VOLTAIRE A LA BASTILLE
irritable au plus haut degré, et nous ne devons pas douter que sa démarche pour relever son honneur par un duel, n'ait été tout d'abord très-sérieuse. Il s'exerçait aux armes; il luttait avec des gardes et des bretteurs. La famille Rohan s'inquiéta; la police le surveilla; on le jugea capable de tenter .un mauvais coup. En fin de compte, on l'arrêta. Cela arriva, sur les instances de la puissante famille, dans la nuit du 17 avril 1726. Voltaire connaissait déjà la Bastille; il y fut traité avec toutes sortes d'égards. Il mangeait à la table du gouverneur et pouvait recevoir des visites. On ne voulait pas non plus l'y garder longtemps, ni même en France. Il dut jusqu'à nouvel ordre passer le détroit, ce qu'il avait demandé lui-même. Il brûlait de quitter le pays des lettres de cachet et de l'arbitraire, pour le pays de la loi et de la liberté. Le 2 mai arriva le décret d'élargissement ; mais on voulut être sûr qu'il laissait le territoire français. 11 put prendre congé de ses amis à Paris, mais le geôlier ne le quitta qu'à son embarquement à Calais.
Je tiens pour une mystification ce que Voltaire écrivit plus tard à Thieriot, touchant un voyage, qu'à peine arrivé en Angleterre, il aurait fait secrètement à Paris. Trouvant prudent de se cacher si bien que même ses amis intimes ne devaient rien savoir de sa présence, il lui eût donc été impossible d'espérer rencontrer son ennemi; le voyage eût alors été une pure comédie. Il la joua plus facilement par Thieriot, qui dut répandre dans Paris que Voltaire y était venu, c'est-à-dire qu'il avait fait pour sauver son honneur le possible et même l'impossible.
Voltaire aborda en Angleterre au milieu de mai 1726, et bien qu'alors déjà âgé de trente -deux ans, ce furent néanmoins les trois années passées presque tout entières dans ce pays, qui du jeune homme firent réellement un homme. En un certain sens,, à la vérité, il n'atteignit jamais cette maturité , et même encore dans sa vieillesse il nous surprend, non-seulement par des explosions de passion, mais même par des fredaines que nous pardonnerions à peine à la jeunesse. Il n'a jamais connu la gravité calme, le^ dignité sereine. Mais en Angleterre lui apparut un monde nouveau, ensemble de matériaux si puissants revêtant de si grandes formes, qu'il voulut se retremper en face de ce monde et employer toutes ses facultés^ d'abord pour s'assimiler tous ces matériaux, ensuite pour les mettre en œuvre.
Dans l'Etat et l'Eglise, dans la société et la science, tout lui parut autre, beaucoup meilleur qu'en France. Encore tout au souvenir du traitement misérable qui l'avait chassé