HISTOIRE D ŒDIPE
Il y avait environ cinq ans qu'il travaillait à son Œdipe, qu'il aurait ainsi commencé à l'âge de dix-neuf ans. Dans une note de son Commentaire historique (1), il dit avoir une lettre de 1713, dans laquelle le savant Dacier exhortait l'auteur, « qui avait déjà fait sa [pièce, » à y joindre des chœurs chantants, à l'exemple des Grecs. Mais Œdipe n'était pas fait encore en 1715, puisqu'il écrivait, en juillet, à la marquise de Mimeure : « Je vous apporterai ce quej'aifait d'(Edip«, je vous demanderai vos conseils sur ce qui est déjà fait et sur ce qui n'est pas travaillé. » Il allait ainsi lisant partout sa tragédie et recueillant les avis de chacun. Il la lisait à ses amis du Temple : « Je me souviens bien, écrit-il à Chaulieu, le 20 juin 1716, des critiques que M. le Grand-Prieur et vous me fîtes dans un certain souper, chez M. l'abbé de Bussy. Ce souper-là fit beaucoup de bien à ma tragédie ; et je crois qu'il me suffirait, pour faire un bon ouvrage, de boire quatre ou cinq fois avec vous. » Il la lisait à Sceaux, chez la duchesse du Maine, où il prétend même en avoir puisé la première idée (2). Il consultait encore le prince de Conti, à peu près du même âge que lui, et il assure que c'est ce jeune prince qui lui a fait les critiques les plus judicieuses et les plus fines (3). De tous ses confidents il se disait à l'avance des prôneurs ; il plaçait sa modestie et ses louanges
(1) Œuvres, t. XLVIII, p. 319. — (2) ÉpUre dédieatoire d'Omie, Œuffreê, t. yi, p. 152. — (3) 5« Lettre sur Œdipe, Œuvres, L II, p. 44. — Voir encore VÉpîhe qu'il lui adressa en 1718, Œuvres, t. XII I, p. 43, en réponse à celle qa'fl •voit reçue du prince lui-même {Œuvres, U I, p. 330;*
à gros intérêts, qu'il recueillait déjà en protection et en fiimiliarité hardie, en attendant les applaudissements du théâtre.
Mais ce qui était plus difficile à fi^gner que les princes du Temple ou de Sceaux, c'étaient les princes et les princesses de{ la rampe, les comédiens et les comédiennes surtout, qui ne voyaient qu'une tragédie de collège dans une pièce sans amour. Voltaire avait beau hanter les coulisses, flatter les gens du tripot, courtiser les actrices, il ne gagnait rien ni en amour ni en succès théâtral ; ce qu'il avait conquis par ses vei^, un autre le lui enlevait par la passion :
Je chantais la'DucIos, d*Uzèz en fut aimé;
et il ne lui restait d'autre consolation que de se venger de la perfide par de sales épigrammes (1). Il échouait en même temps partout : auprès de la Duclos qui lui préférait d'Uzèz, de l'Académie qui lui préférait Du Jarry, de la Comédie qui lui refusait sa pièce.
Mais, tenant plus à sa pièce qu'à la Duclos, et même qu'au prix académique, il chercha tous les moyens de la faire accepter et réussir. Les comédiens exigeaient des changements. Quels changements? Ici, nous avons deux histoires d' Œdipe, toutes les deux de Voltaire, écrites à de longues années l'une de l'autre, et contradictoires entre elles. Il faut lire l'une, la plus ûivorable au goût de Voltaire, dans la lettre au P. Porée, du 7 janvier 1730, et dans la dédicace d'Oreste à la duchesse du Maine, qui est de 17Î50. Suivant cette version. Voltaire, plein de ta lecture des Anciens, commença son Œdipe à peu prè& comme s'il avait été à Athènes ; et, s'il ne suivit pas jusqu'au bout, quant aux choeurs, le conseil de Dacier, c'est qu'il ne pouvait décemment c se promener dans Paris avec la robe de Platon. » U traduisit de Sophocle tout ce qu'il put, notamment la scène de la double confidence par laquelle il débuta, et à peine introduisit-il, au milieu de la terreur de ce chef-d'œuvre de l'antiquité, non pas une intrigue d'amour, dont l'idée lui paraissait
(!) ÈfMre à M»« de Montbrun (1714), Œuwres, t. XIII, p. 12. — Lettre à M"« de Mimeure, 1715. — Épigrammes (1714), Œuvret, t. XTV, p. 314, et Œuvres deViUette(1788),p.l20.
74 LURK PREMIER (1694-1734)
trop choquante , mais seulement le ressouvenir d'«ne passion éteinte. Par malheur, les comédiennes se moquèrent de lui, lui demandant un rôle pour ramourease; et il gala sa pièce, pour leur plaire, enaSfadissant par des sentimmts do tendresse un sujet qui les comporte si peu. fiBOore, à^oe prix, à peine put-il fiBiire passer ce ^*il avait emprunté à Sophocle, si bien que l'acteur Quinault-Dufinesne ne consentit enfin à jouer la pièce que pour le punir de son opiniâtreté, dans l'espérance qu'elle tomberait sous le poids de ce mauvais quatrième acte, particulièrement tiré du grec
Histoire faite après coup, et dans un autre ordre d'idées que celui où était Voltaire lorsqu'il composa son Œdipe. Déjà, il était ce qu'il s'avoua être plus tard, «c l'homme du monde le moins grec; » ce qu'il fut toujours, du reste, avec tout son siècle, avec La Harpe, oracle littéraire d'un temps qui ne coH^»it pas les Anciens, ceux d'Athènes encore moins que ceux de Rome.. En ni9, l'année qui suivit la représentation de sa tragédie, n'a-tîlpas fait, dans une de ses Lettres star Œdipe , la satire de Sophocle et de son chef-d'œuvre (1), et débuté ainsi dans ce dénigrement inintelligent des grands hommes qui sera le fond de sa critique littéraire ? Ces chœurs, qu'il préteiid regretta plus tard de n'avoir pu concéder à Dacier , il ne les comprenait pas en 1719; non, il ne les comprenait pas, et il fut toujours incapable de comprendre cette voix des dieux et du peuple, du ciel et de la terre , cette philosophie poétique de k l^ende.
Quoi qu^il en soit, les comédiens, obéissant à de hai;Ues influences, allaient jouer Œdipe^ lorsque son auteur fot mis à la Bastille. Toutes les trompettes de la renommée, enflées par Voltaire et ses amis , avaient mis le public en émoi et dans une attente impatiente et favorable. Le 20 avdl 1717, Brossette écrivait de Lyon à Rousseau : « On i^tend avec impatience k tragédie à'Œdipe, par M. Arouet, dont on dit par avance beaucoup de bien. Pour moi j'ai peine à croire ^'une ^g^Uente
(1) U De reooDDalt foère à Soithade qo'im mérite, «eW de M t^«îr fcoEirî le ftojet cTŒdipc, ga'il a'annât j&Bttis eatn^is ai «cbevé jaat lui (Œmmrts^ i, il, p. 32).
Œlï^ï, ABT«1fItl, TU EtWUTTE 75
OU même une bomie tragédie puisse être l'ouvrage d'un jeune homme. » Et Rousseau répondait de Vienne, le 18 mai deux jours après Tembastillement de Voltaire : « n y a longtemps que j'entends dire merveille de Y Œdipe du petit Arouet. Xai fort bonne opinion de t^ jeune homme; mais je meurs de peur qu'il : n'ait affaibli le terrible de ce grand sujet en y mêlant de Tamour (1). »
Notons em passant deux chosK , d'abord la supériorité du goût de Rousseau, homme du kvw siècle, ensuite la persistance de ses bons sentiments pour Vottaîre. Deux ans auparavant le IS juillet ni5, il avait écrit à Boulet : « Vous me ferez plaisir de m'envoyer les vers de M. Arouet; c'est un jeune homme qui a bien de l'e^t^ et il eo jpeut fam «a hm «stge, s'il veut suivre les avis que je lui ai donnés toutes les fois qu'il me les a dcMMidés^).» n^stdonc irraice^'a<iiimpbtft«ftr(},4aiissa MtredellâfiCp. j(2)*<rtte VoUaire oonliamil à lui écrire, en l'appelant son maWe et son modèle j et qu'il se tenait lui-mtaie à l'affût des succès du jeune poëte. Une seule critique en ces années, et encore ne tombait-elle pas, dans l'intention de Rousseau, sur Voiteire. Le W avril 474T,iléBrrvaM Brossette (3) : € L'ode que vous m'avez euToyëe sur la Cîhambre de justice n'a point produit les mêmes effets sur mon esprit. Je n'ai guère rien YU de plus grossier ni de plus platement enflé. Le caractère de «et ouvrage ne peut plaire qu'à des petits esprits , sans goût él sans Jagement... J'ai peine 4 croire que ce soit le jeune Arouet qui MtTaîte. »
Pendant ce temps, que dîsaSt Voltaire par derrière de ce Rousseau qu'il louait en fece? En 1116, écrivant* La Faye, ennemi de Jean-Baptiste €t ami de La Motte, il faisait de la victime du Bimrbier un étoge contredît en dix endroits de ses écrits, et de Rousseau, xme critique rêrvoltante, c à Taire vomir, » suivant une de ses expressions. — Rien ne serait curieux oomiM de tenir un r^istre en parfie tloubte des jugeBoents de Voltaire ^ur les mêmes personnages.
pp. Ml, «9t»-Hgi»iM^t. I,t»«ïwrtfc,?,f4, - WÎWd., 1 1, Impartie, p. 158.
BKPR£S£NTATION ET JUGEMENTS
Bien joué par Dufresne et mademoiselle Desmares, Œdipe eut un grand succès , constaté par quarante-cinq représentations successives, chose jusqu'alors inouïe. Ce succès était dû moins peut-être au mérite, réel pourtant, de la pièce, qu'aux allusions à Louis XIY, dont les scandales de la Régence réhabilitaient la mémoire :
Tant qa'ik sont sur la terre, ob respecte leurs lois, ete ;
(AeL I, se. 8.)
et qu'aux sentences philosophiques et aux maximes irréligieuses dont le poète avait bigarré ce sujet d'une religion si naïve :
Qu'eussë-Je été sans loi? rien que le fils d'im roi;
{Act, l, se. 4.) Nos prêtres ne sont pas ce qn'nn Ytin peuple pense. Notre crédulité foit toute leur science.
{Aet, ni, se. /, etc.) (1).
Nonotte a bien remarqué , dans ses Erreurs de Voltaire (2)» que c'était là son coup d'essai contre la religion et le clergé : « Les prêtres païens , dans cette pièce, dit-il, ne sont que des personnages qu'on présente ; c'est aux prêtres de la religion chrétienne qu'on en veut. » A son dessein impie le poète a sacrifié jusqu'aux convenances littéraires, rien de ce qu'on leur fait dire ne pouvant convenir ni aux prêtres, ni aux princes ou au peuple de Thèbes ; en sorte qu'il a gâté ce grand et beau sujet moins encore par l'amour déplacé qu'il a cousu à l'action que par les impiétés intempestives qu'il y a jetées.
n n'a jamais senti, — son incrédulité l'en rendait inc^able, — cette faute littéraire; mais il sentit bien, dès le 18 novembre
(!) Voir encore oei. II, se. S; aet. III. se. 4 <t 5. — (2) Errtwrs dogmoHquss^ cb. zxv, Du Mœurs fi de V Esprit du cUrgé, édit de 1823, t II, pp. 185 et salv.
1718, Faudace de ses attaques irréligieuses, et peut-être était-ce pour la cacher sous une étouderie étudiée , qu'il commit la bouffonnerie de la queue du grand-prétre. Gomment prêter à un tel écervelé le dessein de renverser Fautel et le sacerdoce? Ses miaximes impies, balivernes et légèretés comme sa conduite !
On connaît cette scène grotesque. A une des représentations i*Œdipe , il parut sur le théâtre portant la queue du grandprêtre. On le prit pour un rival qui voulait faire tomber la pièce, et la salle retentit de cris d'indignation qui, bientôt, se convertirent en applaudissements, lorsqu'on sut quel était le singulier porte-queue. La maréchale de ViUars , qui assistait à cette représentation, partagea d'abord l'étonnement général; puis, avec sa curiosité de femme, elle demanda à voir l'auteur. Introduit dans sa loge. Voltaire conçut pour elle une passion qui lui empoisonnera et lui fera perdre bien des jours (1)
Mieux lui eût valu le pardon de son père. Suivant Duvemet, François Arouet, entraîné à une représentation d'QBf/îpg, et attendri jusqu'aux larmes, i$e réconcilia avec son fils et lui permit désormais d'être poëte. Anecdote douteuse au fond, plus douteuse encore par les broderies un peu ridicules qu'on y a ajoutées (2).
Le succès d'Œdîpe se soutint à la lecture. La Motte se vengea noblement de l'auteur du Bourbier en donnant à Fauteur à'OEdipe cette approbation : «... Le public, à la représentation de cette pièce , s'est promis un digne successeur de Corneille et de Racine, et je crois qu'à la lecture il ne rabattra rien de ses espérances (2 décembre 1715). » Ghaulieu, ami de Voltaire, fat moins convenable, lorsque, dans une mauvaise épigramme contre cette approbation, il dit qu'on connaissait La Motte pour un mauvais auteur , mais non pour un &ux prophète.
(1) Duvemet, édil. de 1797, p. 44. — Commeniavre historique f Œuvres, t. XLVIII, p. 319. — Non moins gracieux que sa femme, le maréchal aurait dit à Voltaire : « La nation vous a bien de Tobligation de ce que vous lui consacrez ainsi vos veilles. » A quoi Voltaire aurait répondu : « Elle m'en aurait bien davantage, si je savais écrire comme vous savez agir. » — (2) Wagnière, Additions cm Commentaire historique. Mémoires, t. I, pp. 22 et 23.
Les rapports entre Voltaire et La Motte furent désormais polis et courtois. En 1726 , La Motte avait donné deux OEdipes , Tun en rimes» l'autre en prose non rimée» accompagnés d'une eq>èce de poétique sur les unités dramatiques et les tragédies en prose* Voltaire s'éleva omtre ces dusses théories dans la préface de son édition d'Œdipe de 1730 (1); mais il le fit avec tant de civilité, qu'il demanda La Motte lui-même pour examinateur de sa préfeice; et La Motte, ne voulant pas être en reste de générosité, lui signa une nouvelle approbation non moins obligeante que la première.
C'est en 1719 qa'Œdipe parut imprimé pour lapremière fois. Le Régent n'en avait pas accepté la dédicace, singulièrement offerte, il &ut dire, à un prince que le public maUn avait voida voir dans le héros incestueux de la pièce, et c'est à sa mère qu'elle fut dédiée. Mais le Régent accorda à l'auteur « une récompense de son travail (2), »que La Harpe porte à cent louis, Baculard à mille écus, et que Lonchamp transforme en pension. Toujours est-il qu'une pension de 1200 livres sur le duc d'Orléans figure, en 1749, àJànsYÉtat de fortune de Voltaire, et qu'elle lui fut encore payée en 177S.
Voltaire envoya son Œdipe^ avec une ÉpUre en vers (3), au roi d'Angleterre Georges I»', auprès duquel il se ménageait ainsi, ^i cas de besoin, retraite et protection ; il l'envoya encore, avec un quatrain (4), au duc et à la duchesse de Lorraine, dont le successeur Stanislas devait lui accorder si souvent l'hospitalité.
De toutes les tragédies de Voltaire, c'est celle peut-être qui eut le plus de célébrité. Aussi, raconte Duvernet, occasionna-telle un déluge de petites brochures pour ou contre (S). Point de coin de rue, point de boutiques de libraires où l'on ne vit des affiches en groscaractëres qui en annonçaient la critique ou l'apologie (6). Mais les littérateurs les plus autorisés se déclarè-
(1) Œuvres de VoUaire^ t II, p. 52. ^(2) 1'» Lettre sur Œdipe, Œuwres de VoUaire, t II, p. 19. -^ (3) Œuvret, t. XIII, p. 48. —(4) Œuvres, L XIV, p. 319. ^ (5) Daveraet, p. 44 ou 49, suivant les éditions. — Voir les titres de pîosiears de ces brochures dans Qaérard, Bibliographie VoUairienne, n^* 727-741. — (6)Bros9ette dit la même chose, et presque en mômes termes, daos sa lettre à Ronssean, da 23 Juin 1719 (T. I« 1'» partie, p. 298).
rent ses partisans. Sans plus parler de La Motte, Crébillon, oubliant toute jalousie, offrit à Voltaire une amitié qui lui sera plus tard mal reconnue. Pontenelle lui accorda également son suffrage; mais, en bon neveu de Corneille, mêlant la satire àl'éloge, il fit dire à Voltaire que sa tragédie avait « trop de feu. » — « Pour me corriger, répondit Voltaire, je lirai ses pastorales (1). y>
Duvemet prétend même, p. 50, qvC Œdipe fut un lien de ré- <:onciliation entre La Motte et son parti, et madame Dacier et les Homéristes , et que la réconciliation fut scellée dans un repas chez Valincoinr. Mais cette réconciliation était antérieure de plus de deux ans à Œdipe^ puisque le grand souper où elle fut solemnisée eut lieu le dimanche 3 avril 1716 (2).
Voltaire envoya sa pièce à Vienne, au prince Eugène et à l\ousseau. Après une rapide lecture, — car elle lui fut aussitôt ^nlevéeparrimpératrîce Amélie, — Rousseau répondit à Fauteur, le 25 mars 1719 : « Malgré Téloignement qui nous sépare. Monsieur, je ne vous ai jamais perdu de vue, et mon amitié vous a toujours suivi sans interruption dans les différents événements dont votre vie a été mélangée. Il y a longtemps que je vous regarde comme un homme destiné à faire un jour la gloire de son siècle, et f ai eu la satisfaction de voir que toutes les permîmes qui me font l'honneur de m'écouter en ont fait le même jugement. » Rousseau parle ensuite des malheurs de Voltaire avec une sympathie facile à comprendre, et il y voit entre eux un rapport qui augmente sa sensibilité. « Une chose me console, ajoute-t-îl, c'est l'opinion où j'ai toujours été que les malheurs sont nécessaires aux hommes, et que rien ne purifie tant leur vertu que les adversités. » C'est un avantage pour Voltaire d'avoir payé de bonne heure son tribut â la mauvaise fortune : « Vous en voilà quitte, je l'espère, pour le reste de
(i)Gondorcet (Œuvres de VoUaire, 1. 1, p. 142) ne pkce eette réponse qu'aprèi Brutus.— - A tort, puisque Brossette, dans sa lettre à Rousseau du 20 mai 1720, dix ans, par ooméqnent^ avant BnOiit, la «ite conuiie ayant été ftdie i Poecaaion 4'Œdipe (t. I, 2« partie, p. 309). — (2) Broasette à Rousseau, 18 avril 171^ 1 1» 2« partie» p. 80. — Dans la S* ôdit. de B^VUde Voltaire, DaTernet parie en* «ore, p. 45, de la féooaoiliatiwi mai» ne dit plua gjioda dînww
VOS jours. » Et reveiiaut à Œdipe : « Je ne m'attendais pas que TOUS sortissiez si glorieusement du combat contre Sophocle. Et malgré la juste prévention où je suis pour Tantiquité, je suis obligé d'avouer que le Français de 34 ans a triomphé en beaucoup d'endroits du Grec de 80 (1). » Et, entrant dans les détails, il loue tout de la pièce, Féconomie, l'intérêt, les passions, les caractères, le style, ne faisant de réserve que sur quelques points des dissertations qui accompagnaient la tragédie (2).
Compliments sincères, puisque, le 29 avril suivant, Rousseau écrivait à Brossette(3) : « J* attendais cette pièce avec beaucoup d'impatience, sur le bruitqu'elleafait, et sur l'opinion que j'avais de l'auteur. Je vous avouerai ingénument et sansprévention que je l'ai trouvée encore plus belle que je ne me l'étais figuré, et que je ne m'attendais pas à trouver si peu de fautes dans la conduite d'un ouvrage où Corneille lui-même a échoué Je
voudrais seulement que les dissertations qui sont jointes à la pièce fussent écrites d'un air moins décisif... Pour la versification, elle est très-belle en général, mais je l'ai trouvée négligée en beaucoup d'endroits.... J'ai été surtout scandalisé de le voir tourner sa paresse en principe dans ce qu'il nous dit touchant les rimes (4). C'est comme si un poète latin se piquait de secouer le joug de la mesure. On n'est point obligé d'écrire en vers ; mais lorsqu'on veut bien s'y assujettir, il faut se résoudre à en surmonter toutes les difficultés; et c'est de ces difficultés mêmes que vient toute la richesse et toute la beauté d'un langage qui n'a d'autre avantage sur la prose que celui de rharmonie et de la proportion exacte des sons. »
Et le 5 mai, à Boutet : « M. Aiouet m'a envoyé son Œdipe^
avec une fort belle lettre. Je ne suis point surpris du grand
succès de cette pièce. Elle le mérite assurément, et il s'en faut
bien peu que l'auteur n'ait atteint toute la perfection dont son
sujet était capable (5). »
(1) Ce fat VŒdipe à Colonne, et non VŒdipe-Roi, que Sophocle composa à 80 ans. — (2) T. 1. 2« partie, pp. 282 et suiv. — (3) Ibid., p. 290.— (4) Suivant le Commentaire hiitortque {Œuvres, U XLVIII, 329), Voltaire aurait écrit un jour à Linant : c Rousseau me méprise, parce que Je néq^^lige quelquefois la rime; et moi Je le méprise, parce qu'il ne sait que rimer. » —(5) T. I, i'* partie, pp.83.—
ŒDIPE, AttTÉMIREy VIE ERRANTE 81
Deux fois Rousseau a fait allusion à des dissertations accompagnant l'exemplaire â! Œdipe qui lui avait été envoyé. Ce sont les sept LettTe99UT Œdipe^ composées par Voltaire pour répondre à quelques-unes des critiques dont ilavait été Fobjet, et publiées également en 1719. Il débutait ainsi en même temps dans la critique littéraire et dans la tragédie. Les deux premières lettres sont personnelles, et Voltaire s'y défend, avec sa fausseté naissante, du reproche d'irréligion. Les trois suivantes contiennent la critique des trois Œdipes de Sophocle, de Comeilleet de Voltaire. La critiquede Sophocle yest si insolemment absurde, que le brave Dacier voulut recommencer la guerre, et que sa femme, cette fois plus pacifique, eut grand peine à lui arracher les armes, c'est-à-dire la plume des mains (1). La critique de Corneille y a cette inconvenance qui passera dans le Commentaire ; quant à la critique de Y Œdipe de Voltaire, ce n'est pas tant une critique qu'une apologie, où, faute de mieux, l'on plaide au moins les circonstances atténuantes, car si l'on reconnaît la fadeur de l'amour du vieux Philoctète pour la vieille iocsL&ie, on voit dans cet amour un « défaut nécessaire (2). -» Là est émise déjà la théorie des mauvaises rimes, en quoi consistera principalement la versification voltairienne. Les deux dernières lettres roulent sur les chœurs, puis sur quelques critiques d'Œdipey notamment sur les plagiats, que Voltaire avouait à peine, bien qu'il les ait fiait disparaître ensuite.
lA MARÉCHALE DE VILLARS — VAUX-VII.LARS
Voltaire passa à Paris tout l'hiver de 1718 à 1719, fréquentant plus que jamais les meilleures sociétés et savourant son triomphe. Toutefois, sa vanité, sa passion dominante, trouvait
Il faut Inen dire qn*en 1736, aa temps de It grande querelle, Rounean traita moins favorablement Œdipe, U parla alors des • défauts dont cette pièce fourmille, » sans craindre assez la contradiction avec ses éloges de 1720, qui n'étaient pas connut en 1736. — Voir sa lettre à M***, dans Chaudon, l'« partie, p. 67. — rl)Biot* selte à Rousseau, 25 mars 1719, 1. 1, 2« partie, p. 278.->(2) Œuvres^ U II, p. 4S.
une forte diversion dans l'amour insensé qu'il avait conçu, pour la maréchale de Villars.
Jeanne- Angélique Roque de Varangeville, fille de Fambassadeur de Venise, et, sœur cadette de madame de Maisons, n'était plus jeune en 1718, puisqu'elle était mariée à Villars depuis 1702; mais, belle encore , elle pouvait inspirer une passion. Contre cette passion elle était protégée et par la jalousie du vieux maréchal, et par sa propre vertu. Tout en gardant avec Voltaire une allure amicale, mais sans coquetterie, elle tint bon, par sa réserve, contre la séduction de la personne et des vers du poëte, sans avoir besoin de recourir aux airs farouches.. Voltaire put la voir à Paris dans cet hiver de 1718, et, quand eUe eut quitté Paris pour Vaux- Villars, il n'aspira plus qu'à l'y rejoindre.
Mais il lui fallait une invitation. En l'attendant, et ne tenant plus à Paris depuis le départ de la Maréchale, il chercha une retraite et une distraction dans quelques châteaux environnants. Sa premi^e étape hors de Paris fut le Bruel, où il passa quinze jours avec Louis d'Aubusson, dernier maréchal de la Feuillade (1), enchanté et du séjour délicieux et de l'amalilité de l'hôte. De là il se disposait à partir pour Sully, lorsque le duc et la duchesse de ce nom, se rendant à Villars, ou le mirent, € malgré lui, » dans la nécessité delesy allertrouver, oului obtinrent la permission de les y rejoindre. « Mais on ne m'y fera point perdre mon repos, écrivit-il à la marquise de Mimeureye porte à présent un manteau de philosophe dont je ne me déferai pour rien au monde. » Toutefois, dans cette même lettre, il demande à la marquise un petit emplâtre pour un bouton qui lui est venu sur l'œil. « Surtout, se hâte-t-il d'ajouter, ne croyez point que ce soit par coquetterie, et que je veuille paraître à Villars avec un désagrément de moins. » Cette précaution oratoire même prouve quil ne voulait guérir que pour plaire. Il reçut l'emplâtre, et, la veille de son départ, il écrivit encore à la marquise, qui s'était moquée de sa présomption : « Soyez: sftre que je suis guéri pour jamais du mal que vous redoutes
(1) U loi a adressé, en ÎT22, mie Épitre libertine, Œw>res,UXLlU P* S8*
pom* moi : yoqs me faites sen^ que l*amitié est d'an prix plus estimable mîQe fois que raBMur.p me semble même que je ne suis (point du tout fait pour les passions. Je trouve qu'il y a en moi du ridicule à aimer, et j'ai trouverais encore davantage dans celles qui m'aimeraient. Voilà qui est fût; f y renonce pour la vie. » Serment de poète inconstant et d'àmoureiïx dépité; et, bien qu'il fût vrai qu'avec sa grande vanité et son peu de cœur, Voltaire était peu fait pour l'amour, il y revienda, à Villars même et ailleurs.
Le château où il se rendait, proche de Melim, avait été bâti par le surintendant Fouquet, dont il porta d'abord le nom. Il s'appelait alors Vaux- Villars, du nom de son nouveau possesseur, avant qu*il s'appelât Vaux-Praslin, du nom de la famille dans laquelle il est encore. Demeure mi^nifique comme son fondateur, et embellie encore pour Voltaire de tous les charmes de la Marécihale. Il ne gagna rien auprès d'elle, pas plus à Villars qu'à Paris, et il eut à regretter le temps qu'il perdit dans cette folle intrigue. Dans une Épître de 1719 (1), il s'en plaint à la Maréchale elle-même, « mère de l'Amour quoique épouse de Mars, » et il cherche sa consolation dans la postérité :
Cet auteur, dîra-t-on, qnî peîgBîl tant d'attraits.
N'eut jaonis d'eux poor aoo partage Qoe de petitB soapers où Toa bavait trènfrais ;
Mais il mérita davantage.
Il en fut donc pour ses empressements et ses petits vers ; ou plutôt, ce qu'il y perdit du côté de l'amour, son cœur, non moins ami de l'argent, le regagna avec usure dans certaines opérations de finances qui augmentèrent sa fortune. Là, en eflet, il trouva Richelieu, qui, par son crédit, le rendit maître de quelques tripots financiers, trop en usage au t^nps de Law.
A partir de ce voyage, qui doit être du mois d'avril 1719 (2), VoUUàire prit l'habitude d'aller à Villars, et, dans saoorrespondanoe, nous trouvons la trace des séjours qu'il y fit ji^qu'en
(1) ŒworeSf t. XIII, p. 40. — (2) Les premières lettres dn recneîl des Lettres inédites de Voltairey Paris, Didier, 1856, portent la date de Villars, 1718. C'est Qoe erreur : elles ne peuvent être antérieures à 471 9; la première inCttie, ifaprès la date d'une Èjpitre à VHhns 4c^ ètro de 1722 {Œworts, t. XIII, p. SS.).
1721. Od tenait peu à son amour, mais beaucoup à sa personne et à sa muse, qui, là comme partout, savaient animer toutes les fêtes. Aussi le Maréchal le relançait-il dans toutes ses retraites pour TattirOT à Villars. En 1722, Voltaire reçut une in- Titation plus pressante, et il se disposait à partir ; mais il avait compté sans son médecin Yinache, empirique à la mode, inventeur d'^un elixir qui lui valut plus de cent mille livres. Donnant donc
..'.. la préférence Sar le plus grand de nos héros Au plus grand charlatan de France (1),
il « prît du vinache(2), » et différa son voyage. Mais le Maréchal répondit, par une lettre très-aimable (3), que son fils partant poin: Paris, la chaise de poste le ramènerait à Villars, qui lui vaudrait mieux que Vinache. On y avait ouvert un théâtre qui avait besoin de l'auteur à'Œdipe. Voltaire put arriver à Villars à la fin de mai, et, le 2 juin, lundi de la Pentecôte, il décrivait à Fontenelle la vie qu'on y menait. A Villars, comme à Sceaux et à Sully, on avait des nuits blanches^ pendant lesquelles les dames, plus portées à la lecture des Mondes qu'à celle des Eglogues^ et, partant, plus volontiers philosophes que bergères, au grand dépit des galants, observaient les étoiles, ce qui les forçait à passer le jour au lit et à négliger fort le soleil. C'est pourquoi, dans une lettre à Pontenelle, moitié prose moitié vers, et fort quintessenciée, comme il convenait d'écrire à un tel correspondant. Voltaire demandait à Fauteur des Mondes, au nom de toute sa société, l'explication d'une espèce d'éclipsé de soleil qu'on n'avait pu connaître à ViUars que par ouï-dire. Fort content de sa lettre, bien qu'il ne la juge&t bonne que pour les sots, il l'envoya à Thieriot pour grossir le recueil que celui-ci faisait déjà de tous ses ouvrages, et la lui redemanda, avec les réponses de Fontenelle, pour en feire lui-même les honneurs.
A Métope, en 1743, comme en 1718 à Œdipe, nous apercevons la Maréchale dans une loge du spectacle ; mais, entre les
(1) Œunréi, t XIII, p. 54. — (2) Rêcma de 1856, p. 1. — (3) Publiée par M. Sainte-Beuve, Causerie» du lundi, t. XIII, p. 105.
deux représentations, vingt-cinq ans se sont passés, et ce n*est plus à elle, c'est à sa belle-fiUe que s'adressent les hommages. Il y avait longtemps que Voltaire avait oublié sa folle passion. Dès 1726, lui envoyant sa Henriade^ il se plaignait de n'en être plus aimé (1) : à cette date même, Faimait-il davantage? Plus tard, il l'aima moins encore, car elle avait commis le crime de devenir dévote; et, quoiqu'il l'appelle quelque part « l'aimablè sainte (2), » et qu'il en parle quelquefois avec respect, au fond, il la méprisait, elle et sa « misérable vie (3). »