ASPIRATIONS RÉFORMATRICES
que Louis XVI eut rétabli les anciens parlements, n'a pas donné tout à fait tort à son jugement.
Les aspirations réformatrices de Voltaire s'étendaient également sur les questions de droit , de coutumes , de gouvernement et de constitution politique. Les impressions qu'il avait éprouvées pendant les années passées en Angleterre le suivirent ainsi toute sa vie. Il veut la liberté ; mais pour lui la liberté consiste à ne dépendre que des lois. Comme homme, nous sommes tous égaux, mais non comme membres de la société. La meilleure constitution est celle où tous les états sont également protégés par les lois; il dit même, dans son Essai sur les mœurs, que tout pays où cela n'existe pas n'est pas digne d'être habité. Parmi les différents états, il y a surtout celui des paysans, auquel Voltaire s'intéresse; celui du clergé, dont il combat les privilèges. Il trouve l'exemption de l'impôt dont jouissent les biens du clergé aussi injuste que dommageable pour le pays, et les couvents comme mûrs pour la destruction ou la plus grande limitation possible. En 1770, il écrivit au nom des paysans, dont la vi^ est sans cela déjà bien assez dure, une Requête à tous les magistrats du royaume, contre les lois du jeune et la défense de travailler le dimanche et les jours fériés , si nombreux alors. La terrible oppression sous laquelle il voyait courbés les paysans de main-morte fut pendant toute sa vie l'occasion d'une série de requêtes et d'écrits, surtout en faveur de ceux qu'il voyait souffrir sous le joug des chanoines de Saint-Claude, dans son voisinage. Sous toutes les formes possibles, histoire, déductions de droit, requêtes des paysans, peintures émouvantes de la part d.e leur curé.
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il cherche à prouver Tinanité des titres , laccroissemeut des abus, le révoltant delà situation, la nécessité pressante du remède. Tout homme a pour lui un droit naturel de libre disposition sur sa personne, sa famille et sa propriété. Et avant tout : « la législation est l'art du bonheur et de la sûreté des peuples ; des lois qui s'y opposent sont en contradiction avec leur objet : elles doivent donc être abandonnées. »
Ce ne fut pas la faute de Voltaire si ses efforts restèrent cette fois sans résultat , car il y avait employé , outre le zèle qui lui était habituel, tout son talent de conteur. Et s'il n'y a pas ici à annoncer un succès, c'est peutêtre le lieu de dire un mot de ses puissants moyens. En fait , on peut parler en tout endroit de la langue et du style de Voltaire, parce qu'ils entrent en jeu et attirent l'attention à tous les moments de son action. Quelques mots suffiront pour caractériser ce talent sur lequel on pourrait si longtemps parler. Voltaire occupe une des premières places parmi les maîtres de la langue. Tout d'abord en ce qui concerne la prose, il est un grand maître dans tous les genres, dans l'histoire comme dans le roman, dans le discours plein de passion comme dans la discussion philosophique, dans le laisser-aller des lettres comme dans les jeux et les combats de la polémiqué. Il est partout supérieur par le naturel, la clarté, le mouvement, la grâce. Où elles doivent être, la chaleur et l'énergie ne font pas défaut. L'éloignement de toute emphase et de toute affectation du style était dans le plus profond de sa nature; comme d'un autre côté, quand la bonne humeur ou la passion faisaient naître quoique expression commune, la faute
liX) VOLTAIRK ÉrRIVAIN.
n'était pas imputable à Técrivain, mais à Thomme qui gisait en lui. En ce qui touche les vers, les mêmes qualités trouvent leur place dans le récit comique, dans le poëme d'actualité et dans Tépigramme. Sa Pucelle, plusieurs de ses Contes, et un grand nombre de poésies dites fugitives, sont des chefs-d'œuvre pour l'expression poétique et l'art de manier le vers. Dans l'ode, il cherche parfois à remplacer l'essor qui manque par la rhétorique , et dans l'épopée comme dans le drame, il ne sut pas se servir de l'alexandrin avec autant de bonheur qu'avant lui Racine , et d'autres après lui, et cela au jugement même de ses compatriotes.
Comme philosophe, on a coutume de traiter Voltaire assez légèrement , de lui dénier tout caractère propre , toute profondeur, et surtout toute espèce de sérieux. On le taxe de frivolité; on l'accuse d'avoir vu, dans les thèses qu'il soutient, non pas la thèse elle-même, mais un moyen d'exercer son intelligence et sa malice. Mais déjà notre étude de ses romans nous a montré combien certaines questions le préoccupaient particulièrement, surtout l'existence du mal dans le monde et les questions de théodicée; et ce que nous avons dû dire en dernier lieu de ses efforts en faveur d'innocents ou d'opprimés, montre qu'il est dans le railleur en même temps un esprit sérieux et un cœur généreux. Et nous voyons davantage encore, par ses écrits essentiellement philosophiques, qu'il n'abandonne, à aucune époque de sa vie, les hautes questions de l'existence de Dieu, de la nature, de la destinée de l'homme, de la liberté du vouloir humain et de l'immortalité de l'âme humaine ; qu'il fît sans cesse de nouvelles tentatives
11)2 VOl/rAIRK PHILOSOPHE.
pour être fixé sur ces questions , ou tout au moins pour projeter sur elles autant de lumière que le permettent les moyens de connaissance de notre nature , dont il sentait si vivement les limites infranchissables. Et il suffit d'entendre de quel ton il traite de ces choses pour se persuader qu'il le faisait avec le plus grand sérieux ; en général, il ne s'abandonne à la plaisanterie et à la raillerie que lorsqu'il a affaire à l'outrecuidance humaine, qui s'imagine avoir définitivement résolu ces problèmes insolubles, et oppose un dogmatisme philosophique au dogmatisme théologique. Sans doute, en tant que philosophe, Voltaire n'est pas original ; mais dans la plupart des cas propagateur des recherches anglaises. Or là il se montre comme maître absolu des éléments qu'il emploie, qu'il fait voir sous toutes leurs faces avec une dextérité incomparable, qu'il éclaire de toute la lumière possible, et sait ainsi satisfaire aux exigences de la profondeur sans s'astreindre à une méthode sévère et uniforme.
L'œuvre philosophique de Voltaire s'étend depuis son retour d'Angleterre, au début de son âge mûr, jusqu'à la fin de sa vie ; si ce n'est que ses dernières années surtout furent plus spécialement consacrées aux études philosophiques et théologiques. En dehors du Traité de métaphysique, écrit avant sa quarantième année, pour la marquise du Chàtelet, et qui ne fut publié qu'après sa mort, les plus importants travaux philosophiques de Voltaire appartiennent tous à la dernière période de son existence. La variété de son talent lui permit de donner à ces études les formes les plus diverses. Il y avait quelque chose d'encyclopédique dans l'esprit de ce temps. Vers le