PROFESSION DE FOI
Son sang du moins, le sang d'un Dieu mourant pour nous, N'était-il pas d'un prix assez noble, assez rare.
Pour suffire à parer les coups
Que l'enfer jaloux nous prépare?
Quoi ! Dieu voulut mourir pour le salut de tous.
Et son trépas est inutile !
Quoi ! L'on me vantera sa clémence facile.
Quand remontant au ciel il reprend son courroux. Quand sa main nous replonge aux étemels abîmes, Et quand, par sa fureur effaçant ses bienfaits, Ayant versé son sang pour expier nos crimes, 11 nous punit de ceux que nous n'avons point faits! Ce Dieu poursuit encor, aveugle en sa colère. Sur ses derniers enfants l'erreur d'un premier père...
Amérique, vastes contrées.
Peuples que Dieu fit naître aux portes du soleil.
Vous, nations hyperborées.
Que l'erreur entretient dans un si long sommeil, Serez-vous pour jamais à sa fureur livrées.
Pour n'avoir pas su qu'autrefois Dans un aultre hémisphère, au fond de la Syrie, Le fils d'un charpentier enfanté par Marie, Renié par Céphas, expira sur la croix?
Je ne reconnais point à cette indigne image
Le Dieu que je dois adorer:
Je croirais le déshonorer Par une telle insulte et par un tel hommage.
Entends,^Dieu que j'implore, entends du haut des cieiix
Une voix plaintive et sincère ; Mon incrédulité ne doit pas te déplaire ;
Mon cœur est ouvert à tes veux :
L'insensé te blasphème, et moi je te révère; Je ne suis pas chrétien; mais c'est pour t'aimer mieux...
Eh ! qu'importe en effet sous quel titre on l'implore? Tout honmiage est rerii, mais aucun ne l'honore.
222 ÉCRITS THÉOLOGIQUES ULTERIEURS
Un Dieu n^a pas besoin de nos soins assidus ; Si Ton peut Toffenser, c'est par des injustices;
Il nous juge sur nos vertus,
Et non pas sur nos sacrifices.
Telle était et telle resta Tidée de Voltaire touchant le christianisme et le judaïsme; c'est la même idée que nous retrouvons auparavant chez les déistes anglais, que nous retrouvons à la même époque en Allemagne chez Reimarus ; c'est ridée qui était naturelle et générale dans le siècle de la vulgarisation, jusqu'à ce qu'il se conclût, dans le rationalisme allemand, un compromis avec le christianisme.
Mais l'époque principale des travaux théologiques de Voltaire, comme de ses travaux philosophiques, commence seulement avec son établissement sur le lac de Genève. On sait déjà comment ils étaient favorisés par la maturité de son âge, l'indépendance de sa situation, les loisirs de sa vie à la campagne. D'autres raisons encore s'y ajoutaient. Les semaines passées en 1754 chez les bénédictins de Senones, qui possédaient une si riche bibliothèque, n'avaient pas été perdues. Bientôt il fallut pour V Encyclopédie des articles de théologie ; puis les lauriers conquis par Rousseau avec sa Profession de foi d'un vicaire savoyard, si dangereux qu'ils fussent (le livre fut brûlé par les mains du bourreau), ne laissaient pas dormir Voltaire. Il lui fallut nécessairement se montrer encore plus hardi que Jean-Jacques, s'il voulait se garder de se nommer. Telle fut l'origine du jeu auquel Voltaire se livra en empruntant de faux noms et de faux titres de livres, ce qu'il ne fit nulle part avec autant de variété que dans ses écrits théologiques. Tantôt c'est une traduction ou de l'anglais, ou de l'allemand,