LA SCÈNE PARISIENNE
personnages se rapprochant plus de la nature, et hasarda dans cette pièce (qui d'ailleurs ne fut pas représentée) un jardinier, une fille des champs, deux officiers subalternes et même un simple soldat. Puis il donna plus d'extension géographique à l'art dramatique en puisant ses sujets dans toutes les parties du monde, depuis la Chine jusqu'au Pérou, depuis l'Angleterre jusqu'à la Barbarie. Mais sous le rapport du lieu même de la représentation ,. Voltaire trouva également le drame français à l'étroit. Le théâtre de Paris était une ancienne salle de bal, ayant à une extrémité une scène étroite et mal décorée, et par une absurde coutume alors admise, qui plaçait sur cette scène elle-même un certain nombre de spectateurs privilégiés, les uns assis sur des bancs, les autres debout et gênant les acteurs, elle était rendue plus étroite encore. Toute illusion disparaissait alors, et toute action saisissante était rendue impossible. « Comment oserions-nous , demandait Voltaire , faire paraître, par exemple, l'ombre de Pompée ou le génie de Brutus, au milieu d'un tas de jeunes gens qui ne regardent jamais les choses les plus sérieuses que comme l'occasion de dire un bon mot? » Comme cet abus nuisait particulièrement à l'apparition des esprits dans sa Sémiramis, représentée pour la première fois en 1748, il sut, par son insistance et son influence, obtenir que les spectateurs s'éloignassent peu à peu de la scène. Alors il y eut de l'espace pour la liberté des mouvements et pour le développement de la pompe et de la décoration.
De ces limites irrationnelles ou simplement inutiles, fruits de la coutume et du préjugé, dont il cherchait à délivrer le théâtre français, d'après l'exemple des Grecs et
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des Anglais, Voltaire distinguait une autre classe de restrictions, qui lui paraissaient s'appuyer en partie sur l'essence même de l'art dramatique^ en partie sur la nature de la langue française. Les Anglais possédaient l'ïambe non rimé; mais, d'après le jugement de Voltaire, de tels vers ne suffiraient pas pour distinguer la prose d'avec la versification, la langue française manquant de mesures longues ou brèves. Quant aux tragédies en prose, après que les chefs-d'œuvre d'un Corneille et d'un Racine sont en vers rimes, ce serait, selon sa frappante comparaison, vouloir placer des dessins au crayon au milieu des tableaux de Rubens ou de Paul Véronèse. Par le vers rimé pour la tragédie. Voltaire entend uniquement l'alexandrin ; car les vers blancs, dans lesquels il a traduit une partie du Jules César de Shakespeare, ne sont rien autre que des alexandrins sans rimes. Ce qu'est sa valeur dans l'art dramatique, Schiller l'a exprimé de telle sorte, dans une lettre à Goethe, à l'occasion de la traduction du Mahomet de Voltaire par celui-là, qu'il serait impossible de mieux dire : « La propriété de l'alexandrin j écrit-il, de se partager en deux moitiés, et la nature de la rime de faire un couple de deux alexandrins, déterminent non-seulement toute la langue, mais tout l'esprit de ces pièces. Les caractères, les sentiments, les actes des personnages, tout se place par là sous la règle de l'antithèse, et comme le violon du musicien dirige les mouvements des danseurs, ces deux alexandrins qui doivent se suivre dirigent les mouvements du cœur et de la pensée. L'intelligence est sans cesse entraînée, et chaque sensation, chaque pensée est enchâssée dans cette forme comme dans le lit de Procuste. » La césure divise