VOLTAIRE ET ROUSSEAU
de vivre à jamais avec ses amis, etc. Cette chimère serait consolante dans des misères réelles. Je n'assure point que j aie des démonstrations contre la spiritualité et l'immortalité de rame ; mais toutes les vraisemblances sont contre elles. »
Telle fut la conviction de Voltaire, acquise de bonne heure et entièrement logique, conviction qu'il n'abandonna jamais, mais qui ne le mit pas peu dans l'embarras, devant le public tout d'abord, et parfois peut-être devant lui-même. Nous nous rappelons quelle importance il attachait, pour la conservation de la société humaine, à la croyance à un Dieu rémunérateur; mais, conformément à l'opinion commune, cette rémunération doit trouver sa place surtout au delà du tombeau. Il avait la ressource de se contenter d'affirmer le fait et de refuser toute explication sur les voies et moyens ; mais quand doit-elle s'opérer? pouvait-on lui demander. Comme lui-même ne prétendait pas que la justice divine se réalise entièrement dans cette vie, quand devait-elle donc se réaliser s'il fallait douter de la vie future? Et quel résultat édifiant n'avait pas obtenu son confrère Rousseau , en conservant , dans sa fameuse Profession de foi d'un vicaire savoyard, à côté de nombreuses hérésies, en même temps que la croyance en Dieu, la croyance à l'immortalité! On dit bien que Dieu ne nous doit rien. Dieu nous doit, dit Rousseau, tout ce qu'il nous promit en nous donnant l'être. Il a gravé dans le cœur de chacun de nous : « Sois juste et tu seras heureux. » Mais si nous regardons autour de nous sur la terre, le méchant prospère et le juste reste opprimé. Cela lui suffit comme preuve que l'àme est immatérielle et immortelle.
210 l'immortalité de l'ame et l'ancien testament.
Il fait très-bien de comprendre dans sa preuve Timmatérialité de rame ; il a entièrement raison quand il dit que toutes les difficultés disparaissent quand on admet deux substances dans l'homme. Mais c'est justement ce que Voltaire avait négligé d'admettre et pour d'excellentes raisons ; il en était d'autant plus embarrassé. Et cependant il aurait bien voulu, lui aussi, édifier, non-seulement par vanité, mais pour le bien général. Piqué d'émulation par le Vicaire savoyard de Rousseau, il écrivit vers l'âge de soixantecinq à soixante-dix ans, une série d'homélies où il cherche à représenter ses idées comme aussi inoffensives qu'innocentes. Là, il pense que pour justifier Dieu du mal existant dans le monde, il ne reste que la voie adoptée, après l'échec de toutes les autres tentatives, par tous les sages de l'antiquité, dans l'Inde et dans l'Egypte, dans la Chaldée et la Grèce : l'hypothèse d'une compensation dans une vie future. Et soit dit, en passant, en dehors du désir d'édifier, il y avait là pour Voltaire un autre intérêt, qui le ramena quelquefois dans cette voie. L'absence de toute croyance à l'immortalité dans V Ancien Testament avait été pour Morgan, en Angleterre, et pour Reimarus, en Allemagne, une raison fondamentale de refuser au judaïsme le caractère d'une religion révélée. Voltaire né négligeait pas volontiers une occasion de décrier VAncieyi Testament, et il ne pouvait le faire de ce côté qu'en se plaçant sur le terrain de la croyance à l'immortalité, et en jetant dès lors un regard méprisant sur cette horde barbare, qui, seule au milieu de ses voisins civilisés, était restée fermée à cette doctrine. Il faut donc nous placer ici au point de vue des meilleures nations de l'antiquité, d'autant plus, si nous