VOLTAIRE ET LE JULES CESAK DE SHAKESPEARE
rance, par un homme qui même ne savait pas le latin, et qui n'eut de maître que son génie.. Mais au milieu de tant de fautes grossières, avec quel ravissement je voyais Brutus, tenant encore un poignard teint du sang de César, assembler le peuple romain et lui parler ainsi du haut de la tribune aux harangues : Romains , compatriotes, amis, etc. . . . Après cette scène, Antoine vient émouvoir de pitié ces mêmes Romains à qui Brutus avait inspiré sa rigueur et sa barbarie. Antoine, par un discours artificieux, ramène insensiblement ces esprits superbes ; et quand il les voit radoucis, alors il leur montre le corps de César, et, se servant des figures les plus pathétiques, il les excite au tumulte et à la vengeance. Peut-être les Français ne souffriraient pas que Ton fît paraître sur leur théâtre un chœur composé d'artisans et de plébéiens romains; que le corps sanglant de César y fût exposé au milieu du peuple , et qu'on excitât ce peuple à la vengeance du haut de la tribune aux harangues : c'est à la coutume, qui est la reine du monde, à" changer le goût des nations et à tourner en plaisir les objets de notre aversion. »
Revenu dans sa patrie avec de telles impressions. Voltaire dut se sentir tout d'abord péniblement enserré dans les limites qui, inconnues au poëte dramatique au delà du détroit, lui étaient imposées en deçà. En esprit pénétrant, il sut bientôt distinguer, parmi ces restrictions, celles qui résultaient de la nature des choses, de celles qui étaient seulement le produit de la coutume et de l'opinion. Au nombre des dernières il comptait avant tout la délicatesse exagérée du public français, qui obligeait le poëte à faire passer derrière la scène et à se contenter de raconter