UN PRÉTENDANT
Dès le 17 décembre 1761, Voltaire écrit à d'Argental :
Mais que dirons-nous de notre philosophe de vingtquatre ans? comment fera-t-il avec une personne dont il faudra finir l'éducation ? comment s'accommodera-t-il d'être mari, précepteur et solitaire? On se charge quelquefois de fardeaux difficiles à porter ; c'est son affaire : il aura Cornélie-chifibn quand il voudra.
Plus tard, le 14 septembre 1762, à d'Argental et à sa femme :
Mes anges, il y a longtemps que j'ai envie de vous écrire sur le philosophe qui veut épouser. Voici l'état des choses (suit un compte de la fortune de Voltaire, de ses propriétés, de ses rentes, de ce qu'il dispose pour ses deux nièces, puis plus loin) : J'en ai assuré 1,500 livres ou environ à M^i® Corneille... Je ne sais pas encore ce qui reviendra à M^i® Corneille de l'édition de Pierre, mais je
crois que cela lui formera un fonds d'environ 40,000 livres. Je lui donnerai une petite rente pour ma souscription. Jl ne faut pas se flatter que je puisse davantage. Ne comptons même l'édition de Corneille que pour 30,000 livres, afin de ne pas porter nos espérances trop haut... Si le philosophe est vraiment philosophe et veut demeurer avec nous jusqu'à ce que son père lui cède son château, il jouira d'une assez bonne maison ; mais qu'il ne croie pas épouser une philosophe formée. Nous commençons à écrire un peu, nous lisons avec quelque peine, nous apprenons aisément des vers par coeur, et nous ne les récitons pas mal ; la santé est très-faible, le caractère est doux, gai, caressant; le mot de bonne enfant semble avoir été fait pour elle. — J'ai rendu un compte fidèle du spirituel et du temporel, du physique et du moral; et je m'en tiens là, en me remettant à la Providence.
Le 21 novembre, au même :
Le philosophe épouseur arrivera donc. Nous requinquerons Cornélie-chifibn , nous la parerons. Elle prétend qu'elle pourra savoir un peu d'orthographe : c'est déjà quelque chose pour un philosophe. Enfin nous ferons comme nous pourrons; ces aventures-là s'arrangent toujours d'elles-mêmes ; il y a une Providence pour les filles.
Le 13 décembre, au même :
mes anges ! l'épouseur est arrivé : c'est un demi-philosophe. Il n'a rien pour le présent, mais il y a quelque apparence qu'il aura M"® Corneille, et que M^^® Corneille
aura plus que je vous avais dit. La terre qui doit revenir au philosophe est dans la Bresse, dans mon voisinage : tout cadre à merveille. Le père ne donnera probablement à son fils que son approbation et peu d'argent ; on j suppléera comme ou pourra. Il est assez plaisant que je marie une nièce de Corneille; c'est une plaisanterie que j'aime beaucoup. Le demi-philosophe n'est point effarouché que la future ait fait peu de progrès dans la musique, dans la danse et autres beaux-arts; il ne danse, ni ne chante, ni ne joue : il est pour la conversation et il veut penser. Je pense qu'il conviendrait que le duc de Choiseul ne réformât pas la compagnie du futur ; il ne faut pas donner ce dégoût à Cinna ; ce serait un triste présent de noces ; il est bon d'ailleurs de conserver des officiers qui ne sont pas des petits-maîtres.
Le 16 décembre, au même :
mes anges! vous avez entrepris d'affubler M^^® Corneille du sacrement de mariage, seul sacrement que vous devez aimer. Mon demi-philosophe que vous m'avez dépêché n'est pas demi-pauvre, il l'est complètement. Son père n'est pas demi-dur, c'est une barre de fer. Il veut bien donner à son fils 1,000 livres de pension; mais, en récompense, il demande que je fasse de très-grands avantages, de sorte que je ne suis pas demi-embarrassé. Je n'ai presque à donner à M^^® Corneille que les 20,000 fr. que j'ai prêtés à M. de la Marche, qui devraient être hypothéqués sur sa terre de la Marche, et sur. lesquels M. de la Marche devrait s'être mis en règle depuis un an, au lieu que je n'ai pas même de lui un billet qui soit valable..,
Ces 20,000 fr. donc, 1,400 livres de rente déjà assurées, environ 40,000 livres de souscriptions, le marié et la mariée nourris, chauffés, désaltérés, portés pendant notre vie (citation de Regnard, je crois), c'est là une raison qui n'est pas la raison sans dot ; et si un père, qui ne donne rien à son fils le philosophe, trouve que je ne donne pas assez, vous sentez, mes anges, que ce père li'est pas un homme accommodant. Cependant il faut tâcher de faire réussir une affaire que vous m'avez rendue chère en me la proposant. . . Je crois notre futur très-propre aux importantes négociations que nous avons avec la petitissime et trèspédantissime république de Genève. Voici un temps favorable pour employer ailleurs M. de Montpéroux, résident à Genève. Il y a bien des places, dont M. le duc de Praslin dispose. Il me semble que, si vous vouliez placer à Genève notre futur, vous obtiendriez aisément cette grâce de M. le duc de Praslin : rien ne serait plus convenable pour les Genevois et pour moi... M^^® Corneille vous devrait son établissement. . . M. de Vaugrénant (ce serait donc le futur ?) vous devrait tout...
N. B. M™® Denis et M^^® Corneille ne sont pas si contentes que moi du demi-philosophe ; elles le trouvent sombre, duriuscule, peu poli, peu complaisant, marchandant, et marchandant mal. Mais si la résidence genevoise était attachée* à ce mariage, nos dames pourraient être plus contentes.
Le 23 décembre, au même :
Je ne peux rien ajouter à tout ce que je vous ai dit sur le futur, sinon que je suis content de lui de plus en plus.
Les bons caractères sont, dit-on, comme les bons ouvrages ; on est moins frappé d'abord qu'on ne les goûte à la longue. Mais comme il n'a rien, et que de longtemps il n'aura rien, il est difficile de le marier sans la protection de M. le duc de Praslin. . .
1763. Le 2 janvier, à la comtesse d'Argental :
Le futur, comme j'ai déjà dit, n'a rien. Je me trompe : il a des dettes, et ces dettes étaient inévitables à l'armée. Je le crois honnête homme, j'espère qu'il se conduira trèsbien. Mais, encore une fois, il n'a que des dettes, une compagnie qui probablement sera réformée, un père et une mère qui ont l'air de ne laisser de longtemps leur mort à pleurer à leur philosophe, qui se sont donné mutuellement leur bien par contrat de mariage, et qui ont une fille qu'ils aiment.
Le 10 janvier, à d'Argental :
Si les mariages sont écrits dans le ciel, celui de M. de C*** (?) et de notre marmotte a été rayé. Encore une fois, comment pouvions-nous ne pas croire que vous vous intéressiez vivement à ce mariage? Le futur était venu avec une copie d'une de mes lettres. Il s'était annoncé de votre part ; il se disait sûr du consentement de ses parents ; il avait débuté par demander si la souscriptioiî du Corneille n'allait pas déjà à 40,000 livres ; et la première confidence qu'il fit était que son dessein était de voyager en Italie avec cet argent. Il nous avoua qu'il avait cru que M"« Corneille était élevée dans notre maison comme une personne qu'on a prise par charité. Il lui parla comme Arnolphe, à
cela près qu' Arnolphe aimait et que le futur n'aimait point. . . Nous n'avons pas laissé d'avoir quelque peine à faire partir ce jeune homme, qui, sans avoir le moindre goût pour M^i® Corneille, voulait absolument rester chez nous, uniquement pour avoir un asile... En voilà beaucoup, mes anges, sur cette triste aventure : nous nous en sommes tirés très-honorablement, et la conduite de M^^« Corneille n'a donné aucune prise à «la malignité des Genevois ni des Français qui sont à Genève.