‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 8 sur 40 · MADEMOISELLE DE LIVRY ET LE COMÉDIEN POISSON · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE LIVRY ET LE COMÉDIEN POISSON

Entre ces deux passions, également malheureuses, la première pour Pimpette, celle-ci pour la maréchale de Villars, s'en était placée une autre, plus malheureuse encore, et qui ne valut à Voltaire que des injures et des horions.

Pendant son premier exil à Sully, .en 1716, il avait connu Suzanne-Catherine Gravet de Corsembleu de Livry, dont tous les historiens, jusqu'à ce jour, en dédoublant le nom patronymique et le nom de terre, ont fait à tort deux personnages (4). Née à Paris, comme Voltaire, en 1694, d'un conseiller-secrétaire du Roi au bureau des finances. M"' de Corsembleu de Livry venait passer le temps des vacances chez son oncle, Joseph de Corsembleu, avocat et procureur-général fiscal du Duché de, Sully, et maire de la petite viUe de ce nom. Par ses fonctions, par son amour des lettres, dont la culture était héréditaire dans sa maison (5), Joseph de Corsembleu était un familier^ du château de Sully, et il y introduisit sa nièce. A une épo-

(1) Œuwes, t XrV, p. 331 . — (2) A Moncrif, !•' février 1743. — (3) A M««^ du Defliuid, 4 juin 1764. — (4) M. Jules Loiseleur, le premier, dans la Revue con» iemporaine da 15 décenobre 1Ô66, a rétabli la vérité sur ce point, d'après des documents authentiques trouvés chez un notaire de Sully. — (5) A cette famille appartient le poète Desmahis de Corsembleu, né à Sully, en 1722, et dont Voltaire ikvorisa la vocation et les débuts.

que où la mode était de jouer la comédie à la campagne, le ch&teau de Sully avait son théâtre, dont quelques débris se voient encore au premier étage du donjon. Riche en acteurs choisis parmi les beaux esprits qui affluaient au château , ce théâtre était fort pauvre en actrices, et M*' de Livry, avec sa vocation ou sa manie dramatique, lui était une grande ressource dans l'emploi de jeune première. Mais, pour se former à Fart qu'elle voulait embrasser. M*** de Livry avait besoin de leçons, et elle en demanda à Voltaire, un maître tout trouvé. Voltaire Faima, s'en fit aimer, battit des mains, avec les complaisants polis du château, aux faibles succès de la débutante, et Fauteur d^Œdipe, applaudi déjà dans les salons, lui promit que, s'il recevait le même accueil devant le public, il l'associerait à son triomphe et la ferait enti'er au Théâtre-Français.

L'hiver venu, M"« de Livry retourna à Paris, et Voltaire, ayant obtenu sa grâce, ne tarda pas à Fy joindre. Séparé d'elle par son emprisonneràent à la Bastille et par un nouvel exil, il la retrouva à la représentation d'Œdipe, L'actrice de Sully lui rappela alors, et il se rappela lui-même sa promesse. Sans lui garder rancune d'une infidélité commencée, il lui obtint un ordre de début dans le rôle de Jocaste, à une reprise d*Œdipe : la Desmares, qui Favaitcréé, venait de tomber malade et songeait à prendre sa retraite. Avant la représentation, les Mercures galants, à la dévotion de Voltaire, portèrent dans le monde le nom de la Livry, qui devint bientôt célèbre, et comme débutante, et comme amante de Fauteur. Réputation surlaite et prématurée qui ne se soutint pas à la scène. L'amante d'un grand poète ne s'y montra pas grande comédienne, et ne mérita d'éloge que pour sa bonne volonté. Elle débuta le 24 avril 1719. Dès sa seconde représentation dans le rôle de Jocaste, il fallut la renvoyer du tragique, et elle ne réussit guère mieux dans le rôle de Lisette des FoUes emoureuses (1). Quelques accents provinciaux, récemment apportés des bords de la Loire, et qui n'avaient pas cédé encore aux instructions du maître, attirèrent à

tl) Motihy , Abrégé de Vhtstoire du Utéâtre-Français (Paris , 17W), t II, p 447, et Dictionnaire dei Théâtres de Paris (Paris, 1796), t. III, p. f77. ,

Tactrice les rires du puMic et surtout des comédiens. L'on d'eux» Poisson, rit plus haut que les autres. Voltaire, irrité et se croyant insulté dans la personne de son ex-maltresse, insulta à son tour. ' Poisson, bon brëtteur, Tattendit à la pcMle du spectade et lui proposa un duel. Plus hardi en pan^ qu'au combat. Voltaire répondit insolemment qu'un homme de sa considération ne se battait pas contre un comédien. Alors, an lieu de Tépée, Pois* son, non moins insolent, lui proposa des coups de bâton. Vol« taire porta plainte au commissaire; et, le lendemain, il se rendit à la porte de Poisson, à qui il fit dire qu'on l'attendait diez la Desmares, où le comédien fréquentait. Soupçonneux, Poissoa fit descendre son valet dans la rue : Voltaire se tenait à la porte avec deux bretteurs! Trouvant que c'était trop nombreuse compagnie. Poisson se contenta de faire informer contre Voltaire, à qui il voulait intenter un procès « comme à un assassineur. »

Si peu favorable que ce récit soit à Voltaire, il est pourtant d'un ami, ou du moins d'un membre d'une famille amie, de Caumartin de Boissy, dans une lettre manuscrite et récemment découverte (1).

D'après la même lettre. Voltaire racontait autrement. Il niait les deux compagnons. « Mais, lui objectait-on, pourquoi ne pas vous battre la veille, après les vilaines paroles qui vous avaient été adressées? — Je ne voulais pas plus, répondait-il, me battre le lendemain, je voulais seulement casser la tête à Poisson avec deux pistolets que j'avais dans ma poche. »

Pure fanfaronade! Au lieu de s'exposer. Voltaire, pour la première fois, eut recours à un moyen qu'il emploiera désormais contre tous ses ennemis, n s'adressa à Machault, lieute-

« (1) Lettres polUiques et autres, écrites par divers personnages à la marquise de Im Cùwr de BeXleroy , m** de It Bibliothèqoe Mazarioe , t. IV, lettre 33, à Paris, 3 mai 1719. — Ces lettres curieuses, découvertes par M. Desnoiresterres (Étapes de Voltaire y dauslaHeimtf des Provinces), mettent dans un nouveau jour et ramènent à k vérité rhisioire de la eomédienne Lîvry, et surtout celle du comédien Poinon, déoatarées Tune et l'autre dans tant de récits hostiles. Voir, par exemple, VoUaire, Recueû des particularite's curieiises de sa vie et de sa mort, Porrentruy, 1782, parle P. Harél, qui parie, d'après Rouaseaiï, d'un soefflet reçu du vieux PoisBoa dans les foyers de la Comédie. Il n'y eut point de soufiQet. mais seulement menace, et raventure, placée jusqu'icisoiiskidiAa de l7iS,doil4^reeiilée ^18^^1719.

nant-général de police, et demanda que Poisson fût chassé de la Comédie et jeté au cachot. Circonvenu encore par les ainis de Voltaire, Hachault lui donna raison et fit emprisonner le malheureux comédien. Il y mit pourtant une condition, c'est que Voltaire lui écrirait une lettre, sur un texte dicté, pour deman* der la liberté de Poisson. Au thème fourni par Machault, Voltaire substitua des gentillesses de sa façon ; et dès que Machault eut ouvert la porte au comédien, après lui avoir lavé la tôte, il n'eut rien de plus pressé que de feire courir sa lettre, au grand mécontentement du lieutenant de police (1). Voilà bien déjà l'étourdi et insolent Voltaire!

INTRIGUES POLITIQUES. — SECONDE RETBAITE À SULLT. ARTÉMIRE ET ENCORE LA LIVRT

En ce temps, Voltaire n'était pas occupé seulement d'intrigues amoureuses et d'intrigues littéraires; il y mêla encore des intrigues politiques. Ses relations avec Richelieu et la duchesse du Maine l'entraînèrent à jouer quelque rôle dans la conspiration de Cellamare (fin de 1718). Il fut un des agents du plénipotentiaire de Charles Xn, le baron de Gortz, qui, avec Alberoni, songeait à bouleverser l'Europe. Gortz, ajoute Duvemet (2), alla jusqu'à le solliciter de l'accompagner dans ses voyages, et de venir en Italie sous le titre et la livrée d'abbé. Quel parti Gortz pouvait-il tirer d'un jeune homme connu seulement par ses étourderies et ses escapades? On ne le voit guère; mais le fait raconté par Duvemet est incontestable, et avoué, en termes presque identiques, par Voltaire lui-même. En eflfet, dans son Histoire de Russie^ quand il en est aux aventures du ministre de Charles XII, il dit expressément : « Celui qui écrit cette histoh-e est très-instruit de ce qu'il avance, puisque Gortz lui proposa de l'accompagner dans ses voyages, et que, tout jeune qu'il était

(1) Ledit 36«, da 18 mi 1719. — (2) 2« édiU, p. 46.

alors, il fiit un des premiers témoins d*mie grande partie de ces intrigues (1). » Duvernet est encore dans le vrai, lorsqu'il parle du bruit qui courut alors que la Suède allait enlever Voltaire à la France. Ce bruit a son écho fidèle et certain dans la correspondance de Brossette et de Rousseau. Brossette, écrivant à Rousseau le 8 novembre 1718, au moment du succès d'OBdipe, trouve ce succès en désaccord « avec ce qu'on disait, que ce jeune poëte avait été demandé par le roi de Suède. » Rousseau, dans sa réponse du 24 décembre , traite ce bruit « d'une des absurdes imaginations sorties des cafés de Paris, » ajoutant que Charles Xll, qui n'avait jamais su ce que c'était qu'un poëte et ne parlait pas un mot de français, avait moins besoin, depuis Pultawa, d'un poëte que d'officiers et de soldats (2). Mais le bruit n'est pas moins certain, quoiqu'on ne sache pas sur quel fondement il pouvait reposer. En terminant, Rousseau, après avoir décrit l'entourage de Charles Xn, se demande : « Un poëte ne ferait-il pas une jolie figure à une pareille cour?» C'est une figure grotesque que Voltaire eût faite en Italie sous sa mascarade d'abbé; mais une figure tragique peut-être en Suède, s'il y eût accompagné le baron de Gortz, qui, arrivant à Predericschal le lendemain de l'assassinat de Charles Xn, y trouva luimême la mort. Son compagnon n'aurait-il pas été enveloppé dans cette disgrâce sanglante? Et, alors encore, que de changement dans la direction du monde !

Tous ces bruits durent arriver aux oreilles du Régent, et lui donner une mince idée de la sincérité des sentiments et des promesses que lui avait exprimés le poëte, une înince idée encore de la reconnaissance de son nouveau pensionnaire. Puis, bien des mots échappés à la fougue du jeune homme, ingrat, rancuneux et brouillon, lui furent sans doute répétés; par exemple, celui-ci, pendant qu'un orage affreux grondait sur Paris : « Le royaume des cieux, comme le royaume de France, est-il donc tombé en régence (3)î »

Tout cela rendait vraisemblable l'attribution qu'on lui fit des

(1) Œuvrez, t. XXV, p. 288. — (2) T. I, 2* partie , pp. 267 et 268. -(3) Duveroet, p. 53.

PHHppiqHes ipie La Grange-Chanoel &isait alors courir manus-

eriles ; d'autant plus que ces odes affreuses, sorte de sentine où

s'^aknt rendues toutes les horreurs Yomies jusqu'ici contre

Philippe d'Orléans» contenaient qudques-unes des imputations

du Begnante puero et de .plusieurs autres petites pièces, dont,

malgré toutes ses dénégations, il aTait été convaincu d'être

l'auteur. D'ailleurs, par ses dernières imprudences, il s'était

rendu de plus en plus suspect, et on le croyait capable de tout

Le véritable auteur des Philippiques avait donc raison de dire :

On punit les vers qu'il peut foire Plutôt que les vers qu'il a faits.

Certes, le Régent avait une belle occasion de vengeance. Plus clément que jamais, il se contenta d'éloigner Voltaire de Paris. C'était vers la fin de mai 1719, puisque, le 25 juin, Brossette écrivait de Paris à Rousseau : « Depuis trois semaines, M. de Voltaire est à Sully, où il passera le reste de l'année, dans le dessein d'y composer une nouvelle tragédie dont il m'a expliqué le sujet et le plan. Elle sera intitulée Artémire (1). » Il n'est point question d'exil dans cette nouvelle d'un correspondant si bien informé à Lyon même, et qui, alors à Paris, à la source de tous les bruits, en relation même avec Voltaire, devait tout savoir. H est donc vrai, ce que raconte Duvemet (2), que le Régent laissa à Voltaire le choix de son exil, avec la liberté d'en changer toutes les fois qu'il le demanderait. Plusieurs de ses illustres amis lui offrirent leur château pour retraite, mais il préféra le séjour de Sully, dont il connaissait déjà et la belle bibliothèque, et la bonne compagnie, et tous les plaisirs, et où il espérait renouer avec M"« de Livry. Néanmoins, il usa de la liberté qui lui était laissée, et fit plus d'un voyage au Bruel ou f à Vaux-Villars. « Je passe ma vie de ch&teau en château, »| écrivait-il de Villars (1719) à la marquise de Mimeure; mais^ son quartier-général était à Sully. A part quelques excursions, r il y passa le reste de l'année 1719 et le commencement de l'an- ^ née 1720, travaillant à son Artémire^ avec une ardeur qu'échauffait une dernière flamme d'amour.

(1) T. 1, 2* partie, p. 2W.- (2) P. 48 ou 54,

C'était encore Tainour pour M"* de Liyry; amour éphémère, et qui n'était pas allé, fidèle et paille, sinon au-delà d'une semaine, an moins au-delà d'une année, puisque, dans le poème de la BastUle (1717), nous Usons ce vers :

TraHi ée tons, môme de ma maîtresse.

Dans ses tête-à-tête avec Suzanne, à Paris, Voltaire avait eu rimprudence d'admettre en tiers un ami d'enfance, un compagnon de l'étude de H* Alain, jeune, aimable, La Faluère de Génonville, dont les graves fonctions de conseiller au Parlement de Paris n'avaient pas éteint l'ardeur amoureuse. Génonville supplanta aisément Voltaire dans le cœur de Suzanne, qui, d'ailleurs, voulait peut-être se venger, par cette trahison, de l'infidélité que son poète lui avait faite à elle-même pour M"* de Villars. Mais, quand ils se retrouvèrent à Sully, dans l'été de ni9, Voltaire et Suzanne renouèrent ensemble, et le théâtre fit leur raccommodement comme il avait fait leur première liaison. Désireuse, par amoiur-propre ou par vocation réelle, de se relever de son échec, Suzanne demanda à s(mi poète un nouveau rôle, plus £q>proprié à sa nature et à ses moyens que celui de Jocaste. Voltaire conçut alors le sujet d'Artémire^ et il y mit tout son travail et tout son temps, voulant absolument que sa pièce et son amie fussent essayées, vers la fin de l'automne, sur le théâtre de Sully, avant d'affronter )e goût plus difficile des acteurs et du public de la Comédie française.

Si imprudent déjà et si bien averti, il fut assez fou pour inviter son traître à venir le rejoindre, et Génonville arriva à Sully dans cet été de 1719. Ce rapprochement unit plus intimement deux cœurs que la distance seule avait séparés. Voltaire s'aveugla encore ou dissimula. Peut-être était-il assez indifférent désormais à l'amour de Suzanne; à coup sûr, le vaniteux poète y tenait beaucoup moins qu'au succès de son Artémire. <

La pièce fut donc achevée et jouée à Sully, où elle fut applaudie avec l'indulgence de l'amitié et la politesse de la bonne compagnie. Ainsi aveuglé sur Artémire comme sur Suzanne, Voltaire obtint du Régent la permission d'amener Tune et

Tautre à Paris. Tragédie et maîtresse furent également agréées des Comédiens français, et la première représentation eut lieu le 45 février 1720. Au premier acte, Corsembleu fut sifQée (1); au second, les sifQets redoublèrent et déconcertèrent naturellement la débutante. Doublement indigné de l'accueil fait à sa pièce et à sa maîtresse. Voltaire saute de sa loge sur le thé&tre et harangue la foule. Sifflé d'abord lui-même, il se fait reconnaître pour l'auteur à'Œdipe^ et obtient silence et attention. Il parle alors de l'indulgence due et aux pièces nouvelles et aux nouvelles actrices, et il parle avec tant de raison et d'agrément, de politesse et d'esprit, qu'on bat des mains et qu'on demande Artémire et Livry. Reprise aussitôt, la pièce s'acheva au milieu des applaudissements.

Ne se laissant pas plus prendre que la malheureuse comédienne aux applaudissements factices qu'il avait provoqués, et qu'il attribuait, avec raison, plutôt à son intervention bizarre qu'au mérite de sa pièce, il la retira le jour môme. Le 26 mai 1720, Brossette écrivait à Rousseau : « Vous avez su que Y Artémire de M. de Voltaire était tombée dès la première représentation, à n'en jamais relever. Pavais prédit à l'auteur que cette tragédie, dans laquelle il n'était soutenu que par son seul génie, n'aurait pas la destinée de son Œdipe. C'est trop d'ouvrage à la fois, surtout pour un jeune homme, que d'avoir à inventer la feble, les caractères, les sentiments et la disposition, sans parler de la versification. »

A la date de cette lettre, Artémire s'était pourtant relevée avec effort, mais pour retomber d'une chute éternelle. Madame, à qui Œdipe était dédié, voulut revoir Artémire. Voltaire demanda un délai pour remanier sa pièce, un mois au moins qui lui semblait nécessaire; et à ceux qui le pressaient, même au maréchal de Villeroy, il répondait avec fureur qa' Artémire ne reparaîtrait qu'entièrement raccommodée (2). On lui laissa à

(1) Gaumartin de Boissy, qui assistait à la représentatioa, dit pourtant, dans la lettre à sa sœur du 17 février, que le 4« acte acte fut fort applaudi (M'* de la bibliothèque Mazarine découverts par M. Desnoiresterres). — Nous suivons ici la narration de Duvernet, p. 50 ou 55.^ (2) Boiasy à sa sœur, 21 et 26 février 1720, — cité par M. Desnoiresterres.

peine le temps de quelques corrections hâtives et insuffisantes, et la pièce reparut le 23 février. EUe ne fat jouée que huit fois; et encore ne dut-elle cette passagère tolérance du public qu'à l'intervention de mademoiselle Lecouvreur, qui avait succédé à la pauvre Suzanne dans le rôle d'Artémire. Après un si faible succès, et surtout après la parodie qu'en fit Dominique aux Italiens, Voltaire la retira définitivement, et n'osa pas môme la Êdre imprimer devant cette menace du Mercure (1) : « Si l'auteur A^Artémire s'avise de feire imprimer sa pièce , peut-être nous aviserons-nous d'en donner un extrait. » YfArUmire il ne nous reste plus que des fragments (2), dédaignés par Voltaire et. recueillis par ses amis. Il n'en garda que quelques vers, les meilleurs, qu'il fit passer dans Marianne. Hais il put se consoler de la chute S^Artémire^ car à cette pièce il dut son retour à Paris, où sa présence était nécessaire pour les répétitions. D'ailleurs, depuis huit mois, le Régent avait eu le temps d'apprendre quel était le véritable auteur des Philippiques. Consolé de la chute d^Ârtémire^ Voltaire se consola aussi aisément de l'échec définitif et de l'infidélité de Suzanne. Il écrivit à madame de Bemières : « Je suis ftché de la justice qu'on a rendue à la petite Livry. Si on faisait dans tous les corps ce qu'on vient de feire à la Comédie, il me paraît qu'il resterait peu de monde en place (3). » Il ne s'afOigea pas davantage de la trahison de Génonville. Au lieu de se f&cher, il prit son malheur en patience , et même en gatté; il perdit sa maîtresse, et garda son ami. Bien plus, il en parla avec une légèreté, une indifférence, qui font peu d'honneur à la délicatesse de ses • sentiments. Si , dans une Épitre à Génonville (1719) (4), il se plaint des larmes que lui a fiedt répandre le fripon, il se plaint plus haut de l'empressement du fripon à ravir ce qu'il lui eût volontiers prêté. Pourquoi, dit-il,

Aimer mieux ravir ma maîtresse

Que de la tenir de ma main î ^u

Et il ajoute aussitôt :

(i) Mars 1720, p. 101, cité par M. Desnoircï^tcrres. — ^) Œworesde Voltaire, t.II, p. 137. ~ (3) Hectietlde 1856, t.I, p. 4.— (4) Œuvres de roWatre,t.XIII,p.46,

Mais je t'aimai toujours^ tout ingrat et vaurien.

Ne ftul-ilpas, comme il FécriTait en même temps an duc de Sully, « se passer des bagaUUes dans la Tie (l)f »

Pour expliquer cette insensibilité , cette indifférence grossière, il faut se rappeler que Voltaire était alors absoiM par sa passion pour la Marédiale ; mais, Génonyille mort (172S), et ayant r^oicmcé lui-<méme à poursuivre madame de Yillars , il eut pour Suzanne un réveil de tendresse. En 1723, dans son Épitre au médecin G«:Tasi (3), qui venait de le guérir de la petite vérole, il exprime la crainte qu'elle ne le veuille plus reccmnaitre sous les ravages de la maladie ; et, en 4729 (3), s*adressant aux mânes de Génonville lui-même, il rappelle, avec un souvenir encore senti, Taffection qui réunissait leurs trois cœurs, et il ajoute qu'entre Sioanne et le survivant, l'amitié a remplacé Famour, « envolé sur l'aile du bel âge. »

A la date de cette Ëpltre, mademoiselle de Livry était devenœ, sous le nom de marquise de Gouvemet, une riche et grande dame. Après son échec dramatique en France, elle était passée en Angleteire avec une troupe de ccnnédiens français. Qeux-ci y ayant mal &it leurs afiEedres, elle se retira chez xm compatriote, tenant café. Gehii^i parlait à tous venants de la position intéressante et de la conduite réservée de la jeune Française. Un habitué du lieu, Charles-Frédéric de la Tour-du- Pin de Bourbon, marquis de Gouvemet, surnommé le Fleuriste,, qui fut un moment notre ambassadeur en Angleterre, parvint,, non sans peine, à la vmr, ei lui oflSrit sa main et sa fortune. Refusé par une pauvreté délicate, il lui fit accepter un billet de loterie, qui, partme superchme généreuse, gagna le gros lot, et, FégaUté ainsi rétablie en a^^arence, le mariage ne rencontra plus d'obstacle (4). Il se célébra au commencement de 4727, à Paris, où les deux fiancés s'étaient empressés de revenir, et il eut pour témoin, du côté du marquis , le frère de Voltaire,. Armand Arouet.

Voltaire lui-même, avec qui on a prétendu que Suzanne était

(i) Œuvrei, t. XIH, p. 50. - (2) Œuvres, i. XIII, p. 60. — (3) Ibid^^p. 72» — (4) C'est le fond de VBcossaisc de Voltaire, et da ToMmu de Roger.

partie, dut la r^icoatra: du moins à L(Midres, pendant son exil en Angletare, et il la retrouya certainement à son retour. Rentréà Paris dans les premiers mois de 1729, il se présœta àrh6tel de Gouvemet, et le suisse de la marquise lui refusa d*abord une porte que mademoiselle de liyry lui avait ouverte tant de ibis. De là la pièce charmante des wmt et des tm^ vraie vengeance de poète (1). Soit qu'il y eût erreur du suisse, soit que Tancienne Suzanne eût demandé grâce à la marquise en faveur de l'amant de Sully, Voltaire fat reçu; mais, dès les premiers mots, il dut comprendre que tout était changé entre eux, et que le présent ne se réchaufferait pas des souvenirs du passé. On remua pourtant ces souvenirs ; on parla de Génonville , mort récemment; on relut ses vers et d'autres vers qui parlaient des anciennes passions; mais, de tout cela, s'il sortit quelques larmes d'attendrissement, il ne sortit pas une étincelle. Au sortir de cet entretien. Voltaire écrivit son Épître aux Mdnes de Génonville, où il disait de lui et de l'ancienne Suzanne :

Nons chantons quelqaefob et tes vers et les mien»... Ton nom se mêle encore à tous nos entretiens.

Mais ce commerce même avec des cendres tièdes et de froides ombres ne dura pas; et peut-être Voltaire hâta-t-il la rupture par la vanité indiscrète qui le poussa à publier ime Êpitre où il faisait allusion aux mœurs faciles et à la situation si délicate de la Suzanne d'autrefois entre lui et Génonville :

K<K» nous ainioa» tous trois... qœ nooB étions heureux l

Suzanne ne voulut plus même d'une simple amitié qui pouvait compromettre la marquise, cteUe écondnisît doucement le poëte indiscret. Voltaire ne la revit plus qu'à un demi-siècle de là, à mm veiamT k Bauis, en 1178, veuve, et comme lui plus qu'octogémdre. « Ah, mes amis, s'écria-t-il en sortant, je viens de passer d'un bprd du Gocyte à l'autre. » Il lui témoigna le désir de ravoir son portrait, peint pour elle par Largilière, qu'il lui avait donné au temps de leur belle jeunesse , et elle ne fit aucun effort pour retenir ce dernier gage d'une passion si bien

(1) Œuvres àe Voltaire, t. XIII, p. 78.

éteinte sous les glaces de Tâge et peut-être sous rhorreur des impiétés du philosophe. Le portrait passa à madame de Yillctte. L'ancienne Livry survécut de quelques mois à Voltaire, et ne mourut que le 28 octobre 1778.

Une brouille avec le public, la perte de Suzanne de Livry, ne furent pas pour Voltaire les seules conséquences fâcheuses du mauvais succès A'Artémire : il le brouilla encore avec Piron ; ou, du moins, — car ces deux personnages ne s'aimèrent jamais, — il fut l'occasion de sa première querelle avec cet homme qui lui fut toujours particulièrement antipathique.

Artémire commençait ainsi :

Oui, tous ces conquérants rassemblés sur ce bôrd| Soldats sous Alexandre, et rois après sa mort...

Trop haut début, d'où l'auteur trébuchait dès le cinquième vers. C'est ce que Piron railla dans son Arlequin-Deucalionj trébuchant lui-même de P^ase avec le poëte, après avoir déclamé le fameux distique. Présent à la représentation , Voltaire interpella Piron : « Que vous ai-je fait, lui dit-il, pour me tourner ainsi en ridicule? — Pas plus, répondit Piron, que la Motte à l'auteur du Bourbier. » A cette répUque , s'il faut en croire un ami de Piron, Voltaire baissa la tête , et disparut en disant : « Ah! je suis embourbé (1), »

C'est rue des Saints-Pères, chez la marquise de Mimeure, dont le mari bourguignon aimait à recevoir son compatriote, pendant que la marquise se plaisait particulièrement à recevoir Voltaire, que ces deux honmies se rencontrèrent ensuite , el finirent, dans une scène d'écoliers ou même de gamins, pai se déclarer une guerre, que la présomption plaisante de Piron, que la répulsion instinctive de Voltaire pour cet esprit libre et franc dont les répliques le désarçonnaient, rendront irréconciliable.

(1) Rigoley de Juvigny dans st Notice en itlc des Œuvres de Piron; P arîF 1776, t I, p. 50.

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