‹ Voltaire: six conférencesChapitre 164 sur 257 · VOLTAIRE ET LA FAMILLE SIRVEX · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET LA FAMILLE SIRVEX

nuit d'hiver, et parvint en Suisse après d'inexprimables fatigues. En Suisse, Voltaire était déjà connu comme le patron de la famille Calas; les Sirven s'adressèrent à lui, et lorsqu'il se fut persuadé de leur innocence par ses informations et ses recherches, il n'hésita pas un instant à déplover pour elle le même zèle que pour les Calas. Il n'y eut pas de sa faute si l'affaire dura cette fois plus longtemps ; les preuves étaient plus difficiles à se procurer, et l'on ne trouva pas aussi facilement un avocat à Paris. Cependant encore Voltaire, après des efforts incessants, finit par obtenir la révision du procès et l'annulation du jugement injuste.

Cette affaire n'était pas finie que dans une autre partie du royaume se faisait une autre exécution, qui produisit sur Voltaire une impression presque plus terrible encore que celle de Calas. A Abbeville, en Picardie, deux jeunes gens, l'un de dix-sept ans, l'autre de dix-huit, l'un fils d'un officier, de La Barre, l'autre, fils d'un président, d'Étallonde, étaient accusés d'avoir endommagé un crucifix de bois sur le pont, de n'avoir pas ôté leurs chapeaux devant une procession de capucins, et d'avoir chanté des chansons contre la religion. Les deux derniers points seuls étaient prouvés : le principal, la mutilation du crucifix, n'était rien qu'une accusation ; en outre , toute l'affaire était remplie de haines personnelles et d'excitations les plus détestables. Malgré cela, les deux jeunes gens furent condamnés à la mort la plus horrible : d'Etallonde devait avoir la langue arrachée, la main coupée, et aussitôt après être brûlé vivant sur la place du marché de la ville ; mais il parvint à s'enfuir en Allemagne, où il entra au service du roi de Prusse,

LE JUGEMENT d'aHBEVILLE. 185

Envers de. La Barre, resté dans les mains de la justice, le jugement fut adouci, en ce qu'il ne devait être que décapité, puis brûlé , mais auparavant torturé , pour l'amener aux aveux. Après qu'il en eut inutilement appelé au parlement de Paris, puis subi la torture avec un mâle courage, il fut exécuté le 5 juin 1766. Ce qui parut surtout abominable dans cette condamnation à mort, fut cette circonstance, que si dans les deux cas précédents les personnes avaient été faussement reconnues coupables d'un crime méritant réellement la mort, ici, un délit de simple police était déclaré un crime passible du dernier supplice. Cette conduite envers les deux jeunes gens d'Abbeville reposait sur cette idée absurde, encore incontestée dans le domaine des lois pénales, qu'à côté des crimes contre les hommes, il v a aussi des crimes immédiatement contre Dieu, qui méritent une punition plus sévère encore que ceux-là. « Je ne conçois pas, écrit Voltaire à d'Alembert, qui ne semblait pas prendre la chose assez à cœur, comment des êtres pensants peuvent demeurer dans un pays de singes qui deviennent si souvent tigres. Pour moi, j'ai honte d'être même sur la frontière. Ce n'est plus le temps de plaisanter; les bons mots ne conviennent point aux massacres. Quoi! des Bu-' siris en robes font périr dans les plus horribles supplices des enfants de seize ans ! Et la nation le souffre ! A peine en parle-t-on un moment, on court ensuite à l'opéra comique. Je suis honteux d'être aussi sensible et si vif à mon âge. Je pleure les gens dont on arrache la langue, tandis que vous vous servez de la vôtre pour dire des choses très-agréables et très -plaisantes. Vous digérez donc bien, mon cher philosophe, et moi je ne digère pas. Vous êtes encore

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