‹ Voltaire: six conférencesChapitre 254 sur 257 · ARRIVEE ET INSTALLATION · texte numérisé non relu

ARRIVEE ET INSTALLATION

Le 22 décembre, de Ferney, à la marquise du Deffand :

...Pour moi, qui touche à ce bel âge de la maturité (70), je me trouve très-bien d'avoir à gouverner les dix-sept ans de M^^® Corneille. Elle est gaie, vive et douce, l'esprit tout naturel : c'est ce qui fait apparemment que Fontenelle l'a si mal traitée. Je lui apprends l'orthographe, mais je n'en ferai point une savante; je veux qu'elle apprenne à vivre dans le monde, et à v être heureuse.

Le même jour, au comte d'Argental :

Nous sommes très-contents de M^^® Rodogune ; nous la trouvons naturelle, gaie et vraie. Son nez ressemble à celui de M°»« de Ruffec; elle en a le minois de doguin, de plus beaux yeux, une plus belle peau, une grande bouche assez appétissante, avec deux rangs de perles. Si quelqu'un a le plaisir d'approcher ses dents de celles-là, je souhaite que ce soit plutôt un catholique qu'un huguenot; mais ce ne sera pas moi, sur ma parole... J'ai soixante et sept ans...

Le 28 décembre, à d'Argental :

M^i® Chimène prend la plume ; voyons comment elle s'en tirera.

« M. de Voltaire appelle M. et M"^® d'Argental ses anges. « Je me suis aperçue qu'ils étaient aussi les miens ; qu'ils « me permettent de leur présenter ma tendre reconnaissance.

« Corneille, »

Eh bien, il me semble que Chimène commence à écrire un peu moins en diagonale.

Le 31 décembre, au même :

La petite Corneille contribue beaucoup à la douceur de notre vie : elle plaît à tout le monde ; elle se forme, non pas d'un jour à l'autre, mais d'un moment à l'autre...

1761. Le 14 janvier, à la comtesse d'Argental :

...Mais pourquoi M. d'Argental n'écrit-il pas?... S'il n'est que paresseux, je suis consolé. Il a un charmant secrétaire. « Tenez, petite fille (il s'agit de la petite Corneille), voilà comme les dames écrivent à Paris. Voyez que cela est droit; et ce style, qu'en dites- vous? quand écrirez-vous de même, descendante de Corneille? » — Cela donne de l'émulation; elle va vite m'écrire un petit billet dans sa chambre : c'est, je vous assure, une plaisante éducation.

Le 26 janvier, au comte d'Argental :

J'ai de terribles affaires sur les bras... et ma besogne la plus difficile est d'enseigner la grammaire à M^^® Corneille, qui n'a aucune disposition pour cette sublime science.

Le 6 mars, à madame du Deffand :

Vous me demandez ce que c'est que M^^® Corneille ; ce n'est ni Pierre ni Thomas : elle joue encore avec sa poupée ; mais elle est très-heureusement née, douce et gaie, bonne, vraie, reconnaissante, caressante sans dessein et par goût. Elle aura du bon sens ; mais pour le bo7i ton, comme nous y avons renoncé, elle le prendra où elle pourra.

Le 10 avril, à Duclos, secrétaire de TAcadémie française :

Vous me faites grand plaisir en m'apprenant que l'Académie va rendre à la France et à l'Europe le service de publier un recueil de nos auteurs classiques, avec des notes qui fixeront la langue et le goût. . . Il me semble que M^^« Corneille aurait droit de me bouder, si je ne retenais pas le grand Corneille pour ma part. Je demande donc à l'Académie la permission de prendre cette tâche, en cas que personne ne s'en soit emparé.

Le 1°^ mai, au même :

J'ose croire, que l'Académie ne me désavouera pas, si je propose de faire cette édition pour l'avantage du seul homme qui porte aujourd'hui le nom de Corneille et pour celui de sa fille... J'assure l'Académie que cette jeune personne, qui remplit tous les devoirs de la religion et de la société, mérite tout l'intérêt que j'espère qu'on voudra bien prendre à elle. Mon idée est que l'on ouvre une simple souscription, sans rien payer d'avance. Je ne doute pas que les plus grands seigneurs du royaume, dont plusieurs sont nos confrères, ne s'empressent à souscrire pour quelques exemplaires. Je suis persuadé même que toute la famille royale donnera l'exemple.

Le 16 août, à de Mairan :

Cette jeune personne a autant de naïveté que Pierre Corneille avait de grandeur. On lui lisait Cinna ces jours passés; quand elle entendit ce vers :

Je vous aime, Emilie, et le ciel me foudroie, etc.

fi donc, dit-elle, ne prononcez pas ces vilains mots-là. —

C'est de votre oncle, lui répondit-on. — Tant pis, dit-elle; est-ce qu'on parle ainsi à sa maîtresse?

Le 20 octobre, à d'Argental :

Nous répétions il/^V<9/>^, que nous avons jouée sur notre très-joli théâtre (à Ferney) et où Marie Corneille s'est attiré beaucoup d'applaudissements dans le récit d'Isménie, que font à Paris de vilains hommes ; elle était charmante.

Le 20 décembre, à Cideville :

Enfin M^i® Corneille a lu le Cid; c'est déjà quelque chose. Vous savez que nous l'avons prise au berceau. Nous comptons qu'elle jouera ce printemps Chimène sur notre théâtre de Ferney; elle se tire déjà très-bien du comique... Elle joue des endroits à faire mourir de rire; et, malgré cela, elle ne déparera pas le tragique. Sa voix et flexible, harmonieuse et tendre : il est juste qu'il y ait une actrice dans la maison de Corneille.

1762. Le 8 mars, à d'Argental :

...Laissez-moi reprendre mes esprits; je n'en peux plus; je sors du bal, ma tête n'est point à moi. — Un bal, vieux fou ? un bal dans tes montagnes ? et à qui Tas-tu donné? aux blaireaux? — Non, s'il vous plaît; à trèsbonne compagnie ; car voici le fait : nous jouâmes hier le Droit du seigneur (une comédie de Voltaire que ses amis ne prisaient pas beaucoup), et cela sur un théâtre qui est plus joli, plus brillant que le vôtre, assurément... Oui, le Droit du seigyieur a enchanté trois cents personnes de tout état et de tout âge, seigneurs et fermiers, dévotes et galantes. On y est venu de Lyon, de Dijon, de Turin. Croi-

riez-vous que M^^® Corneille a enlevé tous les suffrages ? Comme elle était naturelle, vive, gaie ! comme elle était maîtresse du théâtre, tapant du pied quand on la soufflait mal à propos. Il y a un endroit où le public Ta forcée de répéter. J'ai fait le bailli, et, ne vous déplaise, à faire pouffer de rire. Mais que faire de trois cents personnes au milieu des neiges, à minuit, que le spectacle a fini? Il a fallu feur donner à* souper à toutes, ensuite il a fallu les faire danser : c'était une fête assez bien troussée. Je ne comptais que sur cinquante personnes — mais passons, c'est trop me vanter.

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