LE THEATRE FRANÇAIS ET LE THEATRE ANGLAIS
mainte chose qui, en vue de l'effet total, devait nécessairement se produire sous les yeux du spectateur. Et là il trouvait en outre le goût français bien inconséquent. La scène ne devait pas être souillée de sang, par conséquent le héros n*en pouvait tuer nul autre sur ladite scène ; mais, d'après l'usage, il pouvait s'y tuer lui-même, comme si cela aussi ne s'appelait pas la souiller de sang. Cette fausse délicatesse faisait aussi que dans le drame français nul personnage et nul nom ne pouvaient être empruntés à l'histoire moderne. Pour ne pas contredire à l'usage, un auteur s'était vu obligé de transformer un épisode de l'histoire de Venise en une conjuration de l'ancienne Rome. Voltaire, au contraire, comme il le dit dans son épitre dédicatoire de Zaïre, devait au théâtre anglais la hardiesse qu'il avait eue de mettre sur la scène les noms des rois et des anciennes familles du royaume. 11^ lui paraissait que cette nouveauté pourrait être la source d'un genre de tragédie inconnu jusque là aux Français, et dont ils avaient besoin. Il osa donc, dans Zai'r^ elle-même, dans Adélaïde du Gicesclin, dans Tancrède, toucher à des événements et des noms de Français, mais timidement et toujours choisis dans un passé éloigné. Pour la France, le temps n'était pas encore venu de se jeter, comme Shakespeare en Angleterre, en plein torrent de l'histoire nationale. Voltaire chercha aussi à étendre par un autre côté le champ du drame français. Les théâtres, dit-il dans l'introduction d'une de ses dernières tragédies , les Guèbres, les théâtres ont assez retenti de ces aventures tragiques qui ne se passent qu'entre des souverains et qui sont de peu d'utilité pour le reste des hommes. Il crut produire plus d'effet en choisissant des