ESCAPADES DE JEUNESSE
Outre ces escapades poétiques, qui auraient bien suffi à effrayer le prosaïque François Arouet, le jeune homme se livrait à des escapades de fils de famille plus effrayantes encore pour ce bourgeois rangé. Ici se placent quelques anecdotes qu'on peut admettre ou rejeter à son gré; car si, d'un côté, elles sont d'origine suspecte (4), elles peignent bien, de l'autre, ce que Voltaire dut être en ces années de sa folle jeunesse.
Un jour, dit-on, qu'il avait reçu d'une dame (5), pour service poétique, une bourse de cent louis, il s'en retournait fort joyeux, n'ayant jamais eu en main si grosse somme, lorsque, dans la
(1) Lettres de Routteau 9ur différents sujets de littérature, Genève. 1749, t I, if partie, p. 30. — (2) Lettre de Rousseau, dans Gbaudon, t. I, p. 52.— (3) Aux auteurs de la Bibliothèque française, 20 septembre 1736. — (4) Les voir dans le Voltariana, 2« partie, pp. 265 et suiv.-r (S) On a nommé M»* de Richelieu. Ce ne pouvait être elle, pidsque le duo, veuf à cette époque, ne s'est remarié que quînxe «DB plus tard; et c'est là-dessus que Voltaire et ses amis se sont appuyés pour oooteBteri'anecdotei mais pourquoi FaoecdoteM serait-elle pas viale avec une autre dame?
rue Saint-Denis, il rencontre un carrosse avec deux chevaux et quatre habits de livrée qu'on allait vendre à Fenchère. Il y met ses cent louis, et, quoique à sec comme la veille, il trouv encore des valets de louage qui, en endossant leur belle livrée, croient avoir affaire à un riche seigneur et ne doutent pas de leur salaire. Ainsi équipé, notre bourgeois gentilhomme se rend d*abord chez sa bienfaitrice. Devant le carrosse, la porte cochère s'ouvre toute grande et lui donne accès dans la cour de l'hôtel. Hais quel étonnement, quel rire, lorsqu'on voit des* cendre, aidé de trois laquais, celui qui, une heure auparavant, était sorti modestement à pied ! Voltaire soutient son rôle, et, le premier acte joué, il continue sa comédie tout le reste du jour. La nuit venue, il soupe en ville, se divertit; mais, au sortir de table, grand embarras : ni remise pour l'équipage, ni argent pour les laquais ! Il renvoie ceux-ci au lendemain, et capitule pour le reste avec le portier de son père. Le carrosse est attaché à la porte, et les chevaux sont introduits dans l'étroite écurie, occupée déjà par la monture paternelle. Jaloux comme tous les anciens domestiques, le vieux cheval fait tapage et réveille son maître. François Arouet se lève et descend. Quelle surprise ! Trois chevaux au lieu d'un! — « Aqui ces chevaux? — A votre fils. » — Et il ordonne de les mettre à la rue. La porte s'ouvre et le carrosse apparaît. — « A qui le carrosse ? — A votre fils encore. » Irrité, le bonhomme monte à la chambre de son fils, et le chasse de sa maison. On attelle de nouveau. Mais qui conduira? C'est un art que Voltaire ignore, et, à trois heures du matin, diflQcHe de trouver un cocher. Toutefois, un garçon de quinze ans, fils du portier, monte sur le siège, et Ton part. Mais, au détour d'une rue, le carrosse heurte contre une borne, se renverse et se brise. Aux cris du cocher et de son maître, on accourt, on les délivre, et im fiacre remorqueur conduit l'équipage chez le charron. Là, pendant plusieurs jours, tout dut rester en gage pour la réparation du carrosse et l'entretien des chevaux, et Voltaire, incapable de payer, fiit condamné à revendre et à se remettre à pied. U ne lui en coûta que cinquante louis pour cette folle journée.
Une autre fois, qu'il reTenait fort tard à la maisou paternelle, il trouve la porte fermée , et, sur l'ordre de son père , las de sa conduite, on refile de lui ouvrir. Il va demander asile chez le portier du Palais, qui, n'ayant ni chambre, ni lit à lui offrir, lui montre dans la cour une chaise à porteur. Il s'y blottit et s'endort. Le matin, deux conseillers arrivent, le reconnaissent et veulent lui jouer pièce. Ils payent deux porteurs et leur donnent commission de porter doucement l'endormi au café de la Croix de Malte , alors rendez-vous de tous les beaux esprits, et de l'y laisser dans sa chaise toujours dormant. Ainsi fut fiait. On devine le reste de la scène, lorsque Voltaire, étonné et confus , se réveilla au bruit des rires et des quolibets des habitués du lieu.
PREMIER TOTAOB EN HOLLAKDS — PIUPETXE
Une pareille vie ne pouvait durer, et le père Arouet songea à y mettre im terme. Connaissant depuis longtemps le marquis de Châteaimeuf, frère de l'abbé, notre ambassadeur à Constantinople et en Portugal, qui venait d'être envoyé, avec le même titre, auprès des Etats généraux de Hollande, il le supplia de se charger de son fils, et le jeune homme partit en qualité de page ou de secrétaire.
Ce n'était pas la première fois que Voltaire était éloigné de Paris. En cette même année 1713 , il doit avoir fait quelque séjour à Caen (1). Sa réputation de poëte le posa bien dans l'Athènes Normande, et lui ouvrit d'abord les meilleures sociétés. Il fut surtout bien reçu chez madame d'OsseviUe, bel esprit et poète. Mais, chaste et religieuse, cette dame revint bien vite de son premier enthousiasme; et, apprenant que le jeune poète récitait ailleurs des vers libertins et impies, elle lui ferma sa porte. Moins scrupuleux dut être le P. Couvrigny, alors pro-
(1) Mau de k bSiKoCbèqi» dt CaeD, coonmmiqiiéft à M. G. Deanoiresterral (Voir Etapu de VoUaire, dam la Revw du Bfovmeu, octobre iaS5).
tVLT de rhétorique chez les Jésuites de Gaen, et dont les désordres airent ensuite une si triste célébrité : il est douteux qu'il ait risn été à Voltaire de l'admiration dont il s'était pris pour lui.
Apr^ qaekpies nKûs àe séjour i Gaen, Voltaire revint à Paris, d'où il se rendit à La Haye.
Nombreux et bien composé était le personnd de Fambassade; mais Voltaire , malgré son goût pour la Ixmne compagnie, chercha ses relations au ddbors » et surtout parmi les réfugiés frança». Exilé et mauvais catholique, une sympathie natulelle l'atthrait de ce côté; smnreillé à l'hôtel de l'ambassade, il iAMppàit parla à Teqfiionnage.
n y avait al<»ra à La Haye une femme passée maîtresse en iirtrigues, madame Du Noyer. Née à Ntmes vers 1668 et élevée dans le protestantisme, Anne-Marguerite Petit avait eu déjà bî«i des aventures. Scnrtie une première fois du royaume, elle était revenue en France, à Paris, et avait été renfermée aux Nouvelles^tholiques. En 1688 , elle alyura pour épouser Du Noyer, capitaine du régiment de Toulouse. Par cette abjuration intéressée elle obtenait sa liberté, une pension, la restitution de ses hieos confisqués , et mettait son mari à même d'acheter la charge de grand maître des eaux et forêts du Haut et Bas Languedoc. Au bout d'une douzaine d'années (fin d'avril 1701), après des t(Hls et des dissipations réciproques, elle s'enfuit de Paris, où wa mari, qui avait vendu sa charge, était revenu se fixer. Des quatre entants nés de son mariage, une fille était morte au berceau, et elle laissait au père un fils qui mourut jeune. Elle anmenait avec elle deux filles, Anne-Marguerite, née kl*' mars 1689» et Catherine-Olympe, née le 12 mars 1692. Hle se rendit d'abord en Suisse, puis en Hollande. De La Haye^ où die n^avait jm obtenir une pension, elle passa en Angleterre auprès d'une de ses tantes, et peu après retourna en Hollande, où elle s'établit. Dans l'intervalle, elle était revenue au protestantisme, et y avait œtrafoié ses fiUes. Elle maria l'aînée à un lieutenant de cavalerie nommé Constantin, d'un âge peu en rapport avec l'extrême jeunesse d^ la fiancée, mais assez ea
bien; elle espérait, en ce temps de guerre, qu'un boulet , emportant le mari , rendrait bientôt sa fille veuve et riche , et lui permettrait une alliance plus agréable. « U faut se marier une fois dans la vie par intérêt , lui disait-elle , et la seconde pour ses plaisirs (1). » Ce calcul ne réussit pas. En l'absence du mari, la mère traîna la fille dans des parties compromettantes. De là un scandale qui aboutit à un procès en séparation, et la femme, rappeléeen France par son père, retoumaau catholicisme et se retira aux Nouvelles-Catholiques, où elle mourut honorée. Revenons à la mère, qui a raconté elle-même son histoire dans ses Lettres historiques et galantes (1), avec une franchise digne d'un meilleur sujet. Nature emportée que ne retenait aucun scrupule , d'une laideur qui ne fit jamais obstacle à sa galanterie, elle avait vécu en Angleterre tantôt d'intrigues, tantôt d'aumônes mendiées avec une impudence que ne justifiait pas la détresse : car elle était loin d'être sans ressources , ayant emporté de France une valeur de 40,000 livres, tant en diamants qu'en argent soustrait à son mari ou emprunté à des fournisseurs. En Hollande, elle demanda à sa plume des moyens d'existence plus honnêtes. Elle commença par donner un Mercme galant , rédigé sur le plan du journal parisien de même nom. Le journal étant mort bientôt avec le libraire, elle travailla à la Quintessence^ feuille fondée par Lucas, dirigée ensuite par Gueudeville, qui passa dans ses mains vers 1712. La Quintessence avait la forme des Lardons, mais, quoi qu'on en ait dit , n'en a jamais porté le titre , à moins qu'on ne le lui ait donné dans l'usage, comme il résulterait d'un remercîment en vers adressé par madame Du Noyer à la princesse de Gonti (3). Du reste, ce journal n'était point un libelle, comme le disent tous ceux qui ne l'ont pas lu, et Voltaire lui-même (4), mais plutôt encore une sorte de Mercure galant, dont madame Du Noyer
(1) Lettrêi historiquêt et gaUniêi^ t. X, p. i42, Mémoire de Madame Constant tin. — (2) Nous saivom Tédilioa de Paris, 1790, 12 vol. in-18. — Voir paHiciR fièrement les Mémoiree de M»« Du Noyer, t XI et XII, et les Mémoires du mari et de la fille ainée, t X. Ces Mémoires se contrôlent les uns par les autres.— v3) Numéro du 30 juillet 1716. {Lettres historiques et galantes, t IX, p. 142.— (4) Mensonges histi^rigues, Œuvres, U ^IX, p. 289.
accrut beaucoup la réputation par sa manière agréable de débiter nouTelles et aventures. Aussi, quand elle mourut en 1719, son successeur ne manqua pas de lui payer un tribut de louanges : c Quatre traits, dit-il, qui se trouvent rarement réunis en une même personne, font tout le portrait de cette dame : je veux dire une naissance distinguée, jointe à un grand attachement à sa religion, un esprit au-dessus de son sexe, qui a brillé au milieu de longues et continuelles adversités (1). » On sait déjà ce qu'il fout rabattre de cet éloge, comme de tout éloge funèbre.
Vers la fin de 1713, à l'arrivée de Voltaire en Hollande, madame Du Noyer vivait à La Haye entre sa Quintessence et sa seconde fille Olympe^ qui Tune et l'autre lui attiraient nombreuse compagnie. Sans grande beauté, bien que sa mère vante quelque part ses attraits et sa riche taille , Olympe, — la Pimpette de Voltaire, — avait de la douceur et du charme. Dès 1708, bien jeune encore, elle avait failli devenir la femme de Jean Cavalier, le chef des Gamisards des Gévennes, qui se trouvait alors à La Haye avec le grade de colonel au service de l'Angleterre. Reçu en triomphe par les réfugiés protestants. Cavalier avait aussitôt attiré l'attention ambitieuse de M"" Du Noyer, qui se hâta de lui faire visite, l'invita à dîner et le força à loger chez elle. Pour l'y fixer par toutes sortes de liens , elle aida de sa bourse le colonel alors fort peu à l'aise, et fit briller aux regards du jeune homme les agrémenis d'Olympe. Soit amour pour la fille, soit désir d'entretenir la générosité de la mère, Cavalier parut entrer dans les vues de celle-ci : il se porta comme prétendant à la main d'Olympe, et s'engagea même par écrit à l'épouser. Les amomrs durèrent deux ans; puis Cavalier, profitant d'un voyage de la mère et de la fille à Londres, convola à d'autres noces, et, pour échapper à M"' Du Noyer qui, revenue à La Haye, le pomrsuivait sa promesse eu mains, il s'enfuit en Angleterre.
Voilà ce que La Beaumelle a dénaturé dans ses notes sur le
(1) Numéro du 1«» juin. — Voir, sur la Quintessence et M«« du Noyer*, les Cazettes de Hollandc,pnv E. Hatin, Paris, 1865, pp. 181 et suir.
Siècle de Louis XIVj lorsqu'il a prétendu que Gayalier avait été le rival de Voltaire, et le rival heureux, auprès de M"* Du Noyer, a fille, dit-il, de beaucoup d'esprit et de coquetterie. » n ajoute : c Ce qui devait arriver arriva : le héros l'emporta ' sur le poëte, et la physionomie douce et agréable sur la physionomie égarée et méchante. » Dans son Supplément au Siècle de Louis XIV (1), Voltaire déitod d'abord Thonneur fort compromis de la £8unille Du Noyer contre ce qu'il appelle « l'insolente calomnie d'un scélérat absurde; » puis, pour ce qui le regarde, il n'a pas de peine à établir qu'il n'a pu être le rival de Cavalier en 1708, année où il était encore au collège. Ce n'est qu'en 1726, et en Angleterre, ajoute-t-il, cpi'il a connu l'ancien chef de^Camisards (2).
Attiré par la célébrité de la Bière et le joli minois de la jeune fille. Voltaire s'introduisit chez M*' Du Noyer. Ce loi fut chose lacile dans une maison ouverte à tous venants. D'ailleurs, M*' Du Noyer dut l'y aider par quelques invitations, car, séduite elle-même par la réputation d'esprit du jeune secrétaire, elle se faisait écrire de Paris, ou plutôt elle écrivait ellemême sous cette dénomination fictive : « Ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas démêlé, parmi les personnes de la suite de l'ambassadeur, un jeune homme qui fait ici grand bruit par ses poésies ; elles sont même fort recherchées, surtout par ceux qui aiment la satire, qui est le fort de ce nouveau po^te (3). » Pendant que la mère admirait l'esprit du jeune homme, celuici se faisait bien venir de la fille, ex-ingénue qui, depuis plusieurs années, soupirait après on autre prét^idant Mais, {dus aimable aux yeux de Pimpette, Voltaire ne valait pas Jean Cavalier dans l'estimation ambitieuse de If Du Noyer, qui
(1) (Mmtru, t XX, p. 540. — (3) H dit pourtant, StleU âe Louis XIV, €li. xxxvi^- Œuw0t, t. XX, p. 397 : «Je l'ai vn depiâs en HoUande e(L en Angleterre. » — On fit une comédie satirique, mais plate et grosaièce, sur M">* Du Ueytt, m ffiDe et Cavalier : le Mariage précipité, 3 actes, joués à Utrecht, le 20 mars 1113, par des comédiens italiens et Irançais, à la grande déaoîlaaoo de M«« Dq Noyer (KwhUa), qui n'avait pu en empêcher la r^présaBtatkMi. Pimpetle «'y Hppeldt, par anagramme, Elepnip, et Cavalier, ancien aide de cuisine , Mitronet ilMlrea hidori^vêê 4t gaUuUeê, t. X, pp. 233 et toi?.}. — (3) LaArtt Aiffortçuet et fialaniêi, t. VI^ ^ 372.
DÉBUTS DE yOLTAIRE DANS LE MONDE 47
ne pouvait vouloir pour sa fille d*UQ enfant de dix-neuf ans, sans position et sans avenir certain. Aussi, à peine eut-elle découvert l'intrigue, qu'elle courut à l'ambassade, et se plaignit à Ghâteauneuf du tort £stit par un de ses pages à la réputation 4'Olympe. Bien que Ghâteauneuf comprit aussitôt qu'il était malaisé de compromettre une fille afiQchée depuis cinq ans, vendue, dit-on, par sa mère, toutefois, craignant pour le succès de sa mission la plume irritée de l'auteur de la Quintessence^ il résolut de faire droit à sa réclamation. D'une amourette de jeunesse on pouvait, daus les circonstances, faire une afEedre d'État, et brouiller de nouveau Versailles et La Haye qu'il cher- <^hait à rapprocher dans l'intérêt de la paix d'Utrecht. La passion religieuse, la vengeance protestante, avaient joué un grand rôle dans les guerres qui suivirent la révocation de l'Édit de Nantes. Or, M»® Du Noyer se serait empressée de donner aux prétentions du jeune page, auprès du eabinet de La Haye, une couleur de prosélytisme religieux, d'autant plus que, dans ce même temps, le père d'Olympe travaillait secr^ment à nq>l^r sa fille en France, xmI, comme son aînée, elle serait aussitôt rentrée dans le giron de l'Ëglise. Que là fiit le nœnd de rafiBadre, nous en aurons la preuve dans la conduite postérieure de y<dtaire, qui ne manquera pas de mettre en jeu la religion pour ravoir sa maîtresse, et dans les premières phrases de sa ^rrespondance avec Pimpette.
Plutôt que de compromettre de si graves tiUérêts, mieux valait renvoyer à son père ce brouillon de Emilie av^it qu'il réussit k brouiller les Ëtats. Ghâteauneuf doi^^ donc k son page l'ordre de partir Le jour même pour Paris. A peine Ui ac- <orda-t-îl de différer son départ jusqu'au lend^Bain^ et encore à la condition qu'U garderait les arrêts au palais de l'ambassade. « Sa raison, ^rit Voltaire à Pûnpette, «c'est ^'il eraint que madame votre mère ne me fusse un affront qui rejaillirait :siir lui et sur le roL 9
C'est dans ces lettres de Voltaire k HmpcMe qu*il fout aller chercher toute l'histoire de leurs jeunes amours. Ces lettres, au nombre de quatorze, interceptées par la mère, on livrées par
Pîmpette elle-même à cette mère impérieuse, ont été publiées, en 1720, par M"*' Du Noyer, qui espérait donner par là une saveur nouvelle à ses Lettres historiques et galantes (1) et en augmenter le débit. A cette considération mercantile elle ne craignait pas de sacrifier et ce qui pouvait rester d'honneur à sa fllle, et la paix de l'époux qu'elle venait de lui donner, et son propre honneur; car, si elle a retranché des lettres de Voltaire ce qu'elles renfermaient de plus dur pour elle, il y reste encore assez de traits pour qu'elle en ressorte mère peu aimable, barbare môme, et recourant au bâton, à bout d'autre voie, pour ramener sa flUe à la raison.
Et aussitôt on se demande ce qu'il faut penser ou d'une jeune fille à qui on pouvait parler en tels termes de sa mère, ou d'un amant qui osait traiter ainsi la mère devant la fille. Dans ce langage et les sentiments exprimés, y avait-il entre eux accord ou contradiction? Alors, ou bien dénaturée était la fille, et partant peu digne de sympathie, ou bien maladroit était l'amant, qui devait blesser par là sa maîtresse au cœur.
Mais, du cœur, y en avait-il, d'aucun côté, dans cette intrigue? Blasée et gâtée, Pimpette courait à une nouvelle aventure, et Voltaire ne cherchait qu'un amusement à son exil. Toujours est-il qu'il n'a mis ni passion bien profonde, ni galanterie bien délicate dans des lettres qui ressemblent presque toujours à un froid pastiche de tant de lettres semblables, ou à un jeu d'esprit.
Quoi qu'il en soit, séparés l'un de l'autre, ils emploient toutes sortes de ruses pour entretenir une correspondance écrite. Leurs premières lettres ayant été saisies et remises à l'ambassadeur^ Voltaire veut sortir et aller à un rendez-vous. Mais, trop bien gardé pour pouvoir s'échapper de l'hôtel, c'est Pimpette qui l'y viendra trouver. Il lui envoie des habits d'homme, sous lesquels, à la brune, elle pénétrera auprès du prisonnier. Elle y pénètre, en effet, et, le lendemain. Voltaire raconte rentre\iie : Œ Je ne sais si je dois vous appeler monsieur ou mademoiselle; si vous êtes adorable en cornettes ma foi vous êtes un aimable cavalier...
(1) T. VU, pp. 4 et OThr.
Enfin, je vous ai va , charmant objet qae j'aime.
En cavalier déguisé dans ce jour ;
J'ai cru voir Vénus die-méme
Sous la fi^re de TAmour.
L'amour et vous, vous êtes du même Ige,
Et sa mère a moins de beauté;
Mais, malgré ce double avantage.
J'ai reconnu bientôt la vérité :
Pimpette, vous êtes trop sage
Pour être une divinité. »
Dos quatorze lettres c'est la seule jolie.
On eut vent de Fescapade, et il n'y eut plus moyen de recommencer. L'amant voulait pourtant sauter par les fenêtres et rendre la pareille; mais, soupçonné à son tour, et prudent déjà jusque dans la passion, il ne se risquera pas. Il partira donc sans revoir Pimpette, quoiqu'elle soit malade, car il ne peut aller chez elle, et il la détourne de revenir à l'hôtel.
Au moins ils s'écriront. Il écrit le premier, en voyage. Pimpette, de son côté, lui écrira à Paris deux lettres sous le même pli, l'une à l'amant, pour lui ,seul ; l'autre, ostensible, à l'ami, où elle fera la peinture de ses malheurs et exprimera son désir de retourner en France, auprès de son père, et de rentrer dans r%llse catholique. Pour lui, la première chose qu'il fera en arrivant à Paris, sera de voir le P. Tournemine pour le mettre dans les intérêts de la néophyte amom^euse, et obtenir son intervention auprès de Le Normant, évêque d'Evreux et parent de Pimpette.
Voilà le programme à remplir. Mais, à peine arrivé à Paris, la veille de Noél, Voltaire trouve son père irrité contre lui par une lettre sanglante de Châteauneuf, telle qu'on « n'en écrirait point contre un scélérat, » et par les lettres que madame Du Noyer avait écrites à l'ambassadeiu*, et que celui-ci avait envoyées à François Arouet. « Enfin, écrit-il à Pimpette le 28 décembre, mon père a une lettre de cachet pour me faire enfermer; je n'ose me montrer. J'ai fait parler à mon père. Tout ce qu'on a pu obtenir de lui a été de me faire embarquer pour les Iles ; mais on n'a pu le faire changer de résolution siu* son testament qu'il a fait, dans lequel il me déshérite. »
Deux intrigues, on le voit, à mener de front : la rentrée en
France de ramai;ite, et la rentrée en grâce de l'amant, deux in-^ trigues qui s'embarrassent et s'empêchent l'une et l'autre. Pendant quelques jours, en effet, il faut que Voltaire se cache, jusqu'à ce qu'on ait pu apaiser son père; et, en attendant, toute démarche lui est interdite en faveur de sa maîtresse. D'ailleurs il a renoncé à se présenter aux parents de Pimpette, qui ne doivent pas savoir que c'est par un garçon si compromis qu'elle revient en France, ni même soupçonner qu'il la connaît : « Gela gâterait tout. » Cependant, dès qu'il a pu se montrer en ville, il est allé voir le P. Toumemîne, qui s'est chargé de toute l'affaire et y a même engagé l'évêque d'Évreux. Bien- v tôt Pimpette recevra de son père l'ordre de partir pour Paris,^ où elle sera aux Nouvelles-Catholiques avec sa sœur Constantin. Et qu'elle ne s'obstine pas à rester en Hollande : « Je vous promets bien sûrement, lui écrit-il, que je me tuerai à la première nouvelle que j'en aurai. » — N'ayons pas peur : il n'a jamais eu le tempérament porté au suicide!
L'affaire de Pimpette ime fois bien engagée, il songe à la sienne. Chaque jour il écrit à son père ou lui députe quelqu'un de ses amis. Longtemps intraitable, Arouet parle toujours de faire enfermer son fils. Le fils préfère un exil au bout du monde, et en fait la proposition : « Je consens, è mon père, de passer en Amérique, et même d'y vivre au pain et à l'eau, pourvu que, avant mon départ, vous me permettiez d'embrasser vos genoux (1). » Le père accepte l'éloignement et refuse l'entrevue : « Voilà, écrit Voltaire à Pimpette (2 janvier 1714), tout ce que j'ai pu obtenir de lui, sans avoir pu même le voir.» Il se dispose à partir pour Brest, et de là pour l'Amérique. Cependant, les amis interviennent encore auprès du payeur de la chambre des comptes, qui consent à laisser son fils à Paris, à la condition qu'il entrera chez un procureur. Voltaire hésite d'abord entre une étude et un vaisseau; mais les conseils de Pimpette, le désir de la revoir à Paris, remportent enfin, et il opte pour l'étude. Le 20 janvier, après s'être excusé sur son embarras du silence d'une semaine, il dit à Pimpette : c Vous mè de*
<1) Duvernet, p. 40.
DEBUTS DE TOLTAfRE DANS LE MONDC SI
manderez quel est cet embarras; c'était de fake ee qac Ton^ m*aYez conseillé. Je me suis mis en pension diez un procureur, afin d^apprendre le métier de robin auquel mon père me des* tîne, et je crois par là regagner son amitié. »
Dans quelle autre voie serait entrée l'histoire d'Angleterre, a-t-on remarqué, si Charles P' ne s'était pas opposé au départ de Cromwel pour l'Amérique ! — Quelle autre impulsion aurait été imprimée à la France du xyiii* siècle, pouvons^ous dire semblablement, si François Arouet eût laissé partir son fils!
Voilà donc Voltaire chez un procureur. Pimpette, qui lui avait écrit jusqu'alors à l'adresse de « M. Dutilli, rue Maubuée, à la Rose-Rouge, » doit écrire désormais à « M. le Gheyalier de Saint-Port, chez M* Alain, Procureur au Châtelet, rue Pavée- Saint-Bemard, près les degrés de la place Maubert. » L'étude de M* Alain, quelque rapide qu'y soit son passage, sera encore un berceau pour Voltaire ; de là sortira l'homme d'affaires que nous Terrons, le fin retord capable d'en montrer à tous les procureurs du monde.
Puisque le voilà fixé à Paris, Pimpette n'a plus aucune raison pour rester en Hdlande. « Une vie douce et tranquille à Paris, lui écrit-il, n'est-elle pas préférable à la compagnie de M"* votre mère? Et des biens considérables dans une belle ville ne valent-ils pas mieux que la pauvreté à La Haye? » Un seul moyen pour revenir : écrire à l'évoque d'Évreux, et faire valoir auprès de lui les deux motife de la religion et de l'amitié pour sa famille. « Insistez surtout sur l'article de la religion ; diteslui que le roi souhaite la conversion des huguenots, et que, étant ministre du Seigneur, et votre parent, il doit, par toutes sortes de raisons, favoriser votre retour; conjurez-le d'engager M. votre père dans un dessein si juste ;... ne manquez pas à le nommer Monseigneur! » C'est le dernier trait du premier acte de la comédie de Voltaire diplomate ! Oui, diplomatie comique, que celle qui débute par Voltaire convertisseur 1
C'est ce que Duvamet parait avoir pris au sérieux, lorsqu'il prétend qu'il ne s'agissait de rien moins que de faire enlever Pimpette, par accord du père et de l'amant, du P. Le TelUer
et de Louis XTV, du P. Tournemine et de Févêque d*Évreux. Mais, ajoute-t-il, « Tambassadeur Gh&teauneuf fut plus sage que Louis XIV, son confesseur et les évêques; il ne voulut point se prêter à une démarche qui l'exposait aux fureurs de M"»' Du Noyer, et qui pouvait même avoir des suites très-sérieuses auprès des Etats. M"' Du Noyer fut abandonnée à son sort (1). » Nous doutons fort que jamais cette amourette ait pris de si grosses proportions, que jamais elle ait été portée en si haut lieu et ait mis en jeu de tels agents. Il est probable que, Voltaire parti, cette fine mouche de Pimpette songea moins à le suivre qu'à chercher, avec l'aide de sa digne mère, un nouvel amant, ou plutôt un mari allant mieux à leur cupidité et à leur ambition. Décriée et touchant à sesvingt-deux ans, Pimpette était difficile à marier. A en croire le petit roman de la Belle Annouchay inséré dans les Lettres galantes (2), sa mère ne recula devant aucune intrigue pour lui trouver un Don Ignatio. Mais, d'après deux autres endroits des mêmes Lettres, elle trouva plus fort qu'elle, et fut une seconde fois dupe et victime de Jean Cavalier. L'ancien chef des Gamisards étant revenu pour affaires à La Haye, M"« Du Noyer se remit à sa poursuite. Il s'agissait, cette fois, non plus d'imposer sa filleau mari de la Hollandaise, maisde faire restituer au fiancé de Pimpette la dot payée d'avance. Pour apaiser la mère et se tirer lui-même d'embarras. Cavalier suscita un comte de contrebande, luthérien, disait-on, riche et d'une grande famille d'Allemagne. A peine le prétendu comte fut-il présenté, que la mère et la fille, après quelques informations insuffisantes et qu'elles voulaient absolument trouver faivorables, s'empressèrent de l'agréer, et voilà Pimpette comtesse de Winterfeld. Mais le prétendu comte n'était qu'un soldat d'aventure de Bruxelles, catholique romain, pauvre, et dont le titre le plus authentique était celui de chevalier d'industrie. Cavalier seul gagna à ce mariage : outre le plaisir de la vengeance, il se fit donner par le mari quittance de toutes les sommes qu'il pouvait avoir reçues de la mère (3). M"« Du Noyer eut à essuyer
(1) p. 39. —(2) T. IX, pp. 296 et «uîv. — (3) Lettres hUtoriquet et jaUin/w, t V, pp. 156 et suiY., ek t X, pp. 184 et »uiY.
les plcdsanteries du public et les rqproches de sa fille. Elle essaya de consoler Pimpette et de se justifier à ses yeux : « Tu sais bien, ma pauvre enfant, lui dit-elle, toutes les mesures que j'ai prises avant de te livrer entre ses bras ; tu sais aussi que l'ambition que j'ai eue de te faire comtesse, avec la crainte de laisser échapper une occasion si favorable, ont été la seule cause de ton malheur; tu as dû bien connaître que je n'ai rien épargné pour te rendre heureuse. Tu n'ignores pas où il m'en cuit d'avoir voulu, dans ce commencement, soutenir cette qualité (1). » Nous ignorons comment Pimpette se consola. Rentrée en France après la mort de sa mère, elle laissa son mari suivre la carrière des armes, et n'en fut délivrée qu'en 1757, à la bataille de Kollin, où un boulet l'emporta. Voltaire l'oublia longtemps; du moins, nous ne trouvons pas trace d'elle dans sa correspondance avant le 16 juillet 1736, jour où il écrit à son agent d'affaires, l'abbé Moussinot : « Faites-moi, mon cher abbé, l'emplette d'une petite table, qui puisse servir à la fois d'écran et d'écritoire, et envoyez-la de ma part chez M'* de Winterfeld, rue Plâtrière. » Souvenir de peu de prix, si on l'estime au taux de la libéralité de Voltaire, qui, le 30 du même mois, adressait à Moussinot ce post-scriplum inédit : « La petite table avec écran que je vous ai supplié d'acheter pour M** de Winterfeld est une bagatelle, n la faut très-simple et à très-bon marché! » — Nous ne comptons pour rien la mention de 1753, dans le Supplément au Siècle de Louis XIV (2) : là Voltaire défendait moins son ancienne maîtresse que lui-même contre les attaques de La Beaumelle. Ses maîtresses, du reste, il en fera toujours assez bon marcIié, et se montrera toute sa vie un triste amoureux.
VOLTAIRE AU TEHPLB
Dans l'étude de maître Alain, Voltaire ne prenait de la/waiique que ce qu'il lui en fitudrait un jour pour ses propres
(1) Dialogue entre madame D. et sa fille P. ; Lettres historiqvet et galantes, t. IX, p. 344. — (2) Œuvres de Voltaire, t. XX, p. 540.
aJBfaires, et U se mettait peu en devoir d'arriver à une charge de robin. Là, parmi ses compagnons de basoche, il avait trouvé ce Thieriot, son ami de toute la vie, passionné comme lui pour le spectacle et les vers, et les deux jeunes gens, se débauchant Fun et l'autre, laissaient Tantre de la chicane pour les coulisses des théâtres. Dès cette année 1714, Voltaire connaissait la Duclos, à qui il dédia son graveleux Anti-Giton (1), dédié plus tard à la Lecouvreur.
Puis il était rentré au Temple, que lui avait ouvert autrefois l'abbé de Châteauneuf. Il ne bougeait guère de la compagnie des Ghaulieu, des La Fare, des Gourtin, des Servien, des Sully. En l'absence du Grand-Prieur, exilé à Lyon en 1706, et qui ne devait rentrer en son prieuré qu'à la mort de Louis XIV, la société siégeait à l'hôtel de Boisboudrand, et était présidée par Ghaulieu. Composée en grande partie de vieillards, elle n'eu était pas plus sage ; au contraire, la mort prochaine n'y était qu'ime excitation à la débauche. Libertins dans tous les sens du mot, quoique la plupart ecclésiastiques, ces vieillards n'épargnaient ni l'Eglise dont ils dévoraient les riches revenus, ni les mœurs dout ils étaient la satire vivante, ni le gouvernement qui les avait tolérés durant la faveur des Vendôme, et qui les subissait maintenant que l'impiété avait jeté le masque et ne se contraignait plus. A table ou dans les coulisses de l'Opéra, leurs galeries, ils daubaient sans se gêner les ministres du roi, son confesseur. M"* de Maintenon, le roi lui-même. Un soir, à l'Opéra, l'abbé Servien, fils du surintendant et oncle par sa mère des Sully, « décrié par ses débauches, dit Saint- Simon, à ne l'oser voir, » retourna à contre-sens le refrain d'un prologue à l'honneur du roi, et le chanta tout haut d'un air ridicule (2). Exilé, il revint bientôt à Paris, et, au commencement de 1714, il se fit enfermer à Vincenries, où Voltaire, son ami, et l'ami de ses neveux, lui adressa une de ses premières £{^tres (3). La mort du roi le tira de sa prison et ramena de
(1) ŒuffTêiy t. XIV, p. 5. — (2) Mémoires de Saint-Simon, Paris, 1857, t X, p. 224, et XI, p. 29, et Journal de Dangeau, t. II, p. 63, 8 novembre 1687, note de Saint-Simon, r- (3) Œuvres, t. XIII, p. 6.
Fexil le chenalier de Vendôme. Dès lors la société ftit au complet. Ceux que la mort arait enlevés , comme Gh&teauneuf, étaient remplacés par de nouveaux venus, tds que l'abbé de Bussy, Caumartin, le chevalier d'Aydie, le chevalier de Gaux, le bailli de Froullay, d'Arembei^, le président Hénault, etc. , qui se groupaient autour du vieil Anacréon du Temple. D'abord le , Grand-Prieur envoyait s(»i souper chez Chaulieu, à l'hôtel de Boisboudrand, puis il réunit les convives au Temple même. Dans l'entière liberté de la Régence, reconnaissante envers les Vendôme qui l'avaient préparée, il y eut au Temple continuité de fêtes et recrudescence d'orgie. Commencées le soir, les séances bachiques duraient jusqu'au jour ; quelquefois même, un souper ne finissait qu'à l'heure où devait commencer l'autre. Voltaire était de ces soupers. « Je sais, se fait-il dire par François 1*% dans une Epître à Vendôme,
« Je sais que vous avez ITionneop,
Me dit-il, d'être des orgies
De ceilain aimable Prieur,
Dont les chansons sont si jolies (1).
En 4706, à l'époque où Châteauneuf l'avait présenté, il n'avait fait qu'entrevoir Y Altesse chansonnière^ cette année ayant été précisément celle de l'exil du Grand-Prieur; mais, en 1715, il trouva dédommagement dans l'accueil gracieux que lui fit le maître du Temple. C'est là qu'il a puisé sa philosophie, qui ne juge de l'homme et du monde qu'au point de vue du plaisir (2); c'est là encore qu'il s'est fait sa langue impie et obscène. Là, en effet, l'orgie n'était bonne qu'assaisonnée d'impiétés et de gravelures, et elle n'était complète que si l'on roulait sous la taUe. En vain Voltaire, que la faiblesse de son tempérament condamnait à une demi-abstinençe, consçiHait une sorte de modération :
f Vn peu pins d'hypocras, nD peu moins d'eftQ-de-vie (3};
on le laissait dire, et onsegorgeaitàrendrejalouxles Romains
(1) Œuvres, t. XIII, p. 15.— (2) ÉpUre à Vàbhé de,,, (Servien ou Bossy , Œuwresj t XIII, p. 17 (1716 ou 1717). — (3) ÈpHre à d'Arvmlmg (1715), iKwores, t XIII, p. 21.
de la décadence. Par exemple, où Voltaire ne trouvait jamais d*excès et ne cédait sa part à personne, c'était dans les conversations licencieuses, soit sur les femmes, que Ton voulait galantes et non dévotes, soit sur les directeurs, aujourd'hui Quinquet (1), demain Couette, à la fin tragique (2).
Notons, toutefois, qu'il y avait là licence plus qu'impiété systématique, ou, du moins, que l'impiété y était personnelle et sans dessein de propagande. Si le Temple a été pour Voltaire une école d'impiété expérimentale, ce n'est qu'en Angleterre qu'il fera son cours d'incrédulité; ce n'est qu'à partir de Londres qu'il courra sus à Vinfâme.
Notons encore que, dans cette société du Temple, l'esprit surnageait à l'orgie. Ces vauriens étaient poètes ou lettrés, ces pourceaux d'Épicure étaient gens de goût. Quelquefois, on fal sait trêve aux propos licencieux pour une lecture ou une dis cussion purement littéraire. Un jour, raconte Voltaire à La Harpe (juillet 1772), au temps de la publication des fables de La Motte (ni9), les convives du Temple les traitaient avec le plus grand mépris, assurant qu'elles n'a^pprochaient pas des plus médiocres de La Fontaine. Voltaire leur parla alors d'une nouvelle édition de ce même La Fontaine, contenant plusieurs fables inédites. « Je leur en récitai une, ajoute-t-il ; ils furent on extase ; ils se récriaient. « Jamais La Motte n'aura ce style, disaient-ils : quelle finesse et quelle grâce! On reconnaît La Fontaine à chaque mot. » — La feble était de La Motte. » — Voltaire oublie d'ajouter que les convives de Vendôme, s'étant fait répéter la fable, ne reculèrent pas devant une palinodie et la trouvèrent détestable.