‹ Voltaire: six conférencesChapitre 210 sur 257 · LES PRÉTENDANTS · texte numérisé non relu

LES PRÉTENDANTS

mal à se débarrasser de ce prétendant affamé, qui trouvait très-agréable d'avoir gratis le vivre et le couvert.

A peine fut-on délivré de celui-là, que la Providence des filles en envoya un meilleur. 4( Voici bien autre chose, écrit Voltaire tout triomphant en 1763 àd'Argental,après avoir parlé d'autres affaires ; je marie mademoiselle Corneille, non pas à un demi-philosophe dégoûté du service, mal avec ses parents, avec lui-même et chargé de dettes, mais à un jeunedragon,gentilhomme très-aimable, de mœurs charmantes, d'une très-jolie figure, amoureux, aimé, assez riche. Nous sommes d'accord, et en un moment et sans discussion, comme on arrange une partie de souper; je garderai chez moi futur et future; je serai patriarche si vous nous approuvez. Je pense qu'il conviendrait que Sa Majesté permît qu'on mît dans le contrat qu'elle donne 8,000 livres à Marie en forme de dot et pour paiement de ses souscriptions (de trois cents exemplaires des œuvres de Corneille). Je tournerai cette clause; elle me paraît agréable; cela fait un effet terrible en province : le nom du roi dans un contrat de mariage au mont Jura ! figurez vous ! La petite est charmée et le dit tout naïvement ; elle ne pouvait soufirir notre demi-philosophe. » Et le lendemain à Damilaville : « Nous marions mademoiselle Corneille à un gentilhomme du voisinage, officier des dragons, possédant 10,000 livres de rente à peu près à la porte de Ferney. Je les loge tous deux. Je finis en patriarche. »

Le mariage eut lieu le 13 février. « Il y a delà destinée dans tout ceci, et où n'y en a-t-il point? écrit le lendemain Voltaire au marquis de Chauvelin. J'arrive au pied des Alpes, je m'y établis. Dieu m'envoie mademoiselle Cor-

neille, je la marie à un gentilhomme qui se trouve tout juste mon plus proche voisin. Je me fais deux enfants que la nature ne m'avait point donnés; ma famille, loin d'en murmurer, en est charmée : tout cela tient un peu du roman. » Et presque aussitôt un vrai petit-fils de Corneille, un homme usé, misérable, se présenta à Voltaire, qui dut lui donner quelque argent. C'est à ce propos qu'il annonce à d'Argental qu'on le « menace d'une douzaine d'autres petits coro liions, qui viendront l'un après l'autre demander la becquée. Mais Marie Corneille est comme Marie, sœur de Marthe, celle-ci a la meilleure part. Je reviens toujours à la destinée. L'arrière -petit -fils de Corneille demande l'aumône; Marie Corneille, qui est à peine sa parente, a fait fortune sans le savoir. L'empereur Iwan est enfermé chez des moines, et la fille de cette princesse de Zerbst, que vous avez vue à Paris (Catherine II), gouverne gaiement 2,000 lieues de pays. Ne voilà-t-il pas un monde bien arrangé ! » Dans l'été de l'année suivante, Marie Dupuits mit au monde une petite fille, et Voltaire put se considérer comme grand-papa. Dans la suite, l'enfant montra surtout pour la musique des facultés que M"^« Denis chercha à développer. Voltaire resta toujours dans les meilleurs termes avec les époux Dupuits. Dans ses lettres il continua à appeler la jeune femme « l'enfant ». Il parla toujours avec affection de son fils adoptif Dupuits. En 1771 il écrivait encore à d'Argental : « Je m'applaudis tous les jours de l'avoir marié avec notre Corneille ; ils font tous deux un petit ménage charmant. »

Je me suis longtemps arrêté à cette petite histoire de famille, mais je ne crois pas qu'aucun de mes auditeurs

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