‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 35 sur 40 · LIVRE 8BG0ND · texte numérisé non relu

LIVRE 8BG0ND

Malgré cette excuse, ridiculement emphatique, c'était peu galant; mais, outre (pi'à toutes les Ëmilies du monde Frédéric préférait un beau page, il craignait d'être gêné, par la présence de madame du Ghâtelet, et dans l'intimité de son coatmerce avec Voltaire, et dans son projet de le garder longtemps, sinon toujours, avec lui.

C'est de Berlin qu'il écrivait ses lettres d'août. Le 2 sept^nbre, il écrit de Wesel, d'où il envoie une desoription de son voyage depuis son départ de sa capitale. De cette description, nous n'avons que ce que Voltaire nous en a conservé dans ses Mémoiret (1) et dans son ComTnentairô hùUyrique (2). C'était moitié prose et moitié vers, dans le genre de Chapelle et Bachaumont, « autant qu'un roi de Prusse peut en approcher. » Frédéric prétextait le besoin d'aller à Bruxelles [pour y voir une sœur; en réalité , il voulait voir incognito les frontières et les troupes de France. Il se donna ce plaisir à. Strasbourg, où il arriva sous le nom de comte du Four, riche seigneur de Bohême, accompagné de son frère Guillaume et de Kairseling, également déguisés ; le vénitien Algarotti seul était sans masque. Trahi dans un festin par le maréchal de Broglie , gouverneur de la place, qui l'appela maladroitement Sire^ il partit brusquement, regagna ses états, et manda à Voltaire qu'il le viendrait voir à Bruxelles. Pendant qu'on lui préparait une belle maison, il tomba malade en route, et il écrivit encore de Wesel, le 6 septembre, pour prier Voltaire de l'excuser auprès de madame du Chfttelet, et pour lui donner rendez-vous aa château de Meurs sur la Meuse, près de Clèves.

C'est là qu'il se virent pour la prwnîère fois, du 11 auîl5 septembre. Voltaire y trouva Maupertuîs, qui s'était présenté de lui-même, dévoré, dit-il, de la rage présidentielle, et qui logeait avec Algarotti et Kairseling dans un grenier de ce palais, ayant à ses portes \m soldat pour toute garde, pendant que le conseiller privé Rambonet, ministre d'État, se promenait dans la cour en soufflant dans ses doigts. « Je fus introduit, a raconté Voltaire, dans l'appartement de Sa Majesté. Il n'y avait

(1) Œuvres, t. XL, p. 52. — (2) T. XLVIII, p. 331.

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que les quatre murailles. J'aperçus dans un cabinet, h la lueur d'une bougie, un petit grabat de deux pieds et demi de large, sur lequel était un petit homme affublé d'une robe de chambre de gros drap bleu : c'était le roi, qui suait et qui tremblait sous une méchante couverture, dans un accès de fièvre violent. Je lui fis la révérence, et commençai la connaissance par lui t4ter le pouls, comme si j'avais été son premier médecin. L'accès passé, il s'habilla et se mit à table, Algarotti, Kairseling, Maupertuîs, et le ministre du roi auprès des États-Généraux , nous fûmes du souper, où l'on traita à fond de l'immortalité de l'âme, de la liberté, et des androgynes de Platon, »

En n40. Voltaire écrivait sur un autre ton ; par exemple, dans cette lettre du 18 octobre, à Gideville : « C'est là que je vis uu des plus aimables hommes du monde, un homme qui se* rait le charme de la société, qu'on rechercherait partout, s'il n'était pas roi; un philosophe sans austérité, rempli de dou^ ceur, de complaisance, d'agréments, ne se souvenant pas qu'il est roi dès qu'il est avec ses amis, et l'oubliant si parCsdtement qu'il me le faisait presque oublier aussi, et qu'il me fallait un eflort de mémoire pour me souvenir que je voyais assis sur ie pied de mon lit un souverain qui avait une armée de cent mille hommes. »

Cependant le conseiller Rambonet arrivait à liège , où il instrumentait au nom du roi son maître, tandis que deux nulle soldats mettaient la ville à contribution, sous prétexte de droits sur un faubourg. Voltaire s'empressa d'appuyer lea prétentions de Frédéric par un manifeste, « ne doutant pas, dit-il, qu'un roi, avec qui je soupais et qui m'appdait son ami> ne dût avoir raison. » L'affaire s'accommoda, moyennant un million que Frédéric exigea en ducats de poids, et qui servirent à l'indemniser des fixais du voyage de Strasbourg, dont Tavare prince s'était plaint dans sa poétique lettre.

Premier exploit de l'auteur et de l'éditeur de VAnti^Machia^ tel! L'auteur s'en permettra bien d'autres, et l'éditeur ti^dra toujours prête sa complicité ou son absolution. Que voulez- TOUS? Frédéric avait tant d'esprit et de gr&ces! « et, de plus, il

était roi, ce qui fait toujours une grande séduction, attendu la faiblesse humaine. D'ordinaire, ajoute l'éditeur, ce sont nous autres gens de lettres qui flattons les rois; celui-là me louait des pieds jusqu'à la tête, tandis que l'abbé Des Fontaines et d'autres gredins me diffamaient dans Paris, au moins une fois la semaine. »

Si, sur ces belles raisons, on n'accorde pas à Voltaire Tab- . solution qu'il ne refusait pas à Frédéric, on sera bien difScile!

Voltaire retourna à La Haye, où il continua de loger au palais du roi de Prusse. Le roi, en reconnaissance de ses bons offices dans l'affaire de V Anti-Machiavel et dans celle des Liégeois, de ses soins pour lui procurer une troupe de comédiens que La Noue devait conduire à Berlin, au mois de juin de l'année suivante, déployait toutes les ressources de la rhétorique auprès du cardinal de Fleury, pour voir si l'on pourrait l'humaniser sur son sujet (1), lorsque la mort de Charles VI tourna d'un autre côté toutes les pensées du prince ambitieux : « Cette mort, écrivit-il, dérange toutes mes idées pacifiques, et je crois qu'il s'agira, au mois de juin, plutôt de poudre à canon, de soldats, de tranchées, que d'actrices, de ballets et de théâtres ; de façon que je me vois obligé de suspendre le marché que nous aurions fait. »

Profitant d'une absence de madame du Châtelet, alors à F(mtainebleau, Voltaire eut la tentation d'aller à Berlin, « auprès d'un prince aimable, oublier dans sa cour la manière indigne dont il avait été traité dans un pays qui devait être l'asile des arts (2). » Mais madame du Châtelet eut vent du projet, et, de Paris , elle s'y opposa , maudissant déjà le roi de Prusse qui menaçait de lui enlever momentanément Voltaire. Néanmoins, quatre jours après, le 4 novembre 1740, Voltaire écrivit au cardinal ministre, que, ne pouvant résister aux ordres réitérés de Frédéric, il allait, pour quelques jours, feire sa cour à un monarque, « qui, disait-il à Fleury, prend votre manière de penser pour son modèle. » Et demandant son sentiment sor Y Anti-Machiavel : « Si Votre Éminence, ajoutait-il, daignait

(i) Frédéric à Voltaire, 21 octobre 1740. — (2) A Hénaolt. 31 ootobre 174«.

me marquer qu'elle Tapprouve, je suis sûr que l'auteur, qui est déjà plein d'estime pour votre personne, y joindrait l'ainitié, et chérirait encore plus la nation dont vous feites la félicité. Je me flatte que Votre Ëminence approuvera mon zèle, et qu'elle voudra bien me le témoigner par un mot de lettre sous le couvert de M. le marquis de Beauvau (l). »

C'était demander habilement à être investi déjà de quelque fonction officielle auprès de Frédéric. Pleury répondit, le 14, qu'il ne pouvait qu'approuver le voyage; et au jugement que nous connaissons sur YAnti-Machiavel, il ajoutait des choses très-aimables pour le poëte et pour le nouveau roi.

Voltaire était déjà parti. Sa voiture s'étant brisée en route (2), son voyage fut retardé ; néanmoins, le 21 novembre, il arrivait à Rheinsberg, l'ancienne retraite du prince royal, à douze milles de Berlin. Le but apparent du voyage était de donner au roi des nouvelles de l'impression de YAnti-MachiaTel; le but réel était de pénétrer les vues du prince qui, pensant déjà à la Silésie, ordonnait des mouvements et faisait bâtir des fortifications auprès du Rhin. Le marquis de Beauvau, notre ambassadeur à Berlin, n'avait pu donner aucune explication, et ce que le prince ne s'était pas laissé arracher par le diplomate, on espérait que l'ami le confierait à l'ami. Mais, pour Voltaire lui-même, Frédéric resta impénétrable, et, voulant couper court à ses questions pressantes, il le prit par la main, et, le conduisant à une dame, il lui dit : « Je vous présente à ma sœur bîen-aimée. » C'était Willelmine, margrave de Baireuth, avec qui Voltaire restera jusqu'à la fin en commerce très-intime. Le reste du temps à Rheinsberg se passa en fêtes qui rappelaient lés nuits blanches de Sceaux et de Sully; après quoi, la cour rentra à Berlin (3), d'où Voltaire écrivit à Pleury, le 26 novembre, pour lui exprimer le désir et l'espoir que la paix régnât entre le roi de France et le roi de Prusse.

Désormais, soit à Berlin, soit à Potsdam, Voltaire vit peu

(1) Envoyé à Berlin ponr complimenter Frédéric sm* son avènement. — (2) A Frédéric, 11 novembre. — (3) Voltaire arrivait à Berlin avec l'orientaliste Dumolard, qu'il plaça auprès du roi en qualité de bibliothécaire.

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Frédéric, occupé à parcourir son royaume et à préparer là guerre. Aussi, dès les premiers jours de décembre, il quittait la Prusse, et, vers la fin du mois, il était k La Haye, après aToir essuyé tout ce que les chemins de Westpbalie, les iuon* dati(ms de la Meuse, de l'Elbe et du Rhin, et les vents con* traires sur mer, avaient d'insupportable pour un homme d'une aussi faible santé (1). De La Haye à BruxeUes, son voyage ne fut pas plus heureux. Le 31 décembre, il écrivait à Frédéric « dans un vaisseau, sur les côtes de Zélande, où il enrageait. > n fut retenu douze jours par les glaces, et enfin arriva à Bruxelles le 3 ou 3 janvier 1741.

Pendant qu'il protestait à Frédéric de son désir, contrarié par Emilie, de passer ses jours auprès de Sa Majesté, madan^ du Châtelet, irritée des séductions employées par le roi pour le retenir, disait de ce prince : c Je le crois outré contre moi; mais je le défie de me haïr plus que je ne Tai ha! depuis deux mois (2). » Cherchant à tirer profit de sa faveur, Voltaire se vantait à tout le monde d'avoir dédaigné pour l'amitié tout ce qui peut flatter le goût, l'intérêt, l'ambition (8) : par là il voulait se donner du crédit, une couleur de patriotisme, et se biai remettre en cour de France.

Cependant, le 15 décembre, Frédéric était parti pour h conquête de la Silésie, et Voltaire était bien emban^issé du démenti que son héros prussien donnait aux promesses de Fauteur de YAnti'MachiafDelj démenti que madame du Châtelet, pour le dégoûter de son rival, se plaisait à faire ressortir : « Je ne crois pas, écrivait-elle à d'Argental, le 3 janvier 1741, qu'il y ait une plus grande contradiction que l'invasion de la Silésie et VAnti-Miichiavel. » Mais l'amante s'en réjouissait dans l'espérance que le preneur de provinces ne lui prendrait plus celui qui faisait le charme de sa vie.

Voltaire était plus embarrassé encore par les louanges prodiguées naguère au penseur et sitôt réfutées par l'homme d'action ; par l'engagement solennel qu'il avait pris de ne plus

(!) A Hdvétfns, 7 janvier 1741 . — (2) A d*Apgwrtal, 3 Janvier 17«. -- (3) A 4*ArgeiisoD. 8 lanvier 1741.

aimer le prince, s'il cessait d'être un Marc-Aurèle ou un Titus. Dans sa lettre du 8 janvier à d'Argenson, il disait encore, pour ne pas trop brusquer une contradiction : « Son expédition de la Silésie redouble l'attention du public sur lui. Il peut fedre de grandes choses et de grandes fautes. S'il se conduit mal, je briserai la trompette que j'ai entonnée. » — Non; s'il y trouve son intérêt, il l'enflera davantage, môme au lendemain de Rosbach !

Quelque temps après, le 13 mars, il écrivait encore à Cideville : « L'invasion de la Silésie est un héroïsme d'une autre espèce que celui de la modération tant prêchée dans l'An^ Machiavel. La chatte, métamorphosée en femme, court aux souris, dès qu'elle en voit; et le prince jette son manteau de philosophe et prend l'épée, dès qu'il voit une province à sa bienséance.

Puis fiez-vous à la philosophie! »

Voltaire avait bien raison !

Du 10 au 13 janvier, toujours avec madame du Ghâtelet, il était à Lille, chez sa nièce, mariée à Denis, commissaire or^ donnateur des guerres, et il y prépara l'essai de son Mahomet.

Le 8 juin de l'année précédente, Zulime avait été repriésentée à Paris; et, malgré l'anonyme, condition du succès, sous lequel elle parut, elle tojmba presque aussitôt. Elle eut beau changer de titre et reparaître sous le nom de Médime ou de Fanime^ à Sceaux en 1750, à Lausanne en 1757, aux Délices en 1760, et encore sur le Théâtre-Français en 1761, elle ne put se relever, malgré mademoiselle Clairon, qui jouait le principal rôle à cette dernière reprise. Après avoir désavoué, suivant sa coutume, les éditions précédentes, Voltaire la lit néanmoins imprimer, en 1763, avec une dédicace à mademoiselle Clairon, où il en reconnait lui-même la faiblesse, faiblesse qu'il explique en en racontant l'origine : « Je fis autrefois Zulimej dit-il, pour essayer de fléchir un père rigoureux qui ne voulait pardonner ni à son gendre, ni à sa fille, quoiqu'ils fussent très-estimables, et qu'il n'eût à leur reprocher que d'avohr &it sans son consentement un mariage que lui-

môme aurait dû leur proposer (1). » Une œuvre poétique n*est jamais le résultat d'un tel calcul, qui exclut rinspiration.

Zulime avait le tort de rappeler un chef-d'œuvre, et le tort plus grand de n'en être pas un. C'était Bajazet, mais sans Bajazet, sans Roxane, sans Atalide, auxquels Ramire, Zulime et Atide ne sont pas comparables; sans Acomat surtout, cette création si forte de Racine. Rien de plus faible que cette pièce de la virilité de Voltaire, composée entre Zdire et Mérope, et il faut attendre sa vieillesse pour trouver aussi mauvais. C'est un imbroglio plus qu'une intrigue; nul intérêt, ni historique, ni dramatique, ni romanesque; et la versification est à l'avenant, faible, négligée, incorrecte; à peine en pourrait-on citer quelques vers, mis dans la bouche de Zulime.

Cette excursion en Afrique avait donc peu réussi à Voltaire, plus heureux dans son voyage en Amérique, d'où il venait de rapporter Alzire; et, continuant son tour du monde, il repassa en Asie, dans la terre natale de Zaïre, et il y trouva Mahomet^ qui allait combattre, sous le nom de fanatisme, ce qui fsdsait l'inspiration et la grandeur touchante de son chef-d'œuvre, le christianisme et la foi.

Commencé en 1738 et envoyé successivement, acte par acte, au prince royal de Prusse (2), Mahomet était achevé à la fin de 1740. Dans Te séjour qu'il fit à Lille en janvier 1741, Voltaire confia sa pièce à La Noue, auteur lui-même d'un Mahomety et les deux Mahomets s'embrassèrent. Auteur et comédien, La Noue dirigeait à Lille une assez bonne troupe, dont mademoiselle Clairon, alors à ses débuts, faisait partie. Voltaire reprit encore avec lui la négociation interrompue pour l'envoi à Berlin d'une troupe de baladins et de baladlnes, sauf l'agrément de Sa Majesté prussienne (3).

Au mois de mai, Voltaire revint de Bruxelles à Lille pour la mise en scène de son Mahomet. Il y en eut trois représen-

(1) ŒuvreSy t. IV, p. 409. — (2) Voir lettres de Frédéric ou de Voltaire do l«r septembre 1738, da 9 août et da 9 septembre 1739, du 23 février et du 10 mars 1740. — (3) A Frédéric, 28 janvier 174i. — Frédéric accepta et engagea aussi la danseuse Dupré; mais La Noue n'alla point à Berlin, et il fut reçu, en 1742, à la Comédie-Française. — Comtnentewe historique; Œuvres^X, XLVIII, p. 334.

tations, et l'enthousiasme fut si vif, que, le 18 mai, madame du Ghâtelet écrivait à d'Argental : « Nous pensâmes exciter une émeute dans le parterre, parce que nous balancions à accorder la troisième représentation. » Outre ces trois représentations à la salle de spectacle, il y en eut une à l'Intendance, en faveur du clergé, qui y assista et y applaudit aveuglément, comme la noblesse fera plus tard à Figaro.

La première représentation eut un entr'acte curieux. On venait de remettre à Fauteur un billet de Frédéric, lui apprenant sa victoire de Molwitz. Aussitôt, Voltaire monta sur le théâtre et lut à l'assemblée la missive royale ; on battit des mains : « Vous verrez, dit-il à ses amis, que cette pièce de Molwitz fera réussir la mienne (1). »

Mahomet fut également joué trois fois à Paris, au mois d'août 1742. Soit jalousie, soit scrupule religieux, Crébillon, alors censeur, avait refusé son approbation. Voltaire lut sa pièce au cardinal de Pleury, qui approuva, dit-il, qui s'endormit, disent les autres, et se réveilla pour dire qu'on la pouvait jouer. Représenté pour la première fois le 9 août, avec la permission tacite du lieutenant général de police de Marville, Mahomet fut aussitôt, raconte Voltaire, dénoncé par Des Fontaines et Bonneval comme un ouvrage scandaleux et impie, et le procureur général Joly de Fleury écrivit à Marville, les 11 et 13 août 1742 : « On a parlé ce matin, dans une chambre du parlement, d'une comédie où quelques-uns de Messieurs ont été, et qu'ils disent contenir des choses énormes contre la religion... Tout le monde dit que, pour avoir composé une pareille pièce, il feut être un scélérat à faire brûler (2). »

La chose alla si loin, que le cardinal conseilla au poète de retirer sa pièce. Ce conseil était un ordre, et Voltaire obéit (3). Mais il se fit un titre de son obéissance auprès du cardinal, dont il voulait l'agrément officiel pour un nouveau voyage à Berlin. Faisant habilement de son affaire théâtrale

(1) Commentaire historique; Œuvres, t. XLVIII, p. 334. —(2) Police de Paris dévoilée, t. I. — (3) A Marville, 14 août 1742.

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une affaire politique^ et confondant la cause du poète atec celle du ministre, il disait à Fleurj qu'il n'avait d'autres persécuteurs que ceux qui avaient voulu troubler son heureux ministère, à savoir « la cabale desconvulsionnaires, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus abject dans le rebut du genre humain ; > c'était elle qui avait obtenu « la siq^ression injurieuse d'un ouvrage public honoré de l'approbation de son ÉminencCt et représenté devant les premiers magistrats de Paris (1). »

Il y a plu» : le 22 octobre, il se fit agent de police contre sa tragédie, imprimée, disait-il, « malgré toutes les précauti(His qu'on avait prises pour la dérober au public ; > et il priait Fleury « de vouloir bien que M. de Marville se chargeât de découvrir les éditeurs qui l'avaient imprimée. » Et, le 30 octobre, écrivant, pour le même objet, à Marville lui-même» il lui dénonçait un nommé Constantin, au Palais-Royal.

En 1748, Voltaire, qui appelait son Mahomet Tariufe^^ Grandj commit la tartuferie de l'adresser au pape Benott XIV, pour 86 faire de la réponse du pontilEè un titre académique. En homme d'esprit qu'il était, Benott XIV feignit de ne voir dans la tragédie que le faux prophète, et il répondit au poète qu'il avait lu la sua MUssima t/ragediay eon sornno placerez puis il se rejeta aussitôt sur Yiiigile, où il cherchait des exemples pour justifier Voltaire d'une faute de quantité qu'on l'accusait d'avoir commise dans un mauvais distique ktin, à mettre au bas du portrait du pontife lui-m^ne.

En 17Si, il fut question de reprendre Mahomet Grébillon refusa encore son sqpprobation. Alors d'Aiigentai, l'abbé de Ghauvelin et madame Denis remuèrent cid et terre pour obtenir un autre censeur. Richeheu , le héros, se mit de la partie, et se fit solliciteur auprès du comte d'Argenson, directeur de la librairie et d^à inféodé à Voltaire. D'Argenson nomma qui ? D'Alembert, qui s'empre^a d'approuver une pièce qui faisait si bien ses affaires, et Mahomet fut, offert de nonveau aux applaudissements d'un public complice ou aveuglé.

Voltaire, disions-nous, appelait son Mahomet Tartuferie-

(1) Lettre du 22 août.

VOLTAÎBE DIPLOMilTE 383

Grande et il le disait persécuté par les fanatiques, oomuie le Tar<w/e de Molière avait été persécuté par les déxio^ (!)• Un tel rapprochement dit tout, et il n'y a aujourd'hui q«e les fanatiques et les dèx^oU de Voltaire et de Molière à prétendre que l'un n'avait pas voulu flageller toute piété sur le dos de la fausse dévotion, et l'autre faire eiLécrer tout fondateur religieux, à commencer par Celui qu'il appellera V infâme, dans le faux prophète de la Mecque*

Quant à la valeur littéraire de la pièce, où Ton peut admirer de grandes scènes et de fortes parties, il y a un mot de Pontenelle cité ordinairement comme éloge , et dont nous entendons Mre une critique : « C'est horriblement beau ! » Oui, c'est beau peut-être de temps en temps, mais c'est horrible en somme, que ce Mahomet qui, pour servir à la fois son amour et son imposture, ses deux passions, fait acheter l'inceste au prix du parricide, et récompense le frère en l'empoisonnant, et la sœur en la sacrifiante sa barbare volupté. Le dirons-nous? Voltaire, parce qu'il visait à une fiace adorable derrière le masque de son faux prophète, a calomnié Mahomet. Mahomet, sans doute, était un imposteur ; mais c'était aussi un enthousiaste, et par là seulement se peuvent expliquer le personnage et son œuvre. Non, Mahomet n'a jamais dit n'a jamais pu dire t

••^ n mefsnit «Mer à tron^er FuBffeml

Ets*il Tavait dît, il ne Feût pas trompé! Et notons bien que ce qui est faux au point de vue de la philosophie et de l'histoire , est faux également au point de vue de la poésie et de l'art : Mahomet ne peut pas être phis avoué par la littérature que par la science; ce n'est pas le prophète arabe, l'homme de l'Orient; c'est Thomme d'im salon incrédule du xviii* siècle, cachant sous des guenilles antiques, à travers lesquelles on aperçoit lè moderne bataitleur, une froide attaque à toute fondation religieuse.

Retourné encore à Bruxelles après la représentation de

(1) Lettre da i^ septembre 1742; U€ou9%L de 1858

Mahomet à Lille, Voltaire y resta quelques mois, et vint à Paris vers le 6 novembre 4741. Il logea près du Palais-Royal, rueTraversière, dans Fanciennue maison de la baronne de Pontaine-Martel, appartenant alors à une dame d'Autrey (1), En décembre, il était à Cirey. En janvier 4742, malgré les neiges et les glaces, il allait à Gray, en Franche-Comté, pour y voir une malade, madame d'Autrey, son hôtesse parisienne. Rentré presque aussitôt à Cirey, il y passa quelques mois. Le 7 mai, nous le trouvons à Fontainebleau. Dans le cours de ce mois de mai, il était à Paris, d'où il écrivait à Frédéric, le 26, qu'il lui pardonnait le sang versé, s'il en gémissait, et si Alexandre se hâtait de redevenir Salomon. Attendons une année, et nous entendrons un tout autre langage.

En juin. Voltaire est à Versailles, avec madame du Chàtelet, et on fait jouer les eaux pour eux (2). Le 43 juillet, il écrit à madame de Mailli, au sujet d'une lettre de lui à Frédéric, où la comtesse était insultée. Copiée par im commis de la poste de Bruxelles et envoyée à Paris, suivant Frédéric, ouverte à Paris môme, suivant Voltaire, par un espion du cardinal, cette lettre courait les salons de la capitale. Toutes les expressions en avaient été falsifiées, prétend Voltaire, qui a cette excuse en réserve pour tous les mauvais cas. Il est plus probable que c'était bien la vraie version qui courait, quoique nous ne puissions pas en juger certainement, le passage relatif à madame de Mailli ayant été retranché, et n'ayant pas été retrouvé depuis (3).

Inquiet de cette altercation avec madame de Mailli, le flatteur de toutes les maîtresses royales songeait aune fugue prudente;

(1) A Thieriot, 6 novembre.— (2) Jowmal de Narbonne (1866). Narboonemet à tort sous la date de 1743 ce voyage, qui est de 1742; et il ajoute (p. 610) : «. ce volontaire monta dans une des cÂlècbes à bras du roi, traînée par les Suisses. Plusieurs personnes dirent qu'il aurait plutôt fallu le mettre dans le donjon de Vincennes, que de le promener dans les calècbes du roi. » — (3) Dans cette lettre, selon le préddent Hénault (à madame duDefTand^ 12 juillet 1742), Voltaire disait encore à Frédéric, quMl avait bien fait de faire sa pdx, c'est-à-dire d'abandonnef la France, que la moitié de Paris l'approuvait, et qu'il n'avait fait quegagner le cardinal de vitesse. C'était se mettre en contradiction flagrante avec la mission qu'il ambitionnait de ramener à nous le roi de Prusse, et l'on comprend que Hénault appelle cette lettre • la plus folle qui se puisse imaginer. » Dans une autre lettre à madame du DefTand, du 15 juillet, Hénault dit que madame de Mailly jetait feu et flammes, et demandait

mécontent de Tordre que M. de Marville lui avait communiqué de retirer sa pièce, l'auteur de Mahomet prétexta le besoin de quitter une ingrate patrie. Avant de quitter Paris, le 22 août, il écrivit au cardinal de Pleury que, sur le point de partir pour Bruxelles, il recevait une lettre du roi de Prusse, lui réitérant l'invitation d'aller lui faire sa cour à Berlin. <c Je n'irai, disait-il, qu'en cas que le roi me le permette, et que votre Éminence ait la bonté de m'envoyer son agrément (à Bruxelles). » Il s'engageait à se faire rendre, parafées de la main de Frédéric, toutes les lettres qu'il lui avait écrites depuis juin, pour démontrer la calomnie. Il assurait l'Éminence de ses sentiments pour elle et de son amour pour son pays. « Si vous daignez en persuader Sa Majesté, ajoutait-il, ce sera le comble à vos bontés. »

Ce même jour, il partait pour Bruxelles. Le 2 septembre, il alla voir Frédéric à Aix-la-Chapelle, et revint le 10. A l'en croire, il avait encore résisté au roi, qui lui proposait une belle maison à Berlin, et une jolie terre en Prusse (1).

A peine de retour à Bruxelles (10 septembre), il écrivait à Fleury pour se disculper encore de la malheureuse lettre sur madame de Mailli, qu'il disait avoir été fabriquée à Paris par le secrétaire d'un ambassadeur, aussi bien qu'une prétendue réponse de Frédéric; mais, malgré sa promesse, il n'envoyait point l'original innocent. Il rendait compte ensuite de son voyage : a J'eus tout le temps de parler, avec beaucoup de liberté, sur ce que Votre Éminence m'avait prescrit, et le roi me parla avec ime égale franchise. »

Il venait donc de remplir une première mission officielle, dont le cardinal lui avait indiqué l'objet dans une réponse aujourd'hui perdue. Tenant sa Silésie, Frédéric avait fait sa paix avec Vienne et abandonné la France, et il s'agissait de le ramener à nous. Voltaire se vantait d'y avoir bien travaillé, et

une punition exemplaire. « On ne sait ce que cela deviendra , ajoute le président, et on craint bien que cela ne finisse par un décampement à Bruxelies. La pauvre du Ghâtelet devrait mettre dan» le bail de toutes les maisons qu'elle loue, la clause de toutes les folies de Voltaire. » — (1) A CideviUe/ 10 septembre.

de s'être acquitté de son devwr de Français, sans manquer à la reconnaissance qu'il devait aux bontés extrêmes du W)i de Prusse. Ainsi il avait prouvé son zèle pour le roi de France et pour sa patrie. Il ajoutait : « La confiance avec laquelle le roi de Prusse daigne me parler me mettrait peut-être quelquefois en état de rendre ce zèle moins inutile, et je croirais ne pouvoir jamais mieux répondre à ses bontés qu'en cultivant le goût naturel qu'il a pour la France. » C'était une mise en demeure de lui confier une mission plus importante.

Quelques jours après, le 24, il écrivit encore à Fleury, de Bruxelles, une lettre toute de flatterie, tant de sa part que de celle du roi de Prusse, qui se moquait de l'Éminence française.

Vers la fin de ^^i^ ou au commencement de 1143, il vînt à Paris pour y négocier à la fois son entrée dans la politique et son admission à l'Académie. En mars, il alla faire un tour à Versailles, et il en revint enchanté des bontés de Sa Majesté, qui lui avait promis, ainsi que le ministère, de ne pas contrarier sa candidature (1).

Ayant échoué à l'Académie, il fit semblant de se retourner vers Frédéric : « Vous seul me consolez... Je le verrai bientôt ce monarque charmant, ce Chaulieu couronné, ce Tacite, ce Xénophon; oui, je veux partir; madame du Châtelet ne pourra m'en empêcher; je quitterai Minerve pour Apollon. »

n y a des choses bien plus curieuses dans cette lettre de juin 1743. Le Tacite, le Xénophon prussien, venait de lui envoyer la préface de VHistoire de mon temps^ où on Us«t cette explication de la conquête de la Silésie : « Que Ton joigne à cô considérations, des troupes toujours prêtes d'agir, mon épargne bien remplie, et la Tivacité de mon caractère; c'étaient les raisons que j'avais de faire la guerre à lforie*Thérèse, reine de Bohême et de Hoii*

(i) A d'ÂrgeiM, mm 1743.

grie... L'ambition, l'intérêt, le désir de faire parler de moi, l'emportèrent ; et la guerre fut résolue. »

Après avoir cité ces paroles, Voltaire ajoute, dans ses Mémoires (1) ;

a Depuis qu'il y a des conquérants ou des esprits ardents qui ont voulu l'être, je crois qu'il est le premier qui se soit ainsi rendu justice. Jamais homme peut-être n'a plus senti la raison, et n'a plus écouté ses passions. Ces assemblages de philosophie et de dérèglements d'imagination ont toujours composé son caractère. — C'est dommage que je lui aie fait retrancher ce passage, quand je corrigeai depuis tous ses ouvrages : un aveu si rare devait passer à la postérité , et servir à faire voir sur quoi sont fondées presque toutes les guerres^ Nous autres gens de lettres, poètes, historiens, déclamateurs d'Académie, nous célébrons ces beaux exploits : et voilà un roi qui les fait et qui les condamne. »

Nous ignorons si c'est Voltaire, en effet, philosophe amoureux de la justice et de l'humanité, qui fit retrancher ce pitôsage de V Histoire de mon temps, où on ne le lit plus ; mais nous savons bien qu'en 4743, il n'était qu'un de ces déclamateurs, de ces flatteurs d'Académie dont Use moquait en 1759, et que, bien loin de ramener Frédéric à Salomon, il le poussait, il l'excusait du moins dans la voie d'Alexandre. Il le blâmait alors, non d'avoir volé la Silésie, mais de se reprocher ce vol : « Qu'avez- vous donc à vous reprocher ? lui demandaitil. N'aviez- vous pas des droits très-réels sur la Silésie, du moins sur la plus grande partie; et le déni de justice 110 vous autorisait-il pas a^sez? Je n'en dirai pas davantage; mais, sur tous les articles, je trouve Votre Majesté trop bonne^ et elle est bien justifiée de jour eo jour. »

Bire, ^i te renard, vous êtes f w^ Iwn fd ; Vos scrupules fout voir trop de délicatesse... Eb bien, manger moutons, canaille, sotte espèce, Eér09 m pécbéf iico, jxm.«« .

Et notons Men que ce grand parieur d*humanité parlera

(1) Œuvres, t. XL, p. 58.

388 ^îVRE SECOND (1734-1750)

toujours ainsi de la guerre aux conquérants qu'il aura quelque intérêt à flatter. Qu'un prince protégeât la philosophie, et surtout sa personne, et il lui passait les conquêtes les plus meurtrières et les plus injustes. Déjà il avait effacé, dans quelques exemplaires de la Henriade^ des vers manuscrits sur Frédéric qui ne lui paraissaient plus convenables : « Es n'étaient faits que pour un prince philosophe et pacifique, non pour un roi philosophe et conquérant]. Il ne me siérait plus de blâmer la guerre en m'adressant à un jeune monarque qui la fait avec tant de gloire {l). y> Une me siérait plus! Ainsi, les beaux principes, affaire de convention et de convenance! Et il répondait à Frédéric lui-même, qui lui avait envoyé des pilules :

J'aurai l'honneur d'être purgé De la main royale et chérie Qu'on vit, bravant le préjugé, Saigner l'Autriche et la Hongrie.

Quelle impression, après cela, pouvaient faire à Frédéric quelques mots, ça et là', sur les horreurs de la guerre? D'autant que ces mots étaient noyés dans des plaisanteries indécentes sur les ombres des malheureux 'que le roi envoyait sur les bords du Styx, et qu'on lui pardonnait tout pour un petit gémissement parti de son cœur sensible . Et Frédéric, trouvant commode une pareille pénitence, ne se faisait pas faute de gémir dans ses mauvaises odes. Voltaire, le grand rieur, ne pouvait s'empêcher de rire un peu quelquefois de ces gémissements que le contraste des actes rendait si comiques : « Je croirais volontiers que l'ode sur la guerre est de quelque pauvre citoyen, bon poëte d'ailleurs (!), lassé de payer le dixième, et de voir ravager sa terre pour les querelles des rois. Point du tout. Elle est du roi qui a commencé la noise ; elle est de celui qui a gagné une province et cinq batailles. Sireî, Votre Majesté fait de beaux vers, mais elle se moque du monde. » Voltaire faisait-il autre chose?

(1) A Thieriot, juin 1741.

Non-seulement il excusait la guerre; mais il y poussait, et il voulut y aider en se faisant tueur d'hommes. En 1767, il inventa une espèce de char armé de faulx, au moyen duquel, « avec six cents hommes et six cents chevaux, on détruirait en plaine une armée de dix mille hommes. » — « Je sais très-bien, ajoutait-il, que ce n'est pas à moi de me mêler de Ja manière la plus commode de tuer ses semblables. Je me confesse ridicule; mais enfin, si un moine, avec du charbon, du soufre et du salpêtre, a changé Fart de la guerre dans tout ce vilain globe, pourquoi un barbouilleur de papier comme moi ne pourrait-il pas rendre quelque petit service incognito? i> Et il proposa, à plusieurs reprises, sa « nouvelle cuisine, » sa « petite drôlerie, » à Richelieu et à Frédéric, qui se moquèrent de lui. n ne se tint pas pour battu, et il revint à la charge, en 1770, auprès de Catherine. Il voulait absolument « contribuer à lui tuer quelques Turcs, œuvre, pour un chrétien, agréable à Dieu. » — « Cela, ajoutait-il encore, ne va pas à mes maximes de tolérance; mais les hommes sont pétris de contradictions; et, d'ailleurs. Votre Majesté me tourne la tête. »

Ah bien oui, les maximes de tolérance et d'humanité! C'était pour avoir les applaudissements de la galerie ; c'était un texte de déclamation contre le gouvernement et la religion de la France ; mais, au fond du cœur, il n'y avait rien que calcul d'agression ou d'égoïsme ; et à' peine les lèvres avaient-elles décoché ces belles maximes, que le rire achevait de les détendre : a On parle 'encore de deux ou trois petits massacres, écrivait Voltaire à d'Argental au milieu de la guerre de Sept ans... Que faire donc? Donner Tancrède en décembre, l'imprimer en janvier, et rire! » Que les hommes tombassent par milliers sur les champs de bataille, que lui importait? pourvu que sa tragédie ne tombât pas sur le théâtre !

Quel intérêt avait-il, en 1743, à se faire le renard du lion de Berlin ? C'est que le candidat académique évincé venait d'obtenir une mission politique auprès de lui, et qu'il voulait se frayer*par la flatterie un chemin ftivorable.

390 LIYBE SECOND (1734*1750)

Le cardinal de Fleury venait de moarir» Pressée entre rAntriche et l'Angleterre» la France n*aTait de ressource (|He dans le roi de Prusse, qui nous airait entraînés dans une guerre impolitique, puis abandonnés, après aroir retiré sa Silésie du jeu sanglant. Voltaire alors insinna que sa médiation auprès du roi de Prusse pourrait être utile, et on le crut. Ses amis, les d'Argenson, étaient an pouvoir, et le comte venait d'être nommé ministre de la guerre. Maurepas entrait avec chaleur dans cette aven ture; Amelot, ministre des afEaires étrangères, était à la dévotion des d'Argenson et de Maurepas, et n'agissait que par leurs ordres. Il ne s'agissait plus que de gagner Louis XV : Richelieu et madame de Chàteauroux s'en char* gèrent et réussirent. Voltaire touchait donc à l'accomplisèment du rêve de toute sa vie : il allait partir chargé d'une mission diplomatique.

n Mait un préteite à son voyage, dont on avait intér^ tenir le but secret, même à Frédéric. Voltaire prit celui de sa querelle académique avec Boyer, l'ancien évêque de Mirqfioîx, Ydne de Mirepoix, comme il l'appelait, et ce fiit, ejÉre lui et Frédéric, le thème de mille plaisanteries. Il voulait aller se râbgier auprès d'un roi philosophe, loin des tracasseries d'an bigot, et le roi le pressait de venir, n avait grand soin, pour mieux cacher le motif du voyage, de faire lire sfô lettres et les réponses. « L'évèque en fut informé, raconte«t-iL n alla se plaindre à Louis XV de ce que je le fiiisais passer, disait-O, pour un sot dans les cours étrangères, le roi lui rendit que c'était une chose dont on était convenu, et qu'il ne fallait pat qu'il y prttgarde. Cette réponse de Louis XV, qui n'est guèm dans son caractère, m'a toujours paru extraordinaire (1). » ~ Si extraordinaire, qu'elle n'est pas vraie : jamais Louis XV n'a dit cela.

Tool étant ainsi prépu«, YMaire écrivit de Paris, le Sjain, SM courte d'Argensim : c Je me flatte que je partirai vendredi pour ks affiûres que vous savez. C'est le aecret du saKtuair»;

0) Mémoires; Œuvfwt, t XL, pp. « etadv.

ainsi B*en sachez rien. » Secret tel, qu'on tâcha de le cacher d'abord même à madame du Châtelet ; mais, comme elle ne Youlait pas laisser partir Voltaire, il la fallut mettre dans la conâdenoe, et même lui promettre que toutes les lettres passeraient par ses mains. Pour tous les autres, Thîeriot, Cideville, même d'Argental, même Frédéric, on fuyait simplement les persécutions du théatin Boyer.

Parti le 14 juin, avec tout l'argent qu'il voulut. Voltaire se rendit à La Haye, où il alla encore se loger dans le palais du roi de Prusse. Continuant de cacher le but de son voyage auprès de Frédéric, il écrivait à Cidevîlle, le 27 juin : a Puisqu'il a daigné jouer lui-même Jules César y dans une de ses maisons de plaisance, avec quelques-uns de ses courtisans, n'est-il pas bien juste que je quitte pour lui les Wisigoths qui ne veulent pas qu'on joue Jules César en France? » Il écrivait, le lendemain, à Frédéric lui-môme, lui faisant mystère de sa mission tout comme aux autres, qu'il n'attendait que les ordres de son humanité pour fuir un cuistre près d'un grand homme, et qu'un forspan, ou permission de prendre en route des chevaux de relais de Sa Majesté prussienne.

n poussa plus loin le mystère et la ruse. Quoique le comte d'Argenson fût dans le secret, comme nous le savons par leur intimité et par la lettre déjà citée du 8 juin , H lui écrivit une lettre ostensible pour se plaindre des persécutkm de Boyer, seule cause de son départ, et pour le prier de faire semonce au théatin. Et il ajoutait : « Je ne vous cacherai point que Sa Majesté le roi de Prusse vient de m'écrîre de Magdebourg, où il faisait des revues, qull me donne rendez-vous, au commencement d'août, à Aix-la-Chapelle. U Teut absolument m*emmener de là à Beriîn, et il me parle avec la plus vive indignation des persécutions que j'ai essuyées. »

Le 43 juillet, il commençait indirectement sa négociation avec Frédéric, en lui feisant l'éloge du courage des iVançais à Dettingen : « Qoe ne ferait point cette nation, disait-il, si elle était commandée par on prince tel que vous? »

Mais il fallait une entrevue. Or, où atteindre Frédéric, qui courait alors ses États pour faire des revues? Serait-ce à Berlin, à Aix-la-Chapelle, ou ailleurs? En attendant. Voltaire employait bien ses loisirs à La Haye. « L'envoyé du roi de Prusse, dit-il dans ses Mémoires (p. 69), le jeune comte de Podevôls, amoureux et aimé de la femme d'un des principaux membres de l'État, attrapait, par les bontés de cette dame, des copies de toutes Ips résolutions secrètes de leurs hautes puissances, trèsmal intentionnées contre nous. J'envoyais ces copies à la cour; et mon service était très-agréable. » Il n'avait pas conscience de la honte d'un tel espionnage.

Cependant, il communiquait au comte d'Argenson (15 juillet) l'état des troupes et des dépenses militaires de la Hollande, qu'il avait obtenu par ses entremetteurs; pièce secrète qu'aucim ministre à La Haye n'aurait pu se procurer, et il assurait le ministre de la guerre que l'armée hollandaise, à la discrétion de l'Angleterre, ne se mettrait pas de sitôt en mouvement.

En môme temps, il correspondait avec Amelot et Maure* pas, et l'ami du roi de Prusse informait notre ministre des affaires étrangères (2 août) de la petite découverte qu'il avait faite d'un emprunt négocié secrètement par ce prince à Amsterdam, n demandait, à cette occasion, la permission de démêler si Frédéric ne voudrait pas recevoir des subsides de la France, et il indiquait un moyen d'aflfamer les armées ennemies, que Frédéric pourrait employer avec adresse.

Dans cette même lettre du 2 août, il rappelait une lettre du 21 juillet, probablement égarée, dans laquelle il annonçait qu'il avait fait proposer, par voie très-secrète, à Frédéric, de faire difficulté aux Provinces-Unies touchant le passage de munitions de guerre par son territoire, et que Frédéric avait consenti, mais secrètement et à l'insu même du marquis de Fénelon, notre ambassadeur à La Haye : « On ne veut point, disait-il, du tout paraître lié avec vous, et on veut vous servir sous main, en ménageant la République. »

Le lendemain, 3 août, il déclarait à Amelot que FrédériCt

persuadé de Taffaiblissement de la France, était dégoûté de notre alliance, malgré sa conviction qu'au fond sa cause et la nôtre étaient communes. Pour lui, Voltaire, il ne pouvait que mettre les ministres étrangers à portée de lui parler librement, et il se bornait et voulait se borner à rendre un compte simple et fidèle. Néanmoins, il demandait quelques couleurs, avec lesquelles il pût faire de la France un tableau qui frappât Frédéric, lorsqu'il lui ferait sa cour.

Ayant reçu les instructions d'Amelot, il lui écrivit de nouveau le 16 août; et, avant de lui répondre, il lui fit part de quelques affaires présentes. Le passage des munitions de guerre par terre prussienne avait été interdit, ce qui prouvait au moins que le roi de Prusse n'entrait pas dans les mesures de la République et des Anglais, et qu'il était capable de les braver; et, en effet, quelques jours après, Frédéric, irrité d'un passage de troupes hollandaises par son territoire, en demanda raison (1). Voltaire s'était entendu avec Podewils, pour que celui-ci donnât à son maître une meilleure idée de la France et de son gouvernement, et que Frédéric fût mis de jour en jour dans la nécessité de n'avoir d'autre allié que Louis XV. On pouvait donc espérer de porter ce prince à quelque résolution éclatante. Il s'était encore procuré des lettres de recommandation pour milord Hindfort, ministre d'Angleterre à Berlin, qui nous avait fait tant de mal. Quant au reste, il promettait zèle et discrétion, et non succès, et il remettait à se régler sur la manière de parler de Frédéric et sur l'occasion.

Le 23 août, nous le voyons « sur l'eau, près d'Utrecht , » d'où il écrit à d'Argental qu'il va trouver le roi de Prusse, ne l'ayant pu voir ni à Spa, ni à Aix-la-Chapelle.

Arrivé à Berlin, vers le 30, il décrit, dans ses Mémoires^ la vie de Frédéric. Levé à cinq ou six heures, le stoïcien royal, habillé et botté, donnait quelques moments, en compagnie de quelques beaux pages, à la secte d'Épicure. Puis venaient les affaires. Vers onze heures, revue, parade et dî-

(1) A Âmelot, 17 août.

ner. Après qom^ retraite dans son cabinet, et rimes françaises jusqu'à cinq ou six heures. Lecture ensuite, ei concert, où la flûte royale jouait le preioia: rôle. La journée se terminait par le souper, dans une salle dont le principal onwmœt était une infâme priapée. La conversation était à Tavenant : on aurait cru entendre les sept sages de la Grèce dans un mauvais lieu* Jamais de femmes dans ce palais de potsdamie; jamais de prêtres dans ce repaire d'impiété, bien qu'on y respectât cnrdinairement Dieu.

Voilà pour le tous les jours ; puis il y avait des fêtes, des qpéras, des soupers extraordinaires, au milieu desquels Voltaire poussait sa négociation. « Le roi, raconte-t-il, trouvait bon que je lui parlasse de tout : et j'entremêlais souvent des questions sur la France et sur l'Autriche à propos de VÉnéide et de Tite-Lwe. »

Tout cela ne se passait pas constamment à Berlin on à Potsdam, et le [Sancho diplomatique était obligé de suivre le Don Quichotte royal à travers ses États.

Le 3 septembre, il était à Gharlottemboui^, d'où il éorivait à Amelot qu'après dîn^, il avait reçu Frédéric dans sa chambre, et lui avait prêché l'union avec la France dans leur intérêt conmiun. Mais Frédéric n'était pas disposé à pr^^ son concours, en fût-il requis.

Frédéric et Voltaire, jouant double jeu, s'écrivaient, d'un appartement à l'autre, de petits billets, où les joueurs ne se cachai^it rien^ puis des lettres pour le public, surtout pour la cour de France, où le zèle de Voltaire était mis en éclat, et où Frédéric dissimulait mal sa pensée, qui se trahissait par l'ironie.

Voltaire accompagna Frédéric à Baireuth, chez sa sœur, vers la mi-septembre, et il y resta qudques jours après le départ du roi. Là, outre la margrave, il trouvait la duchesse de Wurtemberg, future belle-mère de la fille de WiUelmine, femme sans pudeur qui passait les nuits à copier k PuceUe; il trouvait les trois princes de Brunswick, et une foule de jeunes dames d'honneur, qui lui rendaient, à lui et à ses

VOLTAIRE MPLOIATB 395

écrits, un culte idol&trique. Aussi, comme récmait Willelmine à son frère, était-il « de la meilleure kumeur du monde, y> et, au milieu de cette réunion princière, il se montrait <c le roi des brillants plaisirs. » A Baireuth et dans le joli château Toisin de YErmitage^ la Margrave comblait l'hôte dont eUe raffolait d'honneurs et de fêtes, et portait son orgueil au comble en mettant son image à c6té de celle de Descartes , de Newton, de Leibniz, de Locke et de Bayle.

Après quatorze jours passés dans cette cour enchanteresse, dont il ne perdit jamais le souTenir, Voltaire retourna à Berlin pour y reprendre sa mission diplomatique. Frédéric paraissait alors plus content de la France, mais il ne se déterminait à rien, résolu d'attendre, pour se découvrir, que l'armée autrichienne et Farmée anglaise fassent presque détruites. Il n'aimait pas le roi d'Angleterre, « son cher oncle, » et celui-ci le lui rendait bien. Frédéric disait : « George est Fonde de Frédéric, mais George ne Test pas du roi de Prusse. ï> Toutes ces négociations se poureuivaient toujours au milieu des opéras, des comédies, des chasses et des soupers (1).

Cependant, éclate, par Hudiscrétion, sans doute bien calculée, de Frédéric, la correspondance mutuelle du roi et du négociateur, où Vâne de Mirepoix était si bien bftté. On est fort mécontent à Versailles, ce qui achève de prouver combien est fausse la réponse prêtée par Voltaire à Louis XV. Le 8 octobre. Voltaire, toujours à Baireuth, se hâte d'écrire à Amelot : « Vous savez de quel nom et de quel prétexte je m'étais servi auprès de lui pour colorer mon voyage. Il m'a écrit plusieurs lettres sur Thomme qui servait de prétexte, et je lui en ai écrit quelques-unes qui sont écrites avec la même liberté. Il y a, dans ses billets et dans les miens, quelques vers hardis qui ne peuvent faire aucun mal à un roi, et qui en peuvent faire à un particulier. Il a cru que si j'étais brouillé sans ressource avec l'homme qui est le sujet de ces plaisanteries, je serais forcé alors d'accepter les offres que j'ai tou- (1) A Amelot, 3 octobre; môine jour à Podcwils.

jours refusées de vivre à la cour de Berlin. Ne pouvant m'acquérir autrement, il croit m'acquérir en me perdant en France ; mais je vous jure que j'aimerais mieux vivre dans un village suisse (ce qu'il fera), que de jouir à ce prix de la faveur dangereuse d'un roi capable de mettre de la trahison dans l'amitié même; ce serait en ce cas un trop grand malheur de lui plaire. Je ne veux point du palais d'Alcine, où l'on est esclave Iparce qu'on a été aimé, et je préfère surtout vos bontés vertueuses à une faveur si funeste. » — Berlin ne devait jamais être pour Voltaire qu'un pis-aller, et il mettait la cour de France en demeure de lui offrir une compensation avantageuse.

Frédéric, en effet, redoublait ses instances et ses ofi&*es pour le fixer auprès de lui. Il lui écrivçiit, le 7 octobre : « La France a passé, jusqu'à présent, pour l'asile des rois malheureux; je veux que ma capitale devienne le temple des grands hommes. Venez-y, mon cher Voltaire, et dictez tout ce qui peut vous y être agréable. Je veux vous faire plaisir; et, pour obliger un homme, il faut entrer dans sa façon de penser. Choisissez appartement ou maison, réglez vous-même ce qu'il vous faut pour l'agrément et le superflu de la vie; faites votre condition comme il vous la faut pour être heureux, c'est à moi à pounoir au reste. Vous serez toujours libre et entièrement maître de votre sort; je ne prétends vous enchaîner que par l'amitié et le bien-être. »

Parole de roi, dont Voltaire connaissait la valeur. Il ne s'y laissa pas prendre, cette fois; il voulut, au moins, essayer auparavant du côté de Versailles. Il résista même à l'intervention de la reine-mère. Voyant que Frédéric refusait de s'engager avant d'y voir très-peu de péril et beaucoup d'utilité, il reconnut qu'il n'avait plus rien à faire à Berlin, et il songea à revenir en France pour y rendre compte de sa mission et en recevoir le salaire (1).

Il nous a conservé une correspondance de cette date, en

(1) A Amelot, 8 octobre.

partie double, échangée d'une chambre à Fautre, et qui ne lui laissait aucun espoir de pousser Frédéric à quelque démarche éclatante. D'un côté, étaient ses questions; de l'autre, les réponses du roi. Là, sous le numéro 5, était cette question de Voltaire : « Doutez-vous que la maison d'Autriche ne vous redemande la Silésie à la première occasion? » Et Frédéric avait répondu en marge :

Ils seront reçus, biribi,

A la façon de barbari ,

Mon ami (1).

N*ayant réussi à rien, Voltaire ne pouvait voir du côté de Versailles plus d'espoir qu'il n'en laissait à Berlin. Au moins voulait-il emporter de Prusse « quelque nouvelle agréable à sa cour, » et en être lui-même le porteur. Mais Frédéric lui répondit brutalement : « La seule commission que je puisse vous donner pour la France, c'est de leur conseiller de se conduire plus sagement qu'ils n'ont fait jusqu'à présent. •

Voltaire n'avait plus qu'à partir. Néanmoins, dans sa lettre pour prendre congé, il sollicita encore une parole agréable, promettant, pour toucher le roi, de revenir auprès de lui dès qu'il aurait mis ordre à ses affaires : « Je vous conjure instamment, disait-il, de m'écrire un mot que je puisse montrer au roi de France. » Il ne demandait aucun engagement précis; il lui suffisait de « quatre lignes en général. » Et il dictait le sens de ces quatre lignes : « Je ne demande autre chose sinon que vous êtes satislait aujourd'hui des dispositions de la France, que personne ne vous a jamais fait un portrait aussi avantageux de son roi, que vous me croyez d'autant plus que ' je ne vous ai jamais trompé, et que vous êtes bien résolu à vous lier avec un prince aussi sage et aussi ferme que lui. Ces mots vagues ne vous engagent à rien, et j'ose dire qu'ils feront un très-bon effet... Je montrerai votre lettre au roi, et je pourrai obtenir la restitution d'une partie de mon bien que

(i) Mémoire$; Œuvrei, t. XL, p. 78

le bon cardinal m'a ôté (1); je viendrai ici dépenser ce bien que je vous devrai. » Ses pensions, son bien, voilà sa préoccupation dernière et définitive; préoccupation telle, qu'il oubliait jusqu'à madame du Châtelet, à qui il n'écrivait plus que de petits billets insignifiants, et à de rares intervalles (2). Ainsi toute sa diplomatie aboutissait à la restitution des arrérages suspendus ou diminués de ses pensions et de ses rentes. De la montagne diplomatique en travail sortait à peine le ridicuhu mus de la fable, car nous ne voyons nulle part que Voltaire ait même obtenu immédiatement, au moyen de quelques mots vagues de Frédéric, les restitutions sollicitées (3).

Il partit de Berlin le 12 octobre 1743; le 14, il était « dans un f... village du Brunswick, » d'où il écrivait à Kairseling ses aventures de voyage. Il avait été bien reçu à Brunswick par la duchesse, une autre sœur de Frédéric. Il y resta cinq jours. De là et de partout, il écrivait à ses amis, pour expri-

(1) Nous trouvons rexplication de celte phrase dans une Préface de Baculard d'Arnaud, écrite sous la dictée ou sous Tinspiration de Voltaire. D'Arnaud racoote que le gouvernement donna à Voltaire, au sortir de la Bastille, «« une gratificttioa de mille écus et une pension de 2,000 fr., que le cardinal de Fleury réduisit depuis à 1,600, quand il diminua toutes les pensions. Il fit plus, il retranchai M. de Voltaire une rente de niiUe écus qu'il avait sur THôtel-de-Ville, et la iè> duisit à moitié dans la réduction qu'il lit des rentes sur le roi ; et oo ne peut s'étonner assez qu'un précepteur du roi ait si maltraité les gens de lettres, qu'i aurait dû proléger (dans les Mémoires de Longchamp, t. II, p. 491). » — (2) Voir les plaintes de la marquise dans ses lettres à d' Argeotal des 15 et 22 octobre 1743. — (3) Quinze mois après » il les attendait encore , puisqu'il écrivait au marquis d'Argenson, le 15 février 1745, pour le rétablissement des 400 livres retranchées psr Fleury. En 1750 (27 octobre, à d'Argental), le roi avatt rétabli son ancieBM pension de 2,000 fr.; et si die ne loi fîit pas payée aussitôt, Choiseul, dès son entrée au ministère, lui en fit renouveler le brevet , et le lui envoya. Ce fut à son insu, dit Waguîère (p. 30), qui ajoute que Voltaire n'a jamais voulu la toucher. Peot-ètre ne kput-41 toucher pendant le temps de sa disgrâce, mais il ne rtiom pas toiJ^oï"». Le !«' février 1761, il écrivait à sa nièce, madame de Fontaine, qu'ajant perdu sa pension avec sa place d'historiographe, il venait d'en recevoir one autre, ttns ravoir demandée, — sans doute i la solticilaliQD de oiaâHDe île Pompadoiir «I de Choiseul, — et que le comte de Saint-Florentin loi envoyait l'ordonnance pour être payé de la première année. Le 20 janvier 17(52, il adressait la même nonftSRe à Duclos, avec la recommandation de la faire parvei^ « aux ennemii de li jtttérative et de la philosophie. > On voit one fois de plus que Voltaire a menllb dans son Commentaire historique, loi'squ'jl a prétendu que jamais il n'avait solfi* cité le' payement de ses pensions. Il le soDlcita toute sa vie, par Tbieriot d'abord, par Moussinot ensuite, et enfin par lui-même.

VOLTAIRE DIPLOMAtB 399

mer son enthousiasme d'un voyage qui avait si peu réussi. Ne pouvant pas parler de succès politique, il se rejetait sur un opéra de Titus, mis en musique par Frédéric et joué en son honneur (1).

Le 26 octobre, il était de retour à La Haye; et, le lende-i main, il écrivait à Amelot. N'ayant pu arracher à Frédéric les quatre lignes tant demandées, il extrayait des lettres précédentes du roi les mots qui allaient à son but, arrangeant tout et retranchant toutes les expressions ironiques. S'il n'avait pas mieux réussi, c'est qu'on l'avait peint au roi de Prusse comme un espion, et qu'il n'avait pas de lettres de créance. Aussi demandait-il une autre mission plus authentique; et alors, ou on ramènerait Frédéric à la France, ou on ferait, à ses dépens^ la paix avec la reine de Hongrie. Ainsi, à Versailles il trahissait Frédéric, comme à Berlin il eût trahi la France, pour peu qu'il y eût trouvé son intérêt.

Vers la lin de novembre, il était à Paris, où il resta jusqu'à la fin de janvier 1744. Obligé de faire un voyage à Bruxelles dans les premiers jours de février, toujours pour le procès des du Châtelet, il se hâta de revenir à Paris, où nous le retrouvons dès le 16. Il y resta deux mois entiers, et ne rentra que le 16 avril à Cirey, qu'il n'avait pas revu depuis févner 1742.

A quoi employa-t-il ces quatre ou cinq mois de séjour presque ininterrompu à Paris ou à Versailles? Uniquement & solliciter, mais vamement, la récompense de sa mission. ,

Il a raconté dans ses Mémoires (p. 79) : « Je retournai vite à la cour de France : je rendis compte de mon voyage. Je lui donnai l'espérance qu'on m'avait donnée à Berlin. Elle ne fut point trompeuse; et, le printemps suivant, le roi de Prusse fit en effet un nouveau traité avec le roi de France. Il s'avança en Bohême avec cent mille hommes, tandis que les Autrichiens étaient en Alsace. — Si j'avais conté à quel- \ que bon Parisien mon aventure et le service que j'avais

(i) A Maupertuis, i6 octobre*

rendu, il n'eût pas douté que je fusse promu à quelque beau poste. Voici quelle fut ma récompense. — La duchesse de Châteauroux fut fâchée que la négociation n^eût pas passé immédiatement par elle. Il lui avait pris envie de chasser M. Amelot, parce qu'il était bègue et que ce petit défaut lui déplaisait. Elle haïssait de plus cet Amelot, parce qu'il était gouverné par M. de Maurepas. Il fut renvoyé au bout de huit jours, et je fus enveloppé dans sa disgrâce. »

Les choses ne se passèrent point ainsi. Voltaire ment sur le résultat de sa négociation, nul d'après sa correspondance. Si Frédéric fit alliance avec nous et rentra en campagne, c'est que, depuis sa retraite des champs de bataille, et depuis le départ du négociateur, les affaires de Marie-Thérèse s'étaient rétablies, et qu'elle menaçait de reprendre sa Silésie perdue. Voltaire ment encore sur la cause d'un déni de récompense. Il revint à Paris en novembre 1743, et Amelot ne fut renvoyé que le 26 avril 1744. Il avait donc déjà essuyé tous les refus, et il n'avait plus à être enveloppé dans la disgrâce du ministre.

Ce qui est vrai, c'est que la sortie d' Amelot du ministère lui ôta son dernier espoir, s'il en avait conservé quelqu'un, et c'est pourquoi il quitta Paris.

Il resta à Cirey jusqu'en octobre, à part une excursion a Champs, à quelques lieues de Paris, chez le duc de la Vallièi:e. De là, il revint à Paris, pour les fêtes du mariage de la Dauphine. Le veuvage récent de sa nièce, madame Denis, l'appela à Lille, en novembre.

Vers la fia de cette année 1744, il chercha à se créer de nouveaux titres, diplomatiques et littéraires, aux grâces de la cour. Les circonstances lui étaient favorables. Sans parler du mariage de la Dauphine, qui allait donner de l'emploi à sa muse, le ministère des affaires étrangères, vacant depuis sept mois, venait d'être donné à son ami, le marquis d'Argenson. n se fit aussitôt le secrétaire-rédacteur du nouveau ministre, qui fit valoir son travail à Versailles : « Je vous remercie bien tendrement, lui écrivait le rédacteur, de ce

que VOUS avez daigné dire un mot (sans doute au roi) de mon griffonnage (1). »

Cela se renouvela Tannée suivante. D'Argenson lui soumettait les pièces politiques pour avoir son avis, et il entretenait un correspondant en Prusse pour fournir des nou velles à d'Argenson (2).

Dans sa lettre du 3 mai au ministre, il parle de « flagorneries pour la czarine. » C'est qu'il venait d'être chargé, à la prière du marquis d'Argenson , de rédiger, au nom du roi, une lettre à Elisabeth, fille de Pierre-le-Grand , dont on voulait obtenir la médiation pour amener les puissances belligérantes à une paix qui n'arriva qu'en 1748. Le 9 mai, il écrivait à d'Argenson : « Je compte venir demain à Versailles me mettre au rang de vos secrétaires. »

Quelques mois après, le 27 septembre (3), d'Argenson lui adressa un canevas minuté de sa main, indiquant les instructions à rédiger pour nos plénipotentiaires à Aix-la-Chapelle, notamment pour l'abbé de la Ville. Il s'agissait de six mille Hollandais qui, récemment, avaient été reçus à capitulation, après s'être engagés à ne pas servir de dix-huit mois contre la France, « pas même dans les places les plus éloignées. » Or, en vertu de traités préexistants, les Etats- Généraux venaient d'envoyer ces mêmes troupes au roi George d'Angleterre, pour combattre contre le prince Edouard, victorieux à Preston-Pans.

Voltaire répondit le 28 : « Je tâcherai de remplir vos intentions, en suivant votre esprit, et en transcrivant vos paroles, qu'il faut appuyer des belles figures de rhétorique appelées ratio uUima regum. C'est à M. le maréchal de Saxe à donner du poids à l'abbé de la Ville. »

Dès le lendemain, il envoyait son amplification : « Je crois avoir suivi vos vues ; il ne faut pas trop de menaces. M. de

(1) A d'Argenson, 18 et 26 décembre 1744. — (2) Au môme, 8 février et 29 avril 1745. — (3) M. Charles Nisard , qui, le premier, a cité celte lettre dans Mémoires et correspondances, p. 17, la date du 17; elle est, en réalité, du 27, puisque Voltaire en accuse réceplion le 28.

LouYois irritait par ses paroles; il faut adoucir les esprits par la douceur, et les soumettre par les armes. »

Il avait rédigé ses Représentations aux Étaii-Généraux de Hollande (1), non pas en ce « style serré, nerveux, digne de la majesté d'un conquérant, » que lui demandait d'Argenscm^ et qu'il ne pouvait guère fournir, mais en un style adroit et insinuant, convenable à un itû qui, tout vainqueur qu'il éfait^ aspirait à la paix.

Il ne hâta pas la paix, mais il contenta d'Argenson, qui^ en 1746, recourut de nouveau à sa plume. Si de sa mission en Prusse il n'avait retiré ni honneur, ni place, ni argent, il ftit plus heureux dans son métier de secrétaire d'État, et il se fraya au moins par là un chemin vers l'Académie française. C'est ce qu'indique ce billet de remerchnent du marquis d'Argenson : « Je sais combien votre jettonnerie est sûre; voulez-vous que je vous fasse votre harangue, par représailles de vos travaux diplomatiques (2)? »

En même temps qu'il faisait œuvre de bon citoyen, aimant son roi et sa patrie, il cherchait à se poser en bon chrétien» béni et aimé du Pape.

Le 3 mai 1745, il écrivait à l'abbé de Valori, frère de notre ambassadeur à Berlin : a Je suis fort joliment avec Sa Sainteté. C'est à présent aux dévots à me demander ma protection pour ce monde et pour l'autre. »

Le môme jour, il voulut faire agir le ministre des afiTaires étrangères auprès de l'abbé de Canillac, chaîné d'affaires du roi à Rome : « Vous avez eu trop de scrupule en craignant d'écrire un petit mot à M. l'abbé de Canillac. Je vous avertis que je suis très-bien avec le Pape, et que M. l'abbé de Canillac fera sa cour, en disant au Saint-Père que je lis ses ouvrages, et que je suis au rang de ses admirateurs comme de ses brebis... Chargez-vous , je vous prie, de cette importante négociation. Je vous réponds que je serai un petit favori de Rome. »

Il s'agissait d'obtenir des médailles à l'effigie de Benott XIV^

(1) Œuvres,i. XXXVIII, p. 539. — (2) Ch. Nisard, Uvre cité, p. 21.

à montrer en France comme preuve de la protection et de Tamitié du Pontife. D'Ârgenson intervint. Voltaire fit de « nouvelles coquetteries » avec le Pape, et employa auprès d'un abbé de Tolignan, attaché d'affaires à Rome, une demoiselle du Thil, qui avait appartenu à madame du Ghâtelet. U fit si bien, qu'il eut des médailles de deux mains, par Ganillac et par Tolignan (1).

En possession de ces faveurs sacrées, le courtisan en tira parti; et il écrivit à d'Argenson (10 août) : « Vous devriez bien dire au roi très-chrétien combien je suis un sujet trèschrétien. »

Pour achever cette bouffonnerie, il remercia le Pape et lui envoya son Mahomet (17 août). Le Pape lui adressa, le 49 septembre, une réponse qu'il pria tous ses amis de répandre : « Il est bon que les persécuteurs des gens de bien sadient que je suis couvert contre eux de l'étole du vicaire de Dieu . » Et il récrivit au Pape qu'il n'avait jamais crir si fermement à son infaillibilité (2).

. Pour assurer davantage son succès, il avait mis en iriouvement sa plume de poëte, en même temps que sa plume de diplomate.

DIPLOMATIE LITTÉRAIRE. — MORT d'aRMAND AROUET.

Nous avons déjà parlé du mariage du Dauphin avec l'infante d'Espagne Marie-Thérèse, fille de Philippe V. A cette occasion. Voltaire fit, sur l'ordre de Richelieu, premier gentilhomme de la chambre, et de madame d'Etiolé, sa Princesse de Navarre^ comédie ballet en 3 actes, représentée à Versailles le 23 février 1745, avec la musique de Rameau.

Dès le 11 juillet 1744, il faisait part de cette drogue à son ami d'Argental. Il voulait absolument qu'elle fût jouée, bonne ou mauvaise. « Cette bagatelle, disait-il, est la seule ressource

(i) A d'Argenson, 29 et 30 mai 1745. — (2) A d'Argental, 5 octobre 1745.

qui me reste, ne yous déplaise, après la démission de M. Amelot, pour obtenir quelque marque de bonté qu'on me doit pour des bagatelles d'une autre espèce, dans lesquelles je n'ai pas laissé de rendre service. »

Auparavant, le 24 avril, CoUetet avait envoyé le premier acte de ce brimborion au Cardinal-Duc^ Richelieu, pour le remettre à Rameau (1). A partir de ce jour, il en entretenait tous ses amis^, embarrassé de son métier de « bouffon du roi, courant de Paris à Versailles , faisant des vers en chaise de poste, » et ayant peur de ne faire que des sottises en travaillant pour la cour, parce qu'on ne réussit bien que dans les sujets qu'on a choisis avec complaisance (2). »

Si Voltaire n'avait pas choisi le sujet, il mit beaucoup de complaisance à l'exécuter, parce qu'il espérait beaucoup du succès. La fête donnée à Versailles le 23 février, dans le grand manège, fut magnifique , à s'en rapporter à la description qu'il nous en a faite (3). La récompense le fut davantage encore, si c'est à cette occasion qu'on le fit historiographe et gentilhomme ordinaire de la chambre. Suivant le Commentaire historique (4), il aurait reçu le brevet d'historiographe dès la fin de 1744; mais comme ce n'est qu'en mars 1745 que le Mercure en publia la nouvelle, sans doute toute récente, on doit conclure que cette faveur avait suivi la Princesse de Navarre. D'ailleurs, lui-môme, écrivant à d'Argenson le 8 février 1743, mendie encore cette place et en règle la pension; et, le 3 mai, dans une lettre à l'abbé de Valori, il annonce que le roi vient de le nommer historiographe, avec 2,000 livres de pension.

(1) Voir encore les lettres à Richeliea des 28 mai, 5 et 18 juin. — (2) A Cideville, 8 mai i744 et 31 janvier 1745. — (3) Avertistement de la Princesse de Navarre, Œuvres, t V, p. 211. » U est bon de noter que c'est celte comédieballet qui mit pour la première fois en relation Voltaire et J.-J. Rousseau. En 1745, à la prière de Richelieu, Voltaire avait réduit sa pièce en un acte, sous le nom de Fêtes de Ramire. Richelieu demanda quelques changements, soit dans les paroles, soit dans la musique. Voltaire et Ratneau étant alors occupés au TempU de la gloire, le duc s'adressa à Jean- Jacques, à la fois poêle £t musicien. Le Il décembre 1745 , Rousseau demanda humblement à Voltaire la permissioo de toucher à son ouvrage, et, le 15, Voltaire lui donna gracieusement carte blanche. —(4) Œuvres, t. XLVIII, p. 342.

Quant à la gentilhommerie, à cette date du 3 mai, il n*avait encore qu'une promesse du roi pour la première place vacante, et la place elle-même ne lui vint peut-être qu'à la suite du Temple de la Gloire (27 novembre 4745), ou même qu'au commencement de 1746, à la veille de son élection à l'Académie (1).

En toute hypothèse, c'est à madame d'Etiolé, la future Pompadour, bien plus qu'à sa fade Princesse^ qu'il dut cette double faveur. Il l'avait visitée à Etiole, avec madame du Châtelet, et avait reçu la confidence de ses amours naissants. Parvenue à sa honteuse faveur, madame d'Etiolé ne l'oublia pas, et il reconnut alors que « pour faire la plus petite fortune , il valait mieux dire quatre mots à la maîtresse d'un roi que d'écrire cent volumes (2). » C'est égalelement à madame d'Etiolé qu'il attribue sa double charge dans son Commentaire historique (3), et il se met en opposition avec lui-même, lorsqu'il donne tant de poids à sa légère Princesse dans la balance de la laveur :

Mon Henri Qmire et ma Zaïre,

Et mon américaine Alsire, Ne m*onl jamais valu un seul regard du roi ; J'avais mille ennemis avec très-peu de gloire s Les honneurs et les biens pleuvent enfin sur mol,

Pour une farce de la Foire.

Cette place de gentilhomme était un présent d'environ soixante milles livres; présent d'autant plus agréable, que, quelques années après (4), ne voulant ni s'astreindre à la cour, ni s'arracher à ses travaux, il obtint la grâce^singulière de la vendre, et il s'en défit pour 30,000 livres en faveur du comte du Four, tout en en conservant le titre, les honneurs et les privilèges.

(1) n était certmnement gentilhomme le l«» mai 1746 (lettre à Maupertuis). — (2) Mémoires; Œuvres, t. XL, p. 81. — (3) Œuvres, t. XLVIII, p. 344. -- Kn août n50, c'est à Richelieu qu'il fait hommage de ces deux places; mais Richelieu et madame de Pompadour ne faisaient qu'un. — (4) Dans son Commentaire historique, p. 344, il dit : « Peu de temps après; » ce que Longchamp répète dans ses Mémoires, t. II, p. 291; mais Longchamp lui-même a touché 1620 fr. comme appointements de cette charge pour 1749, ce qui suppose que Voltaire la garda au moins jusqu'à la fin de celte année*

Cinq jours avant la représentation de la Princesse de Navarre^ Voltaire avait perdu son frère Armand, dont la mort n'a pas laissé plus de trace que celle de son père dans son insensible correspondance. Il assista cependant aux funérailles , qui se célébrèrent le 19 février (1), et signa au registre : « François- Marie Arouet de Voltaire, bourgeois de Paris. » Il n'était pas encore gentilhomme. Cette mort le réjouit sans doute plus qu'elle ne l'attrista. Outre qu'il détestait soû « Janséniste de frère, » qui le lui rendait bien (2), il allait trouver dans la cassette d'Armand un riche complément aux pensions de la cour. Depuis longtemps, il convoitait cet héritage, avec peur qu'il lui échappât. Le 14 décembre 1737, il écrivait à son fidèle Moussinot : « Je vous supplie d'employer M. Picard et toutes vos connaissances pour découvrir le mariage secret d'Arouet. Cela m'est d'autant plus important que je suis près de marier une de mes nièces... Je reviens à Arouet. On dit qu'il est fort intrigué dans cette affaire des Convulsionnaires. Quel fanatisme! » Ce qui l'effrayait et l'indignait le plus dans cette affaire des Convulsionnaires, c'était la hcHte à PerretU, qu'on accusait Armand d'enrichir.

Nouvelle terreur, aussitôt calmée : « On m'avait mandé qu'Arouet avait brûlé , que tous ses meubles et son logement étaient consumés : je vois avec plaisir que cela n'est pas (3). » Arouet lui-même brûlé, petit malheur! mais le logement rt les meubles, grosse perte! et il a plaisir à apprendre qu'il n'en est rien.

Vers la fin de 1739, Armand tombe malade, et son frère se hâte d'envoyer à Moussinot une procuration pour prendre des arrangements de famille. Le malade s'étant relevé, il la retire; mais le testament qu'à dû faire le moribond l'inquiète : « Quant au testament, écrit-il à Moussinot, le 9 janvier 1740, ije ne doute pas qu'avec votre prudence ordinaire, sans me commettre, et sans marquer que je puisse avoir sur cela quel-

(i) Registres de la paroisse Saint-Barthélemy, à THÔlel-de-Ville. — (2) Voir •Dr leur inimitié une lettre à Thieriot, da 14 Juin 1727, RecueQ de 1820. — (?) A Moussinot, 4 novembre 1738.

que inquiétude, vous ne soyez informé de ce qui en était. Il serait très^désagréable que mes nièces et neveux eussent à me faire ma part : ce serait à moi, ce semble, à faire la leur; et madame Denis s'avance trop quand elle me dit qu'elle me laisserait maître de tout. Il y a des mineurs au nom desquels elle ne pourrait stipuler. »

Qui fit sa part à l'autre, et quelle fut-elle ? A juger de la fortune du frère Armand par celle de la sœur Marie, épouse de François Mignot, cette part dut être considérable, puisque, le 4 novembre 1738, Voltaire écrivait à Moussinot : « Je crois que mes neveux auront bien de leur père et mère 350,000 livres & partager. » Malgré la botte à Perrette , Armand, austère et célibataire (car le mariage secret était une fable), ne laissait sans doute pas une fortune moindre de moitié. A qui alla-telle ? A Voltaire seul, qui, au rapport de Barruel (1), en jouant le jansénisme, obtint tous les biens de son frère. Suivant Longchamp, il partagea avec sa sœur Marie, morte dès le 15 octobre 1726 (2), et son époux Mignot, mort avant le 13 novembre 1737 (3)! Il n'eut donc à partager, — s'il partagea, — qu'avec son neveu, l'abbé Mignot, et ses deux niècos. Mais partagea-t-il? ou plutôt ne se réserva-t-il pas, ainsi qu'il en avait exprimé le désir, de leur faire leur part comme il l'en*tendrait? Dans ce cas, les cadeaux qu'il put faire au neveu, les dots qu'il donna aux nièces, perdraient singulièrement de leur générosité, puisque ce ne serait guère qu'une restitution. En toute hypothèse, sa fortune, déjà très-considérable, dut être fort augmentée par l'héritage fraternel.

La mort s'était mise de son jeu pour lui feire la partie plu» belle ; bientôt ce fut la victoire.

La bataille de Pontenoy était gagnée le 11 mai 1745 ; la nouvelle en arrivait à Paris dans la nuit du 13 au 14; et, le 17, le censeur Crébillon donnait son approbation au poëme de Voltaire. Son zèle était rapide, s'il n'était pas désintéressé, et le poëme eut également à souffrir du calcul et de la hâte. Aussi

Q) Mémoires sur U Jacobinisme, i, I, p. 130. — (2) A mademoiselle Bessièraa. — (3) A Thieriot.

fallut-il en multiplier les éditions ou les tirages, et pour corriger les négligences d'un premier jet, et pour ouvrir, à chaque courrier, une place flatteuse à quelque nouveau nom, car le poète voulait être l'ami ou le courtisan de tout le monde. C'est ce que l'avocat Marchant exprimait dans sa facétie, intitulée Requête du curé de Fontenoy :

On m'a fait encor d'autres torts :

Un fameux monâeur de Voltaire A donné l'extrait mortuaire De tous les seigneurs qui sont morts.

n obtint la grâce de dédier sa pièce au roi et de la faire tirer à l'imprimerie royale comme un ouvrage national. Dans un discours préUminaire, il alla au devant des objections, et prévint les dépits d'amour-propre de tous les oubUés (1).

n ne négligea rien pour tirer bon parti de sa « petite dr6lerie. » « Seriez- vous assez mal reçu, écrivait-il, le 39 mai, an marquis d'Arçenson, à dire au roi qu'en dix jours de temps, il y a eu cinq éditions de sa gloire? N'oubUez pas, je vous en prie, cette petite manœuvre de cour. » Le roi fiit content, et le poète le trouva « le meilleur et le plus grand connaisseur de son royaume (2). » Voltaire envoya encore sa drôlerie à tous les kéros qu'il avait chantés, pour s'en faire autant d'amis et de protecteurs, et tous le remercièrent. Il l'envoya au roi et à la reine d'Espagne, au prince des Asturies, au cardinal infant, et il attendit de la protection du marquis d'Argenson (49 août) « quelques petites marques des bontés de Leurs Majestés Catho- Uques. » Il l'envoya même à plusieurs cardinaux pour se ipieux mettre en cour de Rome, dans un temps où il sollicitait les faveurs papales en vue de l'Académie.

U ne s'en tira pas aussi bien avec la critique littéraire (3). Sans plus parler de Des Fontaines, ni des nombreux écrits lancés contre le poème, mentionnons pour mémoire une lettre de Préron, que nous retrouverons au chapitre du &meux critique.

(1) Œuvres, t XII, p. U7. — (2) A GideviUe, 3 Juin. — (3) Voltaire r^oQdit dans une Lettre critique d*une belle dame à un beau moruieur de {Œuvres, t. XXXVIII, p. 534).

Après les vers, la prose ; après le poète, Thistoriographe. Le n août 1745, Voltaire annonce au marquis d'Argenson le projet d'écrire les campagnes du roi, avec prière de le faire valoir : a Si vous disiez au roi que les impostures qu'on débite en Hollande doivent être réfutées, que je travaille à écrire ses campagnes, et qu'en cela je remplis mon devoir; que mon ouvrage sera achevé sous vos yeux et sous votre protection ; enfin, si vous lui représentez ce que j'ai l'honneur de vous dire, avec la persuasion que je vous connais, le roi m'en saura quelque gré. » Et le voici tantôt à Fontainebleau, tantôt à Versailles, dépouillant le fatras, débrouillant le chaos des bureaux, recueillant de toutes parts des anecdotes. Il demanda des mémoires à nos eI^lemis même, par l'entremise de son ami Falkener, secrétaire du duc de Cumberland. Bien plus, il proposa d'aller en Flandre, pour y voir le théâtre des événements, tant il avait de « zèle pour la gloire et le service du roi. » Mais ce zèle, il répétait toujoiu^ à d'Argenson de le faire briller au soleil de la cour : « Dites donc au roi, dites à madame de Pompadour que vous êtes content de l'historiographe... Je vous demande en grâce de dire au roi im mot de cet ouvrage, auquel sa gloire est intéressée (1). »

Voltaire revint aux vers. Le poëme de Fontenoy n'ayant pas épuisé sa veine courtisanesque et ambitieuse, il fit encore le Temple de la gloire (2), opéra-féerie, représenté à Versailles, le 27 novembre 1745, sur le même théâtre qui avait été construit pour la Princesse de Navarre. Littérairement parlant, c'était encore un pauvre ouvrage. Comme le dit Fréron (3), Voltaire n'était pas heureux dans la structure de ses Temples. Au point de vue de l'ambition, il fut moins heureux encore. Après la représentation de cet opéra, où Trajan vainqueur, donnant la paix au monde, reçoit la couronne refusée aux conquérants, et réservée à un héros ami de l'humanité, il s'approcha de Louis XV, et lui dit : « Trajan est-il content? » Moins flatté du

(1) 14 Janvier 1746, à d'Argenson. — A d'Argental, 5 octobre ; à d'Argenson, 20 et 23 octobre 1745; à Cidevflle, 7 Janvier 1746. — (2) Œwwres, U V, p. 306. — (3) Lettre du 18 Janvier 1746; OpusctUes, U II, p. 178.

parallèle qae blessé de la familiarité d'un poète pour lequel il n'eut jamais de goût, Trajan ne répondit pas et lui tourna le dos (1). C'était la fortune qui tournait le dos à Yoltaûre, et il n'avait plus lui-même qu'à tourner le dos à la cour.

En février 1776, il écrivait à l'abbé Duvemet : « Ceux qui TOUS ont dit, Monsieur l'abbé, qu'en 1744 et 1745 (il aurait pu dire de 1743 à 1746) je fus courtisan, ont avancé une triste vérité. Je le fiis ; je m'en corrigeai en 1746, et je m'en rqpentis en 1747. De tout le temps que j'ai perdu en ma vie, c'est sans doute celui-là que je regrette le plus. Ce ne fut pas le temps de ma gloire, si j'en eus jamais. »

Voltaire ne se corrigea pas en 1746; et, s'il se repentît en 1747, ce fut du repentir de l'impuissance. Dès le 10 janvier, son patron le marquis d'Argenson était sorti du ministère. D refoula donc forcément la courtisanerie dans son cœur, attendant, pour la remettre en action, un autre ministre philosophe : il attendit le duc de Chôiseul.

(1) Vie de Voltaire: Œuvres, t I, p. 195.

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