LA PRINCESSE DE BABYLONE, LA VISION DE BABOUC
la princesse de Babylone, l'héroïne d'un autre roman de Voltaire, en fait autant, au moins dans l'ancien monde ; il en est de même dans les Lettres d'Amabedj dans Y Histoire des voyages de Scarmentado, dans Y Histoire de Jenni et dans plusieurs autres. Dans la Princesse de Babylone on trouve ce passage : « Les Germains sont les vieillards de l'Europe ; les peuples d'Albion sont les hommes faits; les habitants de la Gaule sont les enfants, et j'aime à jouer avec eux. » Paris, en particulier, est souvent décrit; par exemple, dans le conte Le Monde comme il va, vision de Babouc, sous le nom de Persépolis. Mais là , à côté de l'ombre, le poëte a voulu faire ressortir la lumière des choses humaines, et faire saisir ce mélange où. l'on ne peut séparer le bien et le mal. « Les abus , y est-il dit , se présentent à vos yeux en foule ; et le bien qui est caché, et qui résulte quelquefois de ces abus mêmes, vous échappe. » L'ange Ituriel renonce enfin à voiiloir punir Persépolis et même à l'améliorer ; mais il laisse « aller le monde comme il va ; car, dit-il, si tout n'est pas bien, tout est passable. » Dans un conte tout à fait selon la manière de Swift, Micromégas, histoire philosophique, l'amour des voyages s'étend jusqu'aux étoiles. Un habitant du monde de Sirius se met en voyage avec un habitant de Saturne ; ils arrivent jusqu'à notre terre, où ils se livrent à des observations pleines de sens et de malice sur l'infiniment petit des choses humaines. — L'homme de Sirius mesure 120,000 pieds de Paris ; celui de Saturne 6,000, et les hommes de notre terre ne deviennent visibles pour eux qu'avec un microscope; sur les planètes do Sirius on a 1,008 sens; sur Saturne 72. — •
172 MICROMÉGAS, l'iNGÉNL*.
On reconnaît là tout entière la nature de Voltaire, mêlant à une revue satirique des différents systèmes philosophiques le souvenir de ses antipathies littéraires, entendant sans doute, par exemple, par le « nain de Saturne », le défunt président de l'Académie , Fontenelle , auteur d'un traité sur la pluralité des mondes.
Dans V Ingénu^ selon Schlosser, il n'y a nulle idée principale caractérisée, et c'est peut-être pour cela qu'il est devenu le meilleur roman de Voltaire. Il y existe, d'ailleurs, parfaitement une idée principale : le contraste de la nature et de la culture, ou la nature et les convenances. La nature rude, mais bonne et forte ; la culture délicate, mais souvent dévoyée et pervertie. On peut le considérer comme un thème emprunté à Rousseau, qui, du reste, l'aurait exposé autrement. La nature est représentée en la personne d'un jeune homme qui, né de parents français dans le Canada, fut élevé après leur mort au milieu des Hurons, et se trouve ensuite aborder aux cotes de France. Dès le début, surtout lorsqu'il eut trouvé une maitresse, il entre en conflit d'une façon très -plaisante avec les mœurs et les préjugés du monde civilisé ; mais conflits qui deviennent plus sérieux quand il entreprend un voyage à Paris, où cet homme candide se trouve sans défense enlacé par la cabale. Mis à la Bastille (Voltaire la connaissait ! ) il y est consolé et instruit par un janséniste enfermé depuis longtemps, et sa maîtresse, venue également dans la capitale pour le chercher, ne peut le sauver que par le sacrifice de son honneur, et en meurt de douleur. C'est là non-seulement im tableau vivant des dernières années de Louis XIV, époque où se passent ces aventures , mais c'est encore par