‹ Voltaire: six conférencesChapitre 209 sur 257 · VOLTAIRE PRÉCEPTEUR · texte numérisé non relu

VOLTAIRE PRÉCEPTEUR

de son glorieux parent. « Enfin, écrit-il en décembre 1761 à Cideville, enfin mademoiselle Corneille a lu le Cid; c'est déjà quelque chose. Vous savez que nous l'avons prise au berceau. Nous comptons qu'elle jouera au printemps Chimène sur notre théâtre de Ferfiey ; elle se tire déjà trèsbien du comique ; elle joue des endroits à faire mourir de rire, et malgré cela elle ne déparera pas le tragique. Sa voix est flexible, harmonieuse et tendre ; il est juste qu'il y ait une actrice dans la maison de Corneille. » Elle ne joua pas, il est vrai, Chimène au printemps, mais un rôle de la comédie de Voltaire, le Droit du Seigneur^ dont elle se tira avec bonheur. « Croiriez- vous , dit Voltaire en en donnant la nouvelle à d'Argental, que mademoiselle Corneille a enlevé tous les suffrages? Comme elle était naturelle, vive, gaie! Comme elle était maîtresse du théâtre, tapant du pied quand on la soufflait mal à propos! Il y a un endroit où le public l'a forcée de répéter. J'ai fait le bailli, ajoute-t-il, et, ne vous en déplaise, à faire pouffer de rire. » C'était une brillante représentation avec trois cents hôtes pour spectateurs, et qui fut suivie d'un souper, d'un bal, le tout à la satisfaction de Voltaire.

Pour une enfant si aimable et si pleine d'espérances les soins devaient s'étendre plus loin. Voltaire lui constitua une rente de 1 ,400 livres sur son propre bien ; mais bientôt il saisit l'occasion de faire davantage. L'Académie française avait en vue de publier avec commentaires une collection des classiques français ; Voltaire se chargea de Corneille et destina le produit de cette édition à la jeune fille. Dans ses annotations il fut plus sévère que maint lecteur n'aurait désiré ; l'homme qu'il admirait avant tout était Racine,

et surtout il ne pouvait souffrir les dernières tragédies de Corneille. Mais, comme il l'avait fait en faveur de tous ses protégés, il mit à contribution les puissances qui lui étaient bienveillantes ; des rois et des reines souscrivirent pour des centaines d'exemplaires, et il en résulta en fin de compte un produit de 40,000 livres, ce qui formait une dot convenable pour da petite Marie. Bientôt un prétendant parut sur la scène, un officier de vingt-quatre ans que Voltaire annonce comme philosophe, et qui ne lui déplaît pas personnellement. Il a l'intention de céder au couple une maison. « Que le philosophe, écrit-il à d'Argental, ne croie pas épouser une philosophe formée. Nous commençons à écrire un peu, nous lisons avec quelque peine, nous apprenons aisément des vers par cœur, et nous ne les récitons pas mal; la santé est très-faible, le caractère est doux, gai, caressant : le mot de bonne enfant semble avoir été fait pour elle. J'ai rendu un compte fidèle du spirituel et du temporel, du physique et du moral ; et je m'en tiens là, en m'en remettant à la Providence. » « Car, dit-il ailleurs, il y a une Providence pour les filles. » Mais celle-ci n'avait pas décidé le mariage de la jeune Corneille avec son premier prétendant. Le lieutenant philosophe non-seulement n'avait aucune fortune, mais il avait des dettes ; son père ne voulait ou ne pouvait rien faire pour lui. On ne put obtenir la situation avantageuse que Voltaire lui chercha. Lui-même laissa voir clairement que la personne de la débutante en philosophie lui était parfaitement indifierente, et que la dot seule lui importait. Comme elle-même ne se sentait non plus rien pour cet homme peu aimable et intéressé, Voltaire cher<?ha à rompre ; mais il eut du

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