PRESSENTIMENTS
mais... les soupers du roi sont délicieux ; on y parle raison, esprit, science ; la liberté y règne ; il est l'âme de tout cela; point de mauvaise humeur, point de nuages, du moins point d'orages. Ma vie est libre et occupée ; mais... mais... opéras, comédies, carrousels, soupers à Sans-Souci, manœuvres de guerre, concerts, études, lectures; mais... mais... la ville de Berlin, grande, bien mieux percée que Paris, palais, salle de spectacle, reines affables, princesses charmantes, filles d'honneur belles et bien faites ; la maison de M™« Tyrconnell toujours pleine et souvent trop; mais... mais... ma chère enfant, le temps commence à se mettre à un beau froid. » Les indications particulières sur le sens de ce « mais » ne manquent pas dans les lettres ultérieures de Voltaire. En substance, elles roulent toutes sur ce fait, que le voisinage du roi, malgré de nombreux témoignages d'affection, n'était jamais réellement sur. Il voyait là un esprit pénétrant et une volonté absolue unis à une puissance effrayante; dans les traits d'esprit semblables au jeu d'un jeune chat, auxquels se livrait le roi à ses soupers, il sentait toujours la griffe du lion. Rien n'était moins désirable que d'en recevoir un coup, et seule la nécessité de s'en garer et de faire patte de velours quand il se sentait égratigné, était une violence faite à sa nature. Le choc ne pouvait manquer de se produire, quelle qu'en dût être l'occasion ; elle se présenta dans une circonstance particulièrement défavorable à Voltaire , en ce qu'elle rendait peu estimable pour le roi, sous le rapport du caractère, un homme dont l'esprit était l'objet de son admiration.
Voltaire avait si heureusement spéculé en France^ qu'il voulut aussi le tenter en Prusse. Il possédait un flair exquis