‹ Voltaire: six conférencesChapitre 220 sur 257 · PLAISIR QUE TROUVAIT LE ROI AUX ECRITS DU POÈTE · texte numérisé non relu

PLAISIR QUE TROUVAIT LE ROI AUX ECRITS DU POÈTE

cuse; ce n'est pas, dit-il, qu'il ne le crût au-dessus de Platon, et l'autre au-dessus de Denys. A cela d'Alembert répond que le roi rend entière justice à Voltaire, et il ajoute qu'il est plus affligé qu'il ne peut dire que le protecteur et le soutien de la philosophie ne soit pas bien avec tous les philosophes. Frédéric, de son côté, se plaignait à d'Alembert de l'abus que Voltaire faisait de ses lettres, un point où, comme nous le savons depuis longtemps, chacune des deux parties avait peu de reproches à faire à l'autre. Le nuage se dissipa , et avec l'année 1765 la correspondance reprit son cours , pour s'arrêter de nouveau , mais moins longtemps, en 1768, selon toute apparence par la faute de Voltaire.

Mais le plaisir que trouvait Frédéric à la lecture des ouvrages de ce dernier se soutint toujours. Tandis qu'il lit les anciens il brûle d'avoir les nouveaux. Ils l'acœmpagnent dans ses voyages, ils sont sa consolation dans ses mauvais jours. Revenu à Potsdam, il écrit : « Il faut avouer que vous êtes de bonne compagnie et qu'on s'instruit en s'amusant avec vous. Voltaire et moi nous avons fait tout le tour de la Silésie et nous sommes revenus ensemble. » Et une autre fois : « J'avais un très-violent accès de goutte quand vos livres sont arrivés (deux volumes des Questions sur V encyclopédie)^ les pieds et les bras garottés, enchaînés et perclus : ces livres m'ont été d'une grande ressource. En les lisant j'ai béni mille fois le ciel de vous avoir mis au monde. » Cela est touchant, et combien n'est-ce pas aimable, quand le roi écrit à Voltaire qu'il sait par coeur une bonne partie de ses pièces, et que s'il ne faisait pas autrement fortune en ce monde, le métier de souf-

COMBIEN LE ROI s'iNTERESSAIT A SA PERSONNE. 265

fleur des pièces de Voltaire serait sa dernière ressource. Et le poétique hommage que Frédéric rend aux fruits de la vieillesse du poëte est aussi gracieux^ que juste :

Quels agréments, quel feu tu possèdes encore ! Le coucliant de tes jours surpasse leur aurore. Quand Tâge injurieux mine et glace nos sens, Nous perdons les plaisirs, les grâces, les talents. Mais rage a respecté ta voix douce et légère ; Pour le malheur des sols il fit grâce à Voltaire.

Mais la personne même du poëte n'était au roi rien moins qu'indifférente. S'il avait occasion de voir des gens qui eussent auparavant été à Ferney, il s'informait près d'eux de la santé de Voltaire. Ainsi, lorsqu'en 1775 l'acteur Lekain donna des représentations à Berlin, Frédéric écrivit au poëte : « Je viens de voir Lekain. Il a été obligé de me dire comme il vous a trouvé, et j'ai été bien aise d'apprendre de lui que vous vous promenez dans votre jardin, que votre santé est assez bonne, et que vous avez encore plus de gaieté dans votre conversation que dans vos ouvrages. » Et dans l'automne de cette même année, attendant le protégé de Voltaire, d'Etallonde-Morival, dont il sera question plus tard, il écrivait : « La meilleure recommandation de Morival sera s'il m'apprend qu'il a laissé le patriarche de Ferney en bonne santé. Morival sera longuement interrogé sur ce sujet, car il y a des êtres privilégiés de la nature dont les moindres détails deviennent intéressants. »

Et tandis que Voltaire devait se décider à reconnaître, quoique à regret, une nature supérieure dans son ingrat élève , comme il l'avait nommé si sauvé , échappé sain et sauf de l'épreuve du feu de la guerre de sept ans, Frédéric,

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