‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 6 sur 40 · VOLTAIRE A SAINT-ANGE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A SAINT-ANGE

Au sortir de ces sociétés brillantes, après une nuit d'orgie, comment Voltaire aurait-il pu s'enfermer dans l'ombre et la

(1) Èpitre à une iamt tm peu monàaine et trop dévote (HiS), Œuwre$,U XlIIf . p. 19. -^ (2) ÈpUre à tnadame d$ 0... (1716), Œuvret, t XIU, p. 31.

poudre du greffe? Aussi laissait-il là maître Alain et ses dossiers pour courir à quelque fête nouyelle, ou il ne s*enfermait que pour faire des vers. Son père était désolé et songeait encore à quelque mesure de rigueur. La désolation du vieillard fut au comble à l'apparition du Bourbier (1714), qui suscita tant de colères et de projets de vengeance. Il allait demander contre son coquin de fils une autre lettre de cachet ou un nouvel ordre d'exil, lorsque le jeune Caumartin, un des habitués du Temple et des amis de Voltaire, obtint du père irrité la permission de /emmener à Saint-Ange, sous prétexte de l'arracher à ses compagnies et de lui fournir une retraite et des conseils qui l'aideraient à prendre une sage résolution. Voltaire partit donc pour Saint- Ange, près de Fontainebleau, château bâti par François 1*' pour la duchesse d'Étampes, qui était passé dans la maison des Caumartin. Là, en effet, ses résolutions d'avenir se fixèrent, mais non dans le sens qu'aurait voulu le vieil Arouet. A Saint-Ange il trouva le vieux Caumartin, l'ancien élève de Fléchier, qui le nourrit d'histoire et de littérature.

Né en 1653, mort en 1720, Louis-Urbain de Caumartin, ancien intendant des finances et conseiller d'État, avait rempli les plus hautes charges de manière à s'attirer les louanges même des poètes satiriques. Boileau a dit, dans sa xv satire :

Chacun de Téquité ne fait pas son flambeân; Tout n'est pas Caumartiny Bignon, ni Daguesseau.

Et Jean-Baptiste Rousseau, dans une ode qu'il lui adressait, l'a proclamé

Dîgne et noble héritier des premières vertus , Qu*on adora jadis sous l'empire de Hhée.

Et ce ne sontpas làhyperboles de poëtes. Saint-Simon (1) nous a tracé de lui, à plusieurs volumes de distance, deux portraits, d'accord entre eux et avec les peintures des amis : c C'était un ^rand homme, beau et très-bien fait, fort capable dans son métier de robe et de finance, qui savait tout, en histoire, en généalogies, en anecdotes de cour, avec une mémoire qui n'ou-

(l) Mémoires (1858), 1 1, p. 409, et t. XVIII, p. 74.

Mait rfen de ce qu'il avait vu ou hi, jusqu'à en citer les pages sur-le-champ dans la conversation, n était fort du grand monde, avec beaucoup d'esprit, et il était obligeant, et au fond honnête homme. » Si plein de fatuité lui-même, Saint-Simon ne lui reproche que d'avoir porté « «ous son manteau la fatuité que le maréchal de Villeroy étalait sous son baudrier, » et d'avoir été « le premier homme de robe qui ait hasardé le velours et la soie. » Ce que Saint-Simon et tous les contemporains exaltent surtout en lui, c'est sa mémcnre prodigieuse, sa science unique de toute l'histoire de son temps, et le charme de sa con* versation et de son commerce. Voltaire a <lit de «on côté :

GanmarHn porte en 60o «enreaii

De son temps l'histoire i^Ttnfe ;

Gaumartin est toujours noavean

A mon oreille qu'il enebante ;

Car dans sa tète «ont èerifs

Et tous les faits et tous les dits

Des crrands hommes, des beaux espt •:<-

Mille chainunkes bséfateUes,

Des chansons vieilles et nouveUâ»,

Ei les annales immortelles

Des lictteiiles de Paris 03.

Pour s'entretenir ainsi jusqu'à la fin, Caumartin avait rassemblé dans son château de Sdnt-Ange une riche bibliotlièque, et il en avait transformé presque toutes les salles en une sorte de musée qui lui mettait sous les jeux et lui r^idait toujours présents les souvenirs historiques dont sa mémoire était remplie. Voltaire prit naturellement près de lui le goût de l'histoire, et il puisa dans sa conversation plus d'une anecdote et d'un jugement de son Siècle de Louis XIV. Eils d'un frondeur et d'un ami de Retz, Gaumartin avait vu à l'œuvre tous les acteurs du drame, et ce qu'il n'avait pas vu de ses yeux, il le tenait de ces acteurs eux-mêmes. H ne tarissait pas, notamment, sur ^iri IVet sur Rosny, et il inspira à son hôte la première idée de la Henriade.

C'en était bien assez pour captiver Voltaîre. Galant, de plus, et aimant fort la bonne chère, Gaumartin le retenait par d'au-

(1) Epdre à jr. le Prince de Vendâme (1716 ou 1717), Œuvres, i. XIII, p. 13.

Ires plaisirs, capables de lui faire oublier les nuits du Temple. Dans TÉpltre au Grand-Prieur dtée tout-à-l'heure (1), le poète se fait raconter par François P' toutes sortes de choses d'une galanterie malpropre, et il décrit son carême, passé gaiment à Saint-Ange « avec faisans et perdrix, » au lieu des « harengs saurets et salsiiis, » que mangent à côté de lui les moimê et les cngots. Fort goûté de Gaumartin, qui n'avait jamais rencontré si spirituel auditeur, le goûtant fort de son côté, il trouvait encore à Saint- Ange très-bonne compagnie : le fils de son hôte, du même âge que lui, et son frère, l'abbé de Caumartin,le futur évéque de Blois, si spirituel lui-môme, celui-là qui, en 1694, recevant à l'Académie Clermont-Tonnerre, évoque de Noyon, avait raillé avec une si fine ironie les prétentions aristocratiques du récipiendaire.

Enfin, Saint- Ange lui était une retraite commode pour échapper aux reproches de son père et aux vengeances de ses ennemis, un alibi plus commode encore qu'il se hâtait d'invoquer, lorsqu'on lui imputait certaines ordures qu'il répandait à Paris.

H ne paraît pas néanmoins avoir fait, cette première fois, un long séjour à Saint-Ange, ayant à revoir ses amis du Temple, et à négocier la représentation de son Œdipe^ dont il s'occupait déjà. Mais il y retourna plus d'une fois, de Sully ou d'ailleurs, et il prit l'habitude d'aller s'y reposer des fatigues de la vie parisienne.

PREMIER EXIL A SULLT

Tout à coup il se vU arracher à cette vie par un nouvel ordre d'exil. Parmi les petites infamies qu'il faisait courir à Paris, il y avait deux couplets sur les habitudes incestueuses que le

(1) Cette Êpltre, nâte pcr tow les édHeon «oos la Mé de t718, ne petit dtre que de 1716 oa 1717 , puisqu'elle a été écrite pendant un caràme passé à Saint- Ange, et que, pendmt le carêaae 4& 1715, Polmaile Primer, eioom eiflé à LyoQ, n'a;fait pa admettre V<dtairo4 ses crgie$.

bruit public imputait au duc d*0rléans et à sa fille la duchesse de Berry (1). Ces couplets, qu'il a toujours désavoués, lui ont été attribués avec non moins de persévérance par Cideville, et personne ne doute aujourd'hui qu'il n'en soit l'auteur. Le 5 mai 1716, un ordre signé du Régent l'exilait à Tulle. Son pèreobtitit qu'il fût envové à Sully-sur-Loire, où il avait quelques membres de sa famille. Le père espérait que les parents exerceraient sur lui une heureuse influence, et le ramèneraient à des pensées plus sages.

Le château de Sully, situé à quelques lieues de Gien, était une création de Rosny, qui l'avait acheté de la veuve de Claude de la Trémoille. En 1716, on y voyait encore la grosse tour où Rosny avait établi une imprimerie clandestine pour ses Économiesy le cabinet où, chaque matin, il dictait ses Mémoires à .quatre secrétaires, la chambre du roi aux proportions colossales; en un mot, rien n'y était changé que la vie qu'on y menait. Au lieu des. habitudes austères d'autrefois, du silence grave et triste, à peine interrompu par le tintement de la grosse cloche, quand, taciturne et sortant de son cabinet, Sully, précédé de ses gardes et suivi de ses pages, passait au milieu de ses gens, ce n'était plus que jôiesbruyanteset fêtes tumultueuses. Le châtelain d'alors était Maximilien-Henri de Bethune, né en 1669, connu, du vivant de son aîné, sous le nom de chevalier de Sully, et devenu, à la mort de celui-ci, en 1712, héritier du titre ducal de sa maison. Sa jeunesse s'était passée au Temple, où il avait été introduit par son oncle l'abbé Servien, et où, se laissant aller à l'entraînement d'une nature voluptueuse, il avait suivi la discipline de Chaulieu et du Grand-Prieur. Du reste, « homme aimable, dit Hénault, qui se ressentait d'avoir vécu avec des gens d'esprit et de goût, comme un flacon où il y a eu de l'eau de Luce s'en ressent (2). » — « Quoique gros, dit à son tour Saint-Simon (3), c'était le meilleur danseur de son temps, son visage et sa figure étaient agréables, avec beaucoup de grâce et de douceur. Tou-

(1) Œuvret, t. XIV, p. 317. — (2) MémoireSy Paris, 1855, p. 86. — SuUy mourut en 1729, laissant pour veuve la fille de la célèbre madame Guyoo. Celleci ne mourut qu'en 1736. — (B) Mémoires, t. XV III, p. 155.

jours pauvre, toujours rangé, et se soutenant de peu avec hcmneur, peu d'esprit mais sage, et avait servi toute sa vie avec beaucoup de valeur, et peu de fortune. >

Attirés par la beauté et les habitudes du lieu, tous les épicuriens spirituels s'abattaient à Sully : FEspar, La Yallière, Guiche, Roussy, Périgny, Fabbé Courtin (1). Quand Voltaire y arriva, il fut installé dans une tour assez sombre, où Chapelle avait demeuré, c'est-à-dire s'était enivré deux ans de suite (2). n évoquait Fombre de Chapelle, qu'il priait de lui inspirer les petits vers dont il payait ses frais d'hospitalité, et les vives saillies dont il animait toutes les fêtes. Ces fêtes, des nuits blanches comme à Sceaux, il les racontait à ses correspondants, ou les chantait en des madrigaux adressés à madame delà Yrillière, à madame de Listenai (3), aux dames qui en avaient été les principales héroïnes. Il écrivait à tous ses amis du Temple, à Fabbé de Chaulieu, à l'abbé de Bussy,

à Bussy,

Ornement de la bergerie, Et de TEglise de rAmonr;

Galant prieur de Trigolet, Très-aimable et très-frivolet (4);

qui, plus heureux que son père, le disgr&cié Bnssy-Rabutin, gagnait à ces mœurs, sans même croire en Dieu (5), Févêché de Luçon. Il se mettait de compte à demi avec Fabbé Courtin, poète en titre et d'ofQce de Sully :

Gras, rond, gros, courte séjourné»

Citadin de Papimanie, Portant teint de prédestiné^ Avec la croupe rebondie;

non pour entrer en part de cet embonpoint, quelque besoin qu'il en eût, lui,

Dans Papcfigue né,

Maigre, long, sec et décbamé.

N'ayant eu croupe de sa vie;

(!) C'est Voltaire lui-môme qui les énumère dans son ÈpUré àmûâame dé Gonirin (!71G), Œuvres, t. XIII, p. 25. — (2) Lettre du 15 juiUet 1716, à l'abbé de Chaulieu. — (3) Œuvres, t. XIV, pp. 315, 316. — A madame de Mîmeure, lettre de 1716. — (4) Œuvres, t. XIII, p. 39. — (5) Marais Journal et Mémoires^ 1864, t. III, p. 37.

01 IITIE PtlMlER (1694-1734)

mis pour écrire au Grand-Prieur une lettre moitié yers^ Bnilié prose, se chmi|;ieairt des rers et laissant }a pn>se à srai collaborateur, qui, petit poftte hii-même, aurait encore pu lui ! foomir quekpies rimes. €e gulls écriTaient au Grand-Prieur, sur les « amours de Paphosct mômeëe Itoence, » ne se peut Fépéler, maïs nMmtre une fois de pins ce cpi'était la bonne compagne de ce temps, et ^ins ipiels milieux oorraptears s*€st passée la jeunesse de Voltaire.

Étourdi d*abord par cette vie Toltq^tueuse de Sully, charmé de cette sociéÉé de gens d'esprit, de belles dames, de diasseurs^ auxcpiels il se mêlait sam fak« ^rand mal au fibier; car, di-^ sait-il,

5e strîs fbrt Hen près ^' Apollon, Mais assez nai avee Bjubb;

diassant donc peu, mais versifiant beaucoup, et rimant tout ce que le hasard offrait à son imagination; choyé pour son esprit, flatté dans sa vanité aristocratique, les premiers jours à Sully lui parurent très-doux. Aussi voulait-il qu'on vît dans Tordre du Régent, moins une sentence d'exil qu'une permission de retraite déUcieuse. Toutefois, ajoutait-il, «n'allez pas, s'il voi» plaît, publier ce i>onheur d<mt je vous fais confidaioe, car on pourrait bien me laisser ici assez de temps pour y poai^oir devenir malbeureux. y> Déjà la tranquillité dont il jouissait ressemblait à l'ennui, à s'y méprendre (1). Le vrai est «fu'il commençait «c à s'ennuyer beaucoup, » comme il l'avouait à La Faye. Ce fut désormais le thème cpi*il broda en écrivant à tous ses intimes. Le 18 juillet, il écrivait à Chaulieu : « Je vous écris du séjour du monde le plus aimable, si je n'y étais point exilé, et dans lequel ft ne me manque, pour être parfaitement heureux, que la liberté d'en pouvoir sortir. » Même antienne à la marquise de Mimeure : « n serait délicieux de rester à Sully, s'il n'y fallait rester. » Le Régent seul pouvant le tirer d'un exil où l'avait envoyé le Régent, il lui adressa, sur le conseil de Chaulîra, une Épttre (^ couiUsanesque, où il élevait un txùm à oe

DÉBUTS DE VOXTàLRE DANS LE MONDE £3

prince sur les dé bris du trône deLouis XIY; et, après des éloges hyperboliques, il ajoutait :

O M de ^i sK^lmiem «nQpnuié i'ûBmfe, Toi de gui j'attendais ma gloire et moa apin^ I^e cfaaiAerai-je dose que le boiîhenr d*aulrai ? £■ pwBnant ta iKrIm, pUfaWM-je ma mmèrel Bienfaisant envea toai, «dvqes oum aeol aévàBe» D^un exil rigourenz tu m'imposes la loi, fâms fose 4e foi-mème en appeler àtoi.

IS, plus fièrement, il demandait, non point démence, mais justice, au nom même de cette Épitre dont le ton, disait-il, ccmtrastait avec les couplets dont il était accusé :

Vois £e que ïou m'in^te, et voi0ceqaej*écxk.

C'^etit ce qu'il écrmît encoreau duc ée Braoïcas, un des faroris du Régent, en lui soumettant son Épitre : « Je me me plains point d'être exilé, mais d'être soupçoniié de yer% infâmes, également indignes, j'ose le dire, de la façon dont je4)ense et de celle dont j'écris (1). » Ce qm fait tort à la noblesse de ces protestations, c'est qu'il était vraiment, stnvant son mot, « de ces coi^ts rinfiiue ci yil awtettr, » Une priait pas moins te duc de firancas de fauure line son Ë^e am Bêlent dass un moment laiwable. Prière semUaUe an marquis d'Qssé (^9 jmU^), qa'il suppliait encore de lui dire son seatimenl sur cetle Êfiire etde . la lui reairojer accompagnée de ses aotes. Bans ma procès aapinès du Réjg&aXj «cette Épttre était la pièce juattresse. Soit effet du plaidoyer, ^oit internention de i^aîasairîs avocate, le Bégent se laissa ilédûr, «t Yoltaii^ reYi^à Paris aHoammenoemeKt del21X

vn

TOLTAIRE A LA BASTILLE — LE NOM Dl TOXTAIKE

n aUa se loiger, non pas clieE son père, mais daas anenuôson l^ffnie, rue de la Calandre, aa I^aBier-YcirL 21 ne put se tenir

(1) II s'est défendu aussi d'êlie Tantear ^dei coqplefe orduiîen, j>ar un oooplet m HégeoEt phm ordui^er encore, où il prenait ce mâme BransM à témoin fit «a- TbuSi les JèsmleB ses iq^res (Œuvres, t. XIV^ p. 3ilt$,

longtemps en repos, et ne resta pas plus de quelques mois en liberté.

Malgré son Ëpttre au Régent et tous ses compliments à ce prince, il ne l'aimait guère et lui gardait rancune. Perdu dans le groupe des Roués, pour mieux cacher ses coups de vengeance, il décochait de là hien des traits qui mettaient la police en émoi. Après la mort de Louis XIV, il avait paru une pièce, les fai uu, imitée d'une pièce semblable de l'abbé Régnier, de l'Académie Française, satire violente du règne du grand roi. Là on avait vu les prisons regorger de victimes, le peuple esclave, le soldat crevant de faim, les villes gémissant sous le poids des impôts et la tyrannie cupide des traitants, le démon sous l'habit d'une femme, Port-Royal violé et démoli, etc. Que n'avait-on pas vu?

J'ai vu, c'est dire tout, le jésuite adoré I

Et la pièce finissait par ce vers : **

J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans (1).

Cette pièce, depuis longtemps oubliée, fiit remise au jour en nn, et imputée à Voltaire, âgé alors de vingt-trois ans, et qui en avait environ vingt-et-un au moment présumé de sa composition. En réalité, elle était d'un nommé Le Brun, poëte du Marais, auteur de l'opéra à'Hippocrate amoureux. (Euvre évidemment d'un sectaire, peut-être était-elle attribuée à Voltaire, comme une sorte d'œuvre de famille, en haine de son frère, janséniste ardent. A l'en croire, c'est pour ces vers qu'il aurait été arrêté, et sa justification ne lui serait venue qu'un peu tard, du fait même du calomniateur, qui lui aurait signé, les larmes aux yeux, le désaveu de sa calomnie, en présence d'un secrétaire d'État (2).

En cela Voltaire mentait sciemment, car, d'après des rapports de police qui lui durent être communiqués, toute autre fiit la cause de son premier emprisonnement à la Bastille.

(1) La voir. Œuvres, t. I, p. 325. — (2) Lettres sur Œdips, {*• Lettre, Œw vrsst t. II, p. 13. — Voltaire a beaucoup varié dans ce récit, comme en le voit 4ans kt notes de l'édition Beucliot.«

Avant toute discussion, il est démontré que le R^eut, qui avait laissé insulter Louis XIY dans TÉpltre à lui adressée par Voltaire, et avait même payé cette insulte de la liberté du poète, ne pouvait pas punir, sur ce même poète, une nouvelle insulte au monarque dont il détestait la mémoire. Beaucoup moins noble, la vengeance du fanfaron de vices était, cette fois encore, toute personnelle. La vraie cause de la détention de Voltaire fut une petite pièce latine. Régnante puero (1), en style d'inscription, qu'il fit courir en mars 1717, et dont il eut l'audacieuse imprudence de se vanter. Cette pièce, dirigée contre le Régent, et renouvelant les accusations de poison et d'inceste, est en prose, et non en vers, comme on l'a dit. Ce qui a donné lieu à cette méprise, c'est qu'on trouva, dans les papiers de Voltaire, un projet de vers latins, toujours contre le Régent, dont Bcuchot (2) n'a pu lire que quelques lignes sur une copie altérée, et que M. Léouzoï^Leduc a reproduit en entier d'après un manuscrit de Saint-Pétersbourg (3). Ce projet n'a pas dû causer l'emprisonnement de Voltaire, mais il a bien pu contribuer à la pi'olongation de sa captivité ( i).

Après une première pénitence très-douce et un pardon trèsclément, cette récidive jeta le Régent dans une grande irritation. Un jour, dit-on, qu'U se promenait dans le jardin du Palais-Royal, on lui montra Fauteur prétendu de ces pièces satiriques. Il le fit approcher : « Monsieur Arouet, lui dit-il, je gage vous faire voir une chose que vous n'avez jamais vue. — Eh quoi donc. Monseigneur? — La Bastille. — Ah! Monseigneur, je la tiens pour vue. » Néanmoins, le 16 mai, sur un ordre donné par le Régent à la Vrillière, il fut arrêté par le lieutenant de police, Marc-René Voyer d'Argenson, père de

(l)Oola trouve au tome XIV, pag. 47, da Recueil manuscrit de Maurepas, et Œuvres de Voltaire, t I, p. 327. — (2) Œuvret de Voltaire, L I, p. 327. — (3) Études sur la Russie, p. 356. — (4) Duvernet dit encore, p. 43, qu'on attribua à Voltaire une Ode contre la Chambre de justice ( Œuvres de Voltaire, t XII, p. 411), érigée, en 1716, pour jugT les malversations des financiers, et que le Régent, ayant réformé la moitié des chevaux des écuries du roi, on fit honneur au jeune poète d'une épigramme où il était dit qu'on eût mieux fait de supprimer la moitié des ânes dont on avait entouré Sa Majesté. — Tous ces bruito, recœllia peut-être de U bouche de Voltaire, ne reposent sur rien d'officiel.

66 LIVRE PREMIER Cl694-{734)

ses deux condisciples de Louîs-Ie-Gran J , gendre et beaufrère des Caumartin, et condfut fe jonr même à la IfestiHe. C'était te jour de la Pentecôte. Le commissaire de police Isaheaxi s'kssura en même temps de ses papiers. On mît dans cette aJBaîre im tdle précrpîtatron, cpi''on ne permit pas au prisonnier d'emporter la moindre cbose ayec hri, si bien que, le 21 suivant, 3 dut réclamer plusieurs oftjetscte première nécessité.

n résulte des pièces de poKce que les écrits satiriques ne furent pas la seule cause de son arrestation. H avait été dénoncé par un espion nommé Beauregard, qui raconte, dans un Mé^ moire instructif des discours que m'a tenus le sieur Arroy {sic) depuis qu^il est de retour de chez M. de Caumartin (1), la conversation suivante : « Il me demanda ce qu'il y avait de nouveau. — Quantité d'ouvrages, lui répondrs-je, sur le duc d'Ch*léans et sur sa fille. — Les a-t-on trouvés beaux? demanda-t-il en riant. — Pleins d*eqprit, et c'est pour cela qu'ion les a mis sur votre compte, mais je n'en crois Tien. — Vous auriez tort; mais, pour empêcher qu'on me les im|mtât, j'ai quitté Paris dans le camavad, et je suis resté deux mois chez M. de Caumartin (2), d'où f ai envoyé les ouvrages à Paris, après les lui avoir montrés. Et ce n'est pas tout : ne pouvant me venger du duc d'Orléans d'une certaine façon, au moms je ne l'épargnerai pas dans mes satires. — Et pourquoi? — Comment? répondît-il en se levant comme un fiirîeux de son lit, vous ne savez pas ce que ce... là m'a fait? Il m'a exilé parce que j'avais feit voir que sa Messaline de fille était, etc. >

Le lendemain, Beauregard, en présence de l'ami d'Argental, obtint l'aveu de la paternité du Régnante puero^ composé, aurait dit Yoltaire, non diex CaumartiD, mais bien avant son départ pour Saint-Ange. Deux jours phts tard, toujours en présence du comte d'Ai^^tal, Voltaire se reconnut de nouveau l'auteur du Megnante puero^ que Fespion, poiEr le piquer, disait être d'un

(l)Le ¥0îr, Œkvres de Voltaire^ t I, p. 32S. ^(2) Delà on démit pent-êbe condure que TÉpître au Granâ-Prœnr, cilée plos bast, p. 59^ est de f 7f 7, piÔBqoi^ cctlc année-Iâ, Voltaire a passé certaguciueut le cartoie à Saint-Ange.

DÉBUTS t>K T0LTAIRB lAllS LB MONDE iP

professeur èes Jésuites. H qouta et noutrites kifiuHks sdt la iteches8e de Berry, qu'A réjiaiidîÉ dans tovA Paris, « et fuantié d'autres diseoars» dit cA finissant Fesi^n, qœ la papier ne saurait souflHr. »

CTest suree Mémoire de Beanregard, qêe lofommissakv Isur beaufit un Rapport (<), comme ayant assisté hû-mème aux (xmyersations. Isabeau ajoutait qu'ayant demandé à Voltaire, le }(mr de son arrestation, s'il n'y arait rien de compromettant dans ses papiers, eehn-ci aurait répondu : « Non, car, lieuressèment pour moi, Fexempt ne s'est point sa^ de la eulotte où étaient vers et ehansons, et je suis monté aux lieux, oh f ai tout jeté. 2> feabeau se hâta de làire fouiller les lieux, mais on ne trouva rien, et le naïf commissaire suppose qœ Voltaire n'avait ainsi parlé <r que par âcreté d^'esprit et pour donner des mouvements inutiles (2). »

Sur ce Mémoire et ce Rapport fut rédigé le procês-vérbal ^embastillement (8), signé, entre autres, de M. d'Argenswi et du commissaire Isabeau . Voltaire a raconté hn-méme sa prison dans son petit poème de la Ba^HUâ (4), qu'il lermine par une malédiction contre Marc-R^fié :

Que qnalqna par le boa Di^a irons le reoidel

Ni les malédictions, ni les louanges de Voltaire ne peuvent être prises au sérieux, car il se contredit sur tout et sur toi». Ainsi, ce Marc-René, maudit en 1717, sera traité, en 1752 (5), Â* homme cn^bU de tou$^ ce que Voltaire expliquera em disant : M U fut depuis dans le ministère; et il eàt été Ixm général d'armée. La place de lieutenant de police était au-dessous de sa naissanee et de s(m mérite. » Dans le même ouvrage (6), il défendra le Régent contre les accusations d'empoiscmnement qu'il

(1) Lb voir, Bûtoin à» la détention cU» fKStoaephm^ pur DèlorI, 1829, t II, p. 23. — (2) Rapport du 21 mai. Œuvres de Voltaire, 1. 1, p. 329. — (3; Le voir, IWerl, I. IL p. 24i — (4) Œntvree, t. XII, p. ^. — (S) Siède de Louis XIV^ <îh. XXIX, Œwores, t. XX, p. 247. — Marc-René est loué encore dans \% polit poëme de la Police sous Louis XIV, Œuvres, t. XII, p. 7; mais ce poème est jwt'tlic de Lntie plutôt q«e de Voltsireb — (6) Cb» xxvn, OÉmrm, U XX, p. 208; et Suptêémmi^ iMà^ m. 337.

68 LIVRE PREHIIEH (1694-1734)

avidt lui-même vulgarisées, ce qu'il avait &ît déjà, en 1733, dans 'son Epitre sur la calomnie (1), et, en 1738 (5 août), dans sa correspondance avec Frédéric. Enfin, en 1768, dans son Pyrrhonisme de l'histoire (2), ce n'est plus le Régent seulement qu'il défend contre les Philippiques^ c'est la duchesse de Berry, qu'il reproche à La Grange d'avoir traitée comme Suétone avait traité Messaline. Or, lui-même, qu'avait-il fait autre chose?

Quelle fut sa vie à la Bastille? On a prétendu que, quelques mois après son entrée, il fut mis dans la tour de la Basinière, et que là il fit le plan de la Henriade et en écrivit même le deuxième chant, auquel il n'eut pas ensuite à changer un seul vers (3). Récit difficile à croire, lorsqu'on ajoute qu'il y resta sans encre ni papier. Il est vrai qu'Hénault prétend (4) qu'il aurait écrit entre les lignes d'un livre, sans doute avec un crayon échappé aux yeux de ses gardiens.

Ce qui n'est plus douteux, mais certainement faux, c'est qu'il ait dû sa liberté au succès de son Œdipe. Ravi d'admiration, le Régent aurait aussitôt ordonné de lui ouvrir les portes de la Bastille, et l'aurait admis, le lendemain, à lui faire sa cour. « Soyez sage, lui aurait-il dit en le recevant avec bonté, et j'aurai soin de vous. » A quoi Voltaire aurait fait la réponse connue : « Merci, Monseigneur, mais je supplie Votre Altesse de ne plus se charger de mon logement. » Suivant Condorcet, à son accueil bienveillant, le Régent aurait même ajouté une gratiftcation.

Il y a quelque vérité au fond de tout cela, mais confusion dans les circonstances. Voltaire est sorti de la Bastille le 14 avril 1718, et Œdipe n'a été joué que le 18 novembre suivant. Ce n'est donc pas sur le succès d'Œdipe^ mais plutôt sous le sharme du poème de la Bastille^ et peut-être aussi sollicité par Ja famille et trouvant le jeune poëte assez puni, que^'le Régent le rendit à la liberté. Mais c'est bien après Œdipe^ et non au sortir de la Bastille, qu'il lui accorda une gratification pécuniaire.

(1) Œuvres, T. XIII, p. 100. ~ (2) Gh. xvi, des Diffamations, (VtMpret, t. XLIV, p. 430. —(3) Duvepncl,p. 46. — (4) Mémoires, p. 33.

Une note de police du temps nous fait de Voltaire ce poN V .trait : « Arouet de Voltaire est grand, sec et a l'air d'un satyre. C'est un aigle pour l'esprit, et un fort mauvais sujet pour les ^sentiments (1). » Il avait donc déjà pris ce nom de Voltaire, sous lequel il est désormais connu. Si l'on pouvait ajouter foi à l'auteur du Voltariana (2), il l'aurait pris dès le temps de son commerce avec Pimpette, à qui il aurait écrit, en post-scriptum à une lettre signée Yoltaire : c Ne t'étonne pas, ma chère, de ce changement de nom : j'ai été si malheureux avec Tautre que je veux voir si celui-ci m'apportera du bcmheur (3). » Quoique l'auteur prétende avoir eu la lettre entre les mains, cette lettre est peu authentique, ne se trouvant pas parmi celles que nous a conservées la mère. Une seule chose est certaine, c'est qu'à partir d'Œdipe (4), il ne signa plus et ne se fit plus appeler que Voltaire, dédaignant désormais le nom d'Arouet. Le 2 mai 1741, il écrivait à l'abbé Moussinot : c C'est de Lille que je vous envoyai ma signature en parchemin, dans laquelle j'oubliai le nom d'Aromt^ que j'oublie assez volontiers. Je vous renvoie d'autres parchemins où se trouve ce nom, malgré le peu de cas que j'en fais. » Et c'était le nom de son père !

D'où venait le nom plus sonore qu'il adoptait, nom qui a tant retenti dans la postérité? D'un bien de famille, a-t-ondit ; — bien qui n'a jamais existé dans la famille ni des Arouet ni des Daumart. — De Volterra, ville de Toscane, suivant Chevrier ; — ville où il n'a jamais mis le pied pas plus que dans aucune autre ville d'Italie, et dont il aurait pourtant pris le nom par reconnaissance des soins qu'il y aurait reçus pçndant une maladie. — Simple contraction, ont dit quelques-uns, du surnom de petit Volontaire^ qu'on lui donnait dans son en£mce, tant pour le distinguer de son atné que pour exprimer son entêtement.

(i) Delort, t. II, p. 30. — (2) Èpitre dédieaknre, p. i, note. — (8) U aurait dit encore : « J'ai changé mon nom d* Arouet en celui de VoUaire, afin de n'être pas eonfonda avec le malheureux poète Roi. » La confusion t'explique par la prononciation qu'on devait donner dans le temps au nom d* Arouet, que Beauregard, nous l'avons vu , écrivait Arroy. — (4) La Dédicace à Madame est signée Arouet de Voltaire. — Quelques mois auparavant, U avait signé Voltoire tout court une lettre an Régent.

70 tlVRE PREMIER (t694-J7S4>

— Le pins sûr est d'y Toir yao^gprdmmc A'AârùuetL. /. (le jêwic), aTee chang>emeiit, snÎTant rortho^raptie tf^ikn^s^ de Vu en v et dn / en t ; i^gnature cpk*i a pu adopter quelqu^oîs aussi Jneu que celle êTArouet U cciâH (1)»

Oommeon ne pouivit sortir alors d'une prison d'Ëtat que par la porte d'un exil momentané. Voltaire, ^ès sa visite au Régent, partit pour Cb&temay, oJi il a¥ait la famille de sa tante patCTnelle. Le premier usage cpi'il y fit de sa liberté fut d'ércrire, le jour du vendredinsaint, àMaro-René d'Ai^enson^ pour le remercier de la luiaTOÎr procurée, el pour hû promettre de se rendre digne par une sage conduite de eettegrftce et de sa protection. « Je croîs, disait-il, avoir profité de naes malheurs; et f ose assurer que je n'ai pas moins d'oUigation à M. le Régent de ma prison que de ma liberté. J'ai fait beaucoup de fautes; mitis je tons conjure^ Monsieur, d'assurer sou Â. R. que je ne suis ni assez méchant, ni assez imbécile pcmr avoir écrit contre elle. » Oh ! les belles promesses, çt ks singes protestations ! Quel bon billet avait là Marc-René !

Et) même temps, il écrivait au Régent lui-même : < Faudrat-il donc que le pauvre Voltaire ne tous ait d'autres obligations que de ravoir corrigé par une année de Bastille (3) ? 11 se flattait que, après l'avoir mis en purgatoire, vous, vous souviendriez de lui dans le temps que vous ouvrez le paradis k tout le monde, x Et il lui demandait trois grâces : la i»*emière, d'accepr ter la dédicace d'(Edtj9e^* la seconde, de vouloir bien entendre quelque jour des morceaux d'un poëme (to Eermade) <c sur celui de ses aïeux auquel il ressemblait le plus; » et latro^èmc, de considérer que le mot de soMtcrijaito» ne se trouvait pas dans sa lettre : invitation èvidconte à souscrire au po(^me^ qu'il se proposait dé^k de pubtor par cette vt»e«

Quelques jours après, le 19 mai, il obtint la permission de venir à Pétris pour deux heures. Le 99 du mtoïc mois, on lui en

(t) PftrU, oarépoBdrflAâ60mkol((ViMPrM«2*F«l|»«pft,V 1,1b. il9, note 3),^ oXtjecte que Voftaire éeriYSJt à PtopcCtt^le 6 dâceoibi^ i1l3>da bu adresser aet

jours, du 16 mai iiyi nu 14 avril 1718.

accorda -vingt-quatre. Les permissions se renouvelèrentavec prolongation croissante de séjour, et, le 12 octobre, son exil fut définitivement le^ (i).

Il touchait à la fois à la liberté et au triomphe.

(1) Revue réfrofpecHve^ t. Il, pp. fSi etfoU^

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