‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 36 sur 40 · INTRIGUES ACADEMIQUES · texte numérisé non relu

INTRIGUES ACADEMIQUES

A force de bassesses devant tous les ministres, de génuflexions devant la maîtresse royale, et de mauvais opéras pour les fêtes de la cour (1), Voltaire avait fait croire qu'il était « bon citoyen, » et il était devenu historiographe de France et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi; à force d'intrigues et de mensonges sacrilèges , il avait obtenu des médailles et un bref de Benoit XIV, et persuadé à tous qu'il allait être « un petit Êivori de Rome, » et « au roi très-chrétien qu'il était un sujet très-chrétien (2). »

Mais, ni l'historiographerie, ni la gentilhommerie, ni même « l'étole du vicaire de Dieu (3), » ne lui paraissaient suffisantes pour le mettre à couvert contre les coups de ses ennemis religieux ou littéraires et contre les atteintes du pouvoir.

En août 1750, racontant au duc de Richelieu toutes les prétendues violences qu'il avait essuyées, il disait : « Je songeai alors à me faire une espèce de rempart des Académies contre les persécutions qu'un homme qui a écrit avec liberté doit toujours craindre en France. »

n frappa donc aux portes de toutes les Académies, de l'Académie des sciences, de l'Académie des inscriptions, où il sollicita son entrée comme associé libre ou surnuméraire. Mais sa sécurité, s'il l'eût trouvée là, n'aurait été, ni assez agressive, ni assez éclatante : il lui fallait l'Académie française*

Quelque bien établie déjà, quelque incontestée que fût en £ût sa domination, il comprenait qu'il lui manquait en droit

(1) La Princesse de Navarre, le Temple de la gloire, — (2) Au marqab (TAi^ gensoD, 3 mai et iO août 1745.— (S) A d'Argental, !^ octobre 1745»

quelque chose , tant qu'elle n'était pas consacrée par le sénat littéraire du pays, tant qu'elle ne s'imposait pas au monde avec le cortège de la représentation officielle des lettres françaises. De plus, il voulait multiplier sa force et sa puissance, dire à son tour : l'Etat, c'est moi; se donner l'inviolabilité royale en s'entourant de l'inviolabilité académique; en un mot, il voulait faire du Louvre même cette forteresse inattaquable qu'il chercha toute sa vie, pour y mettre sa personne et ses tendances sous la garde d'un bataillon sacré, et à l'abri de toutes les entreprises du pouvoir civil ou religieux.

C'est bien aussi ce que voyait l'Académie française. Gardant encore, au milieu du xviii* siècle, un culte de bienséance pour la religion et pour la royauté, la fille de Richelieu et de Louis XTV comprenait que la seule inscription du nom de Voltaire dans ses diptyques était l'apostasie de son passé et l'adhésion à la philosophie incrédule; elle comprenait, de plus, que c'était l'abdication de sa souveraineté littéraire : car cet homme ne pouvait pénétrer chez elle sans y introduire l'armée qui le suivait comme son chef, sans imposer au dedans la dictature qu'il exerçait au dehors.

De là ses longues hésitations à le recevoir; de là, d'un autre côté, les efforts aussi honteux que persévérants de Voltaire pour arriver à ce but de son ambition.

L'odieux manège commença en 1732 pour n'aboutir qu'en 4746, et dura, par conséquent, près de quinze années.

En 1732, Voltaire se présentait avec les plus beaux titres : Œdipcy Brutus, la Henriade, VHistoire de Charles XII; mais, quoiqu'il ne fût pas encore coupable de ses ouvrages les plus licencieux et les plus impies, il avait écrit VEpître à Vrame et les Lettres anglaises. Sans parler de l'amour-propi-e de quelques-uns de ses juges, blessés dans son Temple du goût^ c'en était assez pour alarmer les membres religieux de l'Académie, qui étaient encore en majorité, et de Boze, se fidsant leur interprète, prononça que Voltaire « ne serait jamais un sujet académique (1). »

(1) Commentaire historique; Œuvra, édition Bencfaot, t. XLVIlI, p. 321.

VOLTAIRE ET L'ACADÉMIE FRANÇAISE 4l3

Voltaire avait caché ses prétentions sous le dédain; il se vengea de son échec par des épigrammes.

Le 26 décembre 1731, il avait écrit à Formont de la place d'académicien : « Place méprisée par les gens qui pensent, respectée encore parla populace, et toujours courue par ceux qui n'ont que de la vanité. » Et Tannée suivante, au même, l'homme qui, en 1753 , devait être membre de dix-huit académies, disait : « Tout ce que je vois me confirme dans l'idée où j'ai toujours été de n'être jamais d'aucun corps. »

Mais, au moment de poser sa candidature, il écrivit à Lefèbvre, un de ses colporteurs littéraires : « L'Académie française est l'objet secret des vœux de tous les gens de lettres. C'est une maîtresse contre laquelle ils font des chansons et des épigrammes jusqu'à ce qu'ils aient obtenu ses faveurs, et qu'ils négligent dès qu'ils en ont la^ possession. »

Rebuté par la maîtresse, il continua, en attendant la possession, chansons et épigrammes. « Vous savez, écrivit-il à Tabbé d'Olivet, le 30 novembre 1735, qu'il y a vingt ans que je vous ai dit que je ne serais d'aucune Académie. » Et il les accusait toutes d'étouffer le génie au lieu de l'exciter.

Ecoutons-le maintenant, en 1738, dans sa Vie de J.B. Bousseau (1) : « Chose étrange, que presque tous les beaux-esprits aient fait des épigrammes contre l'Académie française, et aient fidt des brigues pour y être admis ! On ne connaît guère que M. de Voltaire qui n'en ait jamais médit satiriquement, et qui n'ait fait aucune démarche pour en être ! »

En attendant des démarches nouvelles, il en est toujours aux épigrammes (2). Il remplit sa correspondance avec Frédéric de traits contre les « jetonniers français, »

Ces gens doctement ridicules,

Parlant de rien, nourris de vent,

Et qui pèsent si gravement

Des mots, des points et des virgules (3).

Le cardinal de Pleury ayant laissé, par sa mort, une place

(i) Œwiret, t. XXXVII, p. 499.— (2) Œuvres, t.XIII, pp. 178, 182.— (3) A Frédéric , avril 1740. — Frédéric répondait à ces légèretés avec sa lourdeur germanique, 21 mai 1743, 25 juillet 1749.

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vacante en 1743, Voltaire s'offrit à la remplir, et, le 4" février, il écrivit à Moncrif : « Le roi m'a donné son agrément pour être de l'Académie, en cas qu'on veuille de moi. Reste à savoir si vous en voulez. Vous savez que, pour l'honneur des lettres, je veux qu'on fasse succéder un pauvre diable à im premier ministre; je me présente pour être ce pauvre diable-là. »

Ce Moncrif, Tauteur de Y Histoire des chats, il l'appelait alors, du nom d'un de ses opéras, son cher, son céleste sylphe, son aimable génie; il lui écrivait :

Mnse aimable, muse badine,

Esprit juite et non moins gîlant, etc$

et il ajoutait : « Cela est honteux que vous ne fessiez plus de vers. Ce siècle-ci a plus besoin que jamais de grâce et de bon goût. » Il lui parlait «insî, soit pour se recommander, par son entremise, au comte de Clermont, dont Moncrif avait été le secrétaire des commandements, soit pour faire agréer à la reine , dont il était le lecteur , le poème de Fontenoy , soit enfin pour obtenir, toujours par llnterventicm de l'ofBcier de la pieuse Marie Leczinska, une place à l'Académie; mais il s'en dédommageait, comme toujours, par mille plaisanteries secrètes.

Pendant les onze années précédentes, il avait ajouté à ses titres académiques Zaïre, Alzire, les Discours sur f homme, et il venait de faire représenter tout exprès Mérope, composée dès 1737 (1). Refusée en 1738 par les comédiens français ,^ sous prétexte qu'elle ressemblait à VAmasis de la Grange (2), Mérope fut jouée pour la première fois, après correction , le 20 février 1743. Voltaire la publia l'année suivante, avec une lettre du V. Toumemine au P. Brumoy respirant Fenthousiasme, et une dédicace à Haffei, auteur d'une Mérope itàr lienne qu'il avait imitée (3), dédicace feisant l'histoire et la critique de toutes les Méropes qui avaient précédé. £a 1748,

(I) A mademoiselle Quioanlt, 2 janvier; lettre de Frédéric, U janvier 1738. — (%) A Frédéric, juin 1738. «-> Frédôrio mit Mérop$ en opéra «raoçiÉi. -^ (8) Œ*-^ iwe«, t.V, p. 100.

suivant son usage, il écrivit, sous le nom d*un personnage imaginaire, M. de la Lindelle, ime lettre qu'il s'adressa, et dans laquelle il traitait de c très-mauvaise pièce » cette mèlne Mérope italienne qu'il avait tant louée, parlant à HafTei (1).

U a raconté lui-même, dans son Commentaire historique (2), le succès de la première représentation, en reproduisant une lettre du 4 avril au conseiller d'Aigueberre, un de ses anciens condisciples : c La Mérope n'est pas encore imprimée; je doute

f qu'elle réussisse à la lecture autant qu'à la représentation. Ce n'est point moi qui ai fait la pièce; c'est mademoiselle Du-

; mesnil (3)? Que dites-vous d'une actrice qui feit pleurer pendant trois actes de suite? Le public a pris un peu le change : il a mis sur mon compte une partie du plaisir extrême que lui ont fait les acteurs. La séduction a été au point que le parterre a demandé à grands cris à me voir. On m'est venu prendre dans une cache où je m'étais tapi (4), on m'a mené de force dans la loge de madame la Maréchale de Villars, où

- était sa belle-fille. Le parterre était fou : il a crié à la dmchesse de Villars de me baiser; et il a fait tant de bruit qu'efle a été obligée d'en passer par là, par l'ordre de sa belle-mère. J'ai été baisé publiquement, comme Alain Chartier par la prmcesse Marguerite d'Ecosse; mais il dormait, et j'étais fort éveillé. »

Mérùpe était, depuis Athalie, la première tragédie belle et touchante sans amour. C'était un retour heureux à la tragédie grecque, dont elle s'écarte néanmoins par l'emploi des confidents et d'autres moyens tout modernes. De plus, elle devait beaucocqp à Maffei, qu'elle n'avait pas toujours heureusement corrigé.

Malgré tout, malgré des incidents romanesques, des combinaisons arbitraires, des effets de théâtre plus que de nature, Mérope est une pièce remplie d'émotion; c'est, après Androma-

(1) Œupres, t V, ^ 113.— (2) Œuvra, t. XLVIII, p. 33Ô. — (3) C'est presque le mot de Pontenelle : « Les peprésentations de Mérope ont fait beaucoup d'honnenr à M. de Voltaire et d'impression à mademoiselle Domesoil. » — (4) Prem ttempie d'oo honneur depuis tant prostitaè.

que, la peinture la plus touchante de l'amour de la mère et de la fidélité de la veuve que nous fournisse notre théâtre classique. Ajoutons que, travaillée et retravaillée avant d'être mise à la scène, Mérope, où l'on peut relever encore bien des fautes de style, est la mieux écrite de toutes les tragédies de Voltaire.

Si, de 1732 à 1743, Voltaire s'était donné de nouveaux titres au choix de l'Académie, il avait aussi multiplié ses titres d'exclusion : le Mondain^ Mahomet., que ne protégeaient suffisamment contre l'ostracisme académique, ni ses défenses, ni une dédicace à Benoit XIV. Pour forcer l'entrée de l'Académie, il avait donc encore un rude assaut à livrer. D'ailleurs, le poste était gardé par un homme qui était à ses yeux un vrai Cerbère, et un Cerbère dont rien ne pouvait endormir le zèle : c'était Boyer, ancien évêque'de Mirepoix et précepteur du Dauphin, prélat éminent, qu'il ne faut pas juger sur les calomnies des philosophes. Voltaire espéra en triompher d'abord par un intermédiaire, ensuite en s'adressant directement à lui-même.

Dans une lettre de mars 1743, adressée à un académicien, à un prêtre, probablement à l'abbé de Rothelin, qui l'avait accompagné dans son voyage au Temple du goût^ il chercha à se justifier des accusations portées contre lui, comme d'autant de calomnies. Avec toute l'impudence du mensonge et toute la bassesse de l'hypocrisie, il s'y peignait comme un homme plein d'un « respect véritable pour la religion chrétienne, qui, y> ajoutait-il, « m'inspira de ne jamais faire aucun ouvrage contre la pudeur. » Or, il y avait déjà quinze ans peut-être qu'il travaillait à la Pucelle! En témoignage de sa foi, il invoquait ses œuvres, dont il préparait alors la première édition complète, et les lettres reçues du cardinal de Fleury, qui connaissait bien, disait-il, ses sentiments véritables « sur ce qui peut regarder l'État et la religion. Il a daigné, » continuait-il, a faire passer jusqu'au roi même un peu de jcette bonté dont il m'honorait. Ces raisons seraient mon excuse, si j'osais demander dans la république des let-

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très la place de ce sage ministre. Le désir de donner de justes louanges au père de la religion et de l'État m'aurait peut-être fermé les yeux sur mon incapacité; j'aurais fait voir au moins combien j'aime cette religion qu'il a soutenue, et quel est mon zèle pour le roi qu'il a élevé. Ce serait une réponse aux accusations cruelles que j'ai essuyées; ce serait une barrière contre elles, un hommage solennel rendu à des vérités que j'adore, et un gage de ma soumission aux sentiments de ceux qui nous préparent dans le Dauphin un prince digne de son père. »

Ces derniers mots étaient à l'adresse de l'évéque de Mirepoix ; mais, non content de ce coup détourné d'encensoir, il crut devoir se mettre à genoux à ses pieds, et il lui écrivit : « Je peux dire devant Dieu qui m'écoute, que je suis bon citoyen et vrai catholique. Mes ennemis me reprochent je ne sais quelles Lettres philosophiques. J'ai écrit plusieurs lettres à mes amis; mais jamais je ne les ai intitulées de ce titre fastueux. » Qu'importait le titre? Indirecte et ridicule dénégation d'un livre qui avait eu trop de publicité pour qu'il pût le désavouer ouvertement, comme il avait fait, comme il fera tant de fois!

Presque en môme temps, il écrivait à son bon Ange d'Argcnlal contre un autre Satan qui lui fermait aussi le paradis académique, Languet de Gergy. « Oui, disait-il, l'auteur de Marie-à'la-Coque persécute et doit persécuter l'auteur de la Henriade; mais je ferai tout ce qu'il faudra pour apaiser, pour désarmer l'archevêque de Sens. Le roi m'a donné son agrément; je tâcherai de le mériter... La place est peu ou rien, mais elle est beaucoup pour les circonstances où je me trouve. La tranquillité de ma vie en dépend. »

Le même jour peut-être, le 23 mars, il écrivait à un ami : « Une place à table à côté de mon cher Cideville vaut mieux qu'une place à l'Académie ; ce n'est pas beaucoup dire. Je solliciterai toujours la première, et jamais la seconde ! ^

Voltaire avait, en effet, l'agrément de Louis XV ; mais il Ta-

vait obtenu par des moyens non moins honteux que ceux d(mt il usait auprès des évoques. Le duc de Richelieu gouvernait alors la duchesse de Ghâteauroux, dont il avait contribué plus que personne à établir TigncAle faveur. Par RichelieUy dont il était l'ami dès l'enfance, Voltaire obtint le crédit de la courtisane, et, par la courtisane, l'agrément du roi. Un moment il put se croire vainqueur. Un soir, qu'on dema^ait à Louis XV, à son souper, qui prononcerait l'éioge de Fleury, il avait répondu : € Ge sera Voltaire (1). » Mais, pour contrebalancer la favorite, Boyer s'adjoignit son ennemi, le comte dé Maurepas, qui saisit avec empressement cette occasion de la blesser. En vain Voltaire adressa-t-il au ministre une Épître remplie de louanges (2) ; en vain alla-t-il le trouver pour lui demander une explication sincère : le nrinistre demeura inflexible, et, interrc^é si, dans le cas où madame de Châteauroux seconderait l'élection', il la traverserait : « Oui, répondit-il, et je vous écraserai <3). »

A en croire quelques-uns, Mam^epas aurait renié plus tard ce mot cruel, et tout rejeté sur le roi, qui, ouvrant enfin les yeux, aurait reconnu l'inconvenance de donner à Voltaire, que d'ailleurs il n'aimait pas, la succession du cardinal de Fleury. Quoi qu'il en soit, la ligue de l'impiété et de l'immoralité scandaleuse fut vaincue, et le fauteuil du cardinal de Fleury échut à celui qui fut plus tard le cardinal de Luynes.

Voltaire se consola par le succès de Mérope (4), et se vengea en remplissant désormais ses lettres de sarcasmes contre Boyeir : « fl n'y a que Mirepoix, écrivait-il en juin à Frédéric, qui obscurcisse la sérénité du ciel de Versailles et de Paris; il répand un nuage bien sombre sur les belles-lettres.» Et Frédéric, qui, auparavant, l'avait raillé en vers sur ses génuflexions devant l'évêque, lui répondait : a Je m'attendais bien que Voltaire serait repoussé dès qu'il compa-

(1) Mémoires; Œuvres, t. XL, p. 66. —(2) CSuvres, t. XIII, p. 142. — Voltedre en effaça ensuite le nom de M^orepas , et ne l'adressa plus que yagnemeol €,i na miniBÉre d'Étid. » — (3) Mémoireê, ibid. — (4) A d'Aigueberre, 4 avril 1743.

raîtrait devant un aréopage de Midas crossés-mitrés, » ^ C'est désormais entre eux un duo indécent et fatigant sur ïdne, évêquede Mirepoix (1).

Cependant , il était dit que Voltaire arriverait à TAcadémie, et qu'il y arriv^ait par une courtisane. Grâce à la pro-» tection habilement ménagée de madame de Pompadour, il s'était insinué dans la faveur royale, et avait été le poëte, et le poôte magnifiquement récompensé, des fêtes de Versailles. Il avait remercié et encouragé la « sincère et tendre Pompadour, » en lui donnant d'avance « ce nom qui rime avec l'amour.

Et qui 8^ait l^entôt le phn beaa nom de France I »

A ceux qui l'approchaient, il la proclamait supérieure à toutes les femmes « du pays où elle allait régner, et où il éUiit bien à désirer qu'elle régnât (2). » Enfin, il lui répétait à ellemême que son métier « devait faire le charme de tous kft honnêles gens, » ce qu'il ne lui disait point « comme un vieux calant flatteur de belles, » mais « comme bon citoyen (3), i>

Néanmoins, toutes les grâces étai^it arrachées à contrecœur par la maîtresse royale à Louis XV qui, au fond, peu touché des louanges de Voltaire, gardait toutes ses antipathies, et ne voyait en lui qu'un philosophe impie et qu'on flatteur ambitieux.

Rassuré , malgré tout, par le crédit de l'impérieuse courtisane, sinon sur la faveur, au moins sur le consentement 4u roi, quand un fauteuil viendrait à vaquer à l'Académie, Voltaire ne songea plus qu'à mettre en jeu ses batterie» or^ naires auprès des gens d'Eglise, c est-à-dire ses désaveux de livres impies et ses professions de foi chrétienne.

Le 7 février 1746,' vers le temps de la mort du président Bouhier (4), il écrivit au Père de La Tour, recteur du coU^ de Louis-le-Grand, une longue lettre, où îl protestait de son respect pour la religion et de son attachement aux Jésuites.

(1) Au lien de Vanc, {ancien) évéqne de Mirepoix, dgnature abrégée du prélat.-» (2) Au ppésideiDt Héoault, août 1745. — (3) AvrU 1747. — (4) Mort le 17 fô- -▼rier 1746.

Là il prenait la défense de Benoît XIV contre le gazetier janséniste, et se faisait honneur de l'affection reconnaissante pour ses anciens maîtres, dont un libelle de Hollande l'avait .accusé. Etablissant ensuite un parallèle entre les Lettres Provinciales et les sermons de Bourdaloue, d'un côté il mettait la vraie morale, de l'autre l'insulte éloquente. Mille fois on a cité cet éloge des Jésuites et cette critique de Pascal , mais les circonstances, sans leur rien ôter de leur grand sens, leur ôtent beaucoup, comme on voit, de leur sincérité! Comment a-t-on pu voir autre chose qu'hypocrisie dans une protestation si bouffonne sous une telle plume : « Je déclare que si jamais on a imprimé sous mon nom une page qui puisse scandaliser seulement le sacristain de la paroisse, je suis prêt à la déchirer; que je veux vivre et mourir tranquille dans le sein de l'Eglise catholique , apostolique et romaine? » Rien dans ses écrits, prétendait-il, n'allait contre cette déclaration, du moins dans ses écrits authentiques; car (admirez l'étemelle précaution!) il ne pouvait répondre des menteuses et ridicules éditions qu'on en avait faites. Et pour que jamais on ne pût tourner ses impiétés contre lui, il ajoutait : « On n'aura probablement mes véritables ouvrages qu'après ma mort. » Ainsi il se mettait en règle et en mesure devant tout le monde : aux philosophes, il présentait pour gages les blasphèmes licencieux dont ils le savaient, dont il s'avouait secrètement l'auteur; aux dévots, il offrait ses désaveux et ses actes de foi. H achevait en s'enveloppant de la faveur et comme de la consécration royale : « Ce sont, disait-il, ce sont ces sentiments connus du roi qui m'ont attiré ses bienfoits. Comblé de ses grâces, attaché à sa personne sacrée, chargé d'écrire ce qu'il a fait de glorieux et d'utile pour la patrie, uniquement occupé de cet emploi, je tâcherai, pour le remplir, de mettre en pratique les instructions que j'ai reçues dans votre maison respectable. » Tout à coup il apprend la mort du président Bouhier, et aussitôt il écrit à ses Anges : <r On a déjà parlé à Y. de la succession dans la partie de fumée qu'avait à Paris ledit

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président commentateur. V. est malade; V. n'est guère en état de se donner du mouvement; V. grisonne, et ne peut pas honnêtement frapper aux portes, quoiqu'il compte sur l'agrément du roi... Il sera très-flatté d'être désiré; mais il craindra toujours de faire des démarches.»

Il craint de faire des démarches, il ne veut pas frappei aux portes; et il écrit en même temps à Moncrif contre un libelle de Roy qui pouvait les lui fermer.

Lauréat académique , poôte lyrique et dramatique , puis satirique universel, Roy, après s'être attiré des ripostes à coups de pJume et même de bâton, s'était fait l'ennemi de Voltaire, qui le larda de ses épigrammes en dix endroits de ses poésies (1), et de ses mots acérés en vingt de ses lettres. n lui donna un coin dans son ÉpUre sur la calmnniey V Enfer de ses principaux ennemis, et le désigna sous l'anagramme d'iro dans son romau de Scarmentado (2).

Roy est surtout mêlé à l'histoire académique de Voltaire. C'est à lui qu'on attribue le Discours prononcé à la porte de tAcadémie^ qui sera l'objet du procès des Travenols. Dès 1743 et 1744, date première de ce libelle. Voltaire ne cessa, par l'intermédiaire de Moncrif, de le déprécier, de le dénigrer auprès de la reine, qui le protégeait : « Cet animal-là est un vilain gnome... Vous êtes engagé d'honneur à faire connaître à la reine ce misérable (3). » En février 1746, le lendemain de la mort de Bouhier, il écrit encore à Moncrif : « Je pense que cette satire vaut une recommandation, et que vos confrères n'en seront que plus affermis dans leurs bontés pour moi. Ils ne soufEriront pas que ce scélérat les fasse rougir de leur choix. » Et il insiste pour que Moncrif perde Roy auprès de la reine (4). Quelques jours après, en mars, il se plaint encore à Moncrif d'un « libelle diffamatoire dans lequel l'Académie est outragée, et lui si horriblement déchiré; » et il lui adresse une lettre qui devait être montrée à la reine, où il déclame contre les crimes de Roy, contre

(1) Œuvres.i. XFV, pp. 387, 389. -~ (2) Œwcres, t. XXXIIl, p. 198. —(3) A Moncrif, 16 Juin 1745. — (4) Kectica de 1856.

son hypocrisie de vertu, « seule manière de tromper » la pieuse princesse , et où il demande permission de poursuiifre « ce scorpion qu'on ne peut écraser (1). »

A un autre académicien, à l'abbé Alary, il écrit, le 7 avril, la veille de l'élection : « J'ose souhaiter l'unanimité des suffrages pour réponse à cette infamie; ce sera là sa première punition. »

Le même jour, laissant Roy et revenant à Moncrif et aux Jésuites : « Je vous remercie, dit-il, de votre conversati(m avec le Père Perrusseau (cMifcsseur de Louis XV). n est d'une Compagnie à laquelle je dois mon éducation et le peu que je sais. H n'y a guère de Jésuites qui ne sachent que je leur suis attaché dès mon enfance. Les Jansénistes peuvent n'être pas de mes amis, mais assurément les Jésuites doivent m'aimer, et ils manqueraient à ce qu'ils doivent à la mémoire du P. Porée , qui me regardait comme son fils, s'ils n'avaient pas pour moi un peu d'amitié. Le Pape, en dernier lieu, a chargé M. le bailli de Tencin de me faire des compliments de la part de Sa Sainteté, et de m'assurer de sa protection et de sa bienveillance. Je me flatte que les bontés déclarées du Père commun m'assurent de celles de ses principaux enfants, ^ d'ailleurs le P. Perrusseau pourra savoir un jour que, sans avoir l'honneur de le connaître, je me suis intéressé à lui plus qu'il ne pensait Mon attadie* ment pour un très-grand roi hérétique ne m'a pas gâté, comme vous voyez (2). »

En août toujours, et toujours au même Moncrif, désormais son grand agent académique, il confie une dernière fois sa fortune : il se « met entre ses mains et aux pieds de êtdrUe Villars, » l'ancienne maréchale devenue dévote, et par là ea grande faveur auprès de la reine ; il le prie instammeid de lui chercher des suffrages.

Et voilà l'homme qui ne trouvait pas honnête à lui de frapper aux portes» et qui craquait de frâ^ des dénarth«sl Les portes, il les eût plutôt enfoncées ; et, quant aux démyar-

(1) A d'ÂTRental 29 'omet 1749. -><2) ReeufH dd l«5S.

ches, les plus fausses et les plus tortueuses, on l'a vu, ne lui coûtaient pas.

On crut à ses mensonges; ou plutôt, on feignit, comme Benoit XIV, d'y croire; on s'empara de toutes ces protestations et déclarations comme d'autant de chaînes fournies par lui, et dont on espérait l'enlacer; enfin, on lui ouvrit l'Académie, moins comme un camp dont il serait le chef redoutable, que comme une prison où l'on retiendrait ses élans dangereux. L'évéque de Mirepoix lui-même ne mit plus aucune opposition, et Voltaire fut nommé tout d'une voix (!)• Les inquiets, s'il en restait encore, se rassurèrent au jour de sa réception, le 9 mai 1746. Son discours (2) ne fut ni un manifeste philosophique, ni un plan de camt)agne irréligieuse. Il est vrai qu on y avait fait peut-être quelques coupures. Dans une lettre à Mauperluis du 3 juillet 1746, Voltaire prétend que lorsqu'il lut son discours, avant la séance de réception, devant les officiers et quelques membres de TAcadémie, on exigea le retranchement de tout ce qui n'était pas purement littéraire, et notamment d'un éloge de Denis et de ,Platon (Frédéric et Maupertuis) : a On m'a rayé ce petit article, dit-il, dans lequel j'avais mis toutes mes complaisances. Croyez que j'en ai été plus fâché que vous. » On a bien pu lui en rayer d'autres.

Quoi qu'il en soit, à part une phrase au début, où Voltaire rappelait la liberté et l'égaUté dont Ridielieu avait fait le$ fondements de l'édifice académique, rien ne réveillait plus le souvenir de ses licences, ni ne donnait le pressentiment de ses prochaines audaces. Presque toute sa harangue roulait sur des questions de littérature et de goût. A propos du pré- ; sident Bouhier, traducteur en vers de quelques ouvrages des Anciens, il se demandait pourquoi les nations de l'Europe n'avaient aucun grand poëte de l'antiquité en prose, et pourquoi nous n'en avions encore aucun en vers. Et alors il se jetait en des considérations sur l'antériorité de la prose et de la poésie, et sur l'influence de l'une sur l'autre. C'est ainsi

(1) n eut 2S voix, sur 29 votants, --(^y Œuvres, t XXXVUI, p. 545.

qu'il échappait à l'usage banal de ces discours de réception, condamnés à n'être qu'une suite de compliments, encore plus que d'éloges. Mais il n'avait pas été le premier à secouer le joug. Déjà Pénelon avait semé son remerciment de judicieux et délicats préceptes; La Bruyère, dans le sien, avait caractérisé en traits éloquents les grands écrivains de son siècle; et, avant eux, Racine, à la réception de Thomas Corneille, avait parlé dignement de son art et du sublime génie qui le lui avait enseigné. D'ailleurs, Voltaire lui-même n'était pas allé jusqu'à supprimer entièrement les éternels éloges de Richelieu, de Séguier et de Louis XIV, qui remplissent les dernières pages de son discours.

Voilà donc Voltaire Académicien. A quel prix? Nous le savons désormais ; au prix de ce qui pouvait lui rester d'honneur. Nous entendons bien qu'on répond : A qui la faute? sinon à l'absolutisme violent du pouvoir, à la superstition persécutrice des bigots, qui condamnaient le plus fier et le plus noble des esprits, le souverain intellectuel du siècle, à se couvrir d'abord du masque de l'hypocrisie avant de proclamer les droits de la pensée, à passer par la servilité pour arriver à l'indépendance et à la domination! Puis ces grands moralistes ne craindront pas d'ajouter : La fin justifie les moyens. — Non, rien ne justifie la bassesse et le mensonge, et, dans toute la vie de Voltaire, si semée de flétrissures, on trouverait à peine quelque chose d'aussi infamant que sa tactique pour forcer les portes de l'Académie.

Une fois introduit dans la place, les circonstances ne lui permirent ni d'y trouver un asile inviolable, ni d'y exercer , le rôle dominateur qu'il avait rêvé. Toujours suspect à la cour, a ne pourra presque jamais habiter Paris, et ce n'est que de loin qu'il entretiendra des rapports avec l'Académie. Cependant, même à distance, il* la couvrira toujours de son prestige et de son autorité, et, dans son horreur de l'oubli, dans sa soif insatiable de domination, il ne cessera de la diriger et de l'asservir aux intérêts de sa gloire. Il prendra part à toutes ' les luttes, et pèsera sur toutes les élections. Couvrant de

marques d'estime et de déférence les recours continuels de son égoïsme, il lui dédiera humblement son Commentaire sur Corneille et le soumettra à sa sanction, avec le regret de ne ravoir pu consulter de vive voix ; il la prendra pour juge du camp dans sa guerre contre Shakespeare ; il lui fera hommage de ses livres, et feindra de se rassurer par ses suffrages; il réclamera devant elle contre les contrefaçons vraies ou prétendues de ses ouvrages, et lui demandera des consolations dans les nombreux désagréments dont il s'est toujours dit l'innocente victime ; par là il donnera plus de retentissement à ses désaveux prudents, et plus d'éclat à la publication de ses œuvres; il cherchera à l'intéresser solidairement dans ses succès, en paraissant ne défendre que l'honneur et l'indépendance académique, et lui fera ainsi amende honorable de tant de railleries qu'il s'est constamment permises contre elle. De son côté, l'Académie ne lui gardera jamais rancune, et, prenant au sérieux ses services et ses protestations, elle se montrera toujours reconnaissante. Après avoir longtemps accordé à ce successeur de Louis XIV la place du grand roi dans tous les éloges, elle lui ménagera son suprême triomphe,

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