QUERELLES ACADÉMIQUES — LES TBAYENOLS
Tout ne fut pas honneur et joie dans le succès de Voltaire. Le triomphateur académique eut aussi ses insulteurs. Sa réception donna lieu à plusieurs pamphlets satiriques , les uns nouveaux, les autres simplement réimprimés. Les plus célèbres sont le Discours prononcé à l'Académie française par M. de Voltaire, œuvre de Baillet de Saint- Julien; le Triomphe poétique , remontant à 1736, et imprimé vers 1739, dans ces recueils de pièces intitulés Calottes; enfin, le Discours prononcé A la porte de F Académie par M, le Directeur à M***, composé par Roy, en 1743, à l'occasion de la seconde candidature malheureuse de Voltaire,
426 LIYBK SBCOifD (1734-1750)
Lors de la première publication de ces libelles, Yoltaii^ ne fit aucune plainte : en 1736, il ayait assez de la grosse affaire du Mondain; en 1730, de sa querelle avec Des Voataines; et, en 1743, candidat éyincé, il aurait eu mauvaise grâce à se plaindre. Mais, en 1746, enfin triomphant, bardé de tous ses titres d'académicien, d'historiographe, de gentilhomme ;de la chambre , fort de toutes sortes [de protections politiques et littéraires , il Toulut se yenger , et faire payer d'un seul coup aux rieurs le présent et l'arriéré.
n commença par Baillet de Saint-Julien, qui f&isait Fa- Teu, et même se Tantait de son oeuvre. Le 2 mai 1746, il déposa contre lui une plainte, qu'il abandonna presque aussitôt. Mais, à la réimpression, en une seule brochure, du TriompJie poétique et du Diseowrt prononcé à la porte de V Académie^ il n'y tint plus, et il jura de pousser jusqu'au bout sa vengeance.
Cet insulteur universel va demander raison d'insultes, en comparaison des siennes, fort innocentes; et, comme toujours, il aura l'art de faire de sa cause privée celle de l'Académie, des plus hauts personnages, et même de l'État; comme toujours, il traînera à sa remorque tous les officiers du roi, qui se feront ses humbles et obéissants serviteurs.
Tout d'abord, il jeta feu et flamme au sein de l'Aoadémîe, qui ne voulut pas entrer en corps dans sa querelle (1). Puis il se fit donner un ordre de M. de Marville, lieutenant général de police, pour rechercher les auteurs, imprimeurs ou colporteurs des libelles. Il prétexta, pour obtenir cet ordre, la diffamation, en sa personne, de l'Académie tout entière, et l'avilissement des dignités d'historiographe, de gentilhomme, de conseiller du roi, qu'il tenait de Sa Majesté. Or, notons bien que ces dignités et titres, il ne les avait pas lors de la composition des libelles. Il prétextait encore l'intérêt
(1) Dans une note manuscrite dont fi oroa un MémoWe des Trtvemds. il % prétendu que « rAcadémie en corps écrivit à un de ses membres, et qu'en conséquence, le roi ordonna justice. » Mais on ne trouve nulle part la trace de cette intervention académique.
de l'Etat, qui exigeait, disait-il, qu'on arrêtât le cours des écrits scandaleux.
Muni de Tordre du li^itenant de police, il servit de conducteur ou de mouche aux archers^ et parcourut avec eux, la menace à la bouche, toutes les librairies de la rue Saint- Jacques. N'ayant ri^i trouvé, il fit une descente chez Mérault , auteur d'écrits polémiques. Hérault était alors mourant, et il mourut, en effet, cette année même. N'importe : poussé par Voltaire, le commissaire Lavergée fouilla toute sa maison, sans qu'aucune pièce compromettante y pût être saisie. Fouilles encore en d'autres maisons, et toujours inutiles. Enfin, on saisit un colporteur, nommé FéUzot, qui avait encore en sa possession huit oents exemplaires des d»ix pièces incriminées. Voltaire commença par le &ire enfer* mer à Bicêtre; puis, & force de menaces, il lui arracha l'a- T^i qu'il les tenait de Louis Travenol, violon de l'Opéra. Aussitôt, descente chez les Travenols, rue du JBac, au coin de la rue de Grenelle. C'était le 3 juin. Par congé du théâtre, et pait-être aussi par crainte de poursuites dès longtemps com^ mencées, Travenol était absent, et on ne trouva au domicile commun que le père, vieux maître de danse, âgé de 80 ans. Les perquisitions les plus minutieuses ne firent découvrir que trois exemplaires des libelles, deux appart&oant au fils, et le troisième au père. On saisit, de plus, ches le fils, quelles pièces jugées compromettantes, comme des lettres de Boy et de Hérault, qui lui demandaient les pamphl^ en question, d'où on induisait qu'il en faisait commerce.
Procès-verbal de la saisie dressé. Voltaire agit en conséquence, et, à défaut du fils, il fait arrêter le père comme complice, quoiqu'il n'y eût rien contre lui. Le vieillard est écroué le 7 au For-l'Évêque, et mis au secret. « Si le père Arouet avait été emprisonné chaque fois qu'on a cherché son fils fugitif, quelle désolation n'aurait-ce pas été dans la &mme (1)! j> Cependant la fomille Travenol, la mère et la sœur du vio- (l) Rlgoley de Juvigoyi daoB son prettder Mémoire pour Louis TraveuoL
Ion, fait présenter à la police un Mémoire pour Télargissement de son chef. Ce Mémoire, Travenol fils, à son retour, le désavouera, parce qu'il renfermait quelques allégations qu*on pouvait tourner contre lui.
En même temps, la famille du vieux prisonnier s'adresse à quelques amis de Voltaire, notamment à l'abbé d'Olivet, qui fait sentir à son ancien disciple l'indignité de sa conduite. D'Olivet entraine alors Voltaire chez le lieutenant de police, qui se hâte de mettre le vieillard en liberté (1).
Mais restait le fils, toujours menacé. Aussi, de retour à Paris, il s'était dérobé, en se cachant, aux poursuites. Le père alors, allant remercier Voltaire, se jette à ses pieds et lui dit : a Je viens vous offrir une victime, s'il vous en faut une : prenez-moi. Je vais mourir, et suis inutile à ma vieille femme et à ma fille infirme, dont mon fils est l'unique soutien. Epargnez ce fils, même coupable, et pardonnez-lui, suivant les maximes de générosité semées dans vos ouvrages. »
Touché ou jouant la comédie larmoyante. Voltaire relève le vieillard, pleure avec lui, promet son désistement et même sa protection, et scelle la réconciliation dans un déjeuner auquel il invite le vieillard. Celui-ci rentre tout joyeux chez lui et rassure les siens. Mais à peine est-il sorti, que Voltaire quitte son masque et reprend son rôle de vengeance.
L'abbé d'Olivet intervient de nouveau. Sur la prière du père, qui lui représente que la grâce n'est pas entière, si sa femillè continue d'être privée de son unique soutien, il va trouver le fils, dont on lui a fait connaître à lui seul la retraite, et, en preuve d'innocence, il reçoit un duplicata d'un Mémoire que le violon avait présenté à la police. Mais à peine Voltaire a-t-il jeté les yeux sur le Mémoire, qu'il l'accuse de mensonge, parce qu'il y était parlé du Temple de la gloire, postérieur de deux ans à 1743, date première du Z)weours prononcé à la porte de l'Académie^ ce qui supposait que
(I) Le 12 juin. — D'Olivet a écrit : « Un homme vertueux jugea que moi, alors directeur de TÂcadémie, et qui venais, en cette qualité, d*y recevoir M. de Voltaire, j*étai8 plus à portée que personne de lu! parler eo faveur du prisonnier. »
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Travenol avait retouché le pamphlet, et îl exige une pièce plus authentique.
Sur la prière réitérée du père, d'Olivet retourne auprès du fils, qui entre en de longues explications. Comment les faire tenir à Voltaire? D'Olivet ne pouvait dire qu'il les tenait d'original, ce qui eût été dénoncer l'asile du violon. € Vous devriez lui écrire, » lui dit-il alors. A bon droit soupçonneux, comme la suite le montrera, Travenol refuse, «jene sais trop pourquoi, » dit naïvement d'Olivet. « Eh bien, écrivez-moi à moi-même, reprend l'abbé, et je réponds du reste. » "lYavenol écrit; d'Olivet lit et corrige, et aussitôt il remet indiscrètement la lettre à Voltaire. C'était bien servir la passion du poëte vindicatif, qui ne demandait qu'une pièce sur laquelle il pût appuyer un procès (1).
Quel qu'ait été le rôle postérieur de l'abbé d'Olivet, il est probable qu'au commencement, il fut, comme Travenol, dupe de la ruse de Voltaire; mais rien ne saurait le justifier d'indiscrétion et de maladresse.
Que disait la lettre de Travenol? Qu'un inconnu étant venu chez lui pour acheter de la musique, avait vu sur son bureau un exemplaire de l'ancienne édition des deux pamphets, et qu'il le lui avait demandé pour ^imprimer de nouveau, lui en promettant un certain nombre d'exemplaires ; à quoi lui, Travenol, n'y voyant ni risque ni inconvénient, avait acquiescé.
Armé de ces deux pièces, du Mémoire de Travenol et de la lettre à d'Olivet, Voltaire porta plainte le 18 août 1746, et le 29 (2), il présenta requête au lieutenant criminel, concluant en 6,000 francs de dommages et intérêts.
Un Mémoire fiit signifié contre lui pour Louis Travenol. H avait été rédigé par Rigoley de Juvigny, éditeur de Piron et ennemi de Voltaire. Vif, spirituel, il irrita Voltaire et d'Olivet, qui en demanderont justice. Et Voltaire, dans sa cor- Ci) RécH à peu près conforme de Travenol , dans nn de ses Mémaire$ , et de Tabbé d'Olivet^ dans une lettre à son frère, magistrat à Besançon. —(2) Un Mémoire de Voltaire dit le 17 et le 24 août^ au lieu du 18 et du 29.
respondance de 1776, lorsque parattront les Œuvres et la Yk de Piron, affectera de ne pas connaître Rigoley de Juvigny (1)!
Voltaire ayant violé, par la poursuite du ûlSy Tespèce de contrat passé avec le père dans la visite de réconciliation, Antoine Travenol intervint dans le procès, par requête du 19 novembre, et introduisit une demande reconventionnelle de 6,000 livres de dommages et intérêts pour l'emprisonnement qu'il avait souffert ; et, à l'appui de sa demande, il présenta im Mémoire signifié contre Voltaire et signé de l'avocat Le Marie. Dans ce Mémmre, il établissait que c'était bien à l'instigation et siu* les poursuites de Voltaire qu'il avait été emprisonné, comme il résultait des pièces alléguées par Voltaire lui-même, à savoir, ses requêtes, son intercession qui seule avait pu délivrer le prisonnier, et enfin le Mémoire présenté à la police par Louis Travenol; Mémoire dont Voltaire cherchait vainement à disjoindre les parties, gardant celles qui étaient contre le fils, et rejetant comme mensongères celles qui étaient en faveur du père. Arguant de la gravité des fiadts, de l'injustice du traitement subi, le Mémoire montrait ensuite que les dommages et intérêts demandés par Antoine Travenol étaient plus légitimes que ceux qu'exigeait Voltaire.
L'affaire une fois engagée au Ghâtelet, l'avocat Mannory plaida pour Travenol fils contre Voltaire et l'abbé d'OUvet, qui était intervenu au procès par une Lettre à son frère, magistrat à Besançon, où il se plaignait d'avoir été diffamé par le Mémoire de Rigoley de Juvigny.
Le piquant du plaidoyer de Mannory, c'est que, d'abord, pour prouver que les libelles incriminés n'avaient rien de sérieux , il les analysait, les citait, et que, distribué, comme tel, partout, dans les salons et les cafés, il leur donnait ime publicité qu'ils n'avaient pas, qu'ils n'auraient jamais eue; c'est, ensuite, qu'en soutenant que ces libelles, où pas un nom propre n'était articulé, ne s'appliquaient pas plus à Voltaire qu'à tout
(1) 19 avril, à Laharpe, au rédacteur du Mercure et à d*Argental. — Là Voltaire nie un propos qu'il aurait tenu an roi de I^sse, qui voulait se faire présenter Piron : « Fi donc, Sire^ c'est un homme sans mœurs I »
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^utre, il mettait celui-cî dans un étrange embarras, en lui demandant, k chaque article, pourquoi il s'y reconnaissait.
Dans le Discours prononcé à la porte de VAeadémie^ le faux DirecteuTy après avoir rendu hommage à l'universalité des talents de Voltaire, regrettait, sans rien caractériser, l'obstacle qui s'opposait à leur alliance; il lui tenait compte de toutes ses démarches et intrigues, à la cour et à la ville, depuis le cabinet des grands et la toilette des dames jusqu'au moindre caié de Paris, pour entrer dans un corps dont l'importance était par là singulièrement relevée; il lui tenait compte encore de sa profession de foi si édifiante (1), de son commerce avec les banquiers en cour de Rome pour obtenir son absolution (2) : « Nous voulons bien oublier, lui disait-il alors, qu'il vous importe d'avoir la sauvegarde académique contre les recherches importunes des Argus de Thémis. » Et Mannory ajoutait méchamment : « Le sieur de Voltaire nous devrait donner la clef ûe cet endroit : on n'y entend rien. »
Le Directeur regrettait ensuite qu'on n'eût pas accordé à Voir taire une admission qui lui eût peut-être épargné bien des désastres : a Qui sait si l'esprit d'une société sage et réglée n'eût pas influé sur le vôtre, ne vous eût pas inspiré quelque amour poiu: la patrie, quelque tolérance pour le culte et les usages reçus; s'il n'eût pas enchaîné cette indépendance républicaine, pour allier enfin le citoyen à l'auteur; s'il n'eût pas calmé cette démangeaison d'immoler sans cesse notre nation à la risée de nos voisins, qui vous en savent si peu de gré, et qui vous ont vendu si cher un asile ?» — « Si c'est de vous qu'il s'agit ici, reprenait l'impitoyable Mannory, expliquez- vous donc! »
Le Directeur poursuivait : « Vous eussiez même fait l'honneur à votre famille de garder son nom. Vous le quittâtes au temps de votre première aventure : quelle foule de surnoms vous auriez, Monsieur, si chaque époque de votre vie vous coûtait un travestissement! »
(1) La lettre tti P. de la Toar. — (2) IntrigneB pour obtenir des médàSIes pontificales, et correspondance avec Benoit XIV k, propos de Mahomet.
Le DirecuuT pardonnait les satires contre rAcadémie, comme le Bourbier, œuvre d'un amant d^ité contre les rigueurs d'une maltresse trop sévère, qui ne lui avait pas accordé ses faveurs en 1714. Mais, disait-il, « que ne donniez-vous une meilleure ode? » Il le félicitait ironiquement d'avoir trouvé au Parnasse mieux qu'une couronne académique; d'avoir trouvé, lui disait-il encore, « une mine inconnue aux Corneille, et que les libraires et les souscripteurs vous ont tant de fois reprochée. » — Et Uannory, toujours le marteau en main pour enfoncer la pointe : « Voilà ce qui devient totalement inintelligible vis-à-vis le sieur de Voltaire! »
Ainsi procédait l'avocat dans son analyse du Triomphe poéHque du Lucain français. Là on représentait le poète partant de la BastiUe en compagnie de mouchards, momie desséchée par la soif de l'or et le poison de l'envie, dont on faisait un portrait grotesque. Le cortège fidsait halte à l'hôtel de Sully, où le triomphateur recevait l'accolade du b&ton. A peine remise en mouvement, la marche était arrêtée par les haros d'une foule de souscripteurs, d'imprimeurs, de libraires, criant au brigandage; si bien que l'alguazil conducteur ne pouvait soustraire le poète à la fureur populaire qu'en le dénosant aux Petites- Maisons.
« Si c'est vous, demandait alors Mannory, si vous vous y reconnaissez, vous méritez dès lors tous ces traits* satiriques; et, dans le cas contraire, de quoi vous plaignez-vous? »
D'ailleurs, reprenait l'avocat, quand ces libelles seraient cou* pables, Louis Travenol ne le serait pas. n n'en est pas l'auteur; il ne les a même pas réimprimés, ce qui pourtant ne serait pas un crime, puisque ces pièces, en circulation depuis longtemps, n'avaient été arrêtées ni par la police, ni même par Voltaire. Impossible même de prouver qu'il ait mis en vente les exemplaires à lui remis par son inconnu, le témoignage du colporteur Félizot, emprisonné d'abord, puis banni, ne méritant aucune confiance (1).
' (1) Il parait bien , tontefoli, que Lonis Travenol a^t remis ses ezen^laires réservés à ce colporteur, en échange d'antres ouvrages.
Dans la deuxième partie de son plaidoyer, Mannory justifiait par les circonstances le Mémoire de Rigoley de Juvigny, dont on demandait la suppression; et il demandait à son tour qu'on supprimât la Lettre de l'abbé d'Olivet, si cruelle pour les pauvres Travenols,
La conclusion du procès fut que le lieutenant [criminel condamna Louis Travenol à 300 livres envers Voltaire par manière de réparation, et Voltaire à 600 livres, par manière de réparation et d'indemnité, envers Antoine Travenol; mais les deux sommes devaient être compensées, en sorte qu'il ne revenait que 200 livres au vieillard.
Les deux parties appelèrent de ce jugement. Voltaire le premier, malgré la faveur évidente dont on avait usé envers lui; ensuite les Travenols.
Voltaire appela, non en la Cour, où l'appel de la sentence du lieutenant criminel ressortissait naturellement, mais au Conseil, comme pour une affaire de suprême importance. D'ailleurs, il avait des raisons de redouter le Parlement, avec qui il avait eu si souvent maille à partir; puis il voulait par là traîner l'affaire en longueur, jusqu'à la fln nécessairement très-prochaine du vieux Travenol. Mais, sur l'opposition des pai-ties adverses, l'affaire fut renvoyée à ses juges naturels (28 mars 1747).
Voltaire rédigea contre les Travenols un Mémoire, auquel ceux-ci opposèrent une réponse sommaire. U s'attachait particulièrement à prouver, contre toute évidence, contre les feits les plus précis du procès, contre ses propres requêtes, contre l'écrou et l'interrogatoire du père, contre les pièces qu'il opposait au fils, qu'il n'était pas responsable de l'emprisonnement d'Antoine Travenol. Il finissait en demandant justice du Mémoire de Rigoley de Juvigny, déjà supprimé par sentence du Ch&telet, et du plaidoyer de Mannory, répandu partput par l'impression depuis la sentence, et dont il réclamait la suppression, avec défense de le publier désormais, comme contenant des injures et reproduisant un libelle lacéré lui-même par sentence du lieutenant criminel.
De son côté, Antoine Tray^ol présenta, contre Voltaire et Fabbé d'Olivet, un Mémoire rédigé enccure par Le Marie,, à refifet d'obtenir la nullité de Tordonnance de police qui le condamnait à la prison et la radiation de son écrou, la révisien d'un jugement insuffisant, et la suppression de la lettre de Tabbé d'Olivet, comme injurieuse et comme publiée sans approbation, ni permission, ni nom d'imprimeur (1).
Hais les Travenols avaient afEùre à forte partie. En ce cas, comme en tous les autres. Voltaire mit esi jeu les puissants personnages dont il disposait. Le 12 juin 1747 (2), il écrivit au marquis d'Argenson, ministre des affaires étrangères : « L'éternel malade, l'étemel persécuté, le plus ancien de vos <X)urtisans, et le plus écl(^, vous demande, avec l'in^ance la plus importune , que vous ayez la bonté d'achever l'ouvrage que vous avez daigné commence auprès de M. le Bret , avocat-général. U ne tient qu'à lui de s'élever et déparier seul dans mon a£Eadre assez instruite, et dont je lui remettrai les pièces incessamment. Il empêchera que la dignité du Parlement ne soit avilie par le battelage indécent qu'un misérable, tel que Mannory, apporte au barreau. La bienséance exige qu'on ferme la bouche à un plat bouffon qui déshonore l'audience, méprisé de ses confrères,, et qui porte la bassesse de son ingratitude jusqu'à plaider^ de la manière la plus effrontée, contre un homme qui lui a fait l'aumône. Enfin, je supplie mcm protecteur de mettre dans cette affaire toute la vivacité de son âme bienfaisante. Je suis né pour être vexé par les Des Fontaines, les Rigoley» les Mannory, et pour être protégé par les d'Ai^enson. b
Voilà comment diffamait l'homme qui se plaignait sans cesse d*ètre diffamé; voilà comment le grand parleur de justice allait jusqu'à fermer la bouche aux défenseurs de ses adversaires !
Ce Mannory, d(mt il vient de parler en termes si méprisants, avait été son ccmdisciple soos le Père Porée, et était resté
(1) Toutes les pièces authentiques sur lesquelles s'appuie ce récit, se troaveot dausle Voltariana, 2« partie, ^ p. 58 et suiv. —(2) L'édition Beuchot met à tort cette lettre bous la datt de i146.
longtemps son ami. En feit de services, il avait pris les devants, et, en 1719, il avait publié une Apologie d'Œdipe. En 4744, il adressa à Voltaire deux lettres que nous ne connaissons que par celui-ci, dans Tune desquelles, se disant sans argent, sans habits, il réclamait quelques légers secours promis par son ancien condisciple et client ; dans l'autre, il ne (semblait demander que quelques avances ^ur feciliter son établissement comme avocat : « Je donnerai, disait-il, toutes les sûretés que je pourrai ; je m'engagerai solidairement avec ma femme ; je ferai même des lettres de change, pourvu que Ton me donne des délais suffisants. » Il était fort responsable : son père, âgé alors de 80 ans, devait lui laisser plus de 400,000 fr. de bien; déplus, il avait du talent, de l'audace, du sarcasme, qualités qui le devaient faire et qui le firent en effet réussir dans son métier, comme le prouvent ses dix-huit volumes de plaidoiries.
Dans ime lettre à madame Denis, du 20 décembre 1783, où il passe, avec celle de ses papiers, la revue de ses obligés et de ses ingrats. Voltaire arrive aux lettres de Mannory : « Je ne peux m'empêcher de rire en les relisant, dit-il. Voilà im plaisant avocat. C'est assurément l'avocat Patelin ; il me demande un habit : « Je suis honnête en robe, dit-il, mais je manque d'habit ; je n'ai mangé hier et avant-hier que du pain. » Il fallut donc le nourrir et le vêtir. C'est le même qui, depuis, fit contre moi un factum ridicule...;»
Il n'y avait vraiment pas là de quoi rire. De plus, il est probable que Voltaire ne fit pour Mannory que des avances, — s'il en fit, — et qu'il avait été remboursé, lorsque l'avocat, usant de la liberté de sa profession, défendit les Travenols contre lui. Quitte de toute façon envers Voltaire, Mannory se rangea dès lors parmi ses ennemis . et il est probablement un des auteurs ou des éditeurs du Voltariaha.
Si puissamment appuyé. Voltaire vint à bout de terminer sa querelle avec les Travenols sans les tribunaux; mais, avoue Laharpe, « elle lui nuisit beaucoup dans le public (1). »
(1) Cours de littérature, Ed. Didot, en 2 vol.; t. II, p. 123.
Ecoutons Gondorcet résumant en quelques lignes toute cette affaire : « Un nouvel orage de libelles vint tomber sur Voltaire, et il n'eut pas la force de les mépriser. La police était alors aux ordres d'un homme (Berryer) qui avait passé quelques mois à la campagne avec madame de Pompadour. On arrêta un malheureux violon de l'Opéra, nommé Travenol, qui, avec l'avocat Rigoley de Juvigny, colportait ces libelles. Le père de Travenol, vieiUard de 80 ans, va chez Voltaire demander la grâce du coupable; toute sa colère cède au premier cri de l'humanité, n pleure avec le vieillard, l'embrasse, le console, et court avec lui demander la liberté de son fils (1).b
Et voilà jostemenk comme on écrit rhistoîre (2) t
Et voilà à peu près comme, jusqu'à ce jour, à été écrite Thisoire du bienfaisant, du généreux Voltaire !
(1) Œuvres de Voltaire, t. I, p. 186. —(2) Chariot, act. I, scèoe 7«;— (Euvret de Voltaire, t. VIII, p. 304.