DOULEUR DE VOLTAIRE
quand il la comparait parfois à Clairon ou Dumesnil, ses amis de Paris^ qui lui faisaient visite, ne savaient qu'en dire. Elle paraît avoir possédé de réelles connaissances en musique et nous porterons impartialement à son actif le jugement selon lequel Gluck Module mieux que LuUi. A l'exception des trois années du séjour en Prusse, et d'une séparation ultérieure de dix-huit mois, elle resta à côté de son oncle jusqu'à la mort de celui-ci. Quand après cette dernière séparation elle revint près de lui, un journal du temps, connu sous le nom de Mémoires de Bachaiiinont, annonçant cette nouvelle, ajoute qu'elle va sans doute égayer la retraite du philosophe de Ferney. « Il fallait dire plutôt, écrit sur la marge de son exemplaire le dernier des secrétaires de Voltaire, Wagnière : madame Denis va sans doute quereller de nouveau son oncle. Si elle n'était jamais revenue à Ferney, monsieur de Voltaire aurait vécu encore bien des années. » Nous ne comprendrons que trop comment le secrétaire était amené à exprimer cette opinion.
Le nouvel appartement de Paris fut meublé et le train de la maison s'établit peu à peu ; mais Voltaire ne pouvait éloigner de lui la douleur qu'il ressentait de la perte de son amie. Il fuyait la société; chez lui il était abattu et rêveur ; il l'appelait par son nom , et la nuit il parcourait dans ses insomnies les chambres les plus sombres, comme pour l'y chercher. Un petit nombre d'intimes avaient seuls accès près de lui : son neveu l'abbé Mignot , son notaire Délai eu et surtout ses anciens amis, le duc de Richelieu et le comte d'Argental. Ils le voyaient assidûment, passaient près de lui une partie de leurs soirées, et cherchaient à le
116 IL s'intéresse de nouveau au théâtre.
ramener au monde et à d'autres pensées. Beaucoup fut gagné, ils le savaient, quand le goût du théâtre reparut en lui; ce qui devait arriver d'autant plus facilement qu'il avait rapporté de Lunéville deux nouvelles pièces, et deux pièces destinées à vaincre sans retour son rival Crébillon, dont la faveur près de la cour et du public lui était si pénible : la Rome sauvée, opposée au Catilina, et Oreste, opposé à Y Electre de son rival. 11 donna la dernière aux acteurs du Théâtre-Français, où elle fut représentée en 1750, non sans de vives manifestations de mécontentement de la part du parti contraire^ ce qui obliga le poëte, d'un côté à toutes sortes de changements dans le texte, de l'autre à un redoublement d'efforts pour aider au succès par tous les moyens de la claque. 11 était impossible qu'à la longue son œuvre ne l'emportât pas sur celle de son rival, pleine de fautes en comparaison ; mais Voltaire voulait alors comme toujours, semblable aux acteurs, le succès immédiat, et il se servait pour cela de tous les moyens, sans plus y regarder que les acteurs.
Précisément dans les derniers temps Voltaire avait eu beaucoup à faire avec ceux-ci ; ils avaient souvent repoussé avec orgueil ses critiques et ses indications : une occasion inattendue s'offrit à lui de les humilier. Il y avait à Paris plusieurs théâtres d'amateurs, sociétés de jeunes gens ^e la bourgeoisie, qui jouaient dans des locaux Joués, un entre autres à l'hôtel de Clermont, sous la direction d'un compagnon tapissier. Voltaire assista à une de ses représentations; la pièce était faible, mais les interprètes lui plurent assez : l'un même, un jeune orfèvref tellement qu'il le manda d'abord près de lui, puis contribua à le former et fît ensuite