‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 33 sur 40 · VOLTAIRE CAPITALISTE ET HOMME B APFAI&SS SOK · texte numérisé non relu

VOLTAIRE CAPITALISTE ET HOMME B APFAI&SS SOK

AGENT MOUSSINOT

A la fin de 1738, Voltaire interrompait adnsi sa corre^iondance suivie avec Moussinot : « Je vous parlerai, mon cher ami, une autre fois d'affaires temporelles; il est question aujourd'hui d'affaire d'honneur. » U s'agissait de Des Fontaines. L'affaire vidée, et pas à son honneur, il reprit les affaires temporelles, et avec un redoublement d'habileté et d'ardeur, pour •réparer le temps perdu.

> « Voltaire capitaliste et homme d'affaires, a écrit M. Foisi set (6), est encore fort incomplètement connu. » U l'est asseï^

. (l)AMoQ8Binot,5maietl4décemb(e:àPrndtetàmadBineDeiiK^ 4738.— (2) A Cidevaie, 28 octobre 474L — (3) Amsterdwa, chec Ledet, iT83-17», 4 vçl. in-8, avec figures.— (4) A Berger, 10 septembre 1736. —(5) A «TAigenld, 28 Dovembre 1750. — (6) VoUair9 ef ùfrésidetU de Brûsset, p. m.

toutefois, pour qu'on puisse dire que Tancien clerc de maitre Alain a été le plus habile, le plus prudent et le plus heureux des capitalistes au xyiii'' siècle, et l'homme d'affaires le plus rosé, ie plus madré, le plus retors qui fut oncques. Il va nous en dire lui-même quelque chose dans sa correspondance aVec Houssinot ; mais que ne pourraient pas nous en apprendre ses associés et ses débiteurs, si leur déposition eût été conseiTée! Attendons le président de Brosses, qui seul, du moins pour nous, lui a donné la réplique et lui a tenu tête. Les amis n'ont pas manqué de louer cette nouvelle aptitude de Voltaire, dont ils ont fait une partie essentielle de son univeràalité ; pour nous, il nous est difficile de voir un vrai poëte, un vrai amant de l'humanité, dans un homme si attaché à la terre, si âpre au gain et si procédurier. Encore si nous n'avions pas à blâmer et à flétrir!

Commençons par présenter au lecteur son grand ageni, l'abbé Moussinot.

C'est en 4727 (4),yqu'il est question pour la première fois de Moussinot dans la correspondance de Voltaire ; mais leur commerce direct ne commence que le 8 mars 1736, et il va jusqu'au 20 juin 4744. Qu'était ce Moussinot?

L'abbé Duvernet, qui, le premier, a publié, en la Éalsifiant, la correspondance de Voltaire avec lui, a dit dans son Avantpropos : « C'était un chanoine de Saint-Merry, un homme de lien, un homme simple et vertueux, attaché à ses devoirs d'ecclésiastique, de chanoine et d'ami ; il jouisssait dans son chapitre d'une considération méritée ; il était ce qu'on appelait alors janséniste, et ce qu'on persécutait, »

H n'y a qu'un mauvais prêtre qui puisse être ainsi loué pJn^ un mauvais prêtre !

Duvernet continue : « Le chapitre de Saint-Merry lui confia sa caisse ; les Jansénistes le firent dépositaire de la leur; Voltaire lui remit la sienne ; elle ne pouvait être en ;de meilleures mains. C'était une singularité de voir un même { ecdé-

. (1) A ThfcBriot,^2 février. — A cette époque, Motissînot était dé]à chargé da reeouTrement de plusieurs billets de VoUake»

siastique trésorier en même temps d'un chapitre» d*nne secte et d'un philosophe, remplissant avec exactitude et un secret religieux les devoirs de ce triple état. De l'église de Saint-Merry, i U se rendait à l'assemblée des Jansénistes, et en sortait pour aller vaquer aux affaires du philosophe son ami. »

Duvernct admire cette tenue en partie triple de la caisse canoniale, delà botte à Perrette et de la bourse philosophique ;il admii'e bien plus, tant il est aveugle, la correspondance qu'il édite. Voltaire lui avait dit pourtant, quinze jours avant sa mort : « Brûlez, brûlez ces paperasses ; on m'y verrait trop en laid ou trop en négligé. » U ne brûla pas ; et c'est un service, le seul, dont la postérité lui doit être reconnaissante. < On m'y verrait trop en kdd, » disait Voltaire, et Voltaire s'y voyait bien;Duvemet, heureusement, ne l'y a pas vu de même; il l'y a vu en beau, dans < la sublimité de son cœur, » dans la profusion c de ses générosités et de sa bienfaisance, » et il a tout publié. Rien de pire qu'un maladroit ami ! Nous savons déjà, par les nombreux emprunts faits à la correspondance avec Moussinot, et nous apprendrons de plus en plus dans la &uite ce qu'étaient le cœur et la bienfaisance de Voltaire.

Du reste, on ignore tout de Moussinot, sa naissance, sa vie et sa mort; et il ne nous est plus connu que par Voltaire, qui

I avait en lui une confiance méritée. Pour plaire au philosophei

le rigoureux janséniste ne répugnait à rien, ni aux plus bas oU

'^^ fices» ni aux plus vils mensonges.

i u est avec ]e cid des accommodemâûfs;

Toute la famille Moussinot était au service et aux gages de Voltaire : d'abord Bonaventure Moussinot, docteur en théologie de la maison et société royale de Navarre; puis son frère, bou^ geois de Paris, sachant à peine écrire , mais excellent pour les iX)mmissionsqui répugnaient àun chanoine, comme transactions avec les libraires, poursuite et contrainte des débiteurs; ensuite son beau-frère Dubreuil, coureur et signataire de requêtes; enfin sa sœur et ses nièces; employées aux ofQces qui rédi* maient une intervention féminine.

VOLTAIRE ET J.-B. ROUSSEAtf 345

Disons à rhonneur des Moussinot qu'ils se montrèrent désintéressés, et qu'ils trayaillèrent, non pas gratis pro Deo, Dieu n'ayant rien à voir en de telles affaires, mais gratis pro Volta" rU). On est bien forcé d'ajouter que ce désintéressement ne tourne pas à l'honneur de la générosité prétendue de Voltaire, qui aurait pu et dû lui faire quelque violence. Or, que trouvons-nous au compte des Moussinot dans ce maniement et roulement de milliers et de milliers d'écus que l'on voit briller, que l'on entend sonner de toutes parts dans cette correspondance, et que leur en resta-t-il ? Ici, 80 fr. que Prault devait donner à Moussinot frère, et là, 50 fr. encore « en attendant mieux, » et nous ne voyons pas que ce mieux soit jamais venu; plus, un petit contrat de cent livres de rentes foncières, à remplir ou du nom de l'abbé Moussinot, ou de celui de la nièce qu'il aimerait le mieux (1) : en tout, la valeur d'environ deux milles livres. Et encore ne sommes-nous pas sûrs que la rente de cent livres fût immédiatement payable, car Voltaire ajoute au sujet de la nièce : « Ce sera une petite rente dont vous la gratifierez, et qui lui sera affectée après ma mort. » Si la nièce dut attendre, pour entrer en jouissance, la mort de Voltaire, arrivée seulement trente-sept ans plus tard, la rente ne put lui servir de dot!

Quant à l'abbé, il perdit d'abord, à son commerce avec Voltaire, ses fonctions de trésorier à Saint-Merry, dont les chanoines le dépouillèrent dès qu'ils eurent appris qu'il le cumulait auprès du philosophe; et il dut attendre deux ans pour être remis dans son emploi d*Hiérophanta, mot grec que le grand ihelléniste Voltaire traduisait par J?ecctîettr5ocr^ (2)! En attenjdant, il lui fallait une compensation. Le 30 juin 1736, après plus de trois mois de services gratuits, — sans compter les années précédentes sur lesquelles nous n'avons aucun renseignement, — Voltaire lui écrit : « A présent, mon cher abbé, voulez-vous que je vous parle franchement ? Il faudrait que vous me fissiez

(1) 7 octobre et 3 décembre 1737; 8 Janvier 1741. — Notons une falsification cmieiise de Duvemet, qui transforme les 50 fr. de 1741 en 50 pistolest^ '2) 25 Janvier 1738.

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ramîtié de prendre par an un petit honoraire, une marqoe d'amitié. Agissons sans aucune façon. Vous ayiez une petite rétribution de Yos chanoines ; traitez-moi comme un chapitre ; prenex le double de ce que tous donnait votre cloître, sans préjudice du souYenir que j'aurai toujours de yos soins. Réglez cela, et aimez-moi »

Certes, le double du mince traitement que Moussiaot devait recevoir de ses dianoines,ce n'était pas trop pour des fonctions qui multipliaient ses soins au centuple. Il avait à suivre toutes les affaires financières du philosophe déjà millionnaire, ce qui eût occupé dix huissiers et dix procureurs ; toutes ses affaires scientifiques, chez les gens d'Académie', les pharmaciens et les souffleurs; tous ses procès et toutes ses querelles littéraires, qui le mettaient constamment en l'air, de jour et de nuit; il avait à faire ses innombrables commissions, non-seulement chez les libraires, mais chez les peintres, les paveurs, les tfiç>issiers, les marchands de meubles, les horlogers, les armuriers, les couteliers, les papetiers, les cordonniers, les tailleurs, les parfumeurs^ etc, etc ; il avait, enfin, à faire pour son patron le brocantage des tableaux, où, il est vrai, il pouvait avoir sa part de profit; en un mot, il consacrait sa vie entière (vie bien employée !) au servtee du philosophe. Homme vraiment impayable, et que Voltaire aurait eu en quelque soarte pour rien, lui eùt-il donné le triple ei le décuple de la rétribution canoniale. Si donc Moussinot, — indépendamment de ses jurofits de brocanteur et des emprunts qu'il faisait quelquefois à la caisse voltairienne, ce que le philosophe avait la générosité de trouver bon (1), — accepta l'honoraire proposé, il n'en dut avmr aucun scrupule, lui qui dépensait sa vie dans son conunerce avec Voltaire, et y mettait son honneur par dessus le marché. Il est vrai que l'honneur de Moussinot valait peu cher;

(i) 17 novembre i73(ï.

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OPÉRATIONS DIVERSES — BROCANTAGR DE TÀBLBAFX -^ AC- TIONS ET I.OTERIES — RENTES VIAGÈRES — PROFITS RT PERTES.

Ce commerce s'ouvrit, le 8 mars 4736, par Tinvitation de chercher un notaire chez qui on pourrait placer sûrement au. moins cinquante mille livres. Mais ce n'est que le 21 que Mousrsinot est institué trésorier de Voltaire et qu'il entre en fonctions : a Mon cher abbé, lui écrit Voltaire ce jour-là, j'aime mille fois mieux votre coffre-fort que celui d'un notaire. Il n'j a personne à qui je me fiasse dans le monde autant qu'à vous. Vous êtes aussi intelligent que vertueux ; vous étiez fait pour être le procureur général de l'ordre des Jansénistes... Voyez si vous voulez vous charger de l'argent d'un indévot (au moins Voltaire ne le prenait pas en traître). Vous pourrez, dans l'occasion, en faire de bons marchés de tableaux. Vous m'emprunterez de l'argent dans votre coffre... Vous augmenterez le commerce de Pinga comme vous le jugerez à propos. Vous serez mon surintendant en quelque endroit que je sois. Je vous donnerai d'abord un billet pour prendre chez Perret (notaire) tout ce qui y sera. Je vous enverrai des procurations pour toucher d'autre argent. Demoulin vous en donnera aussi, et le portera chez vous. Tout sera dans le plus profond secret... Mandez* moi si cette charge vous plaît. »

La charge plut à Moussinot, et il se mit aussitôt & réaliser ce programme. Il commença presque par le commerce de tableaux ; commençons aussi nous par cette bagatelle.

Le 30 juin 1736, il reçut la permission de s'amuser à acheter pour 6,000 fr. de tableaux, dans le cas où il croirait que cela dût réussir ; et cette somme de cinq ou six mille francs, pour le même objet, fut mise plus d'une fois à sa disposition. U avait carte blanche pour les estampes, quelquefois pour les tableaux eux-mêmes. Vdlaire lui donnait avis des belles ventes, et il se

promettait d'entrer de sa personne dans ce négoce : « Si je retourne à Paris, nous brocanterons Yigoureusement (1). »

Ce commerce ne fut pas toujours heureux. Gollens, un agent de Moussinot, dissipa seize à 1800 florins, et Moussinot fit, à cette occasion, un voyage inutile à Bruxelles, où Voltaire se trouvait alors (2). « Affaire de tout point malheureuse, » écrivait Voltaire. Il sollicita un compromis avec Gollens, n'osant pas le poursuivre. Il prétendait bien qu'il avait droit et qu'il gagnerait son procès ; « mais, disait-il, il serait encore désagréable de le gagner. » Il y avait donc dans cette aflaire quelque chose de louche, de peu loyal; quelque violation aussi, paratt-il, des droits de douane. C'est pourquoi Voltaire consentit à une perte, qu'il se borna à réduire le plus possible, et il en prit son parti. « Eh bien, écrivit-il à Moussinot, j'aurai perdu les frais de votre voyage : le mal est médiocre, et le plaisir de vous voir ne peut être trop payé. D'ailleurs, il y a des occasions où il faut savoir perdre. » Mais il parvint à retirer au moins une partie de son épingle de ce mauvais jeu, puisqu'il écrivait, le 9 juin 1741 : c Je suis charmé de la revanche de M. Collens. »

Voltaire réussît mieux, malgré quelques naufrages, dans les opérations plus vastes où il se lança. De bonne heure il s'était fait et appliqué cette maxime, qu'il ne formula que plus tard : « Il y a une tragédie anglaise qui commence par ces mots : « Mets de l'argent dans ta poche, et moque-toi du reste (3). » A peine eut-il de l'argent, qu'il songea non pas à le garder infructueux dans sa poche, mais à l'augmenter par toutes sortes de commerces, de placements et de spéculations. Dès le 8 décembre 1722, il s'informait à Thieriot des actions des fermes, et demandait à être mis au courant de la hausse et de la baisse. De son courtier Moussinot, à plus forte raison, exigea-t-il des Nontelles à la matn, une sorte de cote financière, où le prix des actions serait spécifié. Ainsi informé, il achetait en baisse et

(1) 18 et 26 mars, 27 avril 1737; 17 Juki 1738; 9 juillet 1739, et 26 décembre 1740. — (2) Voir sur cette affaire embrouillée les lettres du 26 décembre 1739 et du 12 janvier 1740. — (3) Au P. Menoux, 11 juîDel 1760.

Vendait en hausse, toujours à coup sûr (1). Quel bon boursicotier il eût Mt!

Avec les actions, il cultivait les loteries. Mis en goût par son gain énorme dans celle de Des Forts, en 1726, il prit soixantedix billets, en 4740, dans celle de l'Hôtel-de-ville, regrettant de n'en pouvoir pas prendre davantage si Topération était ik- Yorable (2). Il courait encore les chances de la place, sur laquelle il mit dix mille francs (3). Pour faire face à toutes ces opérations et pour se tenir à même de saisir les meilleures chances, il avait toujours de grosses sommes placées à courte échéance, chez les banquiers, les receveurs générauxet autres financiers.

A tout cela, il préférait les rentes viagères à taux élevé, ou les placements chez les grands seigneurs à gros intérêts. Agé à peine de quarante-trois ans, il n'acceptait point de rente viagère à moins du denier dix (4). Pour les grands seigneurs, il les préférait à tous les autres débiteurs, malgré la tablature qu'ils lui donnaient assez souvent, c J'ai perdu quelquefois une partie de mon bien avec des financiers, disait-il; mais je n'ai jamais rien perdu avec les grands, excepté mon temps (5). » C'est pour cela qu'il préférera les princes aux simples particuliers (6). Non que parole de gentilhomme, ou même' de prince, fût tout pour lui, et dispens&t de bons contrats ou de bonnes dél^ations : « Paroles de princes sont des chansons, » écrivait-il (7). n ne négligeait donc rien et pour assurer le placement et pour faire rentrer les fonds.

D'abord, il exigeait de bons contrats, même de ses amis et bienfaiteurs, même du marquis du Ghâtelet(8); ou bien des billets solides et sur bons répondants (9). Tous ces contrats et billets, déposés d'abord chez ses notaires, Perret ou Bronod, passèrent aux mains de Moussinot, chargé désormais d'en faire payer les arrérages. « Il ne faut rien laisser languir entre les

(1) A Monwinot, 18 mars, 14 et 27 avril, 14 décembre 1737. — (2) 27 janvier.

— (3) 2 mai 1741.— (4) 7 décembre 1737.— (5) A madame Denis, 9 septembre 1752.

— (6) A Dupont, septembre 1764. — (7) A Moussinot, 5 août 1737. — (8) A CideviUe, 19 juin 1733; à Moussinot, 30 juin 1736, et 10 janvier 1738.— (9) A Mcnsonot, 29 avril 1788, et 7 mars 1739.

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mains ie% fléhitears, » lui recoipmandait Voltaire; ou bien : c Ne manquez pas de faire la petite collecte au mois de juillet : il ne feut rien laisser en arrière (1), »

Malgré toutes les précautions prises pour s'assurer de la sollE^Uté, et toutes les réclamations à Féchéance, les grands seigneurs étaient dur» à payer et se faisaient tirer Toreille. Richelieu, en particulier, laissait passer cinq années sans donner un sou, et s^ dette monter jusqu'à cinquante mille livres (2). Les Goesbriand, les Lezeau, les Viflars, les d*Auneuil, les d*Estaing, faisaient également gémir Voltaire sur leur négligence. Sûr au fond, il les épargnait quand il avait besoin de leur crédit; mais enfin, las de leurs retards et de leurs excuses, ayant besoin d'argent pour bons placements ou emplettes avantageuses, U armait les huissiers de ses contrats et les lâchait aux trousses de ses illustres débiteurs. « Sermonnez-les, répétait-il h Moussmot; ne leur laissez pas contracter de mauvaises habitudes (3).»

Pour les presser davantage, il puisait des arguments dans le mensonge. Tantôt, c'était une banqueroute qui lui avait ôté tout son bien; tantôt, c'était quelque autre perte; il était r^uit lui-même h emprunter, ses créanciers lui ayant saisi tout ce qu'il avait (4). Quelquefois, c'était un voyage fictif, qui levenait l'occasion d'une petite circulaire, écrite sous le nom du frère de Moussinot : « Monsieur, M. de Voltaire, voyageant dans les pays étrangers^ a un besoin extrême de la rente que vous lui devez; il espère de votre générosité et de votre amitié qfie vous youdre?^ bien le payer. J'attends vos ordres (5). »

Après deux sommations de cette nature, on faisait un commandement aux fcrmiws des terres sur lesquelles les rentes étaient dél^uées. S'il n'y avait pas de délégation, on pressait pour en ^lenir une. Tout cela demeurant insulflsant, il n'y avwt plus qu'à constituer procureur et à plaider, « Un exploit pour toute lettre ; — la justice pour seul remède ; — à un huissier à faire tou& k$ con^liments en cette affaU-e» et ne pas

(1) 20 Joto <^ 9S^mfim ^740. ^{^U novQtnbre i736«-^(a) 3Q juin 173% IS mare 1737 ; 2 janvier 1739.— (4) 11 mai ^737; 8 ^y^ i7il^(^ lA iQftr»i737.

épargner cette politesse : » Toilà ce que Vokaire répète vingt fois (1).

Il ne se contentait pas de faire agir; il agissait Ini-méme, et écrivait lettre sur lettre pour avoir son dû ou deu : « On écriyait autrefois deu ou dub, parce que dû est toujours dubium; mais dûy ou deu^ ou duby il faut payer (2). » Mauvaise étymologie, mais bien spirituelle I

Le chef-d'œuvre en ce genre est sa lettre au prince de Guise, mécontent des procédures intentées contre lui. Voltaire lui en demande pardon, quoique Moussinot n'eût agi que par son ordre, absolument comme Scapin des coups de Mton donnésà Géronte; mais avec tant d'esprit, que le prince ne dut plus être fâché d'un exploit qui lui avait valu une si jolie lettre. Dans cette lettre, Voltaire disait : « Je n'entends guère les affaires, encore moins les procédures. » Il se faisait tort : jamais homme ne les a mieux entendues. Bien de plus légitime, assiu-ément, que la bonne entente de ses intérêts; mais pourquoi les soutenir par de si vilains moyens ! Une cause défendue par la ruse et le mensonge est mauvaise en elle-même, ou le devient bientôt dans sa poursuite.

Le prince de Guise avait écrit à Voltaire que toutes ces procédures étaient assez inutiles. Malgré sa jolie lettre d'excuse au prince, Voltkire n'en convient pas devant son digne Moussinot, et il persiste à les croire très-nécessaires. Toutefois, il engage Moussinot à aller trouver Chopin, intendant du prince : c Vous lui direz que le sérénissime prince de Guise se moque de moi, chétif citoyen ; qu'il fait bombance à Arcueil, et qu'il laisse mourir de faim ses créanciers ; vous lui ferez un beau discours sur le respect qu'on doit aux rentes viagères, n est vrai que le roi a réduit les nôtres à moitié; mais le prince de Guise n'est pas si modéré, il me retranche toutes les miennes. Je vous avoue que je trouve ce procédé-là pire que les barricades de Guise le Balafré (3). »

Des afEedres les plus embarrassées il savut tirer sa chose.

(1)18 mars et 14 avril 1737; 6 mars et 3 avril 1738. —(9) A Gklevffl*, tSno- •HÊBbK 1758. -* (3) 9 décembre 1738.

352 LIYRB SECOND (1734-1750)

Poursuivi par ses créanciers, le comte d'Estaing allait Yoir Tendre ses terres, et absorber tout son bien en frais de justice. Voltaire, son créancier pour quarante mille livres, achète une bonne partie des créances à prix réduit, et force les autres créanciers à transiger en abandonnant une partie de leur dû. Par là il sauva le comte d'Ëstaing, mais en se sauvant lui-même, car il eu* bien soin de se faire donner de nouveaux contrats sur les tt.Tes désormais dégagées, et le comte fut bien bon de lui en être si reconnaissant. Pour l'un et pour l'autre, c'était simplement une bonne opération (i).

Ce ne forent pas les seules affaires dont eut à s*occuper Moussinot pendant ces quatre ou cinq années, où Voltaire travailla avec tant d'ardeur à édifier sa gloire et sa fortune. A part les deux ou trois mois de répit que valut aux affaires financières la querelle de Des Fontaines, — qui seul eut l'honneur d'absorber complètement Voltaire pendant quelque temps, •* Houssinot ne vit pas se lever un jour qui ne lui apportât quelque nouvelle commission. A la fin de 1737, il fut chargé de négocier l'acquisition de la terre de Spoy, près Bar-sur-Aubc, — premier projet en ce genre de Voltaire, — et il était autorisé à la pousser jusqu'à cinquante mille livres aux requêtes du palais. Si d*Estaing, — à la famille duquel elle avait appartenu,— 7 songeait pour son compte. Voltaire s'offrait à la prendre à vie. Malgré les objections de Moussinot sur les droits, les réparations, les dévastations de la teiTC, Voltaire persista dans son projet et s'en remit à son cher plénipotentiaire, soit pour un bail à vie, soit pour un achat (2). La négociation fut abandonnée pour une cause inconnue , et il n'en est plus question dans la correspondance. Ce n'est qu'à son retour de Prusse, que Voltaire songea à acquérir une terre en France ou aux portes de la France.

Les opérations financières, placements de fonds, etc., entrai* nèrent quelques pertes.

En 1737, une assez grosse somme avait été placée pour six

(1) Mémairn de Longchamp, X. Il, p. 159. — (2) 29 octolnt 1737; é et il JanTier 1738.

mois seulement, — vu la nécessité d'avoir toujours beaucoup émargent en perspective, — chez le receveur général Michel; le dépôt avait été successivement renouvelé et augmenté, puis partagé moitié en rentes viagères, moitié en rentes au denier cinq, par billets renouvelables de trois en trois mois. Mais, en 1740, Michel fait banqueroute, et Voltaire de pousser aussitôt son cri accoutumé : « Il m'emporte donc une assez bonne partie de mon bien! » Il s'indigne et se venge par une épigramme. Chansons que tout cela ! Aussi, revenu à lui et à son sens positif, il cherche, bien qu'embarrassé par le secret qu'il veut qu'on garde au moins sur les rentes viagères, à ne pas tout perdre (1). Suivant sa lettre à Thieriot du 6 octobre 1741, il en fut quitte pour 32,800 livres.

Voici le juif Médina, qui, en reconnaissance du service rendu dans l'affaire de Rousseau, demande à emprunter. Voltaire invite Moussinot à lui répondre : « Quand on viendra de la part de M. Médina demander trois cents florins, dites : « Tiai reçu commission de les prêter, hoc verum; mais de les prêter en l'air ,^ hoc absurdum. Qu'un bon banquier fasse son billet payable dans un an, et je les prête. Il faut prêter, et non perdre ; être bon, et non dupe. » Médina ofTre un nommé Darius. Moussinot s'informe, et, Darius trouvé bon, il lui déclare, au nom de Voltaire, qu'il doit endosser le billet de Médina; sinon, pas d'argent, « attendu que c'est un argent de famille. Cela tranche net et prévient toute difficulté. » Darius consent, et Médina reçoit ses trois cents florins; il paye à l'échéance, et obtient jusqu'à vingt mille livres (2). Voltaire raconte ainsi le dénouement de son intrigue pécuniaire avec le Juif : « M. Médina me fit à Londres une banqueroute de vingt mille livres, il y a quaranlc-quatre ans. Il me dit que ce n'était pas sa faute, qu'il était malheureux, qu'il n'avait jamais été enfant de Bélial, qu'il avait toujours tâché de vivre en fils de Dieu, c'est-à-dire en honnête homme, en bon Israélite. Il m'attendrit, je l'embras-

(I) 30 avril et 28 décembre 1737; 29 avril 1738; 3 avril 1739; 12 JoUIeCet 14 août 1740. — (2) 2f7 mars et 29 avril 1738.

sai^ nous louâlmes Dieu ensemble, et je pardis qnatre-vii^ pour cent (1). »

Voilà les plus grosses pertes de Voltaire en ces années; à quoi il faut ajouter S»500 francs perdus avec Mae-Carthj, fib d*un chiruigien de Nantes, qui s'en servit pour aller à Coustantinople, où il Toulait se faire mahométan, et où il ne réussit qu'à se faire empaler; plus 2,000 francs empmiés par un nommé Lefebvre, d'Amsterdaum, et quelques dettes de jeu : ea tout, une cinquantaine de mille livres, à pdne le revenu annuel du poëte déjà millionnaire.

(!) Dictionnaire philosophique, sect. ivdu mot Juifs; Œuvres, t. XXX, p. 470. ^ Les 44 ans dont il parla dans ce passage, reporteraient Taffadre à 1727, le Die» tionnaire philosophique étant de 1771 ; ce serait donc une affaire différente de odle de 1738; mais il est peu probable que Voltaire ait renoué avec Médina après avdr perdu 80 0/0, et les vingt mill^ francs de i727 doiveot être mis ao compte de ses mensonges* '^

CHAPITBïl QUATRIÈME

Voici une nouvelle face de Voltaire. Nous l'avons déjà entrevue en 1714, lorsqu'il était secrétaire du marquis de Châteauneuf, notre ambassadeur en Hollande. Mais alors sa diplomatie se renferma dans ses amours avec Pimpette, et dans ses efforts comiques pour l'arracher à sa mère et au protestantisme. En 4722, nous l'avons surpris limier de police de Dubois, à la recherche du juif Lévi. En 1726, pendant son séjour en Angleterre, à la vue de plusieurs hommes parvenus aux plus hautes fonctions de la politique ou de la diplomatie par la seule voie des lettres, il se confirma dans son désir de jouer un rôle semblable auprès du gouvernement de la France. Mais il dut attendre bien des années avant de toucher à l'accomplissement de son ambition. Ses rapports de plus en plus intimes avec Frédéric de Prusse, d'abord prince royal, puis roi, lui fournirent enfin une occasion favorable qu'il s'empressa de saisir, et il se fit accepter comme négociateur du gouvernement français,

FBEMIERS RAFPOltTS DB TOLTAmB HT DE F'RéDéRlC

C'est en 1736 que comînencèrent ses rapports avec l'héritier du trône de Prusse.

Elevé par une gouvernante française, madame de Rocoules, et par un précepteur français, Duhan, Frédéric avait sucé en quelque sorte avec le lait l'amour de notre langue et de notre littérature. D'ailleurs, il avait grandi au sein d'une tradition toute française, entretenue à BerUn, depuis la fin du xvii* siècle, par les réfugiés protestants. Dès lors, il se passionna pour nos arts et nos lettres, dont il songea plus tard à transporter la capitale à Berlin, et à reprendre le patronage, resté vacant depuis

356 LIVRE SRCOND 073ï-175t))

la mort de Louis XIV. Voilà ce qui déplut à la rude^e de son père, qui ne voulait faire de lui qu'un soldat. « Ce n*est qu*un petit-maître et un bel esprit français, disait Frédéric-Guillaume, qui gâtera toute ma besogne. » Heureusement pour la Prusse, cet autre Philippe préparait des ressources dont le nouvel Alexandre, malgré tous les Aristotes de sa jeunesse, saura tirer parti. En attendant, il est enfermé à Gustrin, où il est forcé de voir tomber la tête de son cher Katt, confident et complice de sa fuite. Marié malgré lui à Elisabeth de Brunswick, il jure de n'avoir aucun commerce avec elle, et il tiendra parole. Ayant obtenu permission de se retirer au château de Rheinsberg, il en fait le s^our des Muses^ et même un cabinet de toilette, lui qui sera un jour le prince le plus sale de l'Europe. Cependant, il tient toujours un régiment prêt, pour se mettre militairement à sa tête, lorsqu'il a reçu l'avis secret d'une visite paternelle.

C'est de Reinsberg que le prince royal, âgé alors de vingtquatre ans, se mit en correspondance avec tous les gens de lettres, et particulièrement avec Voltaire, réfugié à Cirey. Le 8 août i736, il lui adressa une première lettre, toute pleine de louanges ridicules par leur emphase tudesque. Humble disciple, il lui demandait des leçons et des exemples, ses conseils et ses ouvrages, dont il mettait la possession au-dessus de « tous les biens passagers et méprisables de la fortime; ]> et déjà il manifestait le désir de le posséder lui-même, ou du moins de le voir. Atteint, dès cette époque, de la métromanie française, il ne trouvait pas un correcteur suffisant de ses petits vers dans Jordan, fils d'un réfugié, et il réclamait le secours d'un plus fin connaisseur.

La réponse de Voltaire est du 26 août. Dans sa vive allure française, elle n'est pas moins chargée de louanges que celle de Frédéric. Retenu par l'amitié de madame du Châtelet, Voltaire regrette de ne pouvoir faire un voyage dont le prince est plus digne que Rome, où il n'y a à voir que des églises, des tableaux et des ruines.

Une fois engagée, la correspondance suivit sur un ton de plus en plus familier, quoique contenu longtemps, d'un côté parle respect, de l'autre par l'admiration. Mais, sous une forme

YOLTAIRE DIPLOMATE 357

on sons une autre, les hyperboles louangeuses allaient leur train. « Il me traitait d'homme divin, a dit Voltaire; je le traitais de Salomon. Les épithètes ne nous coûtaient rien (1). » Il le traitait non-seulement de Salomon, mais deTrajan,de Titus, de Marc-Aurèle, et surtout de Julien. Il l'appelait même son Messie du Nord, et lui écrivait Votre Humanitéy au lieu de Votre Majesté (2). Frédéric n'était pas en reste, quand il ne s'agissait . que de pures paroles, et Voltaire était assez vain pour s'en vanter partout : « B m'écrit comme Julien écrivait à Libanius (3). » L'instinct de la dignité royale donnait quelquefois à Frédéric sur Voltaire l'avantage du sens et du goût ; le prince se jugeait mieux que son adulateur, et le Prusssien jugeait mieux la France que le mauvais Français. En décembre 1736 , Voltaire n'avait pas rougi de lui écrire : « Vous pensez comme Trajan, vous écrivez comme Pline, et vous parlez français comme nos meilleurs écrivains. Quelle différence entre les hommes! Louis XIV était un grand roi, je respecte sa mémoire ; mais il ne parlait pas aussi humainement que vous. Monseigneur, et ne s'exprimait pas de même J'ai vu de ses lettres ; il ne savait pas Torthographe de sa langue. » — Notez que Frédéric ne mettait pas un mot d'orthographe française, et qu'il ignorait ou méprisait Tallemand, sa langue à lui, jusqu'à ne l'écrire et ne le parler jamais ! — Néanmoins, c'est Frédéric qui rapellera au respect de Louis 3UV le futur auteur du Siècle de Louis XIV ^ et il lui répondra : « Louis XIV était un grand prince par une infinité d'endroits; un solécisme, une faute d'orthographe, ne pouvait ternir en rien l'éclat de sa réputation établie par tant d'actions qui l'ont immortalisé. Il lui convenait en tous sens de dire : ' Cœsar est supra grammatieam. » Voltaire osa insister, et redire que Lojiis XTV « ne savait rien, pas même la langue de sa patrie ; » il osa écrire à notre futur ennemi, le 27 mai 1737 : « Je crois que les Français vivent un peu dans l'Europe sur leur crédit, comme un homme riche se ruine insensiblement. » Langage digne de celui qui devait se dire « plus réellement

(1) Mémoiret; Œuvres, t. XL, p. 50. — (2) A d'Ârgensoo, 18 Juin 1740. — (B) A Berger, 10 septembre 1736.

le sujet de Frédéric que du roi sous lequel il était né (1)* • Il feut bien ajouter, pour être juste, qu'il y a des parties plu» nobles dans cette correspondance, et qui font plus d'hœmear à Voltaire. Le philosophe engageait le prince à préparer, pmr l'étude, par la connaissance des hommes, par l'amour du vrai et la haine de la superstition^ par la préférence accordée à l'humanité sur la royauté, le retour de l'âge d'or dans ses futur» États. Mais, indépendamment de quelques busses notes qui gâtent déjà ces belles maximes, nous verrons l'infraction que Voltaire y fera lui-même, lorsque son intérêt l'exigera.

H est encore vrai que Voltaire soutint contre le fatalisme de Frédéric la causede la liberté morale, qu'iila défendit bien contre l'objection tirée de la prescience divine, moins bien, mais passar blement, contre le principe de la raison suffisante; mais, en la fodsant consister dans le pouvoir d'agir, où souvent elle n'est pas, et non dans la volonté, où elle réside essentiellement, il la détruisait, — sans parler des deux articles Franc arbitré et 14^ berté du Dictionnaire pkilosophiqiAej oti Y on nous laisse à peai près libfes de croire ou de ne pas croire à notre liberté. De même pour la loi morale, dont il semble soutenir contre Fré^ déric l'existence et le caractère absolu ; mais qu'est-ce qu'une loi morale indépendante de toute idée religieuse, et même métaphysique, sans origine connue et sans aucune sanctioù, puisque Voltaire a toujours hésité sur la spiritualité et, par conséquent, sur l'immortalité de l'âme ? Morale du plaisir, 00 de l'intérêt bien entendu, seule morale de Voltaire !

Reprenons la suite de notre correspondance. Bientôt les vert s'y mirent. En octobre 1736, Voltaire adressa à Frédéric une Epître sur l'usage de la science dans Im princes (2). Frédéric, n'osant encore répondre en ver», lui envoya un bust^ de So* crate, avec lequel il mettait Voltaire en parall^^ sauf la et^ Umnie sur les mœurs du maître et de l'ami d'AkiUade (3). Socrate philosophe valait mieux que Voltaire ; SocrUe ealmmtt était le vrai patron de Frédéric, audadcux vndm^t daiislé

(1) AFfédêrto^ U ■Mil1d9.--(S) Œ^e^ U XlII, p. iS7.-«(3]7QOtetflM

choix d'un tel buste, qui réveillait contre lui rinfftme accusation.

Le 13 novembre, César-Gotin, comme disait Voltaire, Mitbridate-Trissotin , comme a dit Macaulay , risquait ses pre* miers vers; et, enhardi par le bon accueil qu'ils reçurent, il les multiplia, ainsi que ses lettres, sans même attendre une réponse. Voltaire était son tout : a Si jamais je vais en France, lui écrivait-il le 8 février 1731, la première chose que je demanderai, ce sera : Où est M. de Voltaire ? Le roi, sa cour, Paris, Versailles, ni le sexe (ni le sexe surtout!), ni les plaisirs, n'auront part à mon voyage : ce sera vous seul. »

En juillet de la même année, il envoya & Girey une espèce d'ambassadeur, Kairseling, Césarion, qui, en faisant, lui aussi, de mauvais petits vers français, était devenu son favori. Gésarion était porteur du portrait du prince, de ses ouvrages et de ses lettrès. « Nous lui donnâmes une fête, a raconté Voltaire : je fis une bdle illumination, dont les lumières dessinaient les chiffres et le nom du prince royal, avec cette devise : L'espérwnce dti gewn kunrnn (1). » On envoya en retour à Frédéric des livres, atvec le rt^ret de n'y pouvoir joindre la Pucelle^ souvwit demandée^ mais gardée, disait-on, sous cent clefs par madame du Gh&telet.

Les petits présents se suivirent pour entrefer l'amitié : « Je pris la liberté, continue Voltaire, de lui envoyer une trèsbelle écritoire Martin ; il eut la bonté de me taire préseut de quelques colifichets d'ambre. Et les beaux esprits des cafés de Paris s'imaginèrent, avec horreur, que ma fortune était faite (2)*»

Une occasion s'offrit bientôt pour une première entrevue. Dans trois lettres du mcÂs d'août 1738^^ Voltaire parle à Fré- \ déric de la petite principauté de Ham et de Beringhen, entre I liège et Juliers, appartenant au marquis de Trichàteau, cousm germain du marquis du Ghâtelet par sa mère, qui était de k maison de Honsbrack. Ge cousin est celui que madame de 6ral- ' figny, dans sa Vie privée de YoUair$^ appelle le fdlain petit Tri^

({) Mémoirm; O^mrew, t XL, p* St. — (2) Ibk». ^ C'est duM m» lettre âe décembre 1738, que Voltaire annonce renvoi de récritoire. Frédéric, mai 1739, répondit par l'envoi d'une écritoire d'ambre et de quel(;tues autres bagatelles , conme mr Jea de qxiadrille pour madame du Oiâtelet; il promettait d'envoyer éla vIa 40 Hoagtîe après les chaleurs.

château. Infirme et célibataire, il mourut à Cirey le 2 avril 1740.

Les du Ghâtelet, qui, en vertu d'une donation de leur parent, pouvaient disposer du château, cherchaient à le vendre, parce qu'ils n'en tiraient pas un revenu suffisant pour payer les dettes dont il était grevé. Ils le proposaient, au prix de cinq ou six cent mille florins, au père de Frédéric, si ce petit coin de terre, ne relevant de personne, lui pouvait convenir. En cette affaire, écrivait Voltaire à Frédéric, alors en ces parages, l'argent ne serait que l'accessoire. « Le principal serait que la reine de Saba (madame du Gh&telet) viendrait sur les lieux, s'il en était temps encore, pour y voir le Salomon de l'Europe (1). Votre Altesse Royale sait si je serais du voyage. C'est bien alors que le pays de Juliers serait la terre promise, où je verrais salutare meum. » Mais Frédéric répondit, le 14 septembre, que madame du Ghâtelet ferait mieux d'attendre, pour se défedre de cette terre, la mort prochaine de l'électeur palatin, qu'A annonçait pour le printemps suivant; alors il s'y rendrait lui* même pour régler la successicm de l'électeur ; le couple de Cirey l'y viendrait rejoindre, et il leur procurerait toute commodité.

En attendant, au ch&teau de Remusberg, Voltaire présidait en peinture dans la bibliothèque du prince (2). Bientôt l'original essaya d'aller faire sa coiu» en personne. Le 8 mai 1739, il quitta Cirey, avec madame du Châtelet, pour Bruxelles et Beringhen. Il voyagea lentement, demeura quatre jours à Valenciennes, arriva le 28 à Bruxelles, qu'il quitta le 30 pour se rendre à Beringhen en passant par Louvain. Dans les premiers jours de juin, il était « en fin fond de Barbarie, dans l'empire de Son Altesse M»' le marquis de Trichâteau, qui, jurait-il» était un assez vilain empire (3). » De là il revint vite à Bruxelles, où il se fixa, rue de la Grosse-Tour, menant une vie ausâ uniforme et aussi tranquille qu'à Cirey (4). Le 28 juin, il y donna une fête à madame du Ch&telet, à la princesse de CMmai, fille du duc de Saint-Simon, et au duc d'Aremberg (8).

(1) Un Salomon qai détestât les femmes! — (2) Frédério à Voltaire, 9 nofembre 1738. — (3) Â madame de Champbonin. — (4) A Berger, 17 juin. — (5)A Thieriot, 30 Juin.

YOLTAIRB DIPLOMATB 361

Le 6 juillet, il était, avec madame du Ghfttelet, à Enghien, chez le duc d'Aremberg, jouant beaucoup au brelan, mais sans négliger l'étude, quoique confiné dans un ch&teau où il n'y avait jamais eu de livres que ceux que madame du Gh&telet et lui y avaient apportés (1). Il revint à Bruxelles, et, après un voyage de plus de trois mois, il reprit le chemin de la France. Cette fois encore, il n'avait pu se rencontrer avec le prince royal.

C'est à Paris qu'il se rendit. Il en était absent [depuis le mois de juillet 1736, et il y rentra le 4 septembre 1739. 11 descendit seul, non pas à l'hôtel Lambert, acheté par madame du Ch&telet, qu'il n'a jamais habité, mais à l'hôtel de Brie, rue Cloche- Perce, où il tomba malade. Pendant ce temps, madame du Ch&telet demeurait à l'hôtel de son premier amant, le duc de Richelieu; mais elle ne paraissait s'occuper alors que de métaphysique leibnizienne avec le philosophe suisse Kœnig, qu'elle avait amené à Paris, et qui ne la paya, paralt-il, que par l'ingratitude (2).

Après deux mois de séjour à Paris, Voltaire partit dans les premiers jours de novembre, passa par Langres, où il accompagna madame de Richelieu, et rentra h Cirey, où il resta une semaine ou deux avec madame du Châtelet.

Au commencement de décembre, ils retournèrent à Bruxelles, où ils devaient demeurer, — à part quelques excursions, — jusqu'à la fin d'un procès relatif à la terre de Beringhen. Ce procès, dans le cours duquel Voltaire se vante d'avoir rendu d'importants services, — et le grand procédurier en était bien capable, — ne se termina qu'en 1744, à Cirey, par une transaction avantageuse aux du Ch&telet (3).

Voltaire était encore à Bruxelles, lorsque, le 31 mai 1740, Frédéric devint roi par la mort de son père, et, le 6 juin, il reçut du nouveau monarque une lettre où on lit : c Pour Dieu, ne m'écrivez qu'en homme, et méprisez avec moi les titres, les noms, et tout l'éclat extérieur. » Ce que Voltaire trouvait tm trait subUme (4), et ce qui n'était qu'un ridicule d'abord, car

(I) À Hdvétiiis, 6 Jufflet — (2) À HelvéUns, 24 Janvier 1740. — (3) Voltaiie dit au prix de 220,000 livres argent comptant ; Mémoires; (ffnvf <#» t XL, p« iS. -*(4)AadevUle,88Jain.

862 LIVRE SKCt^ND (1734-1750)

il se faut tenir à sa place, et qu'un mensonge ensuite, comme Frédéric se chargera de le prouver tout à Theure à l'Europe, et plus tard au pauvre Voltaire.

Le poëte se liâta de brocher une ode et une épître sur Tavénement de Frédéric (1), et reçut en récompense du vin de Hongrie, sans doute meilleur que ses vers. Plus tard. Voltaire a raconté plaisamment l'arrivée du vin de Hongrie : « Frédéric, dit-il, commença par envoyer en France, en ambassade extraordinaire, un manchot, nommé Clamas, ci-devant Français réfugié, et alors officier dans ses troupes. H disait qu'il y avcdt un ministre de Finance à Beriin à qui il manquait une main (Valori), et que pour s'acquitter de tout ce qu'il devait au roi de France, il lui envoyait un ambassadeur qui n'avait qu'un bras. Gamas, en arrivant au cabaret, me dépêcha un jeune homme qu'il avait feit son page, pour me dire qu'il était trop fatigué pour venir chez moi ; qu'il me priait de me rendre chez lui sur l'heure, et qu'il avait le plus grand et le plus magnifique présent à me faire de la part du roi son maître. « Courei vite, dit madame du Cbâtelet; on vous envoie sûrement les diamants de la couronne. » Je courus, je trouvai l'ambassadeur, qui, pour toute valise, avait derrière sa chaise un quartaut de vin de la cave du feu roi, que le roi régnant m'ordonnait de boire. Je m'épuisai en protestations d'étonnement et de reconnaissance sur les marques liquides des bontés de sa Majesté, substituées aux solides dont elle m'avait flatté, et je partageai le quartaut avec Gamas (2). »

Voltaire plaisantait ainsi en 1789, après sa brouille avec le roi de Prusse ; mais, en 4740, il prenait tout au sérieux et en admiration.

Quoi! YOU0 êtes monargoe, eft tous m'aimez enc(^! rép(mdait-il à Frédéric; et, dans son ode, il s'écriait :

Est«e rajourd'hui le Jour le plus beau de ma vie ?

Ajoutons que l'éditeur de V Anti-Machiavel mêlait à toutes ses flagorneries des conseils de paix, de justice, de bienfaisance et

(1) (Eim§8^i, XII» p. 440, et t XIU, p. i^.^(2)Mémofrêi; Œmrts^t XL, p. 51.

YOLTAIRB DIPiOMAfS 363

d'hnmanité. Et'eet enthousiasine, cette îddl&trieplutôt, était sin* eère, car ce que chantaient ses vers officiels, sa prose confidentielle le redisait à ses correspondants : « Philosophie, simplicité, tendresse inaltérable pour ceux qu'il honore du nom de ses amis, extrême fermeté et douceur charmante, justice inébranlable, application laborieuse, amour des arts, talents singuliers, voilà certainement ce que je peux vws assurer qu'il possède (1). »

Oui, Frédéric était alors l'idole de Voltaire et de toute la philosophie. Il venait de rappeler Wolf, et de le feire chanceher de cette Université de Hall, dont le philosophe avait été ohassé sur une accu^tion d'athéisme; il avait également rappelé les anabaptistes, persécutés sous son père ; et, dans la promiscuité de sa tolérance, il fondait à la fois une académie, un théâtre et une église catholique. La philosophie lui passait l'église par dessus tout le reste. Mais Frédéric se préparait à donner d'édatants démentis et à ses propres maximes et aux ëoges de Voltaire.

l'ANTÏ-MACmiVBI.

l^ 22 mws i739, il lui avait écrit ; « Je médite un ouvrage surlePniftcede Machiavel; tout cela roule encore dans ma tête, et il faudra le secours de quelque divinité pour débrouiller ce chaos. » l4e chaos se débrouilla, et sans l'intervention, bien çertain^ement, d'une divinité quelconque • Deux mois après, le 16 mai, le prince écrivait encore : « C'est actuellement Machiavel qui me fournit de la besogne. Je travaille aux notes sur son Princ6 et j'ai déjà commencé un ouvrage qui réfutera entièrement sesi maximes, par l'opposition qui se trouve entre elles et la vertu» aussi bien qu'avec les véritables intérêts des princes, » Et, sans m être bien sûr, il espérait pouvoir envojer le manuscrit dans trois mois à Vol-

taire. En effet, le 4 décembre, la création sortait du chaos : « Je TOUS soumets les douze premiers chapitres de mon AnH- Machiavel, qui, quoique je les aie retouchés, fourmillent encore de lautes. Il faut que vous soyez le père putatif de ces enfants, et que vous ajoutiez à leur éducation ce que la pureté de la langue française demande pour qu'Us puissent se présenter au public. Je retoucherai, en attendant, les autres chapitres, et les pousserai à la perfection que je suis capable d'atteindre. »

Le 28 décembre, Voltaire en accusait réception : « Monseigi^eur, il faut, pour le bien du monde, que cet ouvrage paraisse ; il faut que Ton voie l'antidote présenté par une main royale. » Et il demandait en grâce de faire la préface et d'être l'éditeur de ce « catéchisme des rois et de leurs ministres. » En attendant, il priait humblement qu'on lui permit « d'élaguer quelques branches de ce bel arbre, » et d'anhoncer le livre, sous le nom de son auteur, au roi de France.

En lui envoyant la fin de son livre, le 3 février 1740, Frédéric lui disait : « Je parle trop librement de tous les princes, pour permettre que Y Anti-Machiavel paraisse sous mon nom. Ainsi, j'ai résolu de le faire imprimer, après l'avoir corrigé, comme l'ouvrage d'un anonyme. Faites donc main basse sur toutes les injwres que vous trouverez superflues, et ne passez point de fautes contre la pureté de la langue. »

Vingt jours après. Voltaire lui soumettait quelques observations critiques et un c petit projet de préfoce, » et illui demandait des ordres. Une maladie de Frédéric suspendit tout pendant quelques mois. Enfin, le 1*' juin, usant bien vite de la permission arrachée. Voltaire écrivait de Bruxelles à Van Duren, libraire à La Haye : « J'ai en main un manuscrit singulier, composé par un des hommes les plus considérables de l'Europe. » Et il faisait l'éloge du livre, en promettait grand profit au libraire, et ne demandait d'autre condition que de le bien imprimer, et d'en envoyer deux douzaines d'exemplaires, magnifiquement reliés en maroquin, à la cour d'Allemagne qui serait indiquée; il en retenait pour lui deux douzaines en veau. U lyoutait le 5, pour avoir une prompte et précise ré-

poDse : « Si vous saviez de quelle main est le manuscrit, tous m'auriez une obligation très-singulière, et vous ne tarderiez pas à en profiter. »

En môme temps il écrivait au royal auteur pour lui expliquer ses changements et corrections, et pour lui demander grâce pour « quelques poignées de mortier jetées dans im ou deux endroits d'un édifice de marbre. »

Mais, dans l'intervalle, Frédéric Guillaume était mort, et sou fils devenu roi. « Cela fait trembler, » écrivait Voltaire, le 13 mars, à la comtesse d'Argental. Il pressait davantage Van Duren, lui recommandant toujours le secret, mais ajoutant par mensonge que Frédéric encourageait la publication (1). Et il écrivait à Frédéric lui-môme, pour le prémunir contre im mauvais remords : « L'ouvrage de Marc-Aurèle est bientôt tout imprimé. » Et après l'avoir rassuré sur im ou deux passages, signalés par Gamas, et adoucis par lui : « J'osef'ais bien répondre que le livre fera autant d'honneur à son auteur, quel qu'il soit, qu'il sera utile au genre humain. Cependant, s'il avait pris un remords à Votre Majesté, il faudrait qu'elle eût la

bonté de se hâter de me donner^ ses ordres Si vous saviez

combien votre ouvrage est au dessus de celui de Machiavel, môme pour le style (1), vous n'auriez pas la cruauté de le supprimer. »

Pour fermer à Frédéric la porte d'un retour, il pressait de plus en plus Van Duren; mais il n'osait, sans une permission de Berlin, lui envoyer sa préface (2). Cependant, le 10 juillet, k roi avait écrit de tout suspendre, sous prétexte de corrections, d'additions et de notes, et de lui renvoyer quelques chapitres, auxquels les notes se rapportaient, pour tout arranger, n offrait de payer tous les frais, si Timpression était déjà achevée.

Voltaire fat contrarié de cette résolution. Il voyait bien que la conséquence en était la suppression d'un livre, dont les maximes étaient en opposition trop flagrante avec les projets que méditait alors Frédéric. Il en hit contrarié parce qu'elle

(1) A Van Duren, 18, 15, 19, 23, 27 juin 1740. — (2) 3 et 8 juillet. J, 23

le privait de rhoimeur d'être l'éditeur d'un {oince, et aussi peut-être parce qu'elle arrêtait la diffusion de doctrines qu'il regardait comme utiles à la philosophie et à l'humanité. Néanmoins, il obéit, et se rendit lui-même à La Haye, d'où il envoya au roi, le 20 juillet, ce curieux récit : « La première chose que je fis hier en arrivant, fut d'aller chez le plus retors et le plus hardi libraire du pays, qui s'était chargé de la chose en question... J'avais déjà fait sonder ce hardi fourbe... et j'avais envoyé en poste un homme qui, par provision, devait au moins retirer, sous des prétextes plausibles, quelques feuilles du manuscrit, lequel n'était pas à moitié imprimé; car je savais bien que mon Hollandais n'entendrait à aucune proposition. En effet, je suis venu à temps ; le scélérat avait déjà refusé de rendre une page du manuscrit. Je l'envoyai chercher, je le sondai, je le tournai dans tous les sens ; il me fit entendre que, maître du manuscrit, il ne s'en dessaisirait jamais pour quelque avantage que ce pût être, qu'il avait commencé l'impression, qu'il la finirait. »

Ce que voyant, Voltaire se souvient iju'il est dit dans YAn^ Machiavel^ qu'il est permis d'employer quelque honnête finesse en fût de négociation, et il dit à Van Duren qu'il n'est venu que pour corriger quelques pages du manuscrit : c Très-volontiers, répond le libraire; si vous voulez venir chez moi, je vous le confierai généreusement feuille à feuille, vous corrigerez ce qu'il vous plaira, enfermé dans ma chambre, en présence de ma famille et de mes garçons. »

€ J'accqptai, continue Voltaire, son oflûre cordiale; f allai chez lui, et je corrigeai en effet quelques feuilles qu'il reprenait à mesure, et qu'il lisait pour voir si je ne le trompais point. Lui ayant inspiré par là un peu moins de défiance, j'ai retourné aujourd'hui dans la même prison, où il m'a enfermé de même, et ayant obtenu six chapitres à la fois pour les confronter, je les ai raturés de façon, et j'ai écrit dans les interlignes de si horribles galimatias et des coq-à-l'&ne si ridicules, que cda ne ressemble plus à un ouvrage. Cela s'appelle faire sauter son vaisseau en l'air pour n'être point pris par l'ennemi. J'étais au

désespoir de sacrifier un si bel ouvrage; mais enfin j'obéissais au roi que j'idolâtre, et je vous réponds que j'y allais de bon cœur. Qui est étonné à présent et confondu? c'est mon vilain. J'espère demain faire avec lui un marché honnête, et le forcer à me rendre le tout, manuscrit et imprimé. »

Van Duren, assez justement irrité, ne voulut pas entendre davantage aux nouvelles propositions de Voltaire, qui entra alors en négociation avec lui pour que l'ouvrage parût au moins « d'une manière entièrement digne de son auteur. » Frédéric le remerciait déjà (29 juillet) de la suspension d'un livre, qu'il fallait, disait-il, « mâcher et remâcher » avant de le livrer au public, lorsque Van Duren fit rétablir, tant bien que mal, tous les passages effacés, par la Martinière, son réparateur habituel de mauvais ouvrages (1), et, précipitant l'impression, il mit en vente sa marchandise, et se vanta de pouvoir empêcher tout autre libraire d'en débiter une édition nouvelle et corrigée.

Toutefois, Voltaire proposa de préparer cette édition, devenue désormais nécessaire. Le marquis de Fénelon, ambassadeur de France à La Haye , avait écrit à sa cour contre un ouvrage plus anti-chrétien, disait-il, qu'anti-machiavélique. Or, Voltaire se chargeait de lui donner une couleur un peu plus chrétienne, pour éviter toute chicane, et d'en faire des présents partout, ce qui serait plus prompt, plus noble et plus conciliamt. Frédéric s'en remit à lui (5 août) , se reposant de tout « sur son cher éditeur. » — « Rayez, 'changez, corrigez, lui écrivit-il encore (8 août), et remplacez tous les endroits qu'il vous plaira. Je m'en remets à votre discernement. »

Le 18 août, Voltaire annonçait à Moussinot <c un manuscrit singulier, composé par un homme plus singulier encore, » pour lequel il croyait qu'on obtiendrait aisément un privilège. « C'est, comme vous le verrez, disait-il, la réfutation de Machiavel; elle est d'un homme qui tient un des plus grands rangs dans l'Europe, et qui, par son nom seul, quand il sera connu, fera la fortune du libraire. » 11 autorisait Moussinot à transiger avec

(1) Prosper Marchand, Dictionnaire historique, i I, p» U.

Prault fils, mais pas à moins de mille écus, dont le dixième serait pour le négociateur. Il ajoutait bien qu'il n'avait nulle part ni au manuscrit ni au profit, et qu'il remplissait seulement sa mission, mais sans dire pour qui seraient les neuf dixièmes restants.

Rien n'était fait encore le 7 octobre, jour où il écrivait à Moussinot : « Donnez le Machiavel k qui vous voudrez, comme vous voudrez, et qu'on l'imprime comme le libraire voudra, avec ou sans privilège. »

Le livre devait être imprimé en même temps à Paris, à Londres et à La Haye, ce qui concilie avec les lettres à Moussinot les lettres du 22 août et du 22 septembre au roi de Prusse : « L'affaire de Y Anti-Machiavel est en très-bon train, pour l'instruction et le bonheur du monde... J'envoie à mon adorable maître Y Anti-Machiavel tel qu'on commence à présent à l'imprimer ; » et il attendait encore ses ordres pour savoir s'il y avait quelque chose à changer dans l'ouvrage.

« J'ai lu le Machiavel d'un bout à l'autre, lui répondît Frédéric le 7 octobre; mais, à vous dire le vrai, je n'en suis pas tout à fait content, et j'ai résolu de changer ce qui ne m'y plaisait point, et d'en faire une nouvelle édition, sous mes yeux, à Berlin. » En même temps, dans les gazettes, il désavouait les deux éditions précédentes, celle de Van Duren et celle dont Voltaire lui avait envoyé la copie : « Je vous en demande pardon, écrivait-il à celui-ci; mais je n'ai pu faire autrement; car il y a tant d'étranger dans votre édition, que ce n'est plus mon ouvrage. »

Voltaire insista le 12 octobre, s'appuyant sur l'approbation de tous les gens un peu instruits, et rejetant le témoignage de tous ceux qui avaient moins d'esprit et plus de préjugés : « Autant ils sont forcés d'admirer ce qu'il y a d'éloquent et de vertueux dans le livre, autant ils s'efforcent de noircir ce qu'il y a d'un peu libre. Ce sont des hiboux offensés du grand jour; et, malheureusement, il y a trop de hiboux dans le monde. » Malgré tous les retranchements et tous les adoucissements, il était encore resté, dans le manuscrit copié par Van Duren,

beaucoup de choses qui auraient plu aux gens* de lettres et aux philosophes, mais irrité les esprits faibles. Or, il faillait qu'un tel ouvrage, qui allait paraître bientôt traduit en cinq ou six langues, plût à tout le monde, sans que « les cris des moines et des bigots » s'opposassent à la louange universelle. C'est pourquoi Voltaire avait travaillé nuit et jour à une nouvelle édition, pour y faire de petits correctifs dont il envoyait au roi les premières feuilles: édition absolument nécessaire, maintenant que le secret de l'auteur était dévoilé, et il n'y avait plus qu'à en répandre des exemplaires dans toute l'Europe pour faire tomber celle de Van Duren. Que le roi confrontât donc Tune et l'autre , et indiquât ce qu'il voulait conserver, retrancher ou ajouter. Déjà Voltaire avait acheté la moitié de cette édition pour en faire des présents, et le libraire vendu le reste à ses correspondants. Encore une fois, que Frédéric déclarât ses intentions, pour qu'on pût diriger les traducteurs du « seul livre digne d'im roi, depuis quinze cents ans. » Que s'il ne trouvait pas que l'édition Van Duren fût as sezétouflfée encore par la nouvelle, Voltaire offrait de retirer de la première le plus d'exemplaires possible. Il était en procès avec ce Van Duren, qui, au nom de la loi, voulait rester maître des deux éditions, et il joignait à son paquet pour Berlin une copie de la lettre qu'il venait d'écrire à un curé, dépositaire du manuscrit.

Ce curé était Cyrille le Petit, desservant de l'église catholique française à La Haye, qui consentit à servir d'intermédiaire et de conciliateur entre Voltaire et Van Duren. En déposant entre les mains de ce Cyrille le manuscrit corrigé. Voltaire avait stipulé qu'il ne serait remis à Van Duren que de son consentement. Dans la lettre du 3 octobre mentionnée tout à l'heure, et publiée seulement en 1856 (1), Voltaire et de Beck, secrétaire de la légation de Prusse et térjoin de la convention, rappellent à Cyrille les circonstances et les conditions du dépôt. Après avoir fait présent du manuscrit à Van Duren, Voltaire, ayant des raisons pour ne le pas publier sitôt, vint à La Haye^

(1) Lettres inédites, t. I, p. J31.

et offiit au libraire de payer au quadruple les frais de Fimpression commencée, pour avoir droit de retirer le manuscrit donné, ce que Van Duren refusa. Alors il mutila Touvrage et en offrit encore le rachat: il offrit 1,000, 1,500, 2,000, 3,000 florins, jusqu'à 1,000 ducats, et Van Duren refusa toujours. Le libraire ne consentit à rendre le manuscrit gâté qu*à la condition d'avoir un manuscrit correct, espérant de l'impression de celui-ci plus de profit qu'on ne lui en proposait pour l'autre. Voltaire accepta ce parti, et remit à Cyrille le manuscrit véritable, sur la parole d'honneur de Van Duren qu'il rendrait le manuscrit informe, et il quitta La Haye. Plus d'un mois après, voyant que Van Duren ne tenait pas sa parole et qu'on ne pouvait se fier à im homme pareil, il s'était déterminé & imprimer lui-môme.

Le 18 octobre, il adressa à Frédéric des exemplaires de son édition, et, le lendemain, il écrivit à Camas : « Enfin la chose est faite ; il l'a voulu, il n'y a qu'à le soutenir. J'ai tout lieu d'espérer que la conduite du roi justifiera en tout V Anti-Machiavel du prince, »

A cette édition était jointe sa préface (1), nécessaire pour prévenir ou discréditer les autres éditions de La Haye ou de Londres ; préface débordant d'un enthousiasme dont le trop plein se déverse dans toutes les lettres écrites à cette occcasîon.

Survient la mort de l'empereur Charles VI, et Frédéric, qui, dès le 7 octobre , s'était opposé à la publication de son livre par une lettre non encore parvenue à Voltaire, lui écrit le 26 pour le remercier de l'impression achevée, et lui dire qu'il ne saurait à présent travailler à Machiavel.

Cependant Voltaire envoyait le livre à tous ses amis, à CîdeviHe, à Helvétius, à Hénault, à d'Argenson, le vantant et s'en vantant, s'en faisant une sorte de trophée. Il écrivait à Hénault : « S'il arrive jamais que ce roi trahisse de si grands engagements, s'il n'est pas digne de lui-môme, s'il n'est pas en tout temps un Marc-Aurèle, un Trajan, un Titus, je pleurerai et je ne l'aimerai plus. » — Nous verrons bien I

il) Œuvres, t. XXXVIII, p. 475.

D enraya même le livre au cardinal de Henry, et pour hii faire sa cour, et ponr lui faire peur de son crédit auprès du roi de Prusse (4 novembre). Henry lui répondit, le 14, en homme adroit et en fin diplomate : c Quel que soit l'anteur de cet ouvrage, s'il n'est pas prince, il est digne de Fêtre ; et le pm qtte j'en ai lu est û sage, si raisonnable, et renferme des pria^ dpes si admirables, que celui qui Fa fait serait digne de com<* mandier aux autres hommes, pourvu qu'il eût le courage de les mettre en pratique. S'il est né prince, il contracte un en*gagement bien solennel avec le pubUc. »

Mais voici que Voltaire reçoit la lettre de Frédéric du 7 oc-»tobre, et il répond au roi de BerUn, où elle lui avait été renvoyée, le 28 novembre : « Je suis bien f&ché de ne Favoir pas reçue plus tôt (il en était enchanté!)... Votre Majesté m'apprend qu'elle a pris le parti de désavouer Fune et Fautre édition, et d'en faire imprimer une nouvelle leçon à Berlin, quand elle en aura le loisir. Cela seul suffît pour mettre sa gloire en sûreté, en cas qu'il y ait quelque chose dans ces éditions qui déplaise à Sa Majesté. L'ouvrage est déjà si généralement goûté, que Votre Majesté ne peut que se rendre encore plus respectable en corrigeant ce que j'ai gâté, et en fortifiant ce que j'ai affaibli. Puissé-je être aussi Mpon qu'un jésuite, aussi gueux qu'un chimiste , aussi sot qu'un capucin, si f ai rien en vue que votre gloire I Sire, je vous ai érigé un autel dans mon cœur ; je suis sensible à votre réputation comme vous-même. Je me nourris de l^encens que les connaisseurs vous donnent ; je n'ai plus d'amour-propre que par rapport à vous. Lisez, Sire, cette lettre que je reçois de M. le cardinal de ileury. Trente particuliers m'en écrivent de pareilles ; l'Europe retentit de vos louai^es. »

> Voltaire ne s'était pas contenté de sa préface ; il avait fait un article pour la Nomelle bibUothèque de la Haye; article qu'il ne signa pas, afin de se vanter plus librement de son titre d'éditeur, et afin de soulever moins indiscrètement le voile qui couvrait le royal écrivain. Là encore, force éloges, et désaveu de toute autre édition.

Et maintenant, l'envers de la médaille, la petite pièce après la grande, la petite comédie qu'on trouve au bout de toute intrigue du grand comédien Voltaire.

A l'histoire authentique de VAnH'Mackiaf>ely telle que nous la racontent les correspondances, opposons le récit des Jfémoires de 1789 (p. S5} : c Le roi de Prusse, quelque temps avant la mort de son père, s'était avisé d'écrire contre les principes de Machiavel. Si Machiavel avait eu un prince pour disciple, la première chose qu'il lui eût recommandé aurait été d'écrire contre lui (1). Mais le prince royal n'y avait pas entendu tant de finesse. Il avait écrit de bonne foi dans le temps qu'il n'était pas encore souverain , et que son père ne lui faisait pas aimer le pouvoir despotique. U louait alors de tout son cœur la modération, la justice, et, dans son enthousiasme, il regardait toute usurpation comme un crime. 11 m'avait envoyé son manuscrit à Bruxelles, pour le corriger et le faire imprimer; et j'en avais déjà fait présent à un libraire de Hollande, nommé Van Duren, le plus insigne fripon de son espèce. Il me vint enfin un remords de faire imprimer YAnti-Mdchiavel^ tandis que le roi de Prusse, qui avait cent millions dans ses coffres, en prenait un aux pauvres Liégeois, par la main du conseiller Rambonet. Je jugeai que mon Salomon ne s'en tiendrait pas là. Son père lui avait laissé soixante et six mille quatre cents hommes complets d'excellentes troupes; il les augmentait, et paraissait avoir envie de s'en servir à la première occasion. — Je lui représentai qu'il n'était peut-être pas convenable d'imprimer son livre précisément dans le temps même qu'on pourrait lui reprocher d'en violer les préceptes. Il me permit d'arrêter l'édition. J'allai en Hollande uniquement pour lui rendre ce petit service; mais le libraire demanda tant d'argent, que le roi, qui d'aiUeurs n'était pas f&ché dans le fond du cœur d'être imprimé, aima mieux l'être pour rien que de payer pour ne l'être pas. »

(1) Suivant La Beaumelle {Vie de Maupertuis, p. 67), ce mot serait, non de Voltaire, mais de Maupertois. Si riche qu'il fût, Voltaire empruntait ou prenait! tout le monde.

Nous savons bien qu'ainsi ne se passèrent pas les choses. C'est Frédéric, et non Voltaire, qui voulut arrêter l'ouvrage; c'est VanDuren, et non Frédéric, qui refusa l'argent; et, quant aux Liégeois, nous allons voir que c'est Voltaire, plus que le conseiller Rambonet, qui aida Frédéric à mettre la main dans leur poche.

Quels bons petits disciples, disciples passés maîtres, s'était feits Machiavel ! A force de ruses et d'intrigues, en trichant à la fois avec le roi et avec le libraire. Voltaire avait réussi à publier le livre, et à le passer à Frédéric comme un frein, croyait-il, à son ardeur belliqueuse ; et bientôt il le louera, l'excitera, l'aidera dans cette voie de conquête, à l'entrée de laquelle il avait voulu l'arrêter. Pour Frédéric, après avoir traité la conquête de vol et la guerre de brigandage, il va voler, les armes à la main, im million aux Liégeois, en attendant qu'il vole, à travers des flots de sang, la Silésie à l'Autriche.

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