PREUVE UTILITAIRE
annonçons donc un Dieu juste. Si la loi de l'État punit les crimes connus, annonçons donc un Dieu qui punira les crimes inconnus. Qu'un philosophe soit spinosiste s'il veut, mais que l'homme d'Etat soit théiste. Vous ne savez pas ce que c'est que Dieu , comment il punit , comment il récompense; mais vous savez qu'il doit être la souveraine raison, la souveraine équité : c'en est assez. Nul mortel n'est en droit de vous contredire, puisque vous dites une chose probable et nécessaire au genre humain. » Voltaire n'est pas allé plus loin dans V Histoire de Jemii^ roman qu'il écrivit en 1769, spécialement contre l'athéisme et ses effets corrupteurs pour les mœurs. Personne ne pourra prouver, telle est ici la morale, qu'il soit impossible à Dieu de punir les méchants, c'est-à-dire qu'il n'ait pas pu donner au monde une constitution qui entraîne la punition de ceux-ci; donc le meilleur conseil à donner à l'homme, c'est d'être juste dans tous les cas. Nous le voyons, au point de vue pratique, par conséquent pour lui au plus important, Voltaire ne s'appuie dans sa croyance en Dieu que sur la preuve utilitaire. Mais c'est là un soutien si précaire, si fragile, qu'on ne pourrait comprendre comment Voltaire aurait pu se maintenir dans cette foi en Dieu, s'il n'avait eu, au point de vue théorique, la base plus solide de la preuve physico-téléologique, ou du dualisme. Aussi longtemps qu'il resta dualiste, c'est-à-dire ne vit pas que le monde pouvait être le résultat de ses propriétés mêmes, — et il n'y parvint jamais, — aussi longtemps il resta théiste ; et puisqu'il avait besoin d'un Dieu comme architecte du monde, il était tout naturel de l'utiliser comme guide des événements et rémunérateur.
206 VOLTAIRE ET REIMARUS.
Comme Voltaire, notre Reimarus fut dualiste en ce qui touche la notion de Dieu et du monde ; mais il le fut aussi en ce qui touche celle de l'àme et du corps. Quiconque croit Dieu nécessaire à l'explication de la finalité du monde, doit également, pour expliquer la pensée et la volonté de l'homme, supposer une âme distincte du corps. Là, Voltaire nous surprend par une étonnante anomalie. Si pour Reimarus, disciple de Wolf, l'âme était une substance différente du corps, pour Voltaire, disciple de Locke, l'âme substance spéciale s'en était allée avec les idées innées de Descartes. Non pas qu'il crût avec les matérialistes que le corps a, en soi, la faculté de penser; mais il s'en tenait à la proposition de Locke, qu'il n'avait pas été impossible au Tout-Puissant de communiquer la faculté de penser à une particule de matière, — le cerveau humain. Ainsi l'idée de Dieu dans sa plus grande extension, par conséquent le dualisme dans un cas, devait, chose remarquable, détruire le dualisme dans l'autre cas. Dieu produit en nous des idées et des mouvements, mais il les produit au moyen de la constitution artistique de nos sens et de nos autres organes, sans qu'il y ait pour cela besoin d'un être spécial habitant notre corps. Les animaux ont comme nous des sensations, des idées, de la mémoire, et d'autre part des désirs et des mouvements, et pourtant nul ne songe à leur attribuer une âme immatérielle; pourquoi en aurions nous besoin pour expliquer notre petite supériorité de facultés et d'activité dont nous nous réjouissons ? Nous sommes étonnés par la pensée, dit une autre fois Voltaire; mais la sensation est tout aussi merveilleuse. Une puissance divine se révèle dans les sensations du moindre des insectes comme
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daus le cerveau d'un Newton. Mais ces sensations ne sont que des effets plus élevés des mêmes lois mécaniques qui, émanées de Dieu, agissent de toute part dans la nature. On dit bien qu'on ne peut concevoir comment la sensation et la pensée peuvent être données à un être étendu ; mais avons-nous l'idée, demande Voltaire, d'un être non étendu ? Matière et esprit ne sont que des mots ; nous avons une claire conception aussi peu de l'un que de l'autre. C'est pourquoi nous ne pouvons pas décider à priori de quoi l'un ou l'autre est ou non capable. Enlever au corps la faculté de penser n'est pas moins hardi que de la refuser à l'àme. Mais surtout : Qu'est-ce donc que l'âme? un être de raison, comme la volonté, la mémoire, la parole, etc. ; de tels êtres n'existent pas; c'est toujours l'homme qui veut, se souvient, parle, etc. L'âme, qu'on se représente comme un être en soi, n'est en fait qu'une propriété accordée aux êtres supérieurs, « c'est une faculté qu'on a prise pour une substance » . Au fond cette idée est conforme à notre expérience intime, quand nous ne la laissons pas se fausser par les préjugés. Entre la digestion et la pensée il y a une si grande difierence, qu'on peut certainement se laisser aller à les ramener à deux substances différentes. Mais, puisqu'on ne peut penser sans nourriture et sans digestion, puisque, par conséquent, l'une est la condition de l'autre, pourquoi le même être qui digère ne pourrait-il penser? Quelque peine que se soit donnée Voltaire pour trouver qu'ils étaient deux, il a fini par trouver qu'il n'était qu'un. Ce qui serait tout à fait beau, si des conséquences trèssérieuses ne suivaient pas. Voltaire les a connues toiit d'abord et se les est représentées dans tout leur entier. Dans
208 IMMORTALITÉ DE l'aME.
le Traité de métaphysique composé pour la marquise, où il pouvait s'exprimer en toute franchise, puisqu'il ne le destinait pas au public, en déclarant que sa raison lui a appris que toutes nos idées nous viennent par les sens, il avoue qu'il ne peut s'empêcher de rire lorsqu'on lui dit que les hommes auront encore des idées quand ils n'auront plus de sens ; il aimerait autant croire que nous mangerons et boirons après notre mort, quand nous n'aurons plus de bouche. Sans doute. Dieu ayant attaché à une partie du cerveau la faculté d'avoir des idées , il pourrait conserver cette partie avec sa faculté (car la conserver sans cet organe serait aussi impossible que de le faire pour le rire d'un homme ou le chant d'un oiseau après la mort de l'oiseau et de l'homme). Il aurait aussi pu donner aux hommes et aux animaux une âme immatérielle, et la conserver indépendamment de leur corps, tout aussi bien qu'il lui aurait été possible de donner aux hommes deux nez et quatre mains. Mais pour croire qu'il a fait en effet toutes ces choses possibles, il faut les voir. « Ne voyant donc point que l'entendement, la sensation de l'homme soit une chose immortelle, qui me prouvera qu'elle l'est? demande Voltaire. Qui? moi, qui ne sais point quelle est la nature de cette chose, j'affirmerai qu'elle est éternelle! moi, qui sais que l'homme n'était pas hier, j'affirmerai qu'il y a dans cet homme une partie éternelle par sa nature ! et tandis que je refuserai l'immortalité à ce qui anime ce chien, ce perroquet, cette grive, je l'accorderai à l'homme, par la raison que l'homme le désire! Il serait bien doux, en effet, de se survivre à soi-même, de conserver éternellement la plus excellente partie de son être dans la destruction de l'autre.