Argent prêté, il est vrai, et non donné, ce qui diminue son ingratitude. En effet, Voltaire écrivait à Prault, le 13 décembre :
t Vous avez donné 120 fr. à M. de La Mare, et vous avez plus fait
• que je n'avais osé vous demander. Je me charge du payement, s'U ne vous paye pas. » La Mare paya-t-ilî on l'ignore. «Je n'ai
(l) A MoDsrfûot, 17 novembre 1737; madame de Graffigny, Vie frwée 4$ VoUaire, p. 37. — (2) A Moussinot, U et 27 décembre 1738.
TOLTAIHE ET l-B. ROtJSSEAU ' 339
point 4e nouvelles de ce petit hanneton, disait Voltaire ; î! est nilé sucer quelques fkairs à Versailles (1). ^
Outre les cent firancs donnés à<3irey, il kd abandonna Te manuscrit de YEnvieiLXy dont La Mare devait, en échange de son Bom, partager le profit « avec un jeune homme plus sage que lui et phis pauvre (2). * Pour payer sa discrétion au sujet de TEnfant prodigmtj il hii en abandonna également le mince
• profit, à partager avec linant {^\ B lui demanda encore «on
-"nom pour le mettre au bas de Tavertissement de Mnhomet, ient
■ La Mare était censé Téditeur, et bous ne voyons pas qu'il lui ait
'.payé ce service.
Ainsi, LaMare, préfecier, cîaqueur, endosseur, nouvellîste et correspondant littéraire de Voltaire (4), a tiré de tous ces métiers un don de cent fi-ancs, un prêt de cent vingt francs, quelque chose peut-être sur la Mort de Cémr et sur V Enfant proéHigue; et c'est tout, car, autrement. Voltaire n'aurait pas manqué et nous en instruire. Certes, préfecier et préfeee, homme et
*"«un«5, ne valaient pas davante^; mais avouons que La Mare<ie pouv«iit pas mourir étodJSé sous )e poids des bienfaits dont Voltaire prétendait l'accabler. Aussi, pour être plus sûr de son fâît,
M s'engagea, en 4741, àJa suite de Farmée qui entrait en Bohême, — sa vraie patrie, — et il piit le parti. Tannée sui-
. vai^, de se jeter par la fenêtre d*un second étage. Cette fois, il
. mi mourut. — Quels drôles VoRaire avait à son service! Leiebvre et linant valaient-ils mieux ? — (Test en 4742 qtie
, finissent avoir commencé les rapports de Voltaire avec Lef^yn. A cette date. Voltaire lui écrit pour le confirmer daœ sa
' ^«oeation littéraire, lout en Im en faisant entrevoir les incoti^aients, et il l'exiiorte à la patience. Dés le début, LefebvDeén
. eut besoin, car il tomba malade ; et, craignant de mourir lout t^oÊÔÊOC^ ii adressa à Voltaire uim ptôce de vers marotiques, ott il ae râcommaïukit à lui pour obtenir f immortalité de la
(!)!A madame Demoidin, décembre ; à Thieriot. 20 décembre 1738.— (2) A d'Ap- : goàtel, % décembre t73É. — <3) A mftderooisèHe Ou^uroH, 3 bti^ ; à lliieriot, S9f sep- «ilenbre ilUr, Vomm. hiA., C£«tvm, %, XLViil, p. 927.-- (4) :NMaiBe''du ^Châtelet àd'Argental, 14juinl738. • '•'
340 LIVRE SECOND (t734-lfllS09
gloire; immortalité, lui répondit Voltaire en la même lan* gue (i), qu*il obtiendrait sûrement un jour par son génie. — En avons-nous lu de ces billets d'immortalité, toujours protestés par la génération suivante !
Voltaire écrivit à Lefebvre une autre lettre sur la eorrupUan du style (2) ; et, ce qui lui valait mieux, il Tadmit dans sa maison, sans doute à titre de valet-secrétaire. Sur le point de lui donner Linant pour compagnon, il écrivait de lui à GideviUe (27 septembre 1733) : c C'est un jeune homme... poète et pauvre, et qui fait des vers harmonieux. » A défaut de la fortune qu'il n'avait pas à leur faire partager, il leur offrait le partage de sa pauvreté, et il le leur offrait de bon cœur, préférant les amis au superflu, et un homme de lettres à la cuisine et aux chevaux de caresse. « Gomment donc, écrivait-il à Thieriot (24 septembre 173S), les gens de lettres s'acharnent-ik à me reprocher ma fortune (il ne dit plus pauvreté) et l'usage que j'en &is, à moi qui ai nourri, logé et entretenu comme mes en&nts deux gens de lettres pendant tout le temps que j'ai de* meure à Paris après la mort de madame de Fontaine-Martel? » H n'eut pas longtemps à sa charge Lefebvre, mort l'année suivante, et il lui fit payer sa pension, à lui comme aux autres» en services littéraires.
Michel Linant, encore écolier ou sortant à peine du collège, adressa une ode sur la création à Voltaire, qui le manda à Paris. Myope, bègue et mal tourné, Linant ressemblait peu à un ApcA- Ion, mais il avait de l'esprit, c JoufiBu, du reste, au teint fleuri, au cœur aimable (3), » il séduisit Voltaire, qui, de concert avec le conseiller Cideville, son compatriote, lui chercha une place. Cependant^Linant arrivait à Paris, léger d'argent et d'instnAtion , avec son petit-collet et son esprit pour tout bagage. Voltaire am*ait voulu l'introduire aiq>rès de lui, chez madame de Tontaine-Martel, qui avait déjà trop de Thieriot (4). Par madame du Deffand, il songea à le placer chez la duchesse du Maine, soit
(i) Œw)re$, t. XIV, p. 350. — (2) TrtnBportée àejpiûa dam le Diei. pkOoê.; Œw>ret, t XXXII, p. 250. — (3) A GideviUe, 6 mai 1733..— (4) A CktefiOi, 27 avril, 29 mai, et 27 juin 1732.
comme lecteur, soit comme secrétaire; mais, lecteur, il était bègue ; secrétaire, il ne savait pas écrire, sans parler de son incurable paresse (i). Linant dut retourner à Rouen.
Cinq mois après, Voltaire le rappela et le logea avec Lefebvre, rue de Longpont. Là, Linant se brouilla avec toute la maison, et, quoiqu'il coûtât à sou hôte seize cents francs par an, il se plaignait encore de n'y être pas assez bien (2). Voltaire le poussa au théâtre, ce qu'il appelait c envoyer à la tranchée. » Linant qmtta alors le petit-collet, n commença un Sabinus^ et, sur l'indication de Voltaire, il entreprit un Ramessis^ dont il fiit longtemps sans écrire une seule scène (3)«
Son hôte ayant été forcé de fuir au bout de deux ans, il se trouva sans asile. Madame de Bernières ne voulait pas plus de sa personne que les comédiens de sa tragédie. Malgré les prêtres qui avaient empaumé le marquis du Ghfttelet, Voltaire le fit venir à Girey comme précepteur. Mais il était toujours bègue, et il ne savait pas le latin, n fallut bien le laisser bègue, et Voltaire se contenta,^ avec le concours de madame du Ghâtelet, de lui donner une teinture de langue latine (4). Mais ne voilà-t-il pas que Linant devient amoureux d'une habituée du château, de madame de Neuville ! Voltaire l'excuse (8), et ne le trouve pas moins ridicule, impertinent et intolérable. Puis, toute la tribu des Linant tombe à Girey, une sœur, en particulier, qui à un style de servante joignait des prétentions de bel esprit et de reine. On chasse la sœur, on chasse aussi le frère, qui s'était permis des propos lestes sur la châtelaine, dont Voltaire, cette fois, dut épouser l'injure (6).
Néanmoins, l'année suivante, sous le voile de Tanonyme, et par Tentremise du libraire Prault, Voltaire, une ou deux fois, fit remettre à Linant cinquante livres. Il aurait voulu lui faire écrire une lettre d'excuses à Girey, ce qui lui eût permis de
(1) A madame du DefTand et à Cidcvillc, 1733.^ (2) A Cidevillc, 27 octobre 1733, H 27 février 1734. — (3) A CidevUle, joiUet 1732, 28 jaillet et 15 septembre 1733. » (4) A CideviUc, 26 septembre 1733; 12 a^TÎl et 6 mai 1735. -^ (5) Lettre i madame de Neuville, 1735.^(6) ACidevUle, 22 février, 25 septembre 1736» 6« 23 décembre 1737; à Formont, 23 décembre 1737.
342 LÎVRI SECOND (1734-1750)
dédier une pièce à madame du Gh&telet, dont il aurait reça quelque argent; mais linant s*y refusa (4).
Linant dut se suffire à lui-même, car les quelques gratifications de Vidtaire étaient bien incapables de le feire viTre; et, d'ailleurs, dès 4741 (2), Voltaire prétexta la banqueroute de Michd pour ne plus rien lui donner. Ce qu'il reçut du riche poète peut être considéné comme la rétribution des quelques sévices qu'il lui rendit. H prépara une réponse aux critiques du TempU du goût^ il donna une édition des ceuYres de Yol- ; Étire (â), pour faupieUe^ au refos de Beiiger et de Tbimot, il composa une préface (4).
Trois fois il eut le prix de poé^e à l'Acad^nie française; puis il travailla pour le tbéitre, où il réussit m<Hns. Il mourut en 4749, et Voltaire lui consacra cette p^te oraison funèbre : « U a été sifflé de son Tivant et après sa nnirt Les »fflete ^ la ùim l'avaient fait périr ; digne sort d^om auteur (5) ! > — Sort accoutumé des amis de Voltaire!