‹ Voltaire: six conférencesChapitre 130 sur 257 · ÉTAT DE SANTÉ · texte numérisé non relu

ÉTAT DE SANTÉ

comme l'exigent de nombreux voyages de celui-ci, séparé de lui, occupé de ses travaux habituels, soit pour le roi, soit pour lui-même. Seulement il n'y a plus pour lui la même satisfaction. Tout d'abord, physiquement parlant, bien que de ce côté il soit accoutumé à la douleur. Voltaire avait une de ces constitutions qui unissent à une faiblesse étonnante une grande vitalité. Il n'était jamais réellement bien portant, était toujours en traitement, et parvint néanmoins à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Tandis qu'il se représente dans ses lettres comme mourant, il accomplit l'œuvre de douze vivants. Il faut dire que les plaintes incessantes étaient assez dans la manière de Voltaire, qui se froissait quand on paraissait ne pas le croire. Son secrétaire, bien disposé en sa faveur, lui prête l'intention de désarmer ainsi la fureur de ses ennemis, en leur donnant l'espérance d'être bientôt débarrassés de lui ; tandis que d'autres plus malins y voient un stratagème financier, pour obtenir par cette simulation de maladies de meilleures conditions pour des rentes viagères. Quoi qu'il en soit , il est en tout cas bien certain que, maigre depuis longtemps, il ressemblait alors déjà à un squelette. Son estomac, en particulier, était toujours en mauvais état, et il estimait heureux celui-là qui digère. A cette époque, à Berlin, vint s'y ajouter une maladie scorbutique, qui lui fit perdre ses dents ; alors se forma la physionomie qu'on rencontre ordinairement dans les portraits de Voltaire, où, entre les deux boucles de sa chevelure, ne ressortent pour ainsi dire que son nez et son menton, avec ses deux yeux étincelants.

On sait ce qu'il advient quand un nuage s'est montré dans les relations de deux personnes : les caquets s'en mêlent

l'écorce d'orange et le linge sale. 135

et le nuage grandit de plus en plus. Un jour le lecteur de Frédéric, La Mettrie, prétendit à propos de Voltaire que, dans une conversation sur la faveur dont il jouissait et qui excitait Tenvie, le roi avait laissé entendre qu'il en avait encore besoin pour un an tout au plus : « on suce Torange et on jette Técorce. » Dans Tannée, cet extravagant de La Mettrie mangea tant d'un pâté qu'il en mourut, sans qu'à cette heure dernière Voltaire ait pu lui demander s'il ne l'avait pas pris pour dupe avec son histoire d'orange. D'un autre côté, on rapporta aussi au roi un méchant mot de Voltaire. Le général Manstein était près de lui au château, et le priait de jeter avec lui un coup d'œil sur ses mémoires russes, lorsqu'arriva un manuscrit de Frédéric. « Le roi m'envoie son linge sale à blanchir, aurait dit Voltaire, il faut que le vôtre attende. » Et Voltaire apprit que c'était Maupertuis qui avait mis cette histoire en circulation, en ajoutant encore que celui-là trouvait mauvais les vers du roi.

Maupertuis était, nous nous en souvenons, une ancienne connaissance, un ami même de Voltaire du temps des beaux jours de Cirey. Il avait été le premier à faire connaître en France la théorie de Newton. Un voyage entrepris par lui aux régions polaires, à la tête de plusieurs savants, avec mission du gouvernement, dans le but de déterminer la forme réelle de la terre, voyage décrit plus tard, l'avait rendu rapidement célèbre ; et il était pour Voltaire et son amie une si grande autorité dans les matières mathématiques et physiques, que le premier lui^ avait communiqué, pour avoir son avis, les passages de ses lettres anglaises ayant trait à Newton. Frédéric, prince du trône, avait déjà

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