‹ Voltaire: six conférencesChapitre 160 sur 257 · TRAVAUX HISTORIQUES · texte numérisé non relu

TRAVAUX HISTORIQUES

toire comme introduction, ce qui produisit souvent des répétitions, les deux livres ayant été faits pour être séparés. L'œuvre entière, qui compte quatre volumes dans l'édition in-octavo, avait été maintes fois augmentée et transformée depuis sa première ébauche, et, d'après ses propres indications, l'auteur en entreprit encore la révision en 1778, l'année même de sa mort. Malgré cela elle garda, surtout par les apostrophes souvent répétées , les traces de sa destination première, à laquelle Voltaire ne pouvait échapper. La femme pleine d'intelligence qui s'intéressait si vivement aux mathématiques et aux sciences naturelles avait, quand Voltaire se lia avec elle , une antipathie prononcée pour l'histoire. La cause en était dans la nature des livres traitant de cette science à cette époque. La masse des détails amoncelés dans les ouvrages sur l'histoire générale, les faits réels ou fabuleux mélangés sans critique, sans notion d'ordre et sans pensée dirigeante , ne pouvaient satisfaire son esprit philosophique. Elle cherchait, comme nous l'apprend Voltaire, une histoire qui parlât à l'intelligence ; elle voulait une peinture des mœurs, des informations sur l'origine et les changements des coutumes, des lois et des idées, et cela elle ne le trouvait nulle part, h' Histoire universelle du fameux Bossuet, qu'elle avait sous la main, ne la satisfaisait pas. L'esprit et le goût n'y manquaient cependant pas ; mais elle concevait des doutes importants sur la fidélité de ces peintures si éloquemment présentées : ni le point de vue ne lui paraissait bien choisi , ni le cercle des observations assez étendu. L'auteur, théologien, rapportait tout à la chrétienté, et dans les temps antérieurs au christianisme, il faisait de la Judée le centre de l'histoire du

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monde. Rome et la Grèce , la Perse et TEgjpte y avaient leur place, selon Tusage; mais du berceau de la civilisation humaine , de l'extrême Orient , de Tlnde , de la Chine , il n'était nullement question ; les Arabes eux-mêmes, dont l'action avait été si puissante dans l'histoire des trois parties du monde , n'y occupaient pas la place qui leur était due. Enfin, l'œuvre s'arrêtait à Charlemagne ; et c'est justement depuis cette époque que, selon la marquise, l'histoire possède pour nous une réelle importance. Voltaire avait donc à montrer à son amie qu'en dehors de ces descriptions bornées ou par le défaut de sens historique ou par les préoccupations théologiques, et dont elle se sentait avec raison éloignée , il y en avait d'autres , de meilleures possibles, et c'est dans ce but qu'il esquissa les deux traités qui furent l'origine de l'œuvre que nous examinons.

Cette œuvre est en partie une critique historique, en partie une étude des enseignements que l'humanité doit tirer de l'histoire. Voltaire dit quelque part qu'un homme de sens droit qui lit l'histoire est presque exclusivement occupé à la réfuter. Et Voltaire n'entend pas comprendre dans cette critique seulement ce qui est donné comme meilleur que ne l'est la réalité, ou ce qui a été inventé pour servir les puissants; il entend encore les anecdotes controuvées et tout ce qui est exagération passionnée. Mais c'est surtout l'autre point de vue qui lui tient le plus au cœur. Il se place dans la situation d'un « bon citoyen ». Il déclare dès le début qu'il observe en général plus le sort des hommes que la chute des trônes; l'histoire devrait s'occuper davantage du genre humain; tout historien devrait dire : « horao stim » ; mais la plupart ne décrivent

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que des batailles. Ce que le lecteur doit apprendre dans l'histoire, c'est tout d'abord ce qui change selon les lieux et les âges. « Tout ce qui serait étrange aujourd'hui ne le fut pas autrefois. » L'histoire est avant tout l'histoire des opinions ; les opinions dominantes caractérisent l'esprit d'une époque , et cet esprit dirige les grands événements. La lutte qui se prolongea pendant tant de siècles entre l'empire et la papauté ne fut que la lutte de deux opinions. Un autre point est que tout est en général devenu meilleur dans le monde. A l'occasion du supplice de Jeanne, Voltaire fait cette remarque : « Que les citoyens d'une ville immense, où les arts, les plaisirs et la paix régnent aujourd'hui, où la raison même commence à s'introduire, comparent les temps; et qu'ils se plaignent s'ils l'osent. C'est une réflexion qu'il faut faire presque à chaque page de cette histoire. » Puis, dans un sens plus pratique, il demande si la meilleure conclusion que nous puissions tirer de tous les changements rassemblés dans cet Essai, n'est pas que chaque nation reste malheureuse aussi longtemps que les lois et la puissance législative ne sont pas à l'abri de toute violation. De ce point de vue seul d'où l'on reconnaît, dans les phénomènes, des forces agissantes, d'où l'on distingue des causes et des effets , le chaos de l'histoire est digne d'arrêter le regard du sage. Selon Voltaire, l'histoire, dans son essence, n'est qu'un « ramas de crimes, de folies et de malheurs parmi lesquels nous avons vu quelques vertus, quelques temps heureux, comme on découvre des habitations répandues ça et là dans des déserts sauvages. » On voit les erreurs et les préjugés chasser la vérité et la raison ; les rusés et les heureux enchaîner les

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faibles et anéantir les malheureux; et ces heureux sont . eux-mêmes les jouets du sort, comme les esclaves qu*ils gouvernent. Enfin, les hommes s'éclairent un peu à la vue fie leurs folies et de leurs infortunes, les sociétés parviennent, avec le temps, à redresser leurs idées, les hommes apprennent à penser. Mais le monde va si lentement à la sagesse, et l'on n'est jamais sur de ne pas reculer; car, malheureusement, les mêmes folies semblent destinées à revenir en scène de temps en temps. Voltaire marche d'après ces principes à travers l'histoire, ne jetant qu'un regard sur l'antiquité, faisant des temps modernes un récit détaillé, souvent extrêmement animé, rattachant, même pour la forme, la dernière partie au siècle de Louis XIV. L'œuvre sur les mœurs des nations doit être placée au nombre des plus importants travaux de Voltaire ; elle témoigne sur plusieurs points de beaucoup de parenté avec les lettres de lord Brolingbrocke, sur l'étude et l'utilité de l'histoire. Celui-ci pourrait avoir été la première cause de cette œuvre de Voltaire, qui a exercé une action extraordinaire, et peut prétendre à une place honorable dans la série des tentatives faites par l'esprit humain pour deviner l'énigme de l'histoire. Si nous voulons déterminer plus exactement le degré qu'elle occupe dans cette série graduelle , il nous faut la comparer , d'un côté , à l'œuvre de Bossuet déjà citée, de l'autre, aux idées de Herder, sur la philosophie de l'histoire de l'humanité. Pour Bossuet, l'histoire est le produit d'une action divine et merveilleuse qui, à travers toutes les résistances humaines, poursuit son but supérieur au moyen d'un peuple choisi et d'instruments élus. Pour Voltaire, il n'est plus question ni

VOLTAIRE COMPARÉ XYKC HOSSCTîT, HEGEL, HERDER. 179

d'une telle direction, ni de buts et.de moyens surnaturels; la nature humaine n'a affaire qu'avec elle-même et la nature extérieure : ce sont ses forces et ses passions tantôt contrecarrées, tantôt servies par les forces de la nature, qui par des alternatives diverses déterminent le cours de l'histoire, où, en fin de compte, se produit ce qui devait se produire. Pour Herder, comme pour Bossuet, il y a un plan divin, mais qui se réalise sans moyens merveilleux, par les seules forces et les facultés de la nature humaine; il n'y a plus aucune révélation supérieure, aucun peuple choisi à l'exclusion des autres ; mais tous les peuples sont l'objet de l'éducation divine par les seuls moyens naturels. Lorsque plus tard Hegel, en sa Philosophie de VHistoirCy résout la conception du divin tout entière dans une idée de l'esprit, il semble être revenu, en un sens, au point de vue de Voltaire. Cependant, comme l'esprit se développe et progresse selon des lois déterminées , la pensée d'un but, d'une action divine, est conservée ; seulement, c'est là une éducation de soi-même, et le but est conçu comme immanent, comme l'instinct intime du développement dans l'esprit. D'après Voltaire , l'histoire du monde , — s'il nous est permis d'emprunter cette expression au Gilles de Shakespeare, — est une extravagance, mais qui a sa méthode, et cette méthode peut être connue; d'après Hegel , ce qui peut se comprendre , ce qui a une méthode n'est pas extravagance, mais raison, et quiconque le voit comme extravagance ne l'a pas su comprendre.

J'ai précédemment rattaché l'étude des romans et des contes de Voltaire à un terrible événement naturel qui avait été le prétexte de l'un d'eux ; je puis maintenant

180 EXÉCUTION Dî^: JKAN CALAS.

rattacher uue autre série d'écrits, appartenant également à cette période, à un événement du domaine moral, qui, en grande partie d'ailleurs par ses efforts , souleva à peine moins d'horreur dans le monde civilisé que le tremblement de terre de Lisbonne. Je veux parler de l'exécution de Jean Calas, à Toulouse, le 9 mars 1762. L'histoire de cet assassinat juridique est connue. Une honorable famiUe protestante de marchands vivait dans cette ville, l'ancienne patrie des Albigeois , où , depuis la cruelle destruction de cette secte réformatrice , au commencement du treizième siècle, le sombre fanatisme catholique avait pu s'insinuer dans la population. Le fils aîné de cette famille, Marc- Antonin, avait un soir été trouvé pendu dans la maison paternelle. Le plus jeune frère avait fait cette découverte on compagnie d'un ami ; le père, ayant été appelé, envoya chercher le chirurgien ; mais, pour ménager l'honneur de la famille, ne lui dit pas dans quelle situation avait été trouvé le défunt. Le chirurgien, remarquant au cou les traces de la corde, s'écria : Il a été étranglé ! La nouvelle se répand avec la rapidité d'une bombe; la population s'ameute autour de la maison; le capitoul (maire), aussi aveuglément fanatique que la populace , apparaît avec de la troupe , fait visiter le cadavre et arrête la famille. Un frère plus jeune du pendu s'était fait catholique sans se brouiller pour cela avec celle-ci ; une servante , qui y avait contribué pour la meilleure part, était restée dans la maison sans avoir eu à souffrir. On avait souvent vu l'aîné chagrin et en désaccord avec son père; les remontrances de celui-ci avaient pour objet la vie oisive et dissipée de son fils ; mais la populace ne voulut pas démordre qu'Antonin, ayant voulu

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