IDÉES DE VOLTAIRE SUR LA NATURE HUMAINE
singes, des éléphants, des nègres, qui semblent tous avoir quelque lueur d'une raison imparfaite. Les uns et les autres ont un langage que je n'entends point, et toutes leurs actions paraissent se rapporter également à une certaine fin. Si je jugeais des choses par le premier effet qu'elles font sur moi, j'aurais du penchant à croire d'abord que de tous ces êtres , c'est l'éléphant qui est l'animal raisonnable ; mais, pour ne rien décider trop légèrement, je prends des petits de ces différentes bêtes; j'examine un enfant nègre de six mois, un petit éléphant,'un petit singe, un petit lion, un petit chien; je vois, à n'en pouvoir douter, que ces jeunes animaux ont incomparablement plus de force et d'adresse , qu'ils ont plus d'idées , plus de passions, plus de mémoire que le petit nègre, qu'ils expriment bien plus sensiblement tous leurs désirs; mais au bout de quelque temps le petit nègre a tout autant d'idées qu'eux tous. Je m'aperçois même que ces animaux nègres ont entre eux un langage bien mieux articulé encore et bien plus variable que celui des autres bêtes. J'ai eu le temps d'apprendre ce langage, et enfin, à force de considérer le petit degré de supériorité qu'ils ont à la longue sur les singes et sur les éléphants, j'ai hasardé de juger qu'en effet c'est là V homme ; et je me suis fait à moimême cette définition : L'homme est un animal noir qui a de la laine sur la tète , marchant sur deux pattes , presque aussi adroit qu'un singe, moins fort que les autres animaux de sa taille, ayant un peu plus d'idées qu'eux et plus de facilité pour les exprimer; sujet d'ailleurs à toutes les mêmes nécessités, naissant, vivant et mourant tout comme eux. » L'observateur impartial, parvenu dans d'autres
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régions du globe terrestre , y voit d'autres animaux que des éléphants et des singes ; et au lieu des hommes noirs, en rencontrant des jaunes et des blancs, il étend sa définition , mais sans abandonner le point de vue adopté une première fois pour ses observations. Il reste ainsi acquis, pour lui et pour Voltaire , que l'homme , comme l'animal, reçoit ses premières idées par les impressions des sens. La mémoire conserve ces impressions, que nous réunissons et ordonnons en idées générales , mais que nous n'avons également extraites que des idées particulières ; et toutes les connaissances humaines proviennent de cette faculté que nous possédons de réunir et d'ordonner nos idées.
Comme au surplus ce que nous trouvons ici dans Voltaire n'est autre chose que le sensualisme de Locke, nous ne nous y arrêterons pas plus longtemps ; mais nous nous tournerons immédiatement vers les deux questions qui, avec les vues sur la nature de la connaissance de l'homme, caractérisent toute conception philosophique du monde : l'idée de Dieu, et ce qui est connexe avec la théorie de la connaissance humaine, l'idée de l'âme. Si l'on entend, sous le premier rapport, souvent parler de Voltaire comme d'un athée, cela ne vient, en général, que des gens qui le connaissent uniquement par ouï-dirç. Mais d'autres, à qui Ton ne peut dénier la connaissance des écrits de Voltaire, ont prétendu que celui-ci avait bien enseigné un Dieu, mais sans croire pour lui-même à son existence. Cette opinion s'appuie sur la manière dont Voltaire a voulu démontrer l'existence de Dieu. Il a pour cela deux preuves, et l'une d'elles surtout est établie de telle sorte qu'elle pourrait faire douter de la solidité do l'autre. Cette première n'est
LA PREUVE PRATIQUE DE l'eXISTENCE DE DIEU. 197
pas autrement appuyée que sur l'utilité ; c'est l'argument que la foi en un Dieu ne pourrait être ôtée sans péril pour l'existence de la société humaine. « Ce système sublime, dit Voltaire dans un poëme à V auteur dîc livre des Trois imposteurs ,
Ce système sublime à Thomme est nécessaire.
C'est le sacré lien de la société,
Le premier fondement de la sainte équité,
Le frein du scélérat, Tespérance du juste.
Si les cieux, dépouillés de son empreinte auguste,
Pouvaient cesser jamais de le manifester.
Si Dieu n'existait pas, il faudrait Tinventer.
Ce dernier vers est devenu fameux. Quand Bay le élevait la prétention que l'athéisme n'est pas nécessairement uni à l'immoralité, et qu'il est permis de supposer une nation d'athées. Voltaire avouait que la chose serait possible pour une société de philosophes; mais, selon lui, la masse à besoin d'un frein solide , ©t si Bayle avait eu à gouverner cinq ou six cents paysans , il n'aurait pas tardé à leur prêcher un Dieu qui punit et récompense. Et ce n'est pas seulement aux paysans, mais aux princes et aux tyrans, que Voltaire ne veut pas qu'on ôte la pensée d'un Dieu devant qui ils sont responsables. Il est tout à fait sur delà victoire quand il demande , lorsque quelqu'un a prêté son argent , s'il désirerait que son débiteur, son notaire , son avocat ou juge n'eussent , ni l'un ni l'autre, aucune foi en Dieu. Ou, comme il l'exprime poétiquement :
De tes beaux arguments quel fruit peux-tu tirer? Tes enfants à ta voix seront-ils plus dociles ?
198 l'argument physico-théologique.
Tes amis, au besoin, plus sûrs et plus utiles? Ta femme plus honnête? Et ton nouveau fermier, Pour ne pas croire en Dieu, va-t-il mieux te payer?
D'après cela il pourrait sembler, en effet, que pour Voltaire la croyance en Dieu n'était qu'une doctrine propre à frapper le vulgaire, qu'il conservait comme un besoin de la grossière majorité des hommes, tandis que lui-même et les philosophes cultivés comme lui pouvaient s'en passer. Pourtant cette apparence est trompeuse, et Voltaire tenait la croyance en Dieu indispensable pour lui-même, non pratiquement, mais théoriquement. Pour lui-même, c'était une vérité qu'il ne faut pas rejeter la foi en même temps que la superstition , Dieu en même temps que les prêtres :
Corrige le valet, mais respecte le maître.
Dieu ne doit point souffrir des sottises du prêtre ; Reconnaissons ce Dieu, quoique très-mal servi. De lézards et de rats mon logis est rempli ; Mais l'architecte existe, et quiconque le nie Sous le manteau du sage est atteint de manie.
L'argument cosmologique, et surtout l'argument physicothéologique , ont pour Voltaire une force entièrement probante. Quelque chose existe , donc quelque chose a existé de toute éternité , autrement quelque chose serait sorti de rien, ce qui est absurde. Le monde est fait avec intelligence, donc il a été fait par une intelligence. Tout ouvrage qui nous montre des moyens et une fin annonce un ouvrier; le monde est une telle œuvre au plus haut sens du mot. Le mouvement des astres, la gravitation de notre terre autour du soleil s'accomplissent d'après les lois d'une mathéma-