‹ Voltaire: six conférencesChapitre 151 sur 257 · EXISTENCE CALME · texte numérisé non relu

EXISTENCE CALME

à vivre dans la faveur des rois, il s'arrangea de façon à être lui-même roi sur ses propres terres. Pendant plusieurs années, nous le voyons partager son temps entre ces quatre résidences ; puis intervenaient aussi quelques petits voyages, comme celui qui fut fait à Mannheim Tété de 1758. Il se défit ensuite de ses propriétés de Genève et de Lausanne, loua enfin Tournay lui-même ; alors vinrent les années où il aimait tant à s'entendre appeler le patriarche de Ferney- La vie de Voltaire avait été jusque-là un torrent rapide et fortement agité, dont les détours et les chutes ont fait l'objet de notre récit. Dans cet ermitage des bords du Léman, elle devient calme; le torrent s'est changé en un lac tranquille. Il n'est plus obligé de fuir à l'étranger, il né lui meurt plus d'amie intime, la disgrâce des rois ne s'appesantit plus sur lui, les années s'écoulent dans un paisible loisir, dans une solitude qui ne reste pas sans société, dans un travail productif. Et c'est uniquement ce travail de l'intelligence qui fait le mouvement dans cette vie si calme. Jamais Voltaire ne fut aussi actif, jamais il ne produisit autant que dans cette dernière période de sa vie, qui s'étend de soixante jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. La variété et la succession incessante de ses créations sont également sans exemple. Il avait atteint depuis longtemps au faite de sa gloire, et il ne pouvait être vanté plus qu'il ne l'était déjà; mais son importance la plus haute, la plus immédiate pour l'histoire du monde repose surtout sur ce qui est sorti de lui pendant son séjour sur le lac de Genève. L'organisation physique et intellectuelle si extraordinaire, qui était le propre de Voltaire, pouvait seule permettre de donner dans son âge de vieillard des choses

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aussi grandes, conservant en outre dans la forme la même animation, la même fraîcheur que dans les meilleures années de sa jeunesse. Notons qu'il fut d'ailleurs, dans ces derniers temps, particulièrement favorisé par les circonstances extérieures. Tout d'abord, les devoirs de la cour ou de la société ne vinrent plus le distraire de ses études, nulle considération ne lui ferma plus la bouche et ne pesa plus sur sa plume ; homme libre sur son propre sol, n'ayant qu'un pied sur la France despotique et cléricale, et loin de sa dangereuse capitale, il put seulement alors et voulut, sans crainte et sans ménagement, proclamer la dissidence de ses opinions et blâmer tout ce qui ne lui plaisait pas dans les choses de son temps. En 1761 il écrit à d'Alembert : « J'ai souffert quarante ans les outrages des bigots et des polissons. J'ai vu qu'il n'y avait rien à gagner à être modéré, et que c'est une duperie. Il faut faire la guerre et mourir noblement

Sur un tas de bigots étendus à nos pieds. »

Ce qui faisait notre étude éprouve donc une transformation qui exige de nous une nouvelle manière. Nous ne pouvons plus, comme précédemment, suivre l'ordre des événements, parce qu'il n'y a plus réellement d'événements marquants. Il faut abandonner la chronologie pour suivre l'activité de Voltaire dans ses différents domaines. Il la conserve comme poëte et comme historien ; mais ce sont surtout les conditions de la Justice, de l'Etat et de l'Eglise, à cette époque qui attirent son attention, à quoi viennent s'ajouter , conformes à la vieillesse qui approche , les recherches théologiques et philosophiques. Comme ces conditions répondaient peu à ses idées, et qu'il était résolu à ne

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