AMBITION
plaire. La parole qu'on lui prête et selon laquelle il avait deux fous pour fils, Tun en prose et l'autre en vid^s, est tout à fait de circonstance. A celui en prose il avait cédé sa charge depuis quelques années, et comme la caution fort considérable qu'il avait dû déposer devait rester immobilisée en faveur de ce dernier seul, il en résulta entre les deux frères, qui déjà ne s'accordaient pas, un procès de longue durée. L'héritage paternel n'était donc pas immédiatement important pour Voltaire; néanmoins celui-ci avait déjà commencé, par sa tragédie, par le cadeau du duc d'Orléans, à quoi vint bientôt après s'ajouter une petite pension du roi, à s'amasser des ressources propres, qui s'augmentèrent grâce à la faveur du régent.
Mais le remuant et ambitieux jeune homme aspirait non-seulement au renom poétique, à la richesse, mais encore aune situation brillante dans là société. Il voulait se mettre au niveau des grands seigneurs qu'il fréquentait, non-seulement par son esprit, mais par une marque apparente.
Parmi les nombreux talents dont il se savait diDué, il crut découvrir à côté des talents poétiques et financiers, celui d'homme d'Etat et de diplomate. Quand il s'était une fois proposé un but, il se souciait peu du choix des moyens, et alors, en France, il ne fallait plus songer à parvenir aux honneurs et aux dignités publiques par des voies pures. Comme ministre tout puissant, il y avait à côté du régent le cardinal Dubois, un des hommes les plus corrompus qui aient jamais dirigé un État. Il s'agissait de le flatter, Voltaire le flatta. Il fit aussi sa cour au ministre de la guerre Le Blanc. Mais il était loin encore d'être un diplomate ; comment autrement aurait-il ainsi éclaté à la table
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de ce ministre à Versailles? Il y rencontra pendant Tété de 1722 le digne officier qui, cinq ans auparavant, l'avait fait mettre à la Bastille. « Je savais bien, s'écria-t-il, qu'on payait les espions, mais je ne savais pas encore que leur récompense fût de manger à la table du ministre. » Il devait aussitôt apprendre qu'un espion peut aussi bien épier sur les grands chemins. Le capitaine Beauregard l'attaqua au pont de Sèvres, le rossa et le blessa même au visage. Il avait auparavant arrangé la chose avec le ministre, et celui-ci lui avait seulement recommandé de ne se laisser voir par personne. Voltkire porta plainte sur-le-champ au maire de Sèvres, qui lança aussitôt une lettre de cachet contre Beauregard ; mais ce dernier avait déjà rejoint son régiment. L'insulté jette feu et flamme, il veut se faire justice luimême; il intente en même temps un procès criminel. Celuici traîna d'autant plus en longueur, que le ministre de la guerre s'employait pour l'accusé ; après la chute de ce ministre, dans l'été suivant, Beauregard fut arrêté pendant quelque temps, sans que Voltaire paraisse avoir jamais obtenu satisfaction complète.
Dans de telles circonstances, rien n'est meilleur qu'un voyage, et la plus belle des occasions s'offrait justement au poëte. Madame de Rupelmonde, la jeune veuve d'un riche seigneur flamand, une dame galante bien qu'en même temps philosophe, avait du goût pour Voltaire et lui demanda de l'accompagner dans un voyage en Hollande. On partit en juillet 1722 et l'on s'arrêta d'abord à Cambrai, puis à Bruxelles, où vivait dans l'exil le poëte lyrique J.-B. Rousseau. Jusque-là Voltaire avait entretenu avec lui, par lettres, des rapports amicaux; il lui communiqua