LE RHYTHME COMIQUE
donc d'abord chaque vers isolé en deux moitiés, et comme deux vers qui se suivent sont assujettis à la rime, voilà un double joug. Dans son Tancrède, Voltaire a tenté d'alléger le second au moyen des rimes croisées, sans se soucier, en rompant aussi l'uniformité des rimes couplées, de se tenir ainsi trop près de la prose. Le rhythme si invariable de l'alexandrin exige en même temps les rimes les plus rapprochées. Les alexandrins librement entremêlés de Tancrède laissent l'impression d'une allée sinueuse de peupliers. Dans la comédie, comme dans VEnfant prodigue , le Droit du seigneur, la Prude, Voltaire a quelquefois employé les ïambes rimes de cinq pieds, mais qui paraissent trop légers pour le drame. On peut considérer comme un malheur national pour les Français, que le génie de leur langue n'ait pas réussi à temps à se débarrasser d'un si vilain rhythme, que l'alexandrin soit resté l'uniforme dramatique où le poëte doit fourrer ses discours, s'il ne veut leur donner l'apparence d'une prose sans lois; et nous devons estimer heureux les Anglais et les Allemands de s'être formé, avec l'ïambe de cinq pieds non rimé, un vers dramatique unissant à l'essor du rhythme la liberté du mouvement.
Si cette contrainte de la rime, à laquelle doit se plier l'auteur français, résulte de la nature spéciale de sa langue. Voltaire croyait aussi reconnaître le fondement d'une autre loi restrictive dans la nature même du drame. Ce sont les fameuses trois unités : d'action, de temps et de lieu, que les critiques français s'imaginaient trouver dans la poétique d'Aristote ; tandis que Lessing nous a appris que chez les Grecs, en théorie comme en pratique, la seule
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unité d'action apparaît comme une nécessité inéluctable. Les deux autres n'étaient appliquées qu'autant qu'elles servaient à la première, et que l'exigeait la constante présence du chœur (qui n'existe pas chez nous). Selon Voltaire, au contraire, la vraisemblance exige que l'action soit comprise dans l'espace de trois heures, c'est-à-dire de la durée de la représentation, et dans l'enceinte d'un même palais. Il plaisante Shakespeare, qui transporte tout d'un coup ses personnages d'un navire en pleine mer à cinq cents milles dans l'intérieur des terres, d'une hutte dans un palais d'Europe en Asie, et retrace une action ou plusieurs actions ensemble qui durent un demi-siècle. Mais, bien que Shakespeare aille incontestablement trop loin, que d'une part ses changements de scène, d'autre part les temps considérables qui séparent les parties de ses drames, nuisent à la continuité et par suite à l'unité d'action, abstraction faite des difficultés de la représentation , il n'y a au contraire aucune objection à tirer de la nature bien comprise de l'art dramatique, quand par exemple, dans la. Mort de Wallenstein, les trois premiers actes se passent à Pilsen, les deux derniers à Egra; quand, dans Egmont, des nouvelles des Pays-Bas parviennent en Espagne et une armée se met en marche d'Espagne pour les Pays-Bas, entre le commencement et la fin de la pièce; quand, même dans l'intervalle d'un seul acte, comme dans Cabale et Amour, la scène, d'abord l'appartement pompeux du président et de la favorite, devient la chambre du musicien. Au contraire, quand Voltaire eut changé l'action dramatique simple de ses deux prédécesseurs en une action plus complexe, ces lois furent bien plus dangereusement méconnues par le3