‹ Voltaire: six conférencesChapitre 115 sur 257 · PRÉPARATIFS DE DEPART · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS DE DEPART

homme dont rétourderie pourrait finir par lui créer des embarras. Il fallait ces circonstances pour faire accepter par Voltaire Tinvitation du roi Frédéric, l'appelant à sa cour, et devenu de plus en plus pressant depuis la mort de la marquise du Châtelet. Car il ne faut pas nous faire d'illusions sur ce point : Voltaire pouvait bien parfois trouver plaisir à se. rendre en Prusse pour quelques semaines ou quelques mois; mais y établir sa résidence, dans ce pays du Nord, parmi des barbares ou des demi-barbares, — car les Allemands lui paraissaient tels, — foncièrement Français et Parisien comme il Tétait, il ne s'y décida qu'en cas extrême, seulement quand il dut renoncer à toute espérance d'atteindre dans sa patrie au bonheur tel qu'il l'entendait. Il se prépara donc à passer le Rhin , mais avec toutes sortes de soins pour ne pas en rompre les ponts derrière lui, et en demandant à Frédéric de lui en bâtir un qui fût d'or. Celui-ci était économe, avare si l'on veut, mais il l'était des deniers de l'État, et pour lui tout d'abord. Louis XV riait de la pension de 1 ,200 francs par laquelle le roi de Prusse avait voulu récompenser le mérite de d' Alembert; lui-même, il est vrai, donnait et prenait à pleines mains ; mais précisément au vrai mérite, à un d'Alembert, il ne donna jamais rien, ou seulement par hasard, quand il voulut se créer des défenseurs ; et la noble gérance finit par la banqueroute. Frédéric n'ouvrait pas souvent sa caisse, mais Voltaire était homme à l'y amener. Il lui détailla qu'il ne pourrait se tirer du voyage à moins de4,000thalers; et comme il n'avait pas pour le moment cette somme disponible, il le pria de la lui avancer. Le roi comprit et envoya à sa Danaë, comme il l'appelait en vers, — une vieille

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Danaë, disait Voltaire en plaisantant, — la pluie d'or indispensable. Il naquit enfin un incident qui poussa Voltaire comme un aiguillon. Désireux d'augmenter la colonie d'esprits français de son entourage, Frédéric avait appelé à sa cour un jeune poëte français, Baculard d'Arnaud, d'abord protégé par Voltaire, puis quelque temps correspondant du roi à Paris pour ses affaires littéraires. Celui-ci, impatienté des hésitations de Voltaire, avait provoqué d'Arnaud, dans un poëme, à apparaître comme le soleil levant si Voltaire continuait à baisser encore. « Quoi! s'écria ce dernier quand on lui apporta ces vers, et il s'élança à bas de son lit : j'irai, oui, j'irai lui apprendre à se connaître en hommes. »

Mais, en qualité de gentilhomme titulaire et d'historiographe de France, il ne pouvait partir sans congé. Il se rendit donc à Compiègne, où la cour se tenait alors, et s'il avait conservé l'espérance qu'on le retiendrait par quelques marques de faveur, ou qu'on lui ferait la gracieuseté de le charger encore une fois d'une mission diplomatique secrète, il fut amèrement déçu. Le roi lui dit sèchement qu'il « pouvait partir quand il voudrait », et lui tourna le dos ; la Pompadour fut polie, mais froide, et le chargea pour le roi Frédéric de ce compliment que celui-ci reçut par le fameux : « Je ne la connais pas .» Il se mit alors en voyage, en laissant pour recommandation expresse à sa nièce de prêter une oreille attentive à tout ce qui se dirait de son départ à la ville et à la cour, et de le lui transmettre, dans l'espérance que son absence calmerait l'envie et la haine, et qu'après peu de temps renaîtrait le désir de le posséder.

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